XLI1I
« Non, c'est pas la chose à faire... attends... voilà... quand tu en seras là, je te relèverai d'un coup de pied dans le cul... tu vois l'effet d’ici... ce sera merveilleux. »
Ainsi un clown cherchait, méditativement, le dénoûment original d'un exercice nouveau qui devait être exécuté par lui et son associé.
Après cette phrase, le parleur tombait dans un mutisme profond. Et son camarade et lui restaient silencieux, absorbés, ensevelis dans leurs pensées, qu’ils secouaient, tour à tour, par de frénétiques grattements de leurs deux têtes, au-dessus des chopes vides.
Tous deux étaient dans le petit café, où se réunissent les artistes après la sortie du Cirque: un café sans caractère, aux panneaux blancs, aux minces dorures, aux glaces étroites des cafés du boulevard du Temple. En un renfoncement de fenêtre, il y avait des moutardiers, des boîtes de sardines, une terrine de foie gras de charcutier, un fromage à la crème, du fromage de Gruyère, du fromage de Roquefort, et sur la tablette su-
périeure des saladiers à punch au milieu d un amoncellement de citrons. Dans l’intérieur, allait et venait un gentil petit sommelier en herbe, une veste de velours grenat au dos, un grand tablier bleu sur le ventre, et dont la serviette passée dans le cordon de son tablier lui retombait par derrière comme un pagne blanc.
Bientôt, poussant la porte, entraient successivement tous les clowns, marchant sous leurs habits bourgeois, à pas lentement glissés, avec cet avancement de tout un côté du corps sur la jambe portée en avant, et avec leurs mains ballantes et ouvertes devant les cuisses. Nello fermait la marche, élevant chacun de ses pieds à la hauteur de son œil et les rabattant avec un mouvement impératif de la paume de sa main tendue, — léger, volant et blagueur.
Deux des clowns anglais prenaient le petit escalier du billard ; deux autres, près desquels venaient s’asseoir Nello et Gianni, demandaient un jeu de dominos.
Un vieux clown sans nationalité, grand, sec, osseux, ramassait sur les tables tous les journaux et allait s’asseoir au fond et loin des autres.
Entre les deux Anglais commençait une partie de dominos, où il n’y avait que le bruit agaçant de l’os sur le marbre, et sans une parole, et
sans une plaisanterie, et sans un rire, et sans rien qui mît autour du jeu, la vie du jeu : une partie qui semblait jouée par des mimes impassibles.
Gianni regardait les ronds de sa pipe monter en s’élargissant au plafond, et Nello, qui avait commencé à donner en riant des conseils à son voisin pour le faire perdre, repoussé du jeu par d’amicaux coups de poing, fumait des cigarettes, les yeux sur les images d’une Illustration.
Entre ces tables voisinantes, toutes remplies de gens qui se connaissaient, de clowns, d’écuyers, de gens du travail par terre et du travail en l'air , il n’y avait pas une conversation, ni même dans un coin un aparté.
Ces hommes, ces gymnastes, et surtout les clowns, ces amuseurs de public avec la bouffonnerie de leurs corps, étalent, eux aussi, la tristesse des acteurs comiques. Et ils ont plus qu’eux, qu’ils soient anglais ou français, une taciturnité particulière. Est-ce la fatigue des exercices, est-ce le mortel danger quotidien au milieu du quel ils vivent, qui les fait tristes et muets de la sorte? Non, il est une autre cause. Quand ces hommes sont sortis de la fièvre de leur travail, quand ils se reposent, quand ils réfléchissent, il vient à tout moment à leurs réflexions, l’appréhension que cette force adroite dont ils vivent
peut être tout à coup supprimée par une maladie, un rhumatisme, un rien de dérangé dans la machine physique. Et ils pensent encore et souvent — c'est leur idée fixe — que cette jeunesse de leurs nerfs et de leurs muscles aura un terme, et que, bien longtemps avant qu’ils ne meurent, la profession exercée par eux, leur corps vielli se refusera à la remplir. Puis enfin, il y a parmi eux, et ils sont nombreux, les démolis , ceux qui ont fait dans leur carrière, deux ou trois chutes, des chutes parmi lesquelles il y en a eu peut-être une qui les a tenus au lit onze mois ; alors, ces hommes sous l’apparence complète du rétablissement, demeurent, selon leur expression, « des démolis » et ont besoin maintenant pour l’accomplissement de leurs tours, d’un effort qui les tue et les rend tout chagrins.
En ce moment entrait, dans le café, un clown, engagé comme singe dans une pièce féerique du Boulevard, qui, tirant de sa poche de petits cornets roses, en donnait à chacun de ses confrères, leur annonçant avec un air heureux et un peu fier, qu’il avait été parrain le malin; puis il venait s’asseoir auprès de Gianni, auquel il disait :
— Et où en sommes-nous ? »
— « Où j’en suis? reprenait Gianni, mais toujours à la suspension horizontale en avant ...
C’est une plaisanterie, la suspension horizontale en arrière... vous avez, pour soutenir le bras dans ce mouvement, le bourrelet que font le sur-épineux et le sous-épineux, tu sais, ces muscles-là... tandis que, quand ça se passe en avant, la suspension... rien du tout, mais rien du tout pour vous retenir le bras que le vide, mon cher... Maintenant, voilà déjà pas mal de mois que j’y travaille... et je suis efïrayé de tous les mois qu’il faudra encore pour y arriver... Il y a tant de choses comme cela dans notre métier, qu’à un moment, nous sommes obligés de lâcher, devant le temps que ça nous demande encore... et devant le peu d’effet que cela produira en public... Ah! il va falloir passer à un autre. »
Et Gianni se taisait dans le silence de tous.
La partie de dominos était au moment de finir, et le grand clown osseux, le lecteur de tous les journaux, avait posé sur le lit des feuilles publiques, sa tête dans une de ces poses recueillies et songeuses qui l’avait fait surnommer par ses camarades le Penseur.
Tout à coup, se soulevant un peu, comme sous une inspiration spontanée, et que n’avait amenée aucune allusion des autres clowns, le Penseur prononçait lentement :
« Oh, misérables, bien misérables, tout à fait misérables, messieurs, nos cirques d’Europe!...
LES FRÈRES ZEMGAjNNO
Parlez-moi des cirques de l’Amérique... du Cirque flottant établi sur le Mississipi avec un amphithéâtre pouvant contenir dix mille personnes, et une écurie pour cent chevaux, et des dortoirs pour les artistes, les domestiques, l’équipage... et toujours précédé de son Oiseau de Paradis , un petit bateau à vapeur portant l'agent d’avertissement, chargé de préparer la nourriture des chevaux, les places d’abordage, les estaeades, les portiques d’entrée... et de poser les affiches quinze jours d’avance... Et que ditesvous du Cirque ambulant de « la Grande Foire ambulante »... de ce cirque avec ses douze chariots dorés, ses temples aux Muses, à Junon, à Hercule, avec ses trois orchestres, avec son orgue à vapeur... oui, messieurs, son orgue à vapeur... enfin, avec sa parade qui se développe dans chaque ville sur une longueur de trois kilomètres... pendant que sur les chariots, des gymnastes mécaniques et des gymnastes vivants exécutent les exercices les plus difficiles... Oh, misérables, bien misérables, tout à fait misérables nos cirques d’Europe! » répétait le Penseur, en prenant la porte, et jetant la fin de sa phrase du Boulevard.
XLIY
Son tour, ce tour cherché par Gianni, dès sa plus tendre jeunesse, et qui devait inscrire dans les modernes fastes Olympiques, le nom des deux frères à côté du nom de Léotard, le roi du trapèze, du nom de Leroi, l'homme à la boule, Gianni le cherchait avec les contentions de cervelle d’un mathématicien à la recherche d'un problème, d'un chimiste à la recherche d'une matière colorante, d'un musicien à la recherche d'une mélodie, d'un mécanicien à la recherche d'une invention dans le fer, le bois ou la pierre. Il avait de ces hommes à la pensée fixe, les distractions, les absorptions, les absences de la réalité, et dans la promenade des rues, ces inconscientes échappées de paroles à voix haute, qui, sur les trottoirs, font retourner les passants sur les talons d'un monsieur qui s'éloigne, les mains derrière lui, la tête baissée, le dos rond.
En sa vie toute cérébrale n’existait plus la notion du temps, n’existait plus la perception du froid, du chaud, de toute les petites et ténues
impressions produites sur un corps éveillé par les choses extérieures et les milieux ambiants. L'existence animale, ses actes, ses fonctions, semblaient s’accomplir, chez lui, comme par la continuation d’une mécanique remontée pour quelque temps, et sans qu’il y eut en rien une participation de son individu. Les mots qu’on lui disait, il était long aies entendre, comme s’ils lui arrivaient à voix basse de loin, de bien loin, ou plutôt comme s’il était sorti de son être, et qu’il lui fallût, pour répondre, le temps d’y rentrer. Et il demeurait des jours au milieu des autres, et même parmi ses camarades, ainsi perdu, enfoncé, noyé dans le vague, les yeux à demi fermés, clignotants, et avec quelquefois dans les oreilles cet imperceptible bruissement de mer, que gardent éternellement sur une commode, les grands coquillages de l’Océan.
Le cerveau de Gianni, toujours travaillant, était en quête, dans l’ordre des choses réputées impossibles d’une petite machine , que lui ferait praticable ! d’un petit renversement des lois de la nature que, lui, l’humble clown, obtiendrait le premier dans le doute et l’étonnement de tous ! Et l’impossibilité de ce qu’il ambitionnait de tenter, il la demandait grande, presque surhumaine, méprisant /’ infaisable ordinaire, commun, bas, dédaignant les exercices où, pour
l’équilibriste et le gymnaste qu'il était, le summum de l'équilibre ou de l'adresse lui paraissait atteint; et au milieu du travail imaginatif de sa tête, détournant les yeux, avec une brusquerie hautaine, des chaises, des boules, des trapèzes.
Bien des fois, les ambitions de Gianni s’étaient persuadées toucher à leur but, bien des fois il avait cru entrevoir la réalisation de l’idée soudainement germante, bien des fois il avait eu la courte joie de la trouvaille et cette bonne fièvre qui en est la compagne, mais au saut du lit, mais à la première tentative de la mise à exécution, il avait dû y renoncer, devant un obstacle non prévu, devant la rencontre d’une difficulté échappée à la chaude, hâtive et illusionnante conception d'une création, difficulté qui la rejetait tout d'un coup dans le néant, dans la fosse commune de tant d’autres beaux projets, sitôt nés, sitôt morts.
Plus souvent peut-être encore, après des essais cachés, une série de remaniements, une succession de perfectionnements qui amenaient l’invention tout au bord de la réussite, lorsque Gianni, qui avait jusqu’alors gardé le secret par une sorte de coquetterie, était déjà au plaisir de conter sa découverte, de la détailler à Nello, et lorsque parmi l’arrangement des dernières com-
binaisons, ainsi qu’un auteur finissant une pièce entrevoit le public (le sa première, il voyait le Cirque tout plein, applaudissant la force extraordinaire de son tour... un de ces riens, un de ces infiniment petits, le grain de sable inconnu qui empêche de marcher les rouages neufs de toute une usine, l’obligeait de renoncer à la réalisation de ce rêve caressé depuis des semaines, et qui n'était encore qu’un rêve et le mensonge d’une nuit trompeuse.
Alors Gianni tombait, pendant plusieurs jours, dans la tristesse profonde et mortelle des inventeurs qui viennent d’enterrer une invention en l’enfantement amoureux de laquelle ils ont vécu des années : tristesse que n’avait pas besoin de confier Gianni à Nello pour que le jeune frère en connût la cause.
XLY
Les deux frères s’étaient logés rue des Acacias, aux Ternes, dans cette extrémité pauvre de Paris qui se perd et se confond avec la campagne de la banlieue. Ils avaient repris le bail d’un menuisier prêt à faire faillite. Ce menuisier occu-
pait un petit corps de logis, composé au rez-dechaussée d’une cuisine et d’une pièce de débarras, au premier de deux chambres et d’un cabinet ; dans sa location était également compris un grand baraquement en planches qui lui servait d’atelier et dont les clowns avaient fait un gymnase. La cour, séparée de la rue par une haute palissade à claire-voie qui joignait les deux bâtiments, était commune aux deux frères et à un treillageur qui, la plupart du temps, travaillait en plein air, mais dont le magasin en même temps que le lit étaient dans le grenier du baraquement. Ce treillageur, un vieux bonhomme, aux yeux glauquement tristes d’un crapaud mélancolique, et qui n’était pour ainsi dire qu’un buste sans jambes, faisait dans son état œuvre d’artiste, retrouvant et refaçonnant les architectures aériennes du dix-huitième siècle. Et le vieil et le tors ouvrier des Ternes montrait aux passants de la rue, exposé'au milieu de la cour comme un échantillon de son faire, un admirable petit temple vert, à la corniche, aux pilastres, aux chapiteaux à jour, une merveille de découpure qui portait sur son fronton :
Lamour, treillageur dans le genre ancien. Pavillon de musique exécuté d'après les modèles
les plus célèbres et notamment d’après la Salle des Fraîcheurs du Petit-Trianon. Très bel ouvrage de treillage propre à faire l’ornement d’un parc moderne : à céder au prix coûtant.
Le terrain, très irrégulier et très mouvementé, contenait encore, dans des maisonnettes enfouies dans des recoins, des industries baroques ; et tout au fond, et avec la délimitation presque efïacée d’une petite haie fourragée, tout le jour, par des bandes d’oies, s’élevait une vacherie où, au-dessus de l’étable, sous une fenêtre à rideaux blancs, on lisait :
Chambre à louer pour malade .
Le treillageur, enchanté de n’avoir aucune difficulté avec les nouveaux locataires à propos de son temple qui prenait presque tout entière la petite cour commune, vivait en bon ménage avec les deux clowns, et, l’été venu, leur donnait la permission de se faire dans son pavillon une espèce de rideau avec de la verdure pour y jouer du violon, à l’abri des regards de la rue. Luimême allait chez un horticulteur du voisinage ramasser, dans le coin d’une fosse de rebut, une admirable collection de ces plantes vivaces aux
riantes et grandes fleurs, de ces malheureuses roses trémières aujourd’hui méprisées, mais que l’on retrouve si joliment mariées aux treillages des jardins dans les gouaches du siècle dernier.
Là donc, l’été, l’automne, par les beaux jours bleus, dans ce pavillon, où, au travers du toit et des murs passaient, avec des coups de soleil des vols de moineaux, et derrière la colonnade fleurie de mauve, de jaune, de rose, les deux frères jouaient du violon. Mais vraiment, ils causaient plutôt qu’ils ne jouaient avec leurs violons ; et c’était entre eux comme une conversation où deux âmes se parleraient. Toutes les impressions fugitives et diverses et multiples de l’heure et du moment, jetant dans l’intérieur d’une créature humaine ces successions de lumière et d’ombres que met dans des vagues, l’alternative de soleils rayonnants ou de nuages au ciel, ces impressions, les deux frères se les disaient avec des sons. Et il y avait dans cette causerie à bâtons rompus, et pendant que tour à tour se taisait l’un des violons, des rêveries de l’aîné sur des rythmes mollement assoupis, et des ironies du plus jeune sur des rythmes gouailleurs et strépitants. Et se succédaient, échappés à l’un et à l’autre, de vagues amertunes qui s’exprimaient par un jeu aux lenteurs plaintives, du rire qui sonnait dans une fusée de notes stridentes, des
impatiences qui éclataient en fracas coléreux, de la tendresse qui était comme un murmure d'eau sur de la mousse, et du verbiage qui jasait en fioritures exubérantes. Puis, au bout d'une heure de ce dialogue musicant , les deux fils de Stépanida, tout à coup pris de la virtuosité bohémienne , se mettaient à jouer, tous les deux à la fois, avec une verve, un brio , un mordant remplissant l’air de la cour d’une musique sonore et nerveuse qui faisait taire le marteau du treillageur, et sur laquelle se penchait, avec des larmes souriantes, le cave visage delà poitrinaire habitant la chambre au-dessus de l’étable.