DEUXIÈME PARTIE
APERCU GÉNÉRAD
Etablissement Providentiel des Capucins en France — Popularité extraordinaire — Merveilleux Progrès — Influence de premier ordre — Œuvres — Hommes — Explication.
Avec les S. Bernardin de Sienne, les $. Jean de Capistran, les S. Jacques de la Marche, l’arbre de $S. François, comme ‘ dans les siècles passés depuis son fondateur, restait plein de vie et de fruits de sainteté. Dieu cependant, au XVIe siècle, allait infuser une sève nouvelle, avec les fils de S. Pierre d’Alcantara en Espagne et les Frères-Mineurs Capucins en Italie.
Cette dernière réforme, au berceau, ne semble rencontrer que difficultés et ennuis. Elle est à peine ébauchée en 1525 que, devant elle, à l’instigation de la grande Observance, se dresse le rescrit de Paul III, 1535. Les Capucins peuvent se développer en Italie; mais défense leur est faite de franchir la Péninsule.
Au concile de Trente cependant, le Cardinal de Lorraine, archevêque de Reims, a pu apprécier la science, la sagesse, le talent et la sainteté du général des Capucins, le P. Bernardin d’Asti, une des lumières de la célèbre assemblée. Il obtient d’emmener avec lui deux Capucins, qu'il établit dans sa propriété, à Meudon, près de Paris, 1563. Vers cette époque, le cordelier
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français Pierre Deschamps groupe autour de lui quelques religieux, entre autres le P. Besson, martyrisé plus tard par les protestants. Le P. Denys de Milan lui promet qu'ils seront incorporés dans la réforme des Capucins. En 1567, il établit sa . petite famille à Picpus, village de la paroisse Saint-Paul (aujourd’hui englobé dans Paris.) A sa demande, en 1572, Charles IX et
Saint François prêche à ses ‘‘petits!frères”’ les oiseaux
Catherine de Médicis donnent aux Capucins l’autorisation de s'établir en France. Mais la bulle de Paul III reste toujours en vigueur. Pierre Deschamps part pour l’Italie. Il porte des lettres du roi pour l’ambassadeur français près du Vatican, pour le Pape et pour le général des Capucins. Le Cardinal de Lorraine lui donne, en outre, des recommandations pressantes pour ses amis de Rome.
Grégoire XIII cède aux sollicitations du Roi, de la Reine et du Cardinal. Il reconnaît l’essai de P. Deschamps ‘‘un commencement d'institution en France’’, révoque la bulle de Paul III et donne pleine et entière liberté aux Frères-Mineurs Capucins de s'établir partout (6 mai 1574).
Le 30 mai, à Picpus, s’installait la colonie des religieux italiens, envoyée par le Vicaire général pour établir les Capucins en France,
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En juillet, la Reine régente leur donne. le terrain qu'elle leur destinait rue Saint-Honoré, à Paris. Les Capucins italiens s’y transportent. Peu après, la Reine mère pose solennellement ja première pierre de l’église du couvent.
Dieu se met de la partie. Tous les obstacles tombent comme par enchantement. Il n’y a plus qu’à se mettre à l’œuvre. |
Les ouvriers sont de choix et à la hauteur de la tâche. Les Capucins d’Italie, dans toute la ferveur de la réforme, ne peuvent envoyer que de saints religieux. Les nouveaux venus sont de plus pleins de sagesse, d’expérience, d’éloquence et de doctrine.
De France les vocations affluent, mais exceptionnelles à tous points de vue. Fils du peuple, bourgeois, nobles donnent à l’envi des recrues aux fils réformés de saint François. C’est une attirance extraordinaire, surtout de la part de la noblesse. Dans son introduction à la vie de sainte Chantal, Mgr Bougaud la signale. Henri Brémond, dont le témoignage n’est pas suspect, écrit: ‘‘Ils se recrutèrent sans peine, parmi les meilleures familles du pays. — Les anges, s’écriera bientôt le P. Joseph, n’ont rien de plus agréable que de voir les chrétiens prendre les livrées de cet enfant
de Bethléem, couvert de pauvres drapeaux... Rien ne les contente . plus que de voir de beaux esprits courir à la foule en cet équipage pour être pages d'honneur du vrai David’’... — Les premiers
Capucins français comptent dans leurs rangs autant d’humanistes et peut-être plus de gentilhommes que les Jésuites.’? — ‘peut-être’? n’existe pas dans l’Etat des Frères-Mineurs, petit opuscule édité (ire édition 1628; 2me 1647) par un Mineur Conventuel. ‘‘On appelle, dit-1l, la réforme des Capucins, La Religion des nobles, parce que les nobles y accourent en foule.””(1)
(1) Quelques noms: P. Ange de Joyeuse, des ducs de Joyeuse, gouverneur du Languedoc; P. Honoré de Champigny, des Bochart de Champigny, frère du premier Président du Parlement de Paris; P. Brulart de Sillery, frère du chancelier de France; P. Henri de Bourbon-Lorrain, fils du prince Nicolas de Lorraine, comte de Vandemont; P. Archange, des dues d’Epernon; P. Henri, duc de Lorraine, neveu d’Henri IV; P. Henri, duc de Montmôrency; P. Jean- François, marquis de Montaudin; Léonard de Trapes, archevêque d’Auch; P. Silvestre de Saint-Aignan, de la famille de S. Elzéar, comte de Sabran; P. Séraphin, de la famille des Bourbons, neveu d’Henri IV; P. Jérôme d’Arles, de Laurens; P. Agathange de Lyon et son frère, fils du Seigneur de Saint- Galmier (Loire), parents des de Villars; marquis de Mégrigny, évêque de Grasse, surnommé le ‘‘lion de la Sorbonne”’’, etc...
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Quand on songe aux difficultés des temps, on reste étonné du merveilleux développement des Capucins en France: Picpus en 1574; la même année Paris, faubourg Saint-Honoré, Meudon, 1575; Lyon, 1576; Avignon, Chambéry, Saint-Jean-de-Maurienne, 1577; Roanne par les soins de Pierre Deschamps, 1578; Marseille, Orléans, Caen, 1581; Etampes, 1582; Rouen, Salins, 1583: Chartres, Lignÿ-en-Barrois, 1585; Saint-Mihiel, Les -Andelys, Verdun, Anvers, 1587; Bruxelles, 1588; Bruges, Blois, Dôle, ete.
Vers cette même époque, à l’imitation de Paris, la capitale du midi, Toulouse, s’adresse directement à Rome. La réputation de sainteté des Capucins s'était répandue partout et Toulouse en voulait dans ses murs. Le premier Président Duranti envoie un exprès au chapitre général. La démarche est favorablement accueillie (1581). Le P. Thomas de Turin, gardien de Lyon, est chargé de l’enquête. A Toulouse on lui demande de prêcher à la cathédrale Saint-Etienne. C'était un orateur de premier ordre. Il ravit tous les auditeurs par son éloquence et sa sainteté. Une colonie de 18 religieux tous italiens, hormis trois ou quatre français, est envoyée de Rome avec, pour commissaire général, le P. Gaspard de Pavie, premier gardien de Paris, homme de grande valeur. Le couvent de Toulouse était fondé (1582).
Une seconde colonie presque aussi forte vient renforcer la première. De 1583 à 1587, fondations: Béziers, Agde, Albi. 1588, Gaïllac. 1592, Carcassonne. | À . Tous ces couvents se peuplent. Les vocations françaises affluent. La semence est bonne, bon le terrain: l’éclosion tient du prodige.
Les Provinces sont fondées. Paris 1580, Lyon, etc.
Or, il ne faut pas oublier que les Capucins s’implantent dans une France couverte de couvents du ler Ordre comme eux: Conventuels, Observants de différentes réformes (1), dans une France déchirée par les factions politiques, aux prises avec les horreurs de la guerre de religion.
(1) Sortis de 1’Observance, comme les Capucins, les Récollets ou Réformés paraissent en 1490 en Espagne, en 1%26 en Italie, s’établissent en France en 1533 et y font de rapides progrès.
On peut juger de l’extraordinaire ascendant que durent exercer les Capucins par l’austérité et la pauvreté de leur vie, comme aussi par leur science, leur éloquence et leur sainteté.
Popularité extraordinaire.
Rien de plus suggestif à cet égard que les monographies de l’établissement des divers couvents. On se dispute les Capueins, chaque ville de quelque importance veut en avoir. Le couvent sera un paratonnerre contre l’hérésie. D'abord la requête ou pétition en règle. Pour Vendôme, les notables de la ville assurent ‘‘de leur bonne affection ””, ‘‘de leur désir sincère d’avoir un couvent’””. Pour Vesoul, un sieur Claude Besoncourt, bourgeois de Vesoul, plus tard capucin sous le nom de P. Martial, présente une requête aux magistrats pour avoir la permission de bâtir un couvent de Capucins. Il offre mille écus. Les bourgeois auraient voulu pour leurs enfants un collège de Jésuites :
mais le peuple réclame des Capucins et, à une immense majorité, il l’emporte.
La demande quelquefois est différée; le plus souvent, les supérieurs l’agréent.
Puis il faut construire. Avec quelles ressources? A Vesoul, Melchior Mercier, honorable bourgeois, s'offre, à la condition que les aumônes et dons volontaires soient consignés entre ses mains. ‘‘Le populaire de la ville’’ fait honneur à son vote. Le couvent construit et meublé, tout compte fait, Mercier avoue ‘‘que l’argent ne lui à jamais manqué et qu’il est remboursé de tousses frais”.
Souvent tout se passe comme à Vendôme. ‘Et de vrai, par le rapport des anciens, un chacun y venait travailler, et les grands et les petits, les hommes et les femmes contribuaient de tout ce qu'ils pouvaient avec une sainte joie et consolation’?
Bénédiction de Saint François d’Assise
À quel point les Capucins étaient populaires, la fondation du couvent de Tours en est une preuve. Nous ne faisons que suivre le chroniqueur du temps. La ville donne le terrain: mais il est montagneux, inégal, plein de fossés et de ravines. Il faut aplanir deux montagnes. Plus de 30,000 personnes prennent part à ce travail gigantesque. C’est plaisir à voir ces multitudes d’huissiers, de sergents, d’archers, armés de pelles, de hoyaux, de piques peintes en bleu et émaillées de fleurs de lys d’or, marchant au travail avec un entrain admirable. Suivent des magistrats du palais. Viennent les ouvriers en soierie, les corporations de brodeurs, les paysans du dehors précédés de hautbois, de musettes, de cornemuses, et portant, en guise d’enseigne, un grand rameau de branches d’arbres couvertes de fleurs. Ils se rendent au chantier comme à une fête. Dans ia foule, un enfant qu’un bourgeois conduit par la main; il porte une petite hotte. L'enfant prend lui-même la terre et la met dans sa hotte. ‘‘Que fais-tu, lui demande un ouvrier, pourquoi ton empressement? — Oh! monsieur, répond l’enfant, sais-tu bien ce qui t’a fait persévérer dans la catholicité? C’est que tu as contribué au bâtiment des Capucins qui sont les serviteurs de Dieu.’ Cette réponse, faite avec tant de bonne grâce et de naïveté, tire des larmes aux assistants.
Maîtres et serviteurs mettent la main à l’œuvre. Les habitants du faubourg fournissent les matériaux. La main-d'œuvre ne coûte pas un denier. Maçons, charpentiers, menuisiers travaillent gratis et comme par enchantement. A la vue d’un si grand élan, les hérétiques eux-mêmes sont obligés de s’écrier: ‘L'esprit de Dieu est dans ces religieux, qui fait travailler pour eux tout le monde gratis, pendant que nous ne trouvons aucun ouvrier pour de l’argent.??
La construction terminée, c'était la prise de possession du couvent. Pour l’ordinaire, c’est un événement pour la cité qui reçoit des Capucins. A Besancon, le 13 mai 1607, de toutes les églises de la ville, des processions organisées viennent à la métropole. En présence des autorités civiles et religieuses, sermon par le P. Basile de Bordeaux, un des meilleurs prédicateurs de l'Ordre; bénédiction solennelle d’une grande croix de bois. Douze Capucins, dont quatre anciens Provinciaux,
Le
prennent la Croix sur leurs épaules et la portent en procession jusqu’au Champ de Mars. La foule est extraordinaire. ‘Et au moment que mondit Seigneur archevêque leva les mains pour donner la bénédiction, furent déchargées douze grosses pièces de canon que Messieurs les Gouverneurs avaient fait conduire à cette fin dans Chamars, et le reste de la journée se passa en réjouissance en toute la cité.””
Merveilleux progrès.
Jamais peut-être la France n’a vibré d’un enthousiasme plus grand et plus général pour les religieux. Quels progrès! De 1574 à 1598, la Province de Paris compte quelques couvents, 128 religieux (non compris Toulouse). En 1608 plus de 100 couvents. En 1624, plus de 200.
D'après la statistique officielle de 1685 du chapitre général de l’Ordre, il y a, en France, 15 Provinces, (13 sans la Belgique qui compte quelques couvents français), 441 couvents (5 Provinces) 8,192 Capucins.
La Géographie de l’Ordre des Capucins éditées au commencement du XVIIIe siècle porte à plus de 10,000 le nombre des Capucins en France, à cette époque.
Les Capucins dépasseront ce chiffre. Un auteur, d’après le P. Léon Patrem, parle de 13,000 Capucins en France.