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au bien social ei contribuer à la prospérité générale. Rien n'est donc plus déplacé que de déclamer contre les passions, et rien n'est plus impraticable que le projet insensé de les détruire. La violence des passions leur sert d'excuse. L'hypocrite n'est si odieux que parce qu'il n'est ni subjugué, ni entraîné, et qu'il agit froidement et par calcul. Les passions sont les voiles du vaisseau de la vie humaine; elles le poussent ou dans le port ou sur des écueils. Les grandes passions font seules les grandes choses. Dire à l'homme colère de ne point se mettre en fureur, c'est dire au fiévreux de ne point avoir la fièvre; il faut non le prêcher, mais le guérir. On ne peut réprimer les passions des autres, si l'on ne sait commander aux siennes. On ne triomphe des passions que par les passions : la femme qui quitte l'amour pour la dévotion, le jeune homme qui abandonne sa maîtresse pour la gloire, ne font que changer de maître. Pourquoi les passions sont-elles souvent la cause principale de notre faiblesse? C'est qu'elles nous fontformerdesvœuxau-dessus de notre natureetqu'elles nous précipitent au delà de nos forces. L'enthousiasme, cette inspiration divine, donne des ailes aux passions; mais il ne se mêle à aucune passion vile. La passion de l'amour, dont les écarts sont quelquefois si condamnables, est nécessaire à la propagation de notre espèce; elle a besoin d'être réglée de manière à ce qu'elle ne devienne pas nuisible à celui qui l'éprouve ni à celle qui en est l'objet. La passion de la gloire, dans les camps, dans les sciences ou dans les arts, est un noble désir utile à la société dont elle cherche l'estime et au sein de laquelle elle fait naître le courage, l'émulation, le sentiment de l'honneur et tous les talents qui contribuent à honorer l'humanité et à glorifier une nation. La passion des richesses est le désir de mener une existence indépendante et agréable; elle est toujours louable,
lorsque les moyens sont hunncies. Celle passion, bien entendue, est la source de IV^conomie, de la tempérance, de l'étude, du travail, de l'industrie, des découvertes cl de Tactivité si nécessaire à la vie sociale. La passion du pouvoir, surnommée ambition, et qui entraîne si souvent à des actes immoraux, n'est toutefois, bien dirigée, qu'un sentiment généreux et louable, qui porte un homme de cœur, plein de la conscience de sa force, à se rendre digne de commander et de servir utilement riùat. En résumé, il est nécessaire que l'éducaiion fasse naître dans les cœurs des passions utiles, afin que les passions nuisibles n'y trouvent plus de place.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que les mœurs?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Les mœurs sont des habitudes naturelles ou acquises, bonnes ou mauvaises, dans la manière de vivre et de se conduire. Les mœurs des peuples sont leurs usages, leurs coutumes. C'est par ses mœurs que l'homme est libre. Ce n'est pas sur la fortune, mais sur les mœurs qu'il faut juger les hommes. La fortune ne change point les mœurs, elle les démasque. Les mœurs sont plus fortes que les lois. Les hommes font les lois, les femmes font les mœurs.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que la morale?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — La morale est la science des mœurs, de la vertu, et la connaissance des devoirs de rhomme social. C'est la loi naturelle, universelle et immuable qui régit tous les êtres intelligents et libres. C'est l'art de rendre les autres heureux et soi-même. La meilleure m.orale est dans le cœur.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que la moralité ?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — La moralité est le rapport des actions, des principes et des mœurs d'un individu.
Elleesilc typedistinctifde l'homme civilisé. Les actions des insensés sont privées de moralité, parce qu'elles ont lieu sans discernement moral, sans conscience.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que la loi ? et qu'est-ce que la loi naturelle ?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — • La loi (en latin Jex, legis, de légère^ lire : lecture faite au peuple) est la réglementation, dans un but d'intérêt général, de la vie physique et morale des sociétés, prescrite par le pouvoir législatif d'un peuple. Elle est censée être l'accord de toutes les volontés réunies dans une seule ; elle fixe les droits et les devoirs de chacun, et son rôle dans ses rapports avec ses semblables. Les lois sont le frein le plus puissant pour les hommes et presque le seul pour les rois. Combien de lois on rendrait inutiles, si l'on en faisait de bonnes sur l'éducation!... La loi naturelle est la loi des mondes physiques, intellectuels et moraux. Elle est absolue, immuable ; elle règle tout sur la terre et dans les cicux avec une exactitude mathématique ; elle est également la régulatrice des âmes et des intelligences. Elle est la base des lois humaines qui doivent en être les interprétations plus ou moins vraies, et toujours en rapport avec le développement et le progrès de l'esprit humain.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que la vertu?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — La vertu /'en latin virtus, de viSf force), est une énergie de l'âme appliquée à la pratique habituelle du bien, du juste ou du devoir. C'est une impulsion naturelle vers l'honnête, la force d'asservir ses passions, l'art de les tenir en équilibre et de se régler dans les jouissances ; c'est l'habitude des bonnes actions et de vivre selon la raison perfectionnée qui, toujours, for*^'^ de faire le bien ; c'est le triomphe
de la volonté sur les désirs, le sacrifice de soi-mcmc et de son bien-ctre en faveur d'autrui ; la préférence de l'intérêt général au personnel, l'empire de Tàme sur le corps, l'amour de l'ordre, de riiarmonic, du beau ; c'est la philosophie et la Ma^'onnerie en action et c'est le culte le plus excellent qu'on puisse rendre à l'Etre Suprême. Il ne peut exister d'amitié sans vertu. Il ne peut y avoir de vertus publiques sans vertus privées. Le seul moyen de rendre un peuple vertueux est de le rendre libre et heureux.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que l'honneur?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — L'honneur est une vertu qui nous porte à faire des actions nobles, courageuses, loyales, lesquelles nous attirent l'estime, la considération, la gloire. C'est l'instinct, le sentiment exquis de la vertu, le sentiment du besoin, de l'estime publique et de soi-même. Il est une règle imposée par l'orgueil, rintérét ou la vanité, par la susceptibilité, l'irascibilité, etc., qui, sous le nom de point d'honneur, cause les duels, interdits chez les Matons. L'honneur est tout ce qui honore. Honneur à qui se sacrilie pour sa patrie !
Le Vénérable. — Qu'est-ce que la barbarie?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — La barbarie est l'état de nature, l'état de l'homme sauvage, l'état d'un peuple incivilisé. En remontant à l'origine des sociétés, on voit d'abord des peuplades à l'état de sauvagerie : la chasse, la pêche, une hutte couverte de branches; aucun art, aucune science; pour toute loi, le droit du plus fort; l'homme luttant contre les animaux et même contre l'homme, tel est l'état sauvage ou de barbarie qui n'a point encore entièrement disparu du globe. Il y a, de nos jours, des anthropophages qui
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manL;cnt leurs prisonniers et les naufragés que les tempêtes jettent sur leurs rivages inhospitaliers. A l'état de sauvagerie ou de l'animalité de l'homme succéda la barbarie, c'est-à-dire une agglomération d'individus soumis à des conventions serviles imposées par un brutal despotisme. De l'état de servitude, ces peuplades, devenues plus nombreuses, passèrent à un état de civilisation qui aura bien des degrés à parcourir avant d'arriver à l'état de perfection auquel l'homme a droit d'aspirer et qu'aucun peuple de la terre ne possède encore, parce que le plus fort continuant son alliance avec le plus rusé, ils exploitent sans cesse en commun les faibles et les ignorants, l'un en maintenant les corps, l'autre en enchaînant les âmes. Tout attentat à l'ordre social est un acte de barbarie. Tout pays où il n'est point permis de penser ni d'écrire ses pensées doit tomber dans la stupidité, la superstition et la barbarie. Dans l'antiquité, les initiés aux mystères s'emparaient de l'homme barbare pour le civiliser; aujourd'hui, la Maçonnerie prend l'homme civilisé pour le perfectionner.
Le Vénérable. — Qu'est-ce que le vice?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Le vice est une disposition, un penchant habituel au mal, aux mauvaises actions, et qui porte à enfreindre les lois naturelles et sociales. C'est une passion qui est nuisible aux autres et à soi. Tous les défauts qui peuvent causer un préjudice sont des vices : la finesse est une qualité dans l'esprit et un vice dans le caractère. Le vice hait la vertu. Celui qui a beaucoup de vices a beaucoup de maîtres. Tout homme a plus ou moins les vices de sa profession. Un vice détestable est de confondre, dans le raisonnement, les choses avec leurs abus : la religion et la superstition, la philosophie et le philosophisme,
la liberté et la licence, le doute et l'incrédulité. On a dit : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. »
L'examen moral étant terminé, on commence la série des épreuves ; car a l'introduction dans la caverne », à ce qu'il paraît, ne compte pas.
Le Vénérable. — Monsieur, vous avez convenablement répondu. D'autre part, veuillez me déclarer en toute sincérité si ce que je vous ai dit vous a pleinement satisfait.
Réponse du récipiendaire.
Le Vénérable, après une pause. — Monsieur, c'est pour mettre un frein salutaire à nos vils penchants, à l'élan de la cupidité, c'est pour nous élever au-dessus des vils intérêts qui tourmentent la foule profane, c'est pour nous apprendre à calmer l'ardeur de nos passions anti-sociales que nous nous rassemblons dans nos temples. Nous travaillons sans relâche à notre amélioration, nous accoutumons notre cœur à ne se livrer qu'à de grandes affections, notre esprit à ne concevoir que des idées de gloire et de vertu. Ce n'est qu'en réglant ainsi ses inclinations et ses mœurs que l'on parvient à donner à son âme ce juste équilibre qui constitue la sagesse, c'est-à-dire la science de la vie. Mais ce travail est pénible et demande beaucoup de sacrifices auxquels il faudra vous résoudre si vous êtes admis parmi nous. Il vous faudra prendre la ferme résolution de travailler sans trêve à votre perfectionnement moral, si vous persistez dans le désir de vous faire recevoir Franc-Maçon. Etcs-vous toujours dans cette intention, Monsieur?
Réponse (affirmative) du récipiendaire.
Le Vénérable. — 'Alors, je vais vous faire connaître à quelles conditions vous serez initié à nos mystères, si toutefois vous sortez victorieux des épreuves qu'il
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vous reste à subir.... Monsieur, toute association a ses lois et tous ses membres ont des devoirs réciproques à remplir ; comme il serait imprudent de s'imposer des obligations dont on ne connaîtrait pas l'étendue, il est de la sagesse de cette respectable Société de vous dire quelles seront vos obligations, si elle vous admet dans son sein. Le premier de ces devoirs est un silence absolu sur tout ce que vous pourrez entendre et découvrir parmi nous. Le second, c'est de pratiquer les vertus les plus douces et les plus bienfaisantes, de secourir vos frères, de prévenir leurs besoins, de soulager leur infortune, de les assister de vos conseils, de vos lumières et de votre crédit; ces vertus qui, dans le monde profane, sont considérées comme des qualités rares, ne sont parmi les Francs- Maçons que l'habituel accomplissement d'un devoir. Le troisième de vos devoirs sera de vous conformer aux Statuts généraux de la Franc-Maçonnerie, d'obéir aux lois particulières de cette Loge et à celles du rite qui s'y pratique, et d'exécuter tout ce qui vous sera prescrit au nom de la majorité de cette respectable assemblée. Maintenant, Monsieur, que je vous ai indiqué les principaux devoirs d'un Franc-Maçon, persistez-vous ? et avez-vous la ferme résolution de continuer ces épreuves.^
Réponse (affirmative) du récipiendaire.
Le Vénérable. — Avant d'aller plus loin, je dois exiger de vous votre serment d'honneur; mais ce serment doit être fait sur une coupe sacrée. Si vous êtes sincère, vous pourrez boire avec confiance; mais si la fausseté est au fond de votre cœur, ne jurez pas, éloignez au plus tôt cette coupe, craignez l'effet p-ompt et terrible du breuvage qu'elle ccutient !.,. Consentezvous à jurer ?
Réponse (affirmative) du récipiendaire.
Le Vénérable, au Frère Terrible. — Faites approcher fe Profane de l'autel.
Le Frère Terrible conduit le récipiendaire au bas des degrés de l'autel.
Le Vénérable. — Frère Sacrificateur, présentez au Profane la coupe des serments, si fatale aux parjures !
Le Frère Terrible met dans les mains du récipiendaire une coupe à deux compartiments, tournant sur un pivot : d'un côté, il y a de l'eau; de l'autre, un liquide aussi amer que possible.
Le Vénérable. — Profane, vous allez répéter ce que je vais dire et prononcer ainsi le serment exigé.... « Je m'engage sur l'honneur au silence le plus absolu sur tous les genres d'épreuves que l'on pourra me faire subir... n
Le récipiendaire répète cette première phrase. Aussitôt, le Frère Terrible, lui faisant mettre la main droite sur le cœur, lui donne en même temps à boire une partie de l'eau pure contenue dans la coupe.
Le Vénérable, reprenant. — « ...Et, si jamais je viole mon serment... » Répétez, Monsieur....
Ici, pendant que le récipiendaire prononce ce membre de phrase, tenant toujours la coupe de sa main gauche, le Frère Terrible, sans qu'il puisse sentir autre chose qu'une légère pression, fait pivoter le haut de la coupe, de telle sorte que le conipartiment contenant la mixture amère vient se placer au-devant des lèvres du Profane; ce tour s'exécute en un clin d'oeil.
Le Vénérable, continuant. — a... Je consens à ce que la douceur de ce breuvage se change en amertume Je récipiendaire répète), et à ce que son effet salutaire devienne pour moi celui d'un poison subtil. »
A peine le récipiendaire, après avoir répété, a-t-il trempé ses lèvres dans le liquide substitué au premier
par ce tour de prestidigitation, que le Vénérable frappe un violent coup de maillet.
Le Vénérable, d'une voix forte. — Que vois-je, monsieur? Que signifie la subite altération qui vient de se manifester dans vos traits? Votre conscience démentirait-elle les assurances de votre bouche, et la douceur de ce breuvage se serait-elle déjà changée en amertume?... Éloignez le Profane!
On ramène brutalement le récipiendaire entre les deux colonnes.
Le Vénérable. — Si vous avez le dessein de nous tromper. Monsieur, n'espérez pas y parvenir; la suite de vos épreuves le manifesterait clairement à nos yeux. Mieux vaudrait pour vous, croyez-moi, vous retirer à l'instant même, pendant que vous en avez encore la faculté; car un instant de plus, et il sera trop tard. La certitude que nous acquerrions de votre perfidie vous deviendrait fatale : il vous faudrait renoncer à revoir jamais la lumière du jour. Méditez donc sérieusement sur ce que vous avez à faire. \
Ici un nouveau coup de maillet très violent.
Le Vénérable. — Frère Terrible, saisissez ce Profane, et jetez-le sur la sellette des réflexions!
Le Frère Terrible, avec beaucoup de rudesse, pousse le récipiendaire sur un siège dont les pieds sont comme ceux d'un fauteuil-berceuse, ce qui produit un balancement assez désagréable au néophyte jeté là si brusquement.
Tandis que le siège se balance (et les Experts ne se gênent pas pour provoquer des secousses dont le Profane, avec ses yeux bandés, ne peut comprendre la cause), le Vénérable reprend : — Retirons-nous, mes J Frères. Que cet homme soit livré à sa conscience, et qu'à l'obscurité qui couvre ses yeux se joigne l'horreur d'une solitude absoluel
Quatre ou cinq Frères font, avec les pieds, le bruit de gens qui s'en vont. Le silence le plus complet est observe pendant deux minutes.
Le Vénérable, tout à coup. — Eh bien, monsieur, a'/cz-vous bien réfléchi à la détermination qu'il vous convient de prendre? Vous reiirerez-vous? ou persislerez-vous, au contraire, à braver les épreuves?
Réponse du récipiendaire, qui déclare persister.
Le Vénérable. — Frère Terrible, emparez-vous du Profane, et faites-lui faire son premier voyage; je le confie à votre prudence, ramenez-le-nous sain et sauf.
Le Frère Terrible prend le récipiendaire par les deux mains, en lui disant : « Levez-vous », et celui-ci quitte le siège à berceuse.
On lui fait faire alors le tour de la Loge, en partant de l'Occident à l'Orient par le côté Sud, puis en revenant à l'Occident par le côté Nord.
Ce premier voyage est particulièrement ennuyeux pour le récipiendaire; il n'est qu'une interminable suite de mauvaises farces. On le fait marcher d'abord lentement, à petits pas; puis, sans transition, on l'entraîne très vite. Brusquement, on s'arrête, et on lui dit : a Baissez-vous, il y a une voûte. » On lui parle d'un obstacle à franchir, et il faut qu'il saute au hasard de la culbute. « Levez le pied droit, » lui dit-on à un moment donné, comme s'il s'agissait de monter un escalier; il n'y a pas d'escalier du tout, et le profane fait un faux-pas. Il marche sur des planchers mobiles posés sur des roulettes et hérissés d'aspérités, qui se dérobent sous ses pas. Il gravit d'autres planchers inclinés, à bascule, qui, tout à coup, fléchissent sous lui et semblent l'entraîner dans un abîme.
L'épreuve la plus stupide est celle de VEchelîe sans fin. Figurez-vous une échelle de meunier installée entre deux coulisses verticales au milieu desquelles
elle glisse; l'appareil se divise en deux parties, ce qui permet de superposer constamment la partie libre à celle qui est en train de descendre. Le Profane, conduit à réchcllc, monte, monte, ne se doutant pas que son mouvement d'ascension est annihilé d'une façon absolue par le mouvement de descente de Tappareil ; de la sorte, il a beau gravir d'interminables degrés, il est toujours à la même place, comme un écureuil tournant dans sa roue. Le Frère Terrible, tranquillement assis auprès de l'appareil et tenant le Profane par la main, en est quitte pour remuer tout le temps son bras, de façon à suivre la pseudo-ascension de sa victime, et à compléter son illusion. On tient le récipiendaire à l'échelle sans fin le plus longtemps possible ; on a, des fois, fait durer cette sotte plaisanterie jusqu'à une demiheure. Le malheureux souffle, n'en peut mais, est littéralement exténué. Quand il semble incapable de faire un pas de plus, on arrête la mécanique et l'on adapte une petite plate-forme à l'extrémité. « Du courage ! dit le Frère Terrible; encore six marches, et ce sera fini; nous serons au sommet de la tour. » Le récipiendaire rassemble ses dernières forces et parvient à la plateforme. Tout autour se placent aussitôt une vingtaine d'assistants qui se mettent à souffler sur lui à en faire éclater leurs poumons ou à agiter de grands éventails.
Le Frère Terrible. — Nous sommes à une hauteur de quinze cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Jetez-vous dans l'espace.
Et, pour peu que l'infortuné mystifié hésite, on le pousse, et il tombe de la hauteur de deux mètres sur le même matelas qui avait d'abord servi à l'introduction dans la caverne.
Pendant tout ce premier voyage, les assistants ont eu de l'occupation. Le temple a été garni de plusieurs instruments à trucs machinés pour produire un tapage
inexprimable : ce sont des cylindres de tôle remplis de sable et tournant sur un axe à Taide d'une manivelle, pour imiter le bruit de la grcle ; d'autres cylindres froissent, dans leur rotation, une étoffe de soie fortement tendue et simulent les sifflements d'un violent aquilon ; d'immenses feuilles de tôle, suspendues à la voûte par une extrémité et secouées à tour de bras, reproduisent le roulement du tonnerre et les éclats de la foudre ^ Au surplus, les assistants augmentent cet épouvantable fracas, en poussant des cris de douleur, des vagissements d'enfants, des hurlements de betes sauvages. Quelle belle institution, décidément, que la Franc-Maçonnerie !
Enfin, le Profane, moulu, rompu, est traîné jusqu'à l'Occident, et là, pour lui rendre des forces, on lui administre une bonne décharge électrique au moyen d'une bouteille de Leyde.
I. On n'a pas oublié que, le dimanche ii octobre i885, les représentants des comités et des journaux républicains se réunirent à Paris pour aviser aux moyens de remédier à leur débâcle électorale du dimanche précédent : les élections législatives, au premier tour de scrutin, avaient donné une majorité considérable aux conservateurs, dont 189 avaient été élus députes d'un seul coup; aussi, en présence de cette avalanche qui menaçait d'emporter la République, modérés, opportunistes, radicaux et révolutionnaires décidèrent de faire l'union entre eux. Ce fut à l'Hotcl du Grand-Orient de France que se tint l'assemblée. Le Temps, dans son numéro du mardi i3 octobre, rendit compte de cette réunion; voici un amusant incident maçonnique qui s'y trouvait relaté :
« La salle choisie d'abord s'étant trouvée trop petite, raconte le Temps, il a fallu déménager et monter à l'étage supérieur. Là, nouvelle surprise : à peine était-on depuis cinq minutes dans le Temple Rouge, qu'on entend des roulements de tonnerre. C'est, paraît-il, M. Tony Révillon qui s'amuse à tourner la roue lies Francs-Maçons destinée à simuler les grondements de la budre pendant les épreuves de l'initiation. On se rassure en riant aux éclats, pendant qu'un garçon du Grand-Orient, indigné de cette profanation, vient reprendre son tonnerre et l'emporte dans ses bras. »
A cette secousse formidable, le récipiendaire pousse forcément un cri. Le Scccjnd Surveillant s'élan'ce aussitôt et lui applique vigoureusement son maillet sur la poitrine.
Le 2<= Surveillant. — Qui va là?
Le Frère Terrible. — C'est un Profane qui demande à eirc reçu Franc-Maçon.
Le 2= Surveillant. — Comment a-t-il osé faire cette demande?
Le Frère Terrible. — C'est parce qu'il est libre et de bonnes mœurs.
Le 22 Surveillant. — Puisqu'il en est ainsi, qu'il passe!
On ramène le récipiendaire entre les deux colonnes.
Le l'^r Surveillant, après un coup de maillet sur son bureau. — Vénérable, le premier voyage est terminé.
Le Vénérable, au Profane. — Eh bien, Monsieur, pouvez-vous expliquer ce voyage et me dire les impressions qu'il vous a causées?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Monsieur, le voyage que vous venez d'accomplir est Te m blême delà vie humaine: le tumulte des passions, le choc des divers intérêts, les difficultés des entreprises, l'embarras des affaires, les obstacles que multiplient sous vos pas des concurrents empressés à vous nuire et toujours disposés à vous rebuter, les haines, les trahisons, les malheurs qui frappent l'homme vertueux, tout cela est figuré par le bruit et le fracas qui ont assourdi vos oreilles et par l'inégalité et les difficultés de la route que vous avez parcourue. Peut-être avez-vous déjà éprouvé une partie de ces maux qui troublent la vie profane? Prenez courage. Monsieur, la Maçonnerie apprend à les supporter et procure des consolations salutaires et des dédommagements.
Après cette explication, le Vénérable adresse au réci-
piendaire quelques questions au sujet de son testament et des réponses qu'il a données par écrit sur le papier du cabinet aux squclcitjs.
Si le Profane, dans ces réponses, a fait une déclaralion d'athéisme ou d'impiété, on ne lui parle pas de Dieu, afin de ne pas lui fournir l'occasion de choquer ceux des Frères dont l'éducation maçonnique n'est pas encore terminée.
Il en est tout autrement, s'il a manifesté des croyances religieuses. Voici, en ce cas, le dialogue qui s'établit entre le Vénérable et le récipiendaire .
Le Vénérable. — Vous croyez donc, Monsieur, à un Être Suprême?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Cette croyance fait honneur à votre cœur et à votre raison : elle n'est pas seulement le partage du philosophe et du Franc-Maçon ; elle est aussi celui de l'homme sauvage. Si nous admettons parmi nous l'honnête homme de tous les cultes, c'est qu'il ne nous appartient pas de scruter les consciences, et que nous pensons que l'encens de la vertu est agréable à la divinité, de quelque manière qu'il lui soit offert. La tolérance que nous professons n'est point le résultat de l'athéisme ou de l'impiété, mais seulement celui de l'indulgence et de la philosophie.
Le Vénérable. — Pourriez-vous maintenant nous dire. Monsieur, ce que c'est que le déisme?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Le déisme est la croyance à l'existence de Dieu, sans révélation ni culte. C'est la religion de la raison, celle des grands esprits de tous les temps, de tous les lieux, celle que professeront tous les peuples de la terre, quand ils ne formeront plus qu'une seule nation et une même famille. De toutes les religions, Monsieur, le déisme est, même à cette
heure, la plus répandue : elle est la religion dominante en Chine ; c'est la secte des sages chez les mahométans, et sur dix philosophes chrétiens il y en a huit de cette opinion. Elle a pénétré jusque dans les écoles de théologie, dans les cloîtres et dans le conclave; c'est une espèce de secte sans association, sans culte, sans cérémonies, sans dispute et sans zèle, répandue dans l'univers sans avoir été prêchée. Le déisme se rencontre au milieu de toutes les religions, comme le judaïsme. Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'un, étant le comble de la superstition, abhorré des peuples, méprisé des sages, est toléré partout, et l'autre, étant l'opposé de la superstition, inconnu au peuple et embrassé par les seuls philosophes, n'a d'exercice public qu'en Chine. Il n'y a point de pays dans l'Europe où il y ait plus de déistes qu'en Angleterre. On n'a jamais vu de déistes qui aient cabale ou intrigué dans aucun État. En un mot. Monsieur, le déisme est la religion universelle de l'avenir ; elle est destinée à remplacer les cultes si nombreux qui défigurent la Divinité sur tous les points du globe.
Le Vénérable. — Et maintenant. Frère Terrible, faites procéder au second voyage.
Dans ce voyage, qui se fait de l'Occident à l'Orient, comme le premier, mais en passant par le Nord et revenant par le Sud, le récipiendaire n'est plus soumis aux désagréments de tout à l'heure. Aucun obstacle n'entrave sa marche; le seul bruit qu'il entend est un cliquetis d'épées, produit par les assistants qui froissent les uns contre les autres leurs glaives en fer-battu.
De retour à l'Occident, le Frère Terrible conduit le Profane au P»" Surveillant, sur l'épaule duquel il lui fait frapper trois légers coups.
Le lef Surveillant. — Qui va là?
Le Frère Terrible. — C'est un Profane qui demande à être reçu Franc-Maçon.
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Le i*»" Surveillant. — Comment a-t-il osé faire cette demande ?
Le Frère Terrible. — C'est parce qu'il est libre et de bonnes mœurs.
Le I" Surveillant. — Puisqu'il en est ainsi, qu'il passe, et qu'il soit purifié par l'eau !
A cet ordre, on plonge trois fois la main gauche du récipiendaire dans un vase rempli d'eau, et, après lui avoir essuyé la main, on le ramène entre les deux colonnes.
Le I" Surveillant, après un coup de maillet. — Vénérable, le second voyage est terminé.
Le Vénérable, au Profane. — Quelles réflexions. Monsieur, ce second voyage a-t-il fait naître en vous?
Réponse du récipiendaire.
Réplique du Vénérable. — Vous avez dû trouver dans ce voyage, Monsieur, moins de difiicultés et d'embarras que dans le premier. Nous avons voulu rendre sensible à votre esprit l'effet de la constance à suivre le chemin de la vertu, qui devient de plus en plus agréable au fur et à mesure qu'on y avance ; cette persévérance dans le bien finit par réduire au silence ces clameurs de l'envie dont vous avez à peine entendu le faible bruit. Les cliquetis d'armes figurent les combats que l'homme vertueux est sans cesse obligé de soutenir pour diriger ses passions et triompher des attaques du vice. Vous avez reçu une triple ablution pour purifier votre corps, comme la vertu doit purifier votre âme. Cette purification par l'eau date de l'origine des temps ; cet usage était fondé sur cette opinion, enseignée jadis dans les mystères mêmes par les prêtres égyptiens, que nous naissons déjà coupables, que celte vie est destinée à expier des fautes commises dans une vie antérieure, et que Ton ne peut aspirer à un sort heureux tant qu'elle restera souillée d'une tache ori*
ginelle. La raison et la philosophie ont fait justice de cette opinion, qui fut une des erreurs de la méiempsychose chez les peuples de l'Asie.
Après cette explication, le Vénérable insiste de nouveau sur les réponses écrites que le récipiendaire a faites aux trois questions imprimées du cabinet des réflexions: il lui demande encore quelques développements. Puis, il aborde un autre genre d'investigations.
Le Vénérable. — Monsieur, en vous adressant des questions, nous ne sommes point guidés par un sentiment de vaine curiosité ou d'orgueil ; nous ne sommes point les inquisiteurs de vos pensées, cherchant à surprendre dans votre conscience des défaillances ou des défauts; mais nous désirons, avant tout, vous connaître, et, vous avez dû le remarquer, nous écoutons vos réponses sans les combattre ni les discuter. Nous cherchons principalement en vous ce qu'il y a de grand et d'élevé, afin de vous encourager à vous élever davantage encore. Parlez donc sans contrainte, ne craignez pas de vous montrer à nous par vos beaux côtés ; nous vous aiderons au besoin dans vos recherches à ce sujet, Voyons, par exemple, avez-vous, dans le cours de votre existence profane, donné quelques témoignages de dignité humaine? de grandeur d'âme? ou de désintéressement? Avez-vous pratiqué la justice? la bienfaisance? la prudence? Mettez de côté toute fausse modestie ; nous serons heureux de vous écouter et de connaître votre vraie valeur morale.
Réponse du récipiendaire.
Le Vénérable. — Frère Terrible, faites faire le troisième voyage.
Ce troisième voyage s'effectue au milieu d'un profond silence; le terrain est tout à fait libre; on marche à grands pas. Le récipiendaire est conduit de l'Occident à l'Orient par le Sud. Arrivé à l'Orient, dont on lui a
fait monter les degrés, le Frère Terrible lui prciil la main, et cette fois c'est le Vénérable que le récipiendaire frappe légèrement à trois reprises sur l'épaule.
Le Vénérable. — Qui va là ?
Le Frère Terrible. — C'est un Profane qui demande à être reçu Franc-Maçon.
Le Vénérable. — Comment a-t-il pu concevoir l'espérance d'obtenir une telle faveur.'*
Le Frère Terrible. — C'est parce qu'il est libre et de bonnes mœurs.
Le Vénérable. — S'il en est ainsi, eh bien ! qu'il passe par les flammes purificatoires, afin qu'il ne lui reste plus rien de profane !
Au moment où le récipiendaire descend les marches de l'estrade pour se rendre entre les deux colonnes, le Frère Terrible l'enveloppe de flammes à trois reprises. L'instrument dont il se sert à cet effet s'appelle la a lampe à lycopode ». C'est un long tube de métal, se terminant à l'extrémité par une lampe à esprit de vin, entouré d'un crible en forme de couronne; les trous de ce crible donnent passage à une poudre très inflammable, appelée « lycopode », renfermée dans l'intérieur, et que le souffle de celui qui embouche l'instrument pousse sur la flamme de la lampe. Cette poudre provient des capsules du lycopode, plante cryptogame de la famille des mousses.
Le i" Surveillant. — Vénérable, le troisième voyage est terminé.
Le Vénérable. — Monsieur, vos voyages ont touché à leur fin. Vous avez pu constater que le dernier a été encore moins pénible que le précédent; c'est la récompense de votre persévérance à atteindre le but où vous désirez arriver. Vous avez passé par la terre, par l'air, par l'eau et par le feu. Les flammes dont vous avez été environné en dernier lieu sont le complément de votre
purification. Puisse votre cœur s'embraser à jamais de l'amour de vos semblables ! Puisse la charité présider toujours à vos paroles et à vos actions ! N'oubliez en aucune circonstance de votre vie ce précepte, qui est le fondement de toute morale : a Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. » Pénétrezvous aussi de cet autre précepte que la Franc-Maçonnerie a cru devoir y ajouter : « Faites à autrui ce que vous voudriez qu'on vous fît. »
Ici, une pause.
Le Vénérable. — Monsieur, je ne saurais trop louer votre courage. Qu'il ne vous abandonne pas, cependant; car il vous reste encore des épreuves à subir. La Société dans laquelle vous demandez à être admis pourra exiger de vous un jour votre coopération au châtiment d'un traître; peut-être même vous demandera-t-elle de verser pour la défense de notre Ordre jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Y consentiriez-vous ?
Réponse (affirmative] du récipiendaire.
Le Vénérable. — Nous avons besoin. Monsieur, de nous convaincre que ce n'est point là une vulgaire affirmation. Etes-vous résigné à ce qu'on vous ouvre la veine à l'instant même?
Le récipiendaire, ayant constaté que toutes les épreuves précédentes ne lui ont pas causé grand dommage, répond en général affirmativement.
Si toutefois il hésite, le Vénérable feint de croire que ses hésitations proviennent de ce qu'il a dîné depuis peu de temps et qu'il craint qu'une saignée ait pour lui des suites dangereuses. « Frère Chirurgien, dit alors le Vénérable, approchez-vous du Profane, et tâtez-lui le pouls. » Un Expert procède à cette formalité et affirme que la saignée peut être pratiquée sans inconvénient.
Donc, que le rdcipiendaire hésite ou non, on joue une nouvelle comédie.
Le Vénérable. — Frère Chirurgien, faites votre devoir.
Un Frère Expert saisit le bras du candidat-Maçon et le pique assez fort avec la pointe d'un cure-dent. Un autre Frère, qui tient un vase dont le goulot est très étroit et qu'on a eu soin de remplir d'eau tiède, Tincline, fait tomber un filet d'eau extrêmement mince sur le bras du récipiendaire, et de là, dans un bassin, il épanche le reste de Teau avec bruit, de manière à faire croire au patient que c'est son sang qui coule. L'opération s'achève suivant la forme usitée, et, lorsqu'elle est terminée, on fait tenir au récipiendaire son bras en écharpe.
Que le lecteur ne s'imagine pas cependant que la série des pasquinades est close. Il reste encore l'épreuve du fer rouge.
Le Vénérable. — Monsieur, tout Profane qui se fait recevoir Franc-Maçon cesse de s'appartenir ; il n'est plus à lui, mais il appartient à un Ordre secret qui est répandu sur toute la surface du globe. Et afin que la différence des langues n'empêche pas un Maçon d'ctre reconnu pour tel, il existe, dans toutes les Loges de l'univers, un sceau chargé de caractères hiéroglyphiques connus des seuls vrais Francs-Maçons. Ce sceau, après avoir été rougi au feu, est appliqué sur le corps de tout Frère nouvellement reçu et y imprime une marque ineffaçable. Consentez-vous, Monsieur, à recevoir, sur la partie du corps que vous indiquerez, cette empreinte glorieuse, afin de pouvoir dire, en la montrant à vos Frères : « Et moi aussi je suis Franc-Maçon ! »
Réponse ^affirmative) du récipiendaire.
L'opération du « sceau maçonnique » se pratique de plusieurs manières. Le Rituel du Grand-Orient de France dit que l'un des Experts doit frotter avec un