TOME PREMIER 2Ô
Le Maître des Ccrcinonies exécute cet ordre et quitte définitivement l'Initié.
Le Vénérable, à l'Initié. — Mon Frère, c'est sur cette colonne que vous vous placerez désormais. Méritez, par votre assiduité à nos travaux et par la pratique des vertus maçonniques, de pénétrer plus avant dans nos mystères et d'être admis aux faveurs que la Franc-Maçonnerie ne refuse jamais aux Frères qui savent s'en rendre dignes... En place, mes Frères.
I Tout le monde se rassied.
Pendant que l'Initié a rajusté sa chemise et son gilet, baissé la jambe droite de son pantalon, remis son habit et son soulier gauche, un Expert a placé devant le Frère Hospitalier un écusson sur lequel sont écrits ces mots : « la Terre, — l'Air, — l'Eau, — le Feu. »
Le Vénérable, à l'Initié, dès que tout le monde est assis. — Mon Frère, avant de donner la parole au très cher Frère Orateur chargé de vous haranguer, je dois résumer les phases diverses de votre initiation et vous expliquer le sens des allégories qui ont pu vous frapper. Vous les voyez maintenant indiquées sur le cartouche placé sous vos yeux : « la Terre, l'Air, l'Eau, le Feu », c'est-à-dire les quatre éléments des anciens. Autrefois, le candidat à l'initiation subissait les épreuves terribles de ces quatre éléments, la Terre, l'Air,^ l'Eau et le Feu. Ce système de l'initiation antique, qui est contredit dans ses développements par la science moderne, n'est accepté par nous que comme une tradition symbolique, montrant le néophyte en lutte avec les forces de la Nature... La Terre : le cabinet des réflexions, impénétrable aux rayons du jour, décoré d'emblèmes funèbres, représente la Terre au sein de laque^lle le récipiendaire est censé se trouver et lui rappelle qu'elle sera à jamais sa dernière demeure. La mythologie païenne faisait de la Terre une déesse,
fille du Chaos, épouse d'Uranus et mère de l'Occan. Ce globe, sur lequel nous vivons, mon Frère, est la troisième des planètes dans Tordre de leur distance au soleil; sa forme est ronde, légèrement aplatie sur les pôles ; elle tourne sur elle-même, autour d'un axe idéal, en complétant chaque jourune révolution... Le premier voyage symbolique vous a fait traverser VAir, en franchissant certains obstacles. L'Air n'est plus un élément comme le croyaient les anciens ; c'est un composé d'éléments, formé de vingt et une parties d'oxygène, d'environ soixanie-dix-ncuf parties d'azote, plus une minime partie d'acide carbonique; on y trouve aussi de la vapeur d'eau, mais non à l'état de combinaison. Galilée, le premier, a découvert la pesanteur de l'Air, et Torricclli a démontré cette propriété. L'Air est indispensable à l'existence de tout être créé... Dans le deuxième voyage, vous avez été purifié par l'Eau. Les anciens comptaient cette substance au nombre des quatre éléments. Sans elle, il n'y a pas d'être organisé possible. Elle se présente à nous sous trois états différents : comme liquide, c'est son état le plus ordinaire ; comme vapeur, lorsque par sa combinaison avec le calorique elle se vaporise et se convertit en gaz ; comme soliile, par l'abaissement de la température qui la solidifie, et par sa combinaison avec certains sels. L'Eau a été prise comme unité de poids, lors de l'adoption du système métrique, le gramme équivalant au poids d'un centimètre cube d'eau pure... Le troisième voyage vous a fait passer à travers les flammes. Le Feu était adoré par les Mages, comme puissance universelle et intelligente, source de toute création. La philosophie du moyen-âge continua à regarder le Feu comme un élément; c'est dans la seconde moitié du dix-huitième siècle seulement, que la théorie de la combustion^ établie par Lavoisier et les savaniii con-
temporains, efface la puissance élémentaire du Feu. Ce n'est donc plus un élément, un corps, une substance, mais l'effet complexe de combinaisons et de mouvements, effets lumineux provenant de la combustion de l'oxygène et d'une base. Ce mot exprime aussi et assez ordinairement le principe de la lumière et de la chaleur. J'ai dit.
On le voit, la Franc-Maçonnerie, pour éblouir les ignorants (doués de fortune ou tout au moins d'aisance) qu'elle a raccolés, se donne des airs d'institution scientifique, en débitant à l'Initié, par la bouche du Vénérable, ces quelques phrases glanées çà et là dans des cours de physique et d'astronomie. Le Vénérable, qui dit de si belles choses, ne connaît pas, les trois quarts du temps, le premier mot de ces sciences. Ce discours prétentieux, que je viens de reproduire, est imprimé en très gros caractères sur un cahier que le Vénérable, placé beaucoup plus haut que les autres Frères, tient dissimulé devant lui \ Etant donné qu'il répète cet exercice à chaque initiation, et vu la grosseur des caractères, il ne paraît point lire sa leçon, pour peu qu'il soit adroit; et, s'il a affaire à un Initié sans instruction, celui-ci, écarquillant les yeux et tendant l'oreille, s'imagine être tombé sur un savant de premier ordre. Il n'en faut pas davantage pour disposer un nigaud à avaler toutes les contre-vérités qu'on a préparées pour la suite de son instruction maçonnique; le tout est d'empaumer la pauvre dupe dès le début. — Quelquefois, comme au Temple des Amis de l'Honneur Français, il arrive que le Vénérable, incomparable astronome et physicien distingué, a négligé d'ap-
I. Il en est, d'ailleurs, exactement de même pour tout ce que disent le Vénérable et les deux Surveillants; tout cela est imprimé en gros caractères sur des cahiers spéciaux; il n'y a que le Frère 'l'errible qui ait besoin d'apprendre son rôle par cœur.
prendre la syntaxe; rien n'est amusant alors conime (l'entendre notre érudit d'occasion étaler sa science postiche en remaillant de cuirs et de fautes de français.
Mais le Vénérable n'est pas le seul qui ait, en cette circonstance solennelle, à prononcer un discours. Quand il en a fini avec la terre, l'air, l'eau et le feu, il accorde la parole au Frère Orateur « pour la communication de son Morceau d'Architecture. »
Je ne donnerai pas ce speech, maçonniquement appelé (f Morceau d'Architecture. » La raison est qu'il n'en existe pas de texte ofticiel. Le discours du Frère Orateur doit être composé par celui-ci et ne pas être toujours le même, quoique roulant à peu près chaque fois sur les mêmes sujets. Les Orateurs des Loges observent-ils ces prescriptions ? Je l'ignore. Lors de mon initiation, je fus harangué par le Frère Rath, un , garçon qui ne manquait certes pas d'intelligence et qui ne s'en tira pas trop mal. Mais je crois fort que la grande majorité de ces artistes en éloquence maçonnique s'inspirent beaucoup de certains recueils spéciaux; en effet, j'ai vu à la Bibliothèque du Grand- Orient quelques formulaires de discours pour initiations, banquets maçonniques, adoptions de louveteaux, etc. Ces recueils-là m'ont paru avoir une proche parenté avec les Manuels du Parfait Secrétaire, dans lesquels on trouve des modèles de lettres pour tous les besoins et usages de la vie.
Laissons donc le speech du Frère Orateur, lequel n'apprendrait rien au public profane, et arrivons à l'invocation, qui clôture la réception de l'Initié et finit de l'ahurir.
Quand l'Orateur a terminé l'éloquente communication de son « Morceau d'Architecture », le Vénérable frappe trois vigoureux coups de maillet sur son établi, se lève, ainsi que tous les Frères, et, ouvrant les mains,
— absolument comme le prêtre à la messe, au Dominus vohiscum, — déclame, avec emphase, le boniment que voici :
« — Grand Architecte de l'Univers, les ouvriers de ce temple te rendent leurs actions de grâces et rapportent à toi tout ce qu'ils ont fait de bon, d'utile et de glorieux dans cette journée solennelle où ils ont vu s'accroître le nombre de leurs Frères. Continue de protéger leurs travaux et dirige-les constamment vers la perfection. Que l'harmonie, l'union et la concorde soient à jamais le triple ciment de leurs œuvres ! Et vous, prudente discrétion, modeste aménité, soyez l'apanage des membres de cet Atelier; et que, rentrés dans le monde, on reconnaisse toujours, à la sagesse de leurs discours, à la convenance de leur maintien et à la prudence de leurs actions, qu'ils sont les vrais enfants de la lumière. Ainsi soit-il ! »
Tout le monde répète : «Ainsi soit-il», et l'on procède enfin à la fermeture des travaux. On se rassied.
Le Vénérable, après un coup de maillet. — Frères Premier et Second Surveillants, demandez aux Frères qui composent vos colonnes s'ils n'ont rien à proposer dans l'intérêt de l'Ordre en général et de cet Atelier en particulier.
Cette demande est répétée par les deux Surveillants, et l'on agit suivant son résultat. Si personne ne demande la parole (ce qui a lieu en général, vu l'heure avancée), le Vénérable continue. J|
Le Vénérable. — Je vais faire circuler le sac des pro- ' positions en même temps que le tronc de bienfaisance (on dit aussi : le Tronc delà Veuve). Frère Maître des Cérémonies, Frère Hospitalier, remplissez vos offices.
Le Maître des Cérémonies prend l'urne des propositions, THospitalier prend le trunc de bienfaisance, et jls les présentent l'un et l'autre a chacun des assistants
en commençant par le Vcncrable. Lorsqu'ils ont termine, ils vont se placer l'un à côte de l'autre entre les deux colonnes. Le 2« Surveillant en prévient le i^"" Surveillant, qui l'annonce au Vénérable.
Le Vénérable, après un coup de maillet. — Quelqu'un de vous, mes Frères, réclame-t-il encore le sac des propositions ou le tronc de bienfaisance?
Comme personne n'a été oublié et qu'on commence à en avoir par dessus la tête, nulle réclamation ne se produit.
Le i^f Surveillant. — Vénérable, le silence règne sur les deux colonnes.
Le Vénérable. — En ce cas. Frère Maître des Cérémonies et Frère Hospitalier, veuillez gravir les degrés de l'Orient.
Les Frères Orateur et Secrétaire se joignent à l'Hospitalier et au Maître des Cérémonies, et tous les quatre, avec le Vénérable, accoudés sur l'autel, ouvrent l'urne des propositions et le tronc de bienfaisance. Si, dans ce dépouillement, les cinq Officiers de la Loge trouvent des propositions la concernant, le Vénérable en informe l'assemblée d'une façon très sommaire et ajoute que le nécessaire sera fait. Quant à la recette du tronc, elle est prestement empochée, et son total est inscrit sur a l'esquisse de la planche des travaux du jour» (brouillon du procès-verbale
Le Vénérable. — Frère Premier Surveillant, les ouvriers sont-ils contents et satisfaits?
Le I" Surveillant. — Ils le sont. Vénérable.
Le Vénérable. — Frère Second Surveillant, quel âge avez-vous ?
Le 2= Surveillant. — Trois ans.
Le Vénérable. — Pendant combien de temps travaillent les Maçons?
Le 2« Surveillant. — De midi jusqu'à minuit.
Le Vénérable. — Frcre Premier Surveillant, quelle heure est-il ?
Le I" Surveillant. — Il est minuit plein, Vénérable.
Le Vénérable. — Puisqu'il est minuit et que c'est l'heure à laquelle les Maçons sont dans l'usage dd clore leurs travaux. Frères Premier et Second Surveillants, invitez les Frères de vos colonnes à se joindre à vous et à moi pour nous aider à fermer les travaux d'Apprenti de cette Respectable Loge parles mystères accoutumés.
Les Surveillants répètent cette annonce, et le le»" Surveillant informe le Vénérable que « l'annonce est faite. »
Le Vénérable, se levant. — Debout, et à l'ordre, mes Frères !
Il frappe trois coups de maillet, que répètent les deux Surveillants, chacun à son tour.
Le Vénérable. — A moi, mes Frères, par le signe (tout le monde l'exécute avec ensemble), par la batterie (chacun frappe dans ses mains les trois coups d'Apprenti), et par l'acclamation mystérieuse!
Tous, à la fois. — Houzé ! houzé ! houzé !
Le Vénérable. — Au nom et sous les auspices du Grand-Orient (ou : du Suprême Conseil) de France, la Respectable Loge (ici le nom de la Loge)^ Orient de [ici le nom de la ville) ^ est fermée. Jurons de garder le silence sur nos travaux de ce jour, et sortons en paix.
Chacun étend la main en signe d'assentiment, sans souffler mot, et l'on sort.
Et voilà, tout bêtement, comment se termine l'initiation.
g III
Catéchisme de l'Apprenti.
Au moment où l'Initié s'apprête à quitter la Loge en compagnie de ses nouveaux Frères, le Secrétaire ou le
Maître des Ccrcmonics lui glisse dans la main une minuscule brochurette. « C'est, lui dit-il, votre catéchisme. » On appelle ainsi, en crfet, une sorte de mémorandum, prétendu instructif, par demandes et réponses, dont tout Apprenti doit bien se pénétrer, pour satisfaire à l'examen qu'il subira le jour où il voudra monter en grade.
A titre de documents, je vais reproduire les catéchismes des deux principaux rites pratiqués en France. Le catéchisme actuellement en usage dans les Loges du Rite Français a pour auteur M. Caubet, chef de la police municipale à Paris. Celui du Rite l^cossais est dû à M. Crémicux, le défunt sénateur et membre de la Défense Nationale.