CHAPITRE V
PROVINCE DE SÏ-DEXIS
LE temps est un des grands ennemis de toute institution humaine. Nulle n'échappe à son action dissolvante. L'Eglise ellemême, divine par son institution, mais humaine dans ses membres, éprouve sans cesse par eux cette influence délétère et sans les promesses infaillibles de la Vérité même, on pourrait quelquefois douter de son indéfectibilité, mais c'est précisément dans sa pérennité que l'Eglise trouve une des preuves de sa divinité. Comme l'Eglise et plus encore, les Ordres Religieux
sont les victimes du temps ; et si Dieu, qui les a suscités pour en faire les (( troupes auxiliaires de l'Eglise » selon l'expression du grand pape Léon XIII, ne les soutenait pas de sa divine main, s'il ne leur conservait pas lui-même les ardeurs de leur jeunesse, les rides de la vieillesse s'imprimeraient inévitablement sur leur front.
En 1615, la Province de St-Denis n'avait pas à regretter les ravages du temps. Elle était dans toute la vigueur de ses jeunes ans, et Champlain avait été bien inspiré en s'adressant aux religieux de cette province. St-Denis en effet jouissait de l'érection canonique depuis 161 2 seulement. La sève franciscaine circulait abondante dans ses membres et leur communiquait ce zèle pour leur sanctification et le salut des âmes que Ton remarquait clans les premiers disciples du Séraphin d'Assise. On ne pouvait donc attendre que de bons résultats des missions confiées aux Récollets de St-Denis ; et tout ceux qui connaissent l'histoire des commencements de l'Eglise au Canada savent que si le Christianisme ne fit pas en ce pays les pro-
grès rapides qu'on aurait pu souhaiter, la faute n'en a pas été aux Récollets, mais d'abord au caractère même des indigènes du pays, qui, remarque Mr. Faillon, (( semblaient être incapables des raisonnements les plus communs qui conduisent les autres hommes à la connaissance de l'Etre Suprême » ; (l) la faute en fut surtout à des Français qui vivaient parmi eux et dont la conduite scandaleuse indisposa tellement les sauvages contre les vérités de la religion qu'en 1640, le Père Lalemant, Jésuite, pouvait écrire en gémissant : (( Plut à Dieu que tous les Français qui, les pre miers, sont venus en ces contrées, lui eussent été semblables, (à Champlain) ! nous n'en rougirions pas si souvent, auprès de nos sauvages qui nous objectent les impudicités et les débauches de plusieurs, comme si elles étaient une marque infaillible que les tourments de l'enfer, dont nous les menaçons, ne soient que des fables, puisque ces premiers Franc is
(1) Hist. de la Colonie franc, en Canada, vol. 1, chap. iv, p. 154.
qu'ils ont connus, n'en avaient pas de crainte » (l).
La Province de St-Denis avait alors comme Provincial, un religieux zélé et fervent, le P. Jacques Garnier de Chapouin. qui envisagea la mission du Canada ((de même œil, dit Leclercq, que S. François avait regardé la conversion de tout le monde dans la naissance de son Ordre. » (2) Après avoir consulté des personnes sages, particulièrement (( les Princes de Condé, les cardinaux et les évêques, qui estoient pour lors à Paris (3) ». il s'engagea envers Champlain à lui fournir des missionnaires. Dès lors la Province de St-Denis devint la mère des missions de la Nouvelle-France. Aucun Frère Mineur ne pourra passer au Canada sans avoir une obédience du Provincial de St-Denis. Cette disposition et l'envoi de missionnaires furent approuvés d'abord verbalement par le nonce du Pape, à Paris, puis par une bulle de
(i) Relation de 1640. chap. ix, édition de 1858, Québec.
(2) Leclerq. — 1er étal), de la foi, vol. 1. d. 'i.
(3) Ibid.
Paul V du 20 mars 161 8. Le roi Très Chrétien, Louis XIII, donna aussi ses lettres patentes dans lesquelles, après avoir exprimé des sentiments d'une grande vénération pour l'Eglise il fait connaître les dispositions qu'il a prises au sujet de la mission du Canada: (( Les rois, nos prédécesseurs, dit-il, se sont acquis le titre de très chrétiens en procurant l'exaltation de la sainte foi catholique apostolique et romaine ; titre que nous avons un extrême désir de nous conserver à nous-même comme le plus riche fleuron de notre couronne ; voulant non seulement imiter, en tout ce qui nous est possible, nos prédécesseurs, mais même les surpasser, en nous efforçant d'établir la foi catholique et de la faire annoncer aux terres lointaines et barbares, où le Saint Nom de Dieu n'est pas invoqué. Pour seconder nos désirs, le Père Provincial des Religieux de S. François, de la Province de St-Denis en France, vulgairement appelés Récollets, ayant offert d'envoyer dans les pays* du Canada des religieux de son Ordre, afin d'y prêcher le Saint Evangile et d'amener à la foi les habitants de
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Stigmatisation de S. François
Ce tableau, œuvre de Mme (). Bédard, de Québec, se trouve au Couvent des Stigmates
36 IvES FRÈRES MINEURS
ce pays qui n'ont aucune connaissance du vrai Dieu, nous déclarons par ces présentes, signées de notre main, que notre volonté est qu'il puisse envoyer au Canada autant de ses religieux qu'il jugera être nécessaire, leur permettant d'y faire construire un ou plusieurs couvents ; et pour témoigner plus particulièrement notre affection envers ces religieux, nous les mettons, eux et leurs couvents, sous notre protection et notre sauvegarde » (l).
En 1635, alors même que la Province de St- Denis n'aura pas eu la liberté de reprendre sa mission, interrompue par la prise de Québec en 1629, Rome lui reconnaîtra ses droits ; la Congrégation de la Propagande nommera même le Provincial de St-Denis, Préfet de la mission du Canada avec les mêmes privilèges que ceux accordés aux missionnaires des Indes.
Nous allons voir la Province de St-Denis remplissant son mandat en envoyant ses généreux missionnaires au-delà de l'Océan, pour se
(1) Texte de M. Faillon.— Hist. de la Con. fr. en Canada, vol. 1, chap. iv, p. 146.
dépenser, souffrir, mourir même pour la gloire de Dieu et le salut des âmes environnées des ombres de la mort dans les immenses forêts de la Nouvelle-France.