LES DERNIERS JOURS
T E six septembre 1796, un incendie écla- ■*— ' ta dans une construction de la rue St- Louis et acquit en très peu de temps une grande intensité. Des étincelles portées par un fort vent du sud-ouest vinrent embraser le clocher de l'église et la toiture du couvent (des Récollets). Quelques bernes après, ces spacieux édifices étaient réduits en cendres (l). )) Les Religieux étaient presque tous alors cbez les Ursulines occupés à préserver de l'incendie le mo-
(1^ M. J. Thompson, témoin oculaire.
nastère des filles de Ste-Angèle. Peu de choses, paraît-il, furent sauvées du couvent de St- Antoine, si ce n'est des ornements d'autel, une « jolie petite frégate construite par l'un des frères et suspendue à la voûte de l'église (i;, » sans doute en ex-voto, et le précieux drapeau de Carillon, pareillement suspendu dans l'église depuis la fameuse bataille.
Ce désastre eut des conséquences très graves pour les Récollets. Leur étant défendu de se perpétuer, ils ne pouvaient pas songer à rebâtir leur couvent. D'ailleurs le gouvernement ne leur en laissa pas le temps, car il (( s'empara aussitôt après du terrain sur lequel ces édifices étaient construits, pour le consacrer au culte protestant et à d'autres fins (2). » Les Récollets étaient donc sans gite à Québec et n'en pouvaient avoir. Leur couvent des Trois-Rivières était passé entièrement entre les mains des protestants, et celui de Montréal était oc-
(i) M. J. Thompson, témoin ocula're. (2) Dr Meilleur. — Mémorial de l'éducation, P- 23.
cupé en grande partie par les troupes. Il fallait cependant pourvoir à l'avenir des Religieux sans asile, des jeunes en particulier, devenus, par suite de l'incendie, à charge à ceux-là même dont ils étaient auparavant l'espoir. Mgr Hubert prit en pitié la triste situation faite aux Récollets et par une ordonnance du 14 septembre 1796, en vertu d'un pouvoir qu'il tenait de Rome, il sécularisa les Religieux profès depuis [784. Far ce décret. l'Evêque de Québec déclara dispensés des observances conventuelles (( les Frères Récollets tant clercs que laïques, qui ont fait profession dans ce diocèse depuis 1784» (l). Liberté à ceux qui le voudront, d'aller habiter au couvent de Montréal : pour ceux-là le décret sera d'aucun effet, jusqu'au jour où ils quitteront ce couvent. Quant à ceux qui resteront dans le monde ils seront tenus à leur vœu de chasteté ; ils devront obéissance à l'Kvèque, et (( en ce qui regarde la pauvreté ils ne pourront acquérir aucun bien fonds, ni disposer du fruit de leurs épargnes par do-
(1) Mand. des Evêq. de Québec. — 1ère série.
vol. 11, p. 499.
nation ou testament, )) sans la permission expresse de l'Evêque. Liberté aussi de conserver leur habit religieux dans le monde, mais ceux qui le quitteront ne pourront plus le reprendre et devront toutefois en conserver une partie en dessous, (( pour se rappeler leur ancien état. )) Les vieux Récollets que le décret n'atteignait pas n'avaient plus qu'à se résigner de nouveau à mourir les uns après les autres, l'espoir de laisser après eux des successeurs venait de s'évanouir à jamais. Le dernier Récollet prêtre, le Père Louis Demers s'endormit dans le Seigneur à Montréal le 2 septembre 181 3, à l'âge de 81 ans. L'Ordre des Frères Mineurs n'existait plus en Canada. Cependant il avait encore au pays des représentants volontaires ; plusieurs des Récollets sécularisés se firent un honneur et un bonheur de conserver et de porter jusqu'à la fin leur habit religieux, tels : les Frères Noël à Verchères, Paul à Montréal, Marc à St-Thomas de Montmagny, Louis à Québec et très probablement aussi le Frère Léonard à St-Charles de Bellechasse. Grâce à eux, la bure franciscaine ne disparut du Ca-
nacla qu'au milieu du XIXe siècle. Le peuple les entoura d'une profonde vénération et concentra sur eux cette estime sincère et constante
Frère Louis, dernier Récollet à Québec
qu'il avait vouée aux bons Récollets. Malgré
les quarante ans écoulés entre la disparition du dernier Récollet et le retour en ce pays des
Frères Mineurs, ceux-ci ont éprouvé d'une manière remarquable les effets de cette affection populaire dont leurs devanciers avaient été entourés. C'était exprimer clairement combien leur retour était désiré.
Ici se termine la deuxième période (1670- 1850) de l'histoire des Frères Mineurs à Québec et au Canada. Un historien de Yamachiche apprécie dans les termes suivants les effets de leur zèle apostolique : (( On a vu, dit-il, que nos ancêtres eurent des Récollets pour premiers missionnaires ; à notre avis ce fut une grande bénédiction pour eux.
(( Les Fils de S. François d'Assise se trouvent à l'origine de la plupart de nos vieilles paroisses et on a trop oublié l'immense influence qu'ils ont exercée ainsi sur notre peuple. Nous pouvons le dire sans crainte, c'est d'eux que nous tenons en grande partie cette foi vive, cette simplicité et cette pureté de mœurs qui ont fait notre gloire jusqu'aujourd'hui, qui nous ont toujours distingués des autres peuples et qui continueront, espérons-le, à nous distinguer encore, malgré les changements que pro-
duit nécessairement sur nous le contact des na-
tionalités étrangères )) (l).
( 1 ) L'abbé X. Caron, chanoine. — Hist. de la paroisse de Yamachiche, p. 33.