‹ Les Frères Trois-PointsChapitre 181 sur 189 · TOME rùL.vnER ti · texte numérisé non relu

TOME rùL.vnER ti

chait à mes œuvres, je fus Tobjet de sollicitations, d'abord déguisées, puis plus nettes.

Je recevais des invitations à des banquets maçonniques ; des Vénérables me cassaient leur encensoir sur le nez en m'écrivant pour me donner du Très Cher et Très Illustre Frère (voir au chap. i'"^) ; des Loges me votaient des adresses dithyrambiques et s'abonnaient à mon journal. Je remerciai en style profane, mais je ne m'affiliai pas, tant mon indépendance m'était chère.

Alors, des Maçons se mirent en rapports directs avec moi, vinrent me voir, me louèrent la Franc-Maçonnerie comme société foncièrement anti-cléricale. C'était me ; re-r.ire par mon côté faible ; car, à cette époque, une visiie rage de démon m'animait, Tesprit des ténèbres régnait en maître absolu sur moi.

On m'apportait des opuscules rendant compte de telles ou telles conférences faites à l'intérieur des Loges, afin de bien me démontrer que les idées fondamentales de la secte étaient en parfaite conformité avec les miennes. J'ai conservé une montagne de cette paperasse-là. Longtemps je résistai à ces sollicitations indirectes.

Puis, un ami, parlant clair, m'offrit à plusieurs reprises de me faire initier à sa Loge. Je refusai encore.

Enfin, on exerça sur moi le procédé de la pression.

« — Vous avez tort, me disait-on, de ne pas entrer dans la Franc-Maçonnerie. Avec votre radicalisme anti-clérical, tout Maçon vous croit son Frère, et, quand on apprend ensuite que vous n'appartenez à aucune Loge, on se demande si vous n'avez pas été exclu de la Maçonnerie pour quelque action déshonorante. »

Je me récriai.

« — Tout anti-clérical militant est franc-maçon, m'assurait-on à titre de réplique. D'autre part, la Maçonnerie rejette avec soin hors de ses Loges quiconque est noté d'infamie. Or, vous êtes anti-clérical, mais non franc-maçon. Donc, si vous persistez à ne pas vous faire affilier, vous finirez par devenir suspect. Il n'y a pas à sortir de là. »

C'était, en quelque sorte, une pression au chantage politique.

Pour vaincre définitivement mes répugnances, on m'assura qu'en entrant dans la Confrérie Trois-Points je n'abdiquerai pas une parcelle de cette indépendance dont je me montrais si jaloux et que toute l'obligation consistait à garder le secret sur les mots de passe et signes particuliers usités entre Maçons pour se reconnaître.

Quelques mois se passèrent encore sans que je prisse une décision. Enfin, un beau jour, je me fis présenter par un Rose-Croix qui était depuis longtemps abonné à mon journal et qui m'avait apporté souvent de ces comptes-rendus imprimés de conférences anti-cléricales faites à l'intérieur des Loges.

Mais laissons, pour le moment, l'histoire particulière de mon initiation, et voyons comment en général les choses se passent.

J'ai vu attirer dans les Loges de bons nigauds qui avaient encore quelques sentiments religieux et à qui on disait, pour les amener à composition, que la Franc- Maçonnerie, loin d'être hostile au catholicisme, avait des principes absolument identiques à ceux de la foi chrétienne, et que même une grande partie de l'organisation actuelle était due aux révérends pères de la Compagnie de Jésus.

Ne croyez pas que je plaisante. Je me rappelle avoir même soutenu une discussion à ce sujet. C'était un

soir, au sortir de la Loge. J'avais demandé si l'on s'occuperait bientôt, dans un procliain Couvent, de la suppression de toutes ces cérémonies maçonniques que je trouvais idiotes. Un Frère me répondit que j'avais tort d'en vouloir au rituel; que, quant à lui, ces pratiques s'accommodaient très bien à sa croyance en un Etre Suprême; que cette liturgie, admirablement composée par les pères jésuites, avait eu l'approbation de nombreuses autorités ecclésiastiques. Je ne pus retenir un éclat de rire et déclarai franchement à cet impayable ram.olli que ceux qui lui avaient mis cela dans la tête s'étaient moqués de lui de la belle façon. Mon homme s'indigna. « Quand on a été pour me recevoir, fit-il, on m'a montré ce que je vous dis là ; et c'était s'ir un livre, imprimé par ordre du Grand-Orient et dont l'auteur était un 33<^. » Et comme son affirmation ne paraissait pas me convaincre, il me jura sur son honneur qu'il disait la stricte vérité, qu'il avait vu ce livre; il ajoutait que sans cela il ne se serait pas fait initier. « Avant d'être Maçon, me dit-il, je croyais étroitement à la religion telle qu'on l'enseigne dans les églises; je ne me rendais aucun compte de la religion vaste que nous pratiquons ici. Ma foi en Dieu n'allait pas plus loin que le dogme de la Trinité; aujourd'hui, grâce à la Maçonnerie, j'ai oublié ce dogme mesquin, et j'ai agrandi ma croyance en me pénétrant de l'idée immense d'un Etre Suprême indéfini. Si j'avais connu la Franc- Maçonnerie comme je la connais à présent, je n'aurais eu aucune hésitation pour y entrer; mais, je vous le répète, j'avais au début une certaine méfiance : on m'avait dit que c'était une société athée. Pour me décider, il a fallu qu'on me montrât le livre dont je vous parle. Une fois reçu, j'ai bien vu que l'association est calomniée par ses ennemis, que presque tous les Francs- Maçons croient en Dieu, et que, si l'on admet de temps

en temps quelques sceptiques, c'est par fratcrnitd, afin de les gagner peu à peu au\ larges iddes d'un lùre Suprême qui est à la fois l'Intelligence qui dirige l'univers et le Grand-Tout qui se meut à travers les espaces. » En disant cela, mon nigaud se redressait superbement ; il était fier de la supériorité qu'il sentait avoir sur le vulgaire, peu à même de comprendre d'aussi belles choses. Revenant à nos moutons, je le priai de m'expliquer comment il se faisait que, la liturgie maçonnique ayant été composée par les pères jésuites, on ne voyait jamais dans les Loges un seul de ces révérends, a Ah! me répondit-il avec une conviction profonde, c'est que les jésuites n'ont pas toujours été ce qu'ils auraient dû être. Après avoir contribué à organiser la Maçonnerie, ils ont voulu la dominer, l'accaparer^s'en servir comme d'un instrument ne fonctionnant que pour leurs intérêts particuliers. Alors, que voulez-vous? on a été obligé de prendre des mesures contre eux, malgré tout le bien qu'ils avaient fait d'abord à l'association; on les a mis en jugement dans les diriérenies Loges auxquelles Ils appartenaient, et on les a exclus. Ce n'est pas vous, je crois, qui direz qu'on n'a pas sagement agi? — Allez, allez toujours, répliquai-je à ce sublime imbécile, vous m'instruisez; continuez, je vous en prie, vous parlez d'or. — Eh bien! poursuivii-il, gonflé d'orgueil, c'est depuis ce temps-là que la Franc-Maçonnerie est en I mauvais termes avec les prêires. Les jésuites, furieux ' d'avoir été rayés des tableaux de nos Ateliers, sont allés clabauder auprès du pape; ils lui ont débité mille hor- : reurs sur le compte de notre association, et c'est alors que la papauté a publié une première encyclique contre les Francs-Maçons. Cela remonte à longtemps, ce que je vous raconte, car dans la première moitié du siècle dernier, les Francs-Maçons étaient reçus au Vatican à grandes portes ouvertes. Oui, mon cher ami, les papes

ont béni la Franc-Maçonnerie, il y a cent soixante ans. Quandj'étaissurlepointdeme faire initier, on m'a même montré une bulle du pape Clément XI, en date de 1 7 1 8, qui accordait sa bénédiction apostolique à tout Franc- Maçon à raison même de son affiliation à notre Ordre. » Mon homme me regarda un moment, satisfait de sa haute érudition maçonnique. Enfin, il conclut ainsi : « Voyez-vous, mon cher Frère, ce qui est arrivé là se trouve à chaque page de l'histoire de l'Église. On a gardé les rituels maçonniques composés par les jésuites, parce qu'en somme ils sont excellents et que nous devons honorer Dieu, en élargissant, bien entendu, l'idée divine, ainsi que je vous l'ai expliqué; et l'on a eu raison aussi d'exclure les jésuites de la Maçonnerie, parce qu'ils sont des intrigants; ils l'ont certes prouvé en tournant contre nous la papauté, avec qui, sans eux, nous eussions toujours été d'accord. La religion est bonne, mais le clergé est mauvais. Je n'aurais pas compris cette distinction autrefois, maintenant je la comprends très bien. » Et voilà comment cet orgueilleux nigaud, quoique ayant perdu sa foi chrétienne par la fréquentation des Loges, tenait néanmoins à ces rituels qui avaient eu une si grande part dans sa détermination de se faire recevoir Frère Trois-Points.

On dira ce qu'on voudra, — j'en appelle à quiconque n'est pas franc-maçon, même aux républicains indépendants, — ces moyens de recrutement ne sont pas honnêtes.

J'ai longtemps cherché quel pouvait bien être ce livre, imprimé par ordre du Grand-Orient et écrit par un 33^, qu'on avait montré à mon ex-collègue de Loge pour lui faire croire que les révérends pères de la Compagnie de Jésus avaient contribué à l'organisation de la Franc-Maçonnerie et étaient les auteurs d'une partie de la liturgie de la secte. Après bien des recherches,

j'ai fini par découvrir un volume intitulé VOrthodoxie Maçonnique^ rédigé par un Frère ayant en effet le grade de 33% Vénérable et fondateur de la Loge les TrinosopJieSy de Paris. Il y est dit que les Jésuites, ayant trouvé la Maçonnerie en trois grades toute faite, s'y sont mis avec zèle et ardeur; que c'est à eux que l'on doit la plupart des grades écossais ; que les cérémonies des travaux nocturnes proviennent d'eux, et qu'au surplus cela ne doit pas surprendre, puisque, dès l'origine, la Franc-Maçonnerie a eu à cœur de ne pas mettre en question les croyances religieuses, qu'elle respecte la religion comme elle en respecte les doctrines, avec lesquelles elle a de commun la pureté de la morale, l'esprit de bienfaisance, le bien-être de l'humanité (sic). J'ai donc tout lieu de penser que c'est cet ouvrage qui fut mis sous les yeux de mon nigaud, tandis qu'il était candidat à l'initiation.

Quant à la bulle de Clément XI, accordant aux Francs-Maçons sa bénédiction apostolique, j'avoue n'en avoir trouvé trace nulle part. Mais l'existence d'une fausse pièce de ce genre aux archives de quelque Loge ne me surprendrait pas; car les malins de la secte ont fabriqué bien d'autres documents manifestement apocryphes, et ils disent, quand ils y ont intérêt, qu'avant Clément XII et Benoît XIV les papes voyaient de bon œil la Franc-Maçonnerie.

Dans les derniers temps de l'Empire, pour dissiper les hésitations des postulants, lorsqu'on avait affaire à des hommes ayant une teinte de royalisme, on leur affirmait que de tout temps les représentants de la légitimité, dans n'importe quels pays, avaient été à la tête du mouvement maçonnique, et Ton citait même le

1. Ce livre, édité chez Dentu, en i853, est approuvé par le Grand-Orient de France.

célèbre et valeureux p-étendant catholique Charles- Edouard Stuart comme ayant perso.^nellement fondé des Loges et même des Chapitres de Rose-Croix. A l'appui de ce dire, on leur montrait un vieux parche- } min qui est conservé aux archives du Grand-Orient de j France : ce parchemin est censément une « bulle » ins- I tituant à Arras un Chapitre de Rose-Croix sous le titre VEcosse Jacobite, J'ai réussi à me procurer une copie de cet étrange document, fabriqué pour les besoins de la cause ; la voici :

Nous, Charles -Edouard Stuart, roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et, en cette qualité, substitut Grand- Maître du Suprême Conseil d'Hérodom, connu sous le titre de Chevalier de l'Aigle et du Pélican, et, depuis Nos malheurs et Nos infortunes, sous celui de Rose-Croix ;

Voulant témoigner aux Maçons artésiens combien Nous sommes reconnaissant envers eux des preuves de bienfaisance qu'ils Nous ont prodiguées, ainsi que les officiers de la garnison de la ville d'Arras, et de leur attachement à Notre personne, pendant le séjour de six mois que Nous avons fait en cette ville ;

Nous avons, en leur faveur, créé et érigé, créons et érigeons, par la présente Bulle, en ladite ville d'Arras, un Sublime-Chapitre Primordial de Rose-Croix, sous le titre distinctif : VEcosse Jacobite, qui sera régi et gouverné par les Chevaliers Lagneau et de Robespierre <, tous deux avocats, Hazard et ses deux fils, tous trois médecins, J.-B. Lucet, tapissier, et Jérôme Cellier, horloger;

Auxquels ci-dessus nommés, Nous permettons et donnons non seulement pouvoir de faire, tant par eux que par leurs successeurs, des Chevaliers Rose-Croix, mais même pouvoir de créer un Chapitre dans toutes les villes où ils croiront devoir le faire, lorsqu'ils en seront requis, sans cependant, par eux ni par leurs successeurs, pouvoir créer deux Chapitres dans une même ville, quelque peuplée qu'elle puisse être ;

Et pour que foi soit ajoutée à Notre présente Bulle, Nous

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