LE BOUCHER
Réduction de la gravure de Le Grand, d’après le tableau d'Izaak Van Ostade. (Ancien cabinet de M. Poullain.)
pendant qu’elle tient un fuseau de l’autre, qu’Izaak a signée, mais qu’Adriaan aurait pu peindre. Ce tableau est, assurément, remarquable ; il est d’une belle force de technique, mais combien je préfère ceux qui, moins vantés, peut-être, sont d’Izaak sans aucun doute possible : les caravanes de voyageurs arrêtées à la porte des auberges, sous la bruine des matins frileux; les paysans dans leur chariot caduc attelé de chevaux
de Frise, courant par les routes plates de la banlieue harlemoise; les frais paysages trempés de vapeurs blondes, où les saules pleureurs, penche's sur l’eau paresseuse des étangs, semblent pleurer de l’or ; enfin, les lestes patineurs glissant, un pied en l’air, sur la glace des canaux gelés, tandis qu’à l’horizon se dessine la silhouette neigeuse d’un clocher ou d’un moulin à vent.
Eh! ce n’est plus ici seulement le peuple hollandais qu’on nous montre, mais la campagne hollandaise, et que ce peintre l’a bien vue et bien comprise !
C’est une scène de mœurs que la Halte de voyageurs du Musée d’Anvers; c’est, aussi, un paysage d’une couleur locale saisissante. Plusieurs groupes de promeneurs et de patineurs se partagent la composition. Derrière eux, s’élance un bouquet d’arbres tendant ses branches couvertes de givre sur des maisons aux toits neigeux. Il y a une église dans le lointain et le ciel, un ciel d’hiver, un ciel de gelée est adorablement fin. Par contre, tous les personnages qui, dans l’ensemble, sont vivants n’ont pas une égale souplesse; les chairs des visages et des mains sont d’un ton légèrement rembruni, d’une touche un peu sèche; les clairs sont plus jaunes que chez Adriaan, les ombres plus foncées et plus dures. Ce n’est point là l’ingénieuse harmonie du maître qui calculait avec tant de justesse le mélange insensible des couleurs et les 1 niait si soigneusement en vue de l’effet à produire. Le pinceau d’izaak n’est ni si ferme, ni si brillant et ses figures s’enlèvent moins bien que celles de son frère ; on sent que, pour lui, elles n’ont pas seules de l’importance. Mais que le paysage de cette Halte de voyageurs a de charme, de vie, de réalité ! Les arbres frissonnent au vent, la lumière les caresse, sème la plaine d’une fine poudre d’or, dégradée en ambre pâle sur la pièce d’eau où évoluent les patineurs. Chez Adriaan, on voit bien que l’entourage rustique n’est qu’un décor et il le traite comme tel, en donnant tous ses soins, toute sa sollicitude aux individus qu’il y pose ; Izaak, lui, s’occupe presque autant du milieu, quand ce milieu est un site agreste, et il accorde une grande attention aux effets de plein air, où peu de paysagistes de profession atteignirent son habileté.
Ce n’est pas, pourtant, qu’il ne se soit plu aussi à l’étude de la créature humaine, mais il l’étudia d’une certaine façon qui n’était pas banale, qui s’écartait assez des principes de son frère. Je l’ai dit, il ne s’en tint pas uniquement aux paysans et aux petits bourgeois pour le choix de ses
Tableau d'Izaak Van Ostade. — ( BriJgeivater Gallery .) — (Smith,
86 LES ARTISTES CÉLÈBRES
modèles qu’il prit, souvent, en des milieux sociaux tout à fait distingués; par lui, nous connaissons bien des seigneurs, bien des nobles dames qu’Adriaan avait négligé de nous montrer, et il les a peints avec goût, avec finesse, avec agrément.
Une suite de gravures sur bois rassemblées au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale de Belgique, sous un titre historié de C. Van Noorde 1 et sous la dénomination de : Houtsne Figuren van I\aak Van Ostade2, nous découvre ce maître sous une forme inattendue : ces gravures, dont l’origine est incertaine, semblent avoir été exécutées par Dirk de Bray. Le titre, composé et signépar C. Van Noorde, en attribue la paternité à Izaak Van Ostade : il est donc permis de supposer queles originaux en furent dessinés par notre peintre. Toutefois, on ne pourrait pas admettre cela pour toute la série, où l’on remarque la facture de divers maîtres et, entre autres, de Callot, qui y est avec une reproduction de ses Bossus.
Celles que je crois être bien réellement d’Izaak Van Ostade mesurent trois centimètres â peine; elles représentent des grotesques et des monstres et sont d’une variété infinie, d’une malice effrénée, d’une fantaisie qui mêle le sarcasme à la critique. Des êtres y exhibent des cous de paon, surmontant d’épaisses jambes masculines; d’autres portent solennellement leur buste fait d’une vessie ailée, leur tête faite d’une cime d’arbre, d’un potiron surmonté d’un coq ou d’une chouette, d’une pomme qu’un ver est en train de ronger. Il y a des ânes habillés en docteurs, des moines à mâchoires chevalines, à peau de tigre, à hure de porc, à trompe d’éléphant; des violonistes à bec de perroquet, à pose théâtrale; des infirmes à double gibbosité, coiffés d’un feutre à panache, une coupe pleine à la main, risquant d’invraisemblables gambades ; des béquillards exécutant des clowneries, debout sur une jambe..., enfin, des squelettes folâtres, vêtus en mignons de cour, dont la cage thoracique aux effroyables transparences, les tibias décharnés et les fémurs cassants se tendent en de riches pourpoints , en des culottes enrubannées; dont les pieds griffus sont chaussés de souliers à bouffettes. L’un s’avance, avec des mines galantes, un sablier à la main; un autre est dans l’attitude de l’effarement, bras écartés du corps,