INTÉRIEUR DE TISSERAND
Fac-similé de la gravure de Deivaux, d'après le tableau peint par Decker et Adriaan Van Ostade en 1660. — (Ancien Cabinet du duc de Choiseul.)
64 LES ARTISTES CÉLÈBRES
la mélancolie brumeuse des soirs d’automne, où l’on voit, dans la campagne, le soleil se coucher, tout rouge, derrière la cime des peupliers aux feuilles jaunies, déjà sèches et craquantes !
Voici la Fête sous la treille , où d’innombrables villageois s’agitent, courent, jouent, s’embrassent, s’enlacent, sautent aux accords stridents d’une flûte et d’un tambourin; — voici la Fête sous le grand arbre , donnant l’exacte sensation de ce que peut être une kermesse hollandaise, par un dimanche de beau temps; — voici la Danse , entraînant, dans le tourbillon de sa ronde frénétique, les épaisses matrones et les gars ahuris ; puis, en opposition à ces scènes de réjouissances populaires abracadabrantes et un peu déchaînées, voici la Fileuse , prenant l’air devant sa maison, tout en faisant aller le rouet; son mari est près d'elle, son fils se tient assis à ses pieds; un ravissant paysage les entoure; c’est par une fin de chaude journée et les arbres sont immobiles, des nuages très légers gaminent dans le ciel qui, peu à peu, s’assombrit.
Le Mangeur de harengs ' est assis près d’une table, devant la porte de sa demeure, sous un abri couvert de houblon; il tient un hareng salé de la main gauche et, de la droite, un couteau avec lequel il vient de couper un morceau de son poisson, pour le donner au chien qui pose sur ses genoux des pattes insinuantes et, sur ses yeux, des yeux implorants. La table est chargée de différents objets reproduits avec un soin extrême : le plat de harengs, d’abord, puis, un pain noir et un torchon d épaisse toile. Cependant, le principal intérêt du tableau se concentre sur l’homme et son chien ; ils sont réels, ils sont parlants : le maître a un demi-sourire plein de promesses ; l’animal est dans l’émoi d’une convoitise qui s’exaspère, et la couleur de Van Ostade, cette couleur gris-vert qui, presque toujours, donne le diapason à sa peinture, n’est rehaussée ici que par le jet de lumière tombée de haut, passée au crible d’un treillage feuillu, et qui éclabousse le front et les mains du mangeur de harengs.
Si l’on en juge parie petit nombre de portraits qu’il a laissés, Adriaan Van Ostade ne fut pas un portraitiste, dans la véritable acception du mot : en effet, on en cite peu de sa main. Le meilleur serait celui du célèbre Antoine Leuwenhoek, son ami, qu’il représenta au milieu de son cabinet d’études, entre des volumes scientifiques et la mappemonde du ciel, si utilement explorée par le micrographe. Ce tableau, de petite
i. Musée royal de Belgique, à Bruxelles. ,
hollande,
PEINTRES
LES ARTISTES CÉLÉBRÉS
dimension, a appartenu à la collection de Kat ; il porte la date de 1 66 5 et montre Leuwenhoek à l’âge de vingt-huit ans. Selon M. Vosmaer', Adriaan Van Ostade s’y révèle avec les qualités qui font les grands portraitistes. Mais ne faut-il pas considérer comme portraits toutes ces délicates productions, d’un travail si prestigieux, où le maître a introduit soit un personnage unique, soit un groupe de personnages ayant, évidemment, la ressemblance du modèle poussée aussi loin qu’il est possible et, devant son scrupule à exprimer le caractère physionomique des gens, ne peut-on pas avancer que ce peintre de genre fut, constamment, un remarquable portraitiste ? Il peint la figure sans rien omettre de ce qui lui donnera l’accent, la vie et jusqu’à une identité morale ; ce n’est pas seulement le grain de la peau, les veines, les rides et les verrues qu’il indique, mais, aussi, ce que l’habitude d’être, la couleur de la pensée ou l’absence de toute pensée imposent aux traits de définitif et de particulier. Et, s’il a voulu être très explicite dans le détail, n’allez pas croire que cela diminue la valeur de ses ensembles : certes, chacun de ses types pris à part est d'une vérité minutieuse; mais il ne s’en suit rien que d’excellent pour l’ordonnance générale de la composition, car il a la science de la mise en scène et, malgré son apparente puérilité à tout dire, sait dire les choses avec la forme qu’elles comportent. Aussi, devant ses ouvrages, jamais l’attention ne s’éparpille ni ne s’égare, mais va d’emblée où il l’a voulu, attirée par un appel irrésistible de la ligne et de la coloration.
Il lui arriva, après avoir mis les figures dans tel ou tel tableau d’un de ses confrères paysagistes, de peindre pour son propre compte des natures mortes ou des accessoires. Gela était bien dans ses préférences et il y réussit brillamment : on peut s’en faire une idée par un petit panneau de la Pinacothèque de Munich, où il a représenté du gibier et des fruits.
Mais de tels travaux sont d’une médiocre importance dans une œuvre aussi considérable que la sienne, et ses dessins en couleurs, ses lavis et, surtout, ses eaux-fortes, nous en diront bien plus long sur l’artiste extraordinaire et complet que fut ce petit peintre du cœur humain. On pourrait s’étendre longuement sur le mérite de certains croquis du maître conservés au Musée Teyler et au Musée Fodor, ou ayant figuré dans les collections Ploos, van Amstel et Devos. Ces différentes pièces, datées de 1672 à 1676, tendent à faire croire que Van Ostade s’adonna