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Dans leurs premiers essais du nouvel exercice, les deux frères se servaient d’un tremplin en bois blanc fabriqué dans le voisinage, le rudimentaire tremplin des saltimbanques. Gianni, sans
en rien dire à Nello, commandait chez un spécialiste, et en surveillant la fabrication lui-même, un tremplin où il substituait au sapin « le frêne des îles », le bois désigné par les Américains sous le nom caractéristique de lance-wood. C’était un tremplin légèrement modifié, et tenant un peu de la batoade anglaise, et ayant trois mètres de longueur avec une inclinaison du plancher qui s’élevait au-dessus du sol de quarante centimètres, à l’endroit oùle sauteur prend son élancement. L’extrémité de la planche, pour lui donner une élasticité plus grande, Giarmi la faisait amincir au point juste, où elle pouvait encore céder et plier, sans se casser. Et finalement, le tremplin terminé, il remplaçait le dernier montant de bois par une barre d’acier enveloppée d'un morceau de tapis, donnant, sous le frappement des pieds du gymnaste, une force de propulsion extraordinaire au saut.
Le nouveau tremplin apporté aux Ternes, l’aîné demandait au cadet de l’essayer. Nello, au premier saut, dans un saut exécuté sans confiance, gagnait un demi-pied. Là-dessus le jeune frère, après cinq ou six répétitions du saut, faites coup sur coup, sans que Famé lui parlât de ce qui lui tenait au cœur, lui criait en plein saut, que maintenant il était assuré de son affaire, et que ce que Gianni voulait de lui, il le ferait
sur ce tremplin. Quelques jours après, Nello était arrivé au saut de quatorze pieds. Il n’y avait plus que quelques pouces à conquérir. L’exercice étaitentré dans le domaine des choses possibles, à délai très rapproché.
Alors Gianni allait trouver le directeur-gérant, lui disait qu’il était au moment de mener à bonne fin un truc très extraordinaire et tout nouveau, et lui demandait un congé d’un mois, pour arriver à la perfection complète de la chose.
Gianni avait la réputation d’un chercheur. Depuis longtemps le Cirque était dans la curieuse attente de quelque chose, même de quelque chose « de très fort », devant sortir de la constante préoccupation du clown, et le Directeur partageait la confiance des camarades de Gianni ; aussi accordait-il très gracieusement sa demande à Gianni, en lui disant de prendre tout le temps nécessaire.
La parfaite exécution du tour dans son ensemble demandait plus de temps que Gianni ne l’avait cru d’abord. Les deux frères travaillèrent six semaines enfermés dans leur petit gymnase,
se jetant, lorsqu’ils tombaient de fatigue, sur le foin du plancher, y dormant une heure, puis recommençant.
De la réussite obtenue la première fois par un heureux hasard, de cette réussite, avec l’effort et l’occupation de chaque jour, devenant presque une habitude, il leur fallait faire une réussite certaine, assurée, constante, qui ne ratât jamais, — et cette continuité, cette permanence du succès, de toute nécessité pour qu’un tour se produise en public, est bien souvent sa mort. Puis le saut, lorsque Nello était arrivé à conquérir la hauteur voulue, n’avait plus eu lieu dans l’espace libre et ouvert; Gianni l’avait enfermé, ce saut, dans le cercle étroit de deux ronds de ficelle, figurant le haut et le bas d’un tonneau — labeur nouveau. Enfin, maintenant Nello sautait sur les épaules de son frère, dont les pieds étaient posés sur une étroite tige de fer hémicyclaire; et l’horrible difficulté du maintien des deux hommes, l’un sous le choc, l’autre dans sa prise d’aplomb sur des muscles, sur de la chair remuante, exigeait bien des tentatives, des essais, des recommencements. Et quand Nello croyait tout terminé, Gianni n’avait-il pas voulu couronner le tour par un prodige d’équilibre, par une série de sauts périlleux de tous deux en même temps, l’un audessus de l’autre, et pour lesquels, sur des points
d’appui impossibles, il leur était nécessaire de réunir à un ensemble et à une concordance de mouvements extraordinaires, la rectitude d’adresse du vieil Auriol retombant dans ses pantoufles.
Il y avait encore la recherche de l’invention scénique, dont ils voulaient, selon une ancienne habitude, enguirlander leur gymnastique. Et Nello, le poète ordinaire des exercices fraternels, avait trouvé d’aimables imaginations, un cadre d’un fantastique souriant et des musiques qui étaient à la fois des échos d’ouragans et de soupirs de la Nature. Mais au dernier moment, les deux frères faisaient la remarque que l'osé de leur tour disparaissait dans l’enjolivement de la mise en scène. D’un commun accord, ils se décidaient à être cette fois des gymnastes, uniquement des gymnastes, quitte, plus tard, polir redonner du nouveau à la chose vieillissante, à l’agrémenter de leur petite fabulation poétique.
Par la fin d’une journée d’été, les deux frères sortaient courant de leur petit gymnase, avec
des gestes de fous, et quelque chose d’indiciblement heureux sur le visage. Tout à coup ils s’arrêtaient brusquement au milieu de la cour, et face à face, de la bouche de tous les deux sortait en même temps cette phrase : « Ça y est ! » Puis ils se précipitaient dans leurs chambres, où ils s’habillaient, arrachant les boutons de leurs chemises, cassant les lacets de leurs bottines, avec cette maladresse qu’apportent les grandes émotions au toucher, au menu travail des doigts dans les impatiences de la toilette, — poussés dehors de chez eux par une inexplicable et pressée sollicitation de sortir, de se mouvoir, de circuler. Et en s’habillant, c’était tantôt P un, tan tôt l’autre, qui avec des battements souriants des paupières disait à son frère dans un petit chantonnement : « Ça y est! »
Sur leur chemin, ils rencontraient une voiture dans laquelle ils se jetaient; mais la voiture n’allait pas assez vite, — et ils se trouvaient mal à l’aise dans cette locomotion où ils se sentaient immobiles. Au bout de dix minutes, ils payaient le cocher et redescendaient.
Ils se mettaient à marchera grands pas, choisissant le milieu de la chaussée pour avoir le champ plus libre, et s’étonnaient l’un l’autre, lorsque par hasard ils venaient à se regarder, de se trouver chacun leur chapeau à la main.
Ils dînaient dans la première taverne qu'ils rencontraient, mangeant sans faire attention à ce qu’ils mangeaient, et répondant au garçon qui leur demandait ce qu’ils voulaient: « Donnezmoi de ça que mange le monsieur à côté ! » Nello, ce soir-là, ne parlait pas plus que son frère.
Après dîner, ils s’asseyaient dans des cafés, mais décidément ils ne pouvaient rester assis.
Ils cherchaient alors des endroits ou l’on va et vient, où le corps est en mouvement, où il leur était loisible de remuer et retourner leur fièvre. Ils entraient dans des bals, dans des concerts, où, parmi delafoule, sousunelumièreaveuglante, emportés par la marche des autres, en une promenade mécanique et toujours recommençante autour d’un bruit de musique, ils tournaient sans trêve, ne voyant rien, n’entendant rien, des cigares éteints à la bouche, absents du lieu, du monde, des choses, parmi lesquels ils roulaient toute la soirée, — mais seulement de temps en temps se retournant l’un vers l’autre, et se disant, sans se parler, avec le bonheur de leur figure : « Ça y est! »
Le lendemain les deux frères reprenaient leur service au Cirque, où la satisfaction intérieure deNellole rendait plus méchant, plus taquin que jamais à l'endroit de la Tompkins, pendant que Gianni prenait à part le Directeur, et l'invitait à venir assister à l’exécution du nouvel exercice que son frère et lui avaient trouvé. Le Directeur, qui attendait, avec une certaine impatience, l'annonce de la complète réussite, répondait à Gianni qu'il serait le lendemain, àdix heures du matin, aux Ternes.
Le lendemain, à l’heure dite, le Directeur, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, était planté debout devant le tremplin du petit gymnase. Et sur sa figure, à mesure que se développait le travail des deux frères, se faisait la fermeture de traits, le renfoncement d'enthousiasme que, devant un rare et curieux bibelot, affiche le froid visage d’un amatenr, redoutant le prix qu'on va lui en demander.
Les deux frères avaient fini, et Gianni, un peu décontenancé par le silence de son spectateur, lui disait : « Eh bien ? »
— « C'est fort... vraiment fort... j'aurais préféré la saison d’hiver... mais nous arriverons toujours avant les vacances, la chasse... oui, je crois, qu’avec cela il y a un succès... mais ça a besoin d’être chauffé...; l’extraordinaire de l’exercice n’est pas frappant pour la foule... ça ne fait pas l’effet d’une chose qui se passe dans les frises... ça ne donne pas le petit frissonnement — et ici le Directeur fit le mouvement de coudes qui se rapprochent d’une poitrine serrée, — le danger, le péril de mort, qu’il y a dans votre exercice... il est besoin que la presse développe, mâche cela au public... il nous faut, rappelezvous-le, beaucoup de presse... vous en avez manqué un peu à vos premiers débuts... Venez me trouver après-demain pour la commande des accessoires et l’organisation de la réclame dont je vais m’occuper dès ce soir... Maintenant, reposez-vous... vous êtes dispensés de tout service... Vous savez, si l’exercice réussit, je suis tout prêtà faire quelques modifications à votre traité.. . Mais il est de toute nécessité, comprenez-le bien, que nous passions le plus tôt possible.
Et sur le pas de la porte, malgré toute la réserve qu’il voulait apporter dans ses compliments, le Directeur ne put s’empêcher de jeter aux deux frères : « C’est extraordinairement fort ». „
Les journées qui suivirent jusqu’au jour de la représentation, les deux frères les vécurent dans ce doux et trouble transport cérébral qu'apportent à la faible humanité les coups de fortune inattendus, les réalisations des choses inespérées, les surprises du sort. Ils se sentaient la tête pleine d'une chaleur qui brûlait dans du vide bienheureux. Une intérieure joie nerveuse leur coupait l’appétit comme un chagrin. Ils marchaient sur le pavé des rues avec le sentiment obtus de la marche sur un tapis. Et tous les matins, en se réveillant, ils interrogeaient en plein jour, un moment, la réalité de leur bonheur, lui demandant dans le premier doute du réveil : « N’es-tu point un rêve? »
Le serrurier et le charpentier venaient de sortir, emportant les instructions de Giannî pour
la confection du petit appareil nécessaire à l’exécution de l’exercice nouveau dans le Cirque, et sur le pas de la porte, ils avaient pris de nouveau l’engagement que tout serait prêt dans cinq jours.
— « Eh bien, avez-vous lu les journaux de théâtre? » — se mettait à dire le Directeur, en s’adressant aux deux frères, et en amenant à lui les feuilles, éparses sur son bureau, et dont certains passages étaient entourés d’un trait de crayon rouge. — Cela commence à moutonner autour de votre exercice, comme on dit aux commissaires-priseurs... Écoutez un peu... voici ce qu’ils impriment les uns et les autres. »
« On parle d’un exercice nouveau tout à fait extraordinaire... » « On s’entretient d’un exercice que les gens du métier déclarent impossible, et qu’on dit devoir être exécuté sous très peu de jours au Cirque d’été... » « Si nous croyons ce qui serépète dansle monde des gymnastes, Paris serait prochainement témoin d’un exercice digne de faire pendant aux exercices de Léotard... » « Un saut dans des conditions et d’une hardiesse que n’a pas osé l’antiquité... »
— « Votre affaire n’est pas mal annoncée, n’est-ce pas?... Voilà la curiosité allumée... maintenant il faut sortir du vague de l’annonce... c’est le moment de jeter au public un peu de votre
biographie vraie ou vraisemblable... vous me donnerez quelques notes... Voyez-vous, au piquant de l’inconnu, il faut faire demain succéder du connu... il faut que Paris fasse connaissance avec votre passé, vos habitudes, vos figures, Thistorique de votre exercice... que vous soyez pour lui des gens dont il a vu des photographies . . . des messieurs définis auxquels ses sympathies puissent s’accrocher... et pour lesquels il se passionne d’avance... maintenant il est bien entendu que cette fois nous jouons de la fraternité et que nous l’affichons partout... c’est convenu, nous mettrons, n’est-ce pas? les frères Bescapé.
— « Non », fit Gianni.
— « Gomment, non? »
— « Non, — répéta Gianni, — Bescapé, c’est noire nom de saltimbanques... aujourd’hui nous passons à un autre... que nous voulons faire nous-mêmes. »
— (( Et quel est cet autre? »
— « Zemganno... mais il est vraiment original votre nom... il possède un diable de Z au commencement qui est comme une fanfare... on dirait une de nos ouvertures, vous savez, où il y a une sonnerie de clochettes dans une batterie de tambours. »
— « Oui, c’est le nom que nous avions làbas! »
— « Tiens, c’est vrai, je l’avais parfaitement oublié. »
— « Il a eu du succès en Angleterre, reprit Gianni... et je l’ai mis de côté pour le jour où enfin... puis ce nom je l’aime, je ne sais pourquoi, ou plutôt si je sais, pourquoi. — Et Gianni dit la fin de sa phrase comme s’il se parlait à lui-même. — « Nous sommes d’origine bohémienne... et ce nom, je ne suis pas sûr de l’avoir inventé... il me semble qu’il est dans mon souvenir comme un murmure sonore qui était souvent sur les lèvres de notre mère... quand j’étais tout petit. »
— « Ya pour Zemganno », fit le Directeur.
— « Et qu’est-ce qu’il vous faudra pour vos répétitions au Cirque?
— « Trois ou quatre jours tout au plus... le temps d’essayer le nouveau tremplin. »
— « Très bien, avec les cinq que le charpen¬
tier et le serrurier demandent... nous pourrons passer dans dix jours... Au fait, où êtes-vous nés et où .
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Les deux frères, le jour de la représentation, dînaient à trois heures et se rendaient au Cirque au moment de l’entrée du public.
— « Gianni, vois-tu la grande porte battante du Cirque d’hiver? disait tout à coup Nello à son frère, au bout de leur longue marche silencieuse. »
— « Et pourquoi ? »
— «La vois-tu, le jour où nous avons débuté !... avec les entours noirs et déserts, les bureaux de location sans personne, et devant un vieux fiacre délabré dont le cocher s’était endormi ... tu te souviens, hein! que nous sommes restés, avant d’entrer, à regarder cela tout tristes, et nous disant que nous n’avions pas de chance dans la vie... et les vois-tu encore les deux statues de chevaux aux côtés de la porte, leurs croupes couvertes de neige, et dans la vilaine nuit, le bâtiment sombre, où par les grands carreaux... on n’apercevait d’éclairé que le fond tout rouge avec, dessus, les chapeaux immobiles des contrôleurs et un shako d’un municipal ap-
puyé sur une barrière... seuls dans le vestibule vide. »
— « Eh bien, après? »
— cr Eh bien, si c’était aujourd’hui, au Cirque d’été, un peu comme ça! »
Gianni tourna des yeux étonnés vers son jeune frère, comme s’il était surpris de trouver chez lui, d’ordinaire si confiant, un doute du succès de tout à l’heure, pressa le pas, et quand il fut devant le Cirque lui répondit : « Tiens, regarde. »
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Ce soir, le beau soir, où l’exercice de Gianni devait être exécuté par les deux frères, il y avait autour du Cirque d’été, l’animation, l’espèce de fièvre en plein air d’une de ces représentations théâtrales dans laquelle la fortune d’un avenir, ou la vie d’un talent est en jeu, et à laquelle le Parisien se rend avec la légère espérance de voir manger de l’homme sur une scène de la capitale. Des voitures de maîtres, faisant crier le macadam mouillé de la grande Avenue, jetaient, à tout moment, sur la chaussée des femmes élégantes. Des crieurs de programmes, allumés de
vin, annonçaient le spectacle avec des voix vocifératrices, et près des bureaux de location assaillis par des queues qui n’en finissaient pas, stationnait une population de gamins souples, de gymnastes en herbe, s’exerçant anonymement dans les carrières des environs de Paris, venue aux nouvelles et les attendant aux portes.
Sous les clartés tranquilles du gaz, dans leurs petits cadres de fonte, sur de belles affiches jaunes à l’impression toute fraîche, se lisaient en immenses lettres :