‹ Les Frères Trois-PointsChapitre 3 sur 189 · OR.-. DE LILLE · texte numérisé non relu

OR.-. DE LILLE

Limer rt! Egalité! Fraternité!

Or.-, de Lille, le 3 janvier i8So.

Au Tr,'. C.\ et Ill.\ Fr. Léo Taxil,

homme de lettres à Paris.

Tr.-. C.-. et I1L-. F.-.,

La Tr.-. Resp.-. L.-. VEtoile du Nord est heureuse de vous féliciter bien sincèrement de ce que la Cour de Rome a cru devoir lancer l'excommunication contre le vaillant champion de la Liberté de Conscience.

Cette Récompense sera chère au lutteur audacieux qui n'a pas craint de se mesurer contre un adversaire si redoutable et si puissant encore.

Vous avez frappé juste, T.*. C*. et L*. F.*. L'anathème de ce parti abhorré le prouve surabondamment; il vou:^ donnera une force nouvelle pour continuer la lutte à laquelle tous les esprits libéraux et éclairés concourent avec vous au cri du Grand Tribun Français : a Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! m

Courage 1 !1 Au nom de tous les Mac.-., Merci! Il

Par Mandement de la L.-.

Le Secrétaire :

{Signé) Julien,

1. Ces abréviations signifient : « Au nom et sous les auspices du Grand-Orient de France, la Respectable Loge VEtoile du Nord, orient de Lille. » En maçonnerie, tout se date de l'Orient, où se lève le soleil. On dit : « Orient de Paris », pour dire tout simplement : « Paris. » Je consacrerai, du reste, tout un chapitre à cet argot. — L'abréviation qui accompagne la signature de cette lettre signifie : « Rose-Croix», i8* grade maçonnique.

A.-. L.-. G.-. D.-. G.-. A.-. D. . LU.- » S.-. L.'. A.'. D.-. G.-. 0.\ F.-.

R.-. L.-. LKS ENFANTS D^HIRAM

Fond.-, le 4« jour du lo" mois 5840. — Const.-. le 24» jour du 2« mois 5S41. — Rep.-. dcsTrav.'. le iS'jour du 1 1* mois 5865. — Const.-. le i8« jour du 4» mois 5860.

Cabinet du Vénérable : Usine de la Fontaine-Ronde, par Cssson, Seine-et-Marne.

Or.*, de Melun, le 14 janvier 1880. (E.*. V.*.)

Au moment où nos ennemis, les noirs crocodiles *, agitent sur votre tcte leurs foudres vaincs, la Loge de Melun a décidé, en sa Tenue Solennelle du 7 janvier courant, de vous adresser l'expression de sa gratitude pour l'énergie avec laquelle vous combattez le cléricalisme.

1. La première ligne d'abréviations signifie : « A la Gloire du Grand Architecte de l'Univers. » Les autres abréviations veulent dire : « Fondée, constituée, reprise des Travaux. » On remarquera que les maçons augmentent de 4000 ans le nombre usité pour designer les années; c'est, disent-ils, pour prendre date à la création du monde, et non à la naissance de Jésus-Christ. « Reprise des Travaux » signihe que cette loge a été fermée pendant un certain temps et qu'elle a été ensuite reouverte « E.-. V.*.» veut dire « Ere^Vulgaire. » — Vénérable est le titre d'un Président de loge.

2. Cette expression bizarre, les noirs crocodiles, a une origine curieuse. Garibaldi dans ses lettres, parlait quelquefois des « noirs cocodrilles », par allusion aux proyers vulgairement appelés cocodrilles, qui existent à profusion aux environs de Rome; ces oiseaux, qui sont noirs, appartiennent au genre des passereaux. Les maçons de Melun, à qui le Grand Architecte de l'Univers a négligé de donner des connaissances ornitholoi^iques très approfondies, se sont servis dans leur lettre, de l'expression de Garibaldi en transformant les cocodrilles en crocodiles. Quoi, qu'il en soit, ces crocodiles, noirs ou non, agitant des foudres sur ma tête, constituent une tigure de rhétorique qui ne manque pas de gaieté.

La rage des vaincus prouve que vous leur avez porté des coups mortels.

Nous aimons à croire que vous venez encore de puiser une force nouvelle en entendant leurs anathèmes.

Recevez donc, avec l'assurance de notre reconnaissance, nos frat.*. et cordiales salutations.

Par mandement de la L.* Le Vénérable :

{Signé) G. Lagache.*.

Au F.-. Léo Taxil, puhliciste,

à Paris.

Toutes ces lettres de félicitations maçonniques étaient conçues dans le même style; et, si j'en suis confus aujourd'hui, j'en étais alors très fier.

Ces louanges, ces encouragements à persévérer dans la mauvaise voie où je m'étais engagé, m'arrivèrent, je dois le dire, exclusivement de province. A Paris, tous ou presque tous les membres de la presse républicaine font partie des Loges; or, dans cette partie de la presse parisienne, la jalousie et l'envie régnent à l'état latent. Aussi, de ce que les Loges de la capitale ne me félicitèrent point, il ne faudrait pas conclure qu'elles sont moins irréligieuses que leurs Tr.*. Resp.*. Sœurs des départements; la vérité est que mon indépendance me valait de nombreux ennemis parmi mes confrères, répandus en grand nombre dans la Maçonnerie parisienne.

Mes premières difficultés avec le Grand-Orient de France datent du mois d'avril 1881. A cette époque, une Loge maçonnique, intitulée La Libre-Pensée^ venait d'être fondée à Narbonne; elle devait être sole:» ncllement installée et inaugurée, le dimanche 24 avrij par une délégation spéciale du pouvoir central du ritt

français. La Loge, à la suite d'une délibération et par un vote presque unanime, m'écrivit pour m'inviter à assister à la cérémonie et à faire, à cette occasion, une conférence.

Le Grand-Orient de France, apprenant cela, manda aussitôt à la Loge de n'avoir pas à prendre, pour son inauguration, d'autres conférenciers que ceux qu'il enverrait.

La Loge insista, disant que je jouissais d'une certaine popularité dans le Languedoc et qu'à Narbonne notamment je comptais beaucoup d'amis.

Réplique du Grand-Orient, et ordre formel donné à la Loge de renoncer à la conférence du F.*. Léo Taxil *.

Trouvant le procédé passablement tyrannique de la part des directeurs d'une société que j'avais cru libérale, je pris le train de Narbonne, sans me soucier de ce qu'en penserait le Grand-Orient, et, au lieu de faire à la Loge la conférence qu'elle m'avait demandée, je la fis au théâtre et au bénéfice des pauvres de la ville.

J'appartenais, — j'ai oublié de le dire, — à la Loge parisienne le Temple des Amis de rHoiineiir Français^ qui a sa réunion ordinaire le troisième lundi de chaque mois.

Ma petite révolte contre le despotisme du Grand- Orient avait eu lieu dans les derniers jours d'avril. A la première réunion de ma Loge (troisième lundi de mai), une accusation, dont le Vénérable refusa de me faire connaître l'auteur, fut déposée contre moi.

I. J'ai conservé la lettre par laquelle la Loge la Libre-Pensée m'invitait à venir donner une conférence à l'occasion de son inauguration, la copie de la correspondance échangée entre le Grand-Orient et la Loge, et une lettre à moi adressée par le Secrétaire Général du Grand-Orient (le F.-. Thévenot), reconnaissant qu'en effet l'ordre d'interdiction de ma conférence émanait du pouvoir central de la Miiçonnerie (rite français).

Je fis observer qu'un accuse doit toujours être mis en face de qui Taccuse. Le Vénérable me répondit en me montrant les Règlements; en effet, c'est ainsi que les choses se passent dans la Maçonnerie. Ne m'étant jamais attendu à ce qui m'arrivait, j'avais négligé de lire les Dispositions Judiciaires de l'Ordre. ' Un Comité Secret fut donc constitué, toujours en vertu de ces fameux Règlements, pour procéder, sans confronter l'accusé et l'accusateur, à l'instruction de mon affaire.

Ce Comité se composait des frères que voici :

Rothé, comptable à l'Ecole Polytechnique ;

Lemonon, marchand de bronzes, 2 bis, rue Vivienne;

Le Leurch, capitaine au 74' de ligne ;

Castaneda, docteur en médecine, 14, avenue de la République ;

Et un F.-., dont j'ai oublié le nom, et qui remplissait à la Loge les fonctions de Grand-Expert.

L'un de ces frères, le F.*. Lemonon, avait le grade de Chevalier-Kadosch et était TOrateur de la Loge, c'est-à-dire le représentant attitré du Grand-Orient ; c'est lui qui communiquait directement avec le pouvoir central ; quant à son grade, un des plus élevés et des plus inaccessibles de la Maçonnerie, nous verrons, au cours de cet ouvrage, quelles sont ses attributions.

Je comparus devant le Comité Secret et répondis à toutes les questions ; et je vous prie de croire qu'on ne me les ménagea pas. Le Comité avait en mains une véritable liasse de papiers, dont chaque feuille portait une interrogation sur un fait quelconque me concernant ; toute ma vie, non seulement publique, mais privée, fut épluchée. Mes réponses étaient immédiatement inscrites au bas de la question rédigée d'avance. Tout ce travail avait, à coup sûr, été préparé en dehors de la Loge; car les membres du Comité, sauf le

F.*. Lemonon, n'étaient pas familiers avec l'écriture du mystérieux accusateur; quand le président et le secrétaire ne comprenaient pas bien, c'était le F.*. Lemonon qui prenait le papier et qui déchiffrait.

Toute l'enqueie portait sur des actes, et non sur des paroles, qui étaient allégués à ma charge. « La vérification d'une accusation, quand elle porte sur des faits, est toujours facile, me dit le F.*. Orateur; et il s'agit ici d'une affaire que nous avons mission de régler le plus promptement possible. » Aussi je dus, pour me disculper sur chaque point, indiquer des personnes pouvant démontrer la fausseté de chaque inculpation. Le Comité Secret prit note, afin de contrôler ma défense, des noms et adresses de mes témoins à décharge, et, bien entendu, refusa, comme le Vénérable, de me mettre en face des prétendus témoins qui me chargeaient ^

I. Parmi les faits que le Comité Spécial d'Enquête jugea bon d'eclaircir, se trouve ^clui de mon procès au sujet de la brochure Les Sermons de mon Curé.

En 1880, un abonné de mon journal, M. Hennino, négociant, 46, rue d'Aboukir, m'apporta un vieux recueil de poésies, publié sous la seconde republique, et portant cette signature: « Auguste Roussel. » Ce recueil lui avait été prête, me dit-il, par M. Edmond About. On le considérait comme une curiosité et une rareté; car, d'après l'opinion générale, l'auteur n'était autre que M. Auguste Roussel, rédacteur de ï Univers ; c'était, afrtrmait-on, un péché de jeunesse de l'éminent écrivain catholique, que le Figaro accusait de n'avoir pas, à ses débuts, professé les mêmes idées qu'aujourd'hui.

Charmé de l'occasion qui se présentait à moi d'être désagréable à un homme alors mon adversaire, je m'empressai de faire copier le recueil, avec le consentement de M. Hennino, et je pris sur moi de le publier. Atin que M. Auguste Roussel (de VUnivers), contre qui le coup était dirigé, se trouvât dans l'obligation, pour empêcher la diffusion de ce que tout le monde pensait être son œuvre, d'établir par voie de justice qu'il en était auteur et propriétaire, on intitula cette brochure de reimpression : Les StRMo.Ns DE MON Curé, par un Chantre Sceptique. C'était, pensait-on, réduire M. Roussel à cette alternative : ou laisser se propager

Ccitc insiruciîon secrète nécessita de nombreuses séances.

Finalement, le Comité Spécial d'Enquête, à Tunanimite, moins une voix, — la voix du représentant du Grand-Orient, — déclara que la plainte portée contre

d'anciennes poésies qu'il reniait aujourd'hui ; ou avouer fubliquement qu'il avait été anti-clérical à un moment donné, pour avoir le droit d'arrêter celte propagande.

Or, tout le monde était dans l'erreur. L'œuvre était bien d'un Auguste Roussel, mais pas du rédacteur de VUnivers. L'auteur, poète qui ne manquait certes pas de talent, mais qui était demeuré inconnu du public comme la plupart des poètes, signait en 1848 « Auguste Roussel » tout court, ce qui devait le faire confondre plus tard avec l'écrivain catholique; et dans ces dernières années il avait adopté la signature « A. Roussel, de Méry ». — Tout cela n'a été mis au jour que par le procès qui allait s'engager.

Ce procès me fut intenté par M. Emile de Beauvais, ami intime de feu Roussel, de Méry, et cessionnaire des droits légués par le poète défunt. J'étais dans une situation très fausse. Au point de vue catholique, j'avais évidemment tous les torts : c'était surtout parce que j'étais convaincu que Tauteur était M. Auguste Roussel (de VUnivers) et que je pensais que cette réimpression lui serait désagréable et lui lierait les mains, c'était principalement pour cela que j'étais en faute. Au contraire, au point de vue anti-catholique, je n'avais qu'un tort, celui d'avoir partagé une erreur générale : si l'auteur avait été réellement M. Roussel (de VUnivers), toute la presse républicaine m'eût félicité d'avoir osé réimprimer malgré lui ses anciennes œuvres.

Comme à cette époque je ne me préoccupais que de l'opinion des républicains et des libres-penseurs, je cherchai uniquement dans ma défense, à établir ma bonne foi, à prouver que j'avais été victime d'une similitude de nom, à démontrer que j'avais eu en vue, non l'appât du gain (on sait que jamais éditeur ne s'est enrichi, certes, en publiant des volumes de poésies), mais un acte hostile, et de bonne guerre, contre un adversaire réputé.

Le Tribunal, qui n'avait pas à se placer au point de vue anticatholique pour apprécier les faits, qui dans la cause n'examinait que le côté matériel, puisqu'il s'agissait d'une action civile, me condamna à des dommages-intérêts, et ses considérants déclarèrent que le fait d'avoir cru M. Roussel (de VUnivers) auteur de l'ouvrage en litige, et d'avoir réimprimé cet ouvrage dans le but exprès de lui nuire, ne me rendait que plus coupable.

ie fis appel. La Cour partagea l'avis du Tribunal Civil et

moi n'était point fondée. En conséquence, la plainte était annulée, l'accusation tombait d'elle-même, et, par le fait, on n'en entendit plus parler.

A la réunion du 20 juin 1881, qui suivit cette ordon-

nicine doubla les dommages-intérêts auxquels j'avais été condamné en premicre instance.

Tels sont les faits que le Comité Spécial d'Enquête (maçonnique) examina. 11 étudia l'alVairc au point de vue de ma bonne foi et prit ses renseignements de tous côtés ; deux délégués se rendirent, notamment, chez M. Hennino, le i.| juin, pour savoir comment j'avais été induit en erreur sur la véritable personnalité de l'auteur des Sermons démon Curé; M. Hennino eut la loyauté dd reconnaître que c'était lui en clVet qui avait été, dans mon alVaire, la première cause du quiproquo. Bref, le Comité d'Enquête de la Maçonnerie, contrairement aux juges civils, me déclara complètement innocent.

Au surplus, ma bonne foi devait éclater plus tard d'une façon publique.

Après ma condamnation en appel, je me pourvus en cassation, et là le procès se termina à mon honneur par le désistement de la partie ad .erse. M. Emile de Bcauvais avait surtout à cœur de faire cesser, devant l'opinion publique, la confusion de personnes qui se produisait entre son défunt ami et M. Auguste Roussel (de VUnivers); son but principal était d'établir, d'une manière indiscutable, que la paternité des Sermons de mon Curé appartenait à « Roussel, de Méry ».

C'est pourquoi, étant donné que de mon côté je reconnaissais avoir partage l'erreur générale, M. de Beauvais m'écrivit la lettre suivante qui mit tin au différend :

Levallois-Perret, i«f décembre 1881.

Monsieur Léo Taxil,

Le procès des Sermons de mon Curé m'ayant mis en relation avec plusieurs personnes qui vous connaissent de près et depuis longtemps, il m'a été facili: de faire une enquête sur les conditions dans lesquelles vous avez publiti l'œuvre de mon vieil ami Auguste Roussel, de Méry.

Four mener sérieusement cette enquête, je me suis entouré de tous les renseignements possibles, les puisant à toutes les sources, et, comme il est de la loyauté la plus élémentaire de reconnaître une erreur, c'est donc de bien bon cceur que je>déclare m'ètre trompé à votre ég.ird. Votre bonne foi dans toute cette atlaire ne fait plus pour moi aucuu doute, et je vous tiens pour un parfait honnête homme.

Ma conviction est à ce point certaine, que je renonce, par la présente, à l'exécution du jugement et arrêt rendus contre vous à mon profit. Vous pouvez donc, de votre celé, retirer votre pourvoi en cassation.

Eu outre, pour bien vous prouver combien je désire que toute trace de

nancc de non-lieu, la Loge devait procéder à diverses initiations, parmi lesquelles celle d'un jeune avocat, M. Paul Fdau, très chaudement recommande par divers gros bonnets opportunistes du Conseil de l'Ordre. Cette initiation devait être, pour le récipiendiaire, l'occasion d'un petit triomphe maçonnique. Comme j'avais sur le cœur les mauvais procédés du Grand-Orient à mon égard, je pris plaisir à embarrasser son protégé en lui posant des questions ennuyeuses pour un récipiendaire. Le profane Féau, très ému sous le bandeau qui lui couvrait les yeux, venait de déclarer qu'il était avant tout anti-clérical (nombreux applaudissements sur les colonnes) et que sa patrie, c'était l'Humanité ! (nouveaux applaudissements enthousiastes de l'assistance et tressaillements d'allégresse sur l'estrade où se trémous-

notre différend soit effacée, je vous confierai, si vous le désirez, le soin d'éditer à nouveau les Sermons de mon Curé et toutes les autres œuvres de feu Roussel, de Méry.

Veuillez m'accuser réception de la présente, et recevez l'assurance de ma sincère estime.

Emile de Beauvais.

Cette lettre a été enregistrée à Paris, au 2* Bureau de l'Enregistrement (rue de la Banque), le 20 février 1882, folio 101,602.

J'ai tenu à consacrer une note importante à ces explications, parce que le procès relatif à ce recueil de poésies a toujours été le grand cheval de bataille de mes détracteurs. Les ennemis personnels que j'avais dans la presse républicaine, au temps même de mon impiété, ont souvent parlé, en la dénaturant, de cette affaire en première instance et en appel, mais jamais ils n'ont dit un mot de son issue en cassation, jamais ils n'ont reproduit la lettre de M. de Beauvais, que cependant je ne leur avais pas laissé ignorer.

Cette note me procure aussi Toccasion de rendre hommage à la vérité et de présenter publiquement mes excuses à M. Auguste Roussel, rédacteur de V Univers. Pendant longtemps, je l'ai cru l'auteur de l'ouvrage dont il s'agit, et, en m'entêtant, lors du procès, à soutenir mon erreur, je lui ai peut-être nui dans l'esprit de plusieurs personnes. J'espère donc que cette déclaration dissipera une bonne fois tous les doutes.

saicnt les vieilles barbes des Vénérables titulaire, honoraires, in partibîts et ad vitam).

Lors, ayant obtenu la parole, je dis au profane Féau :

« — Monsieur, vous êtes anti-clcrical avant tout, c'est très bien ; et vous n'avez d'autre patrie que l'Humanité, c'est parfait; je vous en félicite. Or donc, je suppose ceci : au lieu d'ctre sous la République républicaine de M. Grévy, nous sommes retombés sous un Mac-Mahonat que notre illustre Frère Gambetta qualifie de nouveau de « gouvernement des curés » ; d'autre part, ritalic libérale se met en République et expulse le Pape et les cardinaux de Rome ; une guerre éclate entre la France et l'Italie à ce propos, c'est-à-dire entre la République favorable aux prêtres et la République anti-cléricale. Il vous faut prendre les armes. Avec qui combattrez-vous ? avec Tltalie ou avec la France? »

Jamais le lecteur ne pourra concevoir dans son imagination l'effet produit par cette question inattendue *.

D'abord, la stupéfaction fut générale.

Quelle audace! Venir ainsi refroidir les enthousiasmes et troubler l'aimable petite fcte !

Puis, les partisans du récipiendaire protestèrent avec éclat, a La question était déplacée, le profane ne devait pas répondre. » Le F.*. Hubert, Vénérable d'honneur ad vitam, agitait en l'air ses mains tremblantes et prenait le Grand Architecte de l'Univers à témoin de ce que, depuis quarante-trois ans qu'il était dans la Maçonnerie, il n'avait jamais entendu poser question pareille !

I. 11 est bon de dire ici que ma Loge contenait dans son sein un assez grand nombre d'ofliciers et sous-officiers de rarmee. Ces braves gens, que l'on avait enrôlés sous les ordres du Grand* Orient par des manœuvres dont le détail sera donné plus loin, étaient profondement patriotes, tout en étant anticléricaux; ce fut eux surtout que ma quistion troubla ; les autres ne furent qu'irrités.

TOMK nctkllCR. U

Le Vdndrablc titulaire, le F.*. Lemairc, frappa un grand coup de maillet sur l'autel, et le silence se rétablit. Au nom de la toute-puissance qui lui avait été conférée, il dispensa le récipiendaire de répondre.

Je protestai, au nom des règlements, puisque toute question, de n'importe quelle nature et sur n'importe quel sujet, peut être posée en Loge à un profane admis aux épreuves.

Alors, le Vénérable, pour me donner une leçon et afin d'indiquer aux jeunes Apprentis, Compagnons et Maîtres, ses infimes subalternes, sur quel terrain il convenait de porter les interrogations aux candidats, prit son air le plus malin, sourit paternellement au profane, — sourire esquissé en pure perte, puisque le profane avait les yeux sous un bandeau, — ouvrit la bouche et laissa tomber ces paroles bien scandées :

ce — Monsieur, il est temps de terminer votre interrogatoire. Une dernière question, et celle-ci basée, non sur de chimériques suppositions, mais sur la réalité scientifique ».

Le F.*. Lemaire s'arrêta un instant, satisfait de son exorde. Le profane Féau commençait à se tranquilliser. Tous les assistants tendaient l'oreille ; on allait ouïr l'oracle.

Le Vénérable, après un long regard circulaire sur les colonnes muettes et attentives, prononça doctoralement ces mots :

a — Veuillez nous dire. Monsieur, quelle est votre opinion sur la couleur d'un triangle ? »

Cette fois, l'assemblée fut encore surprise ; mais son sentiment d'étonnement n'avait aucun rapport avec la stupéfaction irritée de tout à l'heure. On était surpris, mais c'était parce qu'on ne s'attendait pas à quelque chose d'aussi profond.

La couleur d'un triangle! cela faisait rêver les vieilles

cervelles qui s'étaient à demi pétrifiées dans le culte du panthéisme maçonnique, et à qui Texplication de la pierre cubique ' avait déjà paru une merveille.

La couleur d'un triangle ! qu'y avait-il donc au fond de cette énigme? quelle vérité allait donc sortir du vénérable puits Lemairc?... Les anciens concierges retirés, qui s'étaient fait initier aux mystères du Grand Architecte par suite d'une inclination irrésistible pour tout ce qui porte le nom de loge, passaient sur leurs lèvres une langue gourmande, savourant d'avance la réponse que le sublime interrogateur allait s'adresser à lui-même.

Car on sentait bien qu'à une question de cette force, un Rose-Croix même ne pouvait pas répondre. Dire n'importe quoi, sans avoir reçu les lumières des plus hauts grades, eût été à la fois présomptueux et téméraire.

Le profane Féau le comprit. Il avoua humblement qu'il n'avait pas encore d'opinion bien déterminée sur la couleur d'un triangle; mais il eut soin d'ajouter que. docile aux enseignements des personnes douées d'une sage expérience, il avait le plus ardent désir de s'éclairer. — Ce jeune homme ira loin en Maçonnerie *.

1. La pierre cubique est le plus idiot casse-tête hiéroglyphique que l'on puisse imaginer. Nous verrons plus amplement ce que c'est, quand nous en serons à Téiude du 5*> grade du rite tVan* çais. Pour le moment, je dirai ceci : les Vénérables ont l'habitude de déclarer en Loge que la pierre cubique est le chct-d'œu* vre de la Franc- Maçonnerie. — Chct-d'œuvre d'insanité et de bêtise, sans doute.

2. Deux mois après, les Maçons de Seine-ct-Oisc le faisaient entrer à la Chambre. Il s'y est distingué par une nullité dca plus remarquables.

LWmi du Peuple, n* du 23 avril 1882, a raconté, sur le jeune députe Féau, mon ex-collégue de Loge, une anecdote des plus délicieuses. La voici :

« Rendant compte de la réunion de la Ligue de l'enseignement, nous avons parlé de M. Féau, député, comme étant membre du conseil de r'..tte association. Puisque M. Feau s'occupe

Le F.*. Lcmaire triomphait.

« — Eh bien, Monsieur, s'ccria-t-il, voici mon opinion, à moi, sur la couleur d'un triangle : c'est la plus belle des couleurs, puisque c'est la couleur de l'égalité ! »

Il y eut, dans la Loge, comme un frisson de ravissement; on se regardait les uns les autres avec fierté, la fierté de posséder un tel Vénérable. — Je dois reconnaître pourtant que l'admiration ne fut pas absolument unanime, et que quelques-uns, à la sortie, s'amusèrent beaucoup de la couleur du triangle au F.*. Lemaire.

Aux réunions qui suivirent, je constatai que je n'étais plus vu de très bon œil par un certain nombre

d'enseignement, nous croyoris devoir faire connaître à nos lecteurs quelles sont ses idées en matière d'histoire littéraire. M. Feau est un jeune avocat qui ne s'est pas encore révèle à la tribune parlementaire et qui est fort connu au Palais... dans le monde des stagiaires. Quelques-uns de ses traits d'éloquence ont le don d'exciter une douce gaieté. C'était dans une coniérence de stagiaires, '^n discutait une question sur le droit du mari relativement aux ^.""uvrcs littéraires de sa femme, l/un des orateurs venait de soutenit" j'is droits du mari, M. Féau se lève et, prenant la défense du sexe faible, s'écrie : « Voyez, messieurs, « combien la tyrannie des maris a comprimé le génie des femmes « auteurs. Et, par exemple, voyez... (ici, un long eftort de mé- « moire), voyez Jeanne d'Arc et Mme de Sévigné. »

« Un confrère malicieux lui fit remarquer qu'il ne connaissait pas les œuvres complètes de Jeanne d'Arc, et qu'il n'avait jamais entendu parler des démêlés de M. de Sévigné avec l'éditeur des œuvres de la célèbre marquise. M. Féau prit le bon parti de ne pas répliquer, et l'on en rit encore. »

UAmi du Peuple terminait ainsi :

« Le député Féau ferait bien de publier une édition soignée des écrits de Jeanne d'Arc. Il en pourra faire l'hommage à l'Académie française, si jamais la docte compagnie compte parmi ses membres l'aigle de Cahors. S'il veut faire plaisir à l'Académie des sciences, dont le grand savant Paul Bert est aujourd'hui l'ornement, il peut également piocher une étude approfondie sur l'éperon des centaures. Nous nous bornons à lui indiquer le sujet. 1»

de membres de ma Loge. Ma question au profane Fdau avait clé une note discordante dans le concert de sa réception ; le récipiendaire avait été admis avec félicitaii(jns vives et empressées.

Le troisième lundi de juillet, on causa surtout des élections législatives qui étaient prochaines; la Maçonnerie préparait déjà ses candidatures.

On se rappelle comment les choses se passèrent en cette belle année 1881. Ce fut le 3o juillet que le gouvernement prononça la clôture de la session des Chambres et convoqua les électeurs pour procéder^ le 21 août, au choix de leurs députés à la nouvelle législature.

Le gouvernement, sans crier gare, donnait au corps électoral, pour choisir ses nouveaux législateurs, juste les vingt jours fixés par la loi. Le suffrage universel, c'est-à-dire le bon peuple qui n'était pas dans le secret des dieux, avait compté sur les élections pour le mois d'octobre; il se trouvait pris à Timproviste.

Dans le département de l'Aude, — pour citer ce département, où les circonstances m'amenèrent à poser ma candidature, — la Maçonnerie était prête. Son candidat, pour l'arrondissement deNarbonne, candidat agréé par le Grand-Orient et le comité de la rue di Suresnes, était M. Mairie, membre de la loge VEcole de la Vertu de Lézignan ; il ne s'agissait plus que de le faire agréer par le Congrès des électeurs délégués de l'arrondissement.

Sur ces entrefaites et dès le jour où la convocation des électeurs parut à VO/ficiel, un groupe d'indépendants m'offrit la candidature. Je n'avais pas beaucoup de chances de succès, n'ayant pas eu le temps de préparer le terrain, comme les autres compétiteurs, n'ayant visité aucune commune; et l'on avait peu de jours devant soi. N'importe, j'acceptai le i««" aoûi, enchanté

d'avoir Toccasion d'être désagréable au Grand-Orient, à qui je gardais rancune de ses mauvais procédés.

La réponse de nos tyranneaux en chambre ne se fit pas longtemps attendre. Au moment où j'allais partir pour Narbonne, je reçus le billet doux que voici :

Sous les Auspices du Grand-Orient de France.

TEMPLE DES AMIS DE L'HONNEUR FRANÇAIS

LIBERTÉ

Le véritable honneur

est d'être utile aux hommes!

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