XL VI
Gianni, un liseur de livres dans les boîtes des quais, et que l’on voyait, à l’étonnement de ses camarades, souvent arriver au Cirque, un bouquin sous le bras, descendait parfois dans le pavillon de musique un vieux volume : u.n gros inquarto, relie en parchemin, aux coins écornés, aux armoiries lacérées pendant la révolution, et où la main et le crayon d’un enfant de nos jours avaient mis des pipes à la bouche des person-
nages du seizième siècle. De ce livre portant sur son dos: Trois dialogues de l'exercice de sauter ET DE VOLTIGER PAR ArCANGELO TuCCARO 1590, et apprenant que le roi Charles IX, s’adonnoit à toute espèce de sauts et s’y monte oit fort adextre et dispos , Gianni lisait à son frère, en ses vieux caractères, des pages sur les sauteurs^éto/mto, tirant leur nom grec du saut à demi-volant que les poules font, en rentrant pour se coucher, dessus la perche de leur g é limier , — sur la saltarine Empuse, qui, au moyen de son agilité magique, semblait prendre toutes les formes et toutes les figures, — sur la gaillarde jeunesse que le noble art saltatoire demande à ses adeptes, — et encore des pages sur les sauts Epheristique , Orchestique , Cubis tique : ce dernier saut, que l’on regarda longtemps comme le résultat d’un pacte diabolique.
Puis, tous deux se mettaient à étudier les figures et les lignes géométriques de la volte des corps en l'air, et Gianni faisait exécuter à Nello, d'après les indications et les cercles concentriques du livre, avec une rigoureuse exactitude, le gli cernent du demi-col , et le glicement couché , et un tas de trucs archaïques : les deux frères s'amusant à remonter dans leur métier, et à l'exercer une heure, ainsi qu’il se pratiquait il y a plus de deux cents ans.
XLYJI
Les deux frères ne s'aimaient pas seulement, ils tenaient l’un à l’autre par des liens mystérieux, des attaches psychiques, des atomes crochus de natures jumelles, et cela quoiqu'ils fussent d’âges très différents et de caractères diamétralement opposés. Leurs premiers mouvements instinctifs étaient identiquement les mêmes. Ils ressentaient des sympathies ou des antipathies pareillement soudaines, et allaient-ils quelque part, ils sortaien t de l’endroit, ayant sur les gens qu'ils y avaient vus, une impression toute semblable. Non seulement les individus, mais encore les choses, avec le pourquoi irraisonné de leur charme ou de leur déplaisance, leur parlaient mêmement à tous les deux. Enfin les idées, ces créations du cerveau dont la naissance est d’une fantaisie si entière, et qui vous étonnent souvent par le « on ne sait comment » de leur venue, les idées d’ordinaire si peu simultanées et si peu parallèles dans les ménages de cœur entre homme et femme, les idées naissaient communes aux deux frères, qui, bien souvent, après un silence, se tournaient l’un
vers l’autre pour se dire la même chose, sans qu'ils trouvassent aucune explication au hasard singulier de la rencontre dans deux bouches de deux phrases qui n’en faisaient qu’une. Ainsi moralement agrafés l'un à l'autre, les deux Rescapé étaient besoigneux de la mêlée de leurs jours et de leurs nuits, avaient peine à se séparer, éprouvaient chacun, quand l’autre était absent, le sentiment bizarre, comment dire cela, le sentiment de quelque chose de dépareillé, entrant tout à coup dans une incomplète vie. Quand l’un était sorti pour quelques heures, il semblait que le frère sorti emportât la puissance d'attention du frère resté au logis, qui ne pouvait plus s'occuper à autre chose qu'à fumer jusqu'à son retour. Et encore, l'heure annoncée pour la rentrée se passait-elle, la cervelle de celui qui attendait se remplissait de malheurs, de catastrophes, d'accidents de voitures, d’écrasements de passants, de préoccupations stupidement sinistres qui le faisaient continuellement aller et venir du fond de sa chambre à la porte d’entrée de leur logement. Aussi ne se séparaient-ils que forcément, et l’un n’acceptait-il jamais un plaisir où l'autre devait manquer, et ne trouvaient-ils en remontant toutes les années de leur existence commune, qu'une seule fois vingt-quatre heures passées loin l’un de l'autre !
Mais aussi, il faut le dire, entre les deux frères le resserrement de la fraternité était fait par quelque chose de plus puissant encore. Leur travail se trouvait tant et si bien confondu, leurs exercices tellement mêlés Lun à l’autre, et ce qu’ils faisaient semblait si peu appartenir à aucun en particulier, que les bravos s’adressaient toujours à l’association, et qu’on ne séparait jamais le couple dans l’éloge ou le blâme. C’est ainsi que ces deux êtres étaient arrivés à n’avoir plus à eux deux, — fait presque unique dans les amitiés humaines, — à n’avoir plus qu’un amourpropre, qu’une vanité, qu’un orgueil, qu’on blessait ou qu’on caressait à la fois chez tous les deux.
Tous les jours, les habitants de la rue des Acacias voyaient sympathiquement, du pas de leurs portes, passer et repasser les deux frères, marchant côte à côte, le jeune frère un peu en arrière le matin, un peu en avant le soir àl’heure du dîner.
Les deux frères, toujours habillés de même, portaient de très petits chapeaux supérieurement brossés, des cravates longues à deux pattes attachées par une épingle en or représentant un fer de cheval, des vestons courts en forme des grands gilets de palefreniers, des pantalons couleur noisette, où se dessinait au milieu du genou la rotule dans quatre plis, des bottines à double semelle avec beaucoup de cuivre. Leur tenue ressemblait à la tenue des hommes d’écurie chic d’un Rothschild, avec quelque chose de correct, d’ anglaisé, de sérieux, de placidement grave dans la contenance et de tout personnel aux clowns sous l’habit civil.
De certains jours cependant, le fond gamin de Nello reperçait à travers sa gravité de commande, et du correct gentleman s’échappait quelque folâ-
trerie, accomplie du reste avec le sérieux d’un mystificateur anglais. Ainsi, après la représentation au Cirque, il arrivait, une fois par hasard, aux deux frères de revenir chez eux par l’omnibus des Ternes. Vous le connaissez, l’omnibus de onze heures du soir et l’omnibus de cette heure menant à une banlieue : de bonnes et naïves gens harassées et somnolentes dans le trouble de ténèbres sillonnées à tout moment d’éclairs de lumières, des gens aux sensations engourdies et obtuses, à la digestion quelquefois laborieuse, et que la secousse de la voiture, à la descente d’un voyageur, fait tressauter dans leur assoupissement, sans qu’ils soient ni complètementendormis ni absolumentréveillés. Donc, ces honnêtes gens avaient la perception vague, pendant tout le voyage, d’avoir à leurs côtés deux messieurs bien mis, d’une tenue parfaite, étayant passé leurs six sous avec une suprême distinction, lorsqu’à l’angle de la rue des Acacias, dans le demi-réveil produitpar l’arrêt brusque de l’omnibus, ils voyaient . et, à ce qu’ils voyaient,
les douze nez des voyageurs restants, tout à coup fantastiquement éclairés par les deux lanternes, s’allongeaient d’un mouvement commun, et comme un seul nez, vers la nuit de la rue des Acacias, dans laquelle s’enfonçait un dos imperturbable.
Nello, arrivé sur le marchepied de l’omnibus, avait fait le saut périlleux, et descendu de cette manière peu habituelle, s’éloignait sur ses pieds très verticalement et très bourgeoisement, laissant ses compagnons de voyage se demander longtemps des yeux, avec des regards inquiets et anxieux, s’ils étaient, tous les douze, victimes d’une hallucination.
— (( Allons, mon grand, — disait un jour, avec une ironie tendre, Nello à son frère, — un peu de moral, sapristi!... Oui, oui, je le sais bien... voilà encore un de tes enfants sur lequel il faut prononcer un De Profimdis. »
— « Tu avais deviné que j’en avais trouvé un? »
— « Parbleu!... mais, mon Gianni, tu es transparent comme un verre d’eau... tu ne te doutes donc pas commentça se passe chez toi...? Eh bien, voici... Il y a d’abord deux ou trois jours... cinq ou six quelquefois... où tu me réponds oui quand il faut répondre non ; et réciproquement... Bon, je dis : c’est sa crise d’inven-
tion qui le prend... puis un matin, tu fais des yeux tendres à ton déjeuner, avec l’air d’adresser des remercîments à tout ce que tu manges pour être si bon... et pendant un temps quelconque... tu ne trouves rien de cher... et toutes les femmes jolies... et le temps beau quand il pleut... tout cela avec des oui et des non pas bien à leur place encore... cet état dure en général de deux à trois semaines... Bref, tout àcoup tu prends la figure que tu as aujourd’hui,... une figure d’éclipse de soleil... et quand je te vois ainsi... sans rien te dire, je me dis à moi-même : le tour de mon frère est mort ! »
— « Vilain petit blagueur que tu fais... mais pourquoi ne m’aiderais-tu pas un peu... si tu cherchais de ton côté, hein? »
— « Oh! pour ça, non !... toutce que tu trouveras, au risque de me casser le cou, je le ferai... mais trouver, c’est ton affaire... je me repose sur toi... je ne me sens pas mis du tout au monde pour me donner de la peine... à part les petites bêtises que je fourre dans nos clowneries, nisco... Je suis parfaitement satisfait... et heureux de vivre comme nous vivons!... et je n’ai ni faim, ni soif d’immortalité, moi! »
— « Au fond, tu as raison,... et c’est moi l’égoïste;... mais que veux-tu, on n’est pas maître dè soi!... il y a en mon individu une
toquade, une maladie de trouver quelque chose qui fasse de nous des gens célèbres,... des gens dont on parle, entends-tu? »
— « Ainsi soit-ill mais je te l’avoue, Gianni, si je faisais encore mes prières, je prierais tous les soirs et tous les matins pour que ce soit le plus tard possible. »
— « Voyons, mais tu en seras aussi fier que moi ! »
— « Certainement, oui, que j’en serai fier... mais après, ce sera peut-être idiot... et acheté plus cher que ça ne vaut î »
Les deux frères menaient une existence tranquille, rangée, unie, sobre, presque chaste. Ils vivaient sans maîtresses, et ne buvaient guère que de l'eau rougie . Leur plus grande distraction : c’était, tous les soirs, une petite promenade sur le boulevard, pendant laquelle ils allaient auprès de toute les colonnes, l’une après l’autre, lire sur chacune des affiches, leurs noms imprimés, — après quoi ils revenaient se coucher. La fatigue de leur emploi au Cirque, des exer-
cices qu’ils faisaient tous les jours chez eux, pendant de longues heures, pour incessamment tenir leur corps dispos et en haleine, et pour que leurs travails ne devinssent pas durs , le souci constant de leur métier et de leur carrière de gymnaste, l’occupation perpétuelle de leurs cerveaux à la recherche d’une trouvaille dans leur partie, comprimaient, chez les deux jeunes hommes, les ardeurs de la chair et les tentations des excès d’une vie à demi laborieuse et non toute remplie de la courbature des corps et de la préoccupation des cervelles. Puis en eux se conservait la pure tradition italienne, celle qui mettait, il y a une vingtaine d’années, dans la bouche des derniers athlètes vivant sur le sol romain : que les hommes de leur état doivent s’astreindre à une hygiène de prêtres, et que la force ne se conserve dans toute sa plénitude et avec tous ses ressorts qu’au prix de la privation « de Bacchus et de Yénus » : tradition venant en droite ligne des lutteurs et des artistes du muscle de l’antiquité.
Et si les théories et les préceptes parlaient avec peu d’autorité à la jeunesse de Nello, plus ardent et plus amoureux du plaisir que son aîné, le jeune frère gardait dans sa mémoire d’enfant, et avec l’impression profonde des choses qui s’y gravent pendant les tendres années, le spectacle
LES FRÈRES ZEMGANNO m
du terrible et intombable Rabastens étendu sur les deux épaules parle meunier de la Bresse; et ce spectacle revenant presque superstitieusement en Nello, avec le souvenir de la défaillance morale et physique de l’infortuné Alcide après cette défaite, l’avait sauvé de deux ou trois entraînements, au moment où il allait succomber.
Tout joli qu’il était, Nello était aussi défendu des séductions que rencontrent à tout moment, parmi les créatures galantes, les hommes dont la profession consiste à montrer de belles académies dans des maillots, par l’amitié qui l’unissait à son frère. Les femmes, quelles qu’elles soient, n’aiment pas les intimités d’hommes, elles entrent en défiance sur la quantité d’affection que l’un permettra à l’autre de leur apporter : leur amour, en un mot, et avec raison, prend peur des grandes amitiés masculines. Puis Nello avait encore contre lui ce bonheur, lorsqu’il se trouvait au milieu de femmes, de les intimider, de les déconcerter par l’ironie rieuse de sa figure, par un sourire qui était naturellement et involontaire-
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mentmoqueur, un sourire qui, selon l’expression de l’une, « avait l’air de se ficher du monde ». Enfin, c’est tr'es délicat à exprimer, et cela paraîtra peu croyable, il y avait chez quelques amies de ses amis, un rien de jalousie pour le caractère de sa beauté, pour ce qu’elle empruntait, pour ce qu’elle dérobait à la beauté de la femme ! Un soir, un des écuyers, un paradeur de haute école aux cuisses splendides dans une culotte de daim, et aimé pour le quart d’heure par une très illustre femme entretenue, avait emmené souper Nello chez sa maîtresse. Quand Nello fut parti, l’écuyer, qui avait une véritable affection pour son camarade, et qui avait remarqué le froid de l’amabilité de la dame du logis pendant le repas, entonnait son éloge, auquel l’adorée répondait par le silence des femmes qui ne veulent pas parler, et qui tracassent des objets qu’elles ont sous la main, et cherchent des yeux des choses absentes. Il continuait, sans plus faire sortir la femme de son mutisme... « Mais il est tout à fait charmant, ce garçon ? » disait-il, en forme de point d’interrogation très accentué. La femme se taisait toujours, avec sur le front de ces idées saugrenues qui ne se décident pas à sortir, et avec toujours des regards perdus, et avec encore l’allée et la venue d’un petit pied bête.
— « Enfin, qu’est-ce que tu lui reproches? » disait l’ami de Nello impatienté.
— « Il a une bouche de femme ! » laissait tomber la maîtresse de l'écuyer.
Cependant, parmi les femmes du Cirque, une écuyère paraissait regarder amoureusement Nello.
C’était une x4.méricaine, et la première femme qui avait risqué le saut périlleux sur un cheval, une créature à sensation dont la célébrité dans le Nouveau Monde lui avait fait épouser un gold digger quiavait trouvé uue pépite historique, un morceau d’or de la grosseur d’un tronc d'arbre. Très malheureuse dans les loisirs forcés, la respectabilité, le kant de son opulent mariage, — le mari mort deux ans après leur union, — elle s’était mise à courir les cirques de Londres, de Paris, de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg qu'elle quittait le jour où elle se déplaisait, sans le moindre souci des dédits.
Riche à plusieurs millions, l’énergique et bizarre femme était traversée de fantaisies
pareilles à celle de cette impure qui, saisie de la tentation soudaine d’aller en traîneau l’été, faisait sabler de sucre en poudre les allées d’un parc : des fantaisies ayant, en leur caprice despotique, un brin de déraison, de folie, d insenséisme , et comme prises de l’ambition de faire de l’impossible, du surhumain, des choses défendues par la nature et Dieu, et cela, avec la brutalité du vouloir de la race américaine arrivée à la possession de l’argent. C’est ainsi qu’à son arrivée en Europe, en un hôtel acheté à Vienne, elle avait voulu avoir « une machine à tempête » dans sa chambre à coucher, et que le mécanisme de cette tempête à domicile avec la roue à palette tournant dans l’eau, avec les petits et grands jeux de l’ouragan simple et du cyclone, avec l’adaptation au mécanisme de la lumière électrique : le tout imitant, sur la facture, le mugissement des vagues, le roulement du tonnerre, les colères du vent, le sifflement fouettant de la pluie, et les zigzags sulfureux des éclairs, lui avait coûté 300.000 francs.
M ais la Tompkins avait été vite fatiguée des tracas de la tenue d’une grande maison, de la solitude qu’elle trouvait en un immense logis habité par elle toute seule, et maintenant qu’elle se trouvait à Paris, — sa machine à tempête remisée au Garde-Meuble, — elle vivait dans une
chambre du Grand-Hôtel, payant la chambre audessus et au-dessous, pour avoir la permission d’attacher au plafond un trapèze, sur lequel souvent la fille de service la surprenait le matin, se balançant nue, en fumant des cigarettes.
Du reste, en dehors de ses fantaisies ruineuses, cachées à tous, la vie de la Tompkins avait l’apparence la plus simple et la plus ordinaire. Elle mangeait à la table d’hôte de l’Hôtel ou dans quelque restaurant de second ordre près le Cirque. Sous un chapeau toujours le même, un chapeau Rubens, elle s’habillait communément d’étofïes de laine coupées en forme d’amazone, n’avait aucun goût de toilette de la Parisienne, et ne portait ni robes du grand couturier, ni dentelle, ni bijoux. Elle avait cependant des diamants : deux seules boucles d’oreilles, mais des boucles d’oreilles comme des bouchons de carafe, et quand les gens qui ne les croyaient pas fausses, lui disaient que ça avait dû lui coûter bien cher : « Oh yes ! — faisait-elle négligemment : — moi avoir à mes oreilles 111 francs de rente par jour. »
Elle vivait ne voyant personne, ne fréquentant pas ses compatriotes, ne parlant pas même aux gens du Cirque, ne se montrant jamais dans un bal d’actrices, n’apparaissant à aucun souper du Café Anglais ; et elle était toujours seule, et sans
le bras d’un homme. Le matin seulement, quand, de très bonne heure, elle montait à cheval au Bois, elle y était accompagnée par leducOlaiis. Ce bel et grand homme, connu de tout Paris, ce prince d’une des premières familles du Nord, et qui comptait parmi ses proches parentes une reine et une impératrice régnantes, était original, grand seigneur, amoureux du cheval, et qui avait, un moment, tenu un cirque dans som palais, ou, pendant longtemps, il avait forcé sa femme, ses filles, ses domestiques, à faire de la voltige : un prince dans l’ascendance duquel, en remontant un peu, on trouvait une grand’mère qui avait été écuyère. Le duc éprouvait pour la Tompkins un tendre et complexe sentiment, où se mêlaient à la fois et s’attisaient l’une par l’autre l’adoration de la femme et la passion du cheval. Mais il avait dû s’en tenir à ce rôle d’écuyer cavalcadour et d’agent d’affaires par occasion ; la Tompkins lui ayant déclaré qu’elle ne pouvait le souffrir qu’à cheval, qu’autrement il était stioupide , et puis qu’elle aimait à être toute seule, toujours, « avec ses diables bleus ».
Cette promenade du matin était vaiment tout le rapprochement qui existait entre le duc et l’étrange écuyère. Et les reporters et les biographes de journaux qui avaient été curieux de
fouiller sou passé en Europe et en Amérique, Savaient pu découvrir la trace d’un scandale, d'une liaison, d'un amour, même d'une amourette.
Cette femme, on aurait dit qu'elle était le déchaînement de l’activité musculaire. Le matin, — la Tompkins était très matinale, — elle faisait du trapèze, en attendant que le concierge de l’Hôtel eût ouvert la porte, puis montait à cheval une ou deux heures, de là se rendait à sa répétition — les répétitions de voltige ayant lieu avant midi. Rentrée à l'Hôtel après son déjeuner, elle fumait des cigarettes en se raccrochant, à tout moment, au bâton du trapèze qu'elle ne laissait jamais revenir à l’immobilité. Alors elle remontait à cheval, battant la banlieue de Paris, sautant tout ce qu'elle rencontrait. Et le soir, c'était une curiosité de voir dans ce corps surmené toute la journée, la vigueur, l’élasticité, la fièvre trépidante, l’espèce d’enragement sourd qui l'animaient, et encore la furie intrépide avec laquelle l’inlassable femme se lançait dans le danger des exercices les plus difficiles, en poussant de petits cris gutturaux, faisant l’effet, avec leurs voyelles rauques, d’exclamations de Hui •ons.
Une clause de son traité avec le Cirque stipulait que ses exercices, qui n’auraient lieu que tous
les (leux jours, devaient toujours terminer la première partie, en sorte, avait-elle dit, qu’elle pût être tous les soirs dans son lit, à dix heures et demie.
Le temps où elle n’avait pas d’engagement, et les jours où elle ne travaillait pas, un coupé de louage attendait l’écuyère devant le Grand-Hôtel à l’heure de la fin du dîner. Ce coupé la menait
dans une rue des Champs-Elysées, en face d’un grand bâtiment, au toit en vitrage, et sur le fronton duquel on lisait en lettres effacées par la pluie : Manège Hauchecorne. Au roulement de la voiture à l’angle de la rue, une petite porte s’ouvrait dans la façade délabrée, et un homme introduisait la femme sitôt qu’elle était descendue. La Tompkins entrait dans le manège noir, vide, silencieux, et où seulement deux ou trois silhouettes d’individus, porteurs de lanternes sourdes, se voyaient penchés sur des pots de terre rouge. Au milieu du manège était étendu un tapis d’Orient, un vrai morceau de velours ras, montrant, ainsi que sur des miroitements de givre, des fleurs et des caractères persans du seizième siècle, tissés dans le clair et la tendresse de ces trois uniques tons : de l’argent, de l’or vert, du bleu lapis-lazuli. A côté se dressait une pile de coussins brodés. L’Américaine se couchait sur le tapis, démolissant les coussins,
les attirant sous elle, en calant son dos et ses bras, cherchant longuement et presque voluptueusement un paresseux allongement appuyé à de mollets accotoirs ; puis la Tompkins allumait une cigarette.
Au point de feu du papier brûlant dans l’obscurité aux lèvres de la femme, comme si un signal était donné, des flammes de bengale s’élevaient de tous les pots de terre, éclairant une enceinte tendue des plus beaux cachemires de l’Inde ; d’invisibles jets d’eau parfumés répandaient dans l’air une poussière d’eau irisée du bleuâtre et du rougeâtre des flammes ; et deux palefreniers amenaient, l’un, un cheval noir recouvert d’un harnachement constellé de petits rubis, l’autre, un cheval blanc au harnachement constellé de petites émeraudes.
Le cheval noir, qui s’appelait l’Erèbe , avait sur sa robe, le poli et la nuit d'un marbre sépulcral avec des naseaux de feu ; le cheval blanc, qui s’appelait la Neige , était semblable à un flottement de soie au milieu duquel s’apercevaient des yeux humides. Les deux hommes d’écurie menaient à la main les deux chevaux, passant et repassant devant la femme, qu’ils effleuraient presque de leurs sabots.
Et immobile, et aspirant de distraites bouffées de tabac, en ce manège qu’on croyait à tous et
qui était sien, à la vue de ces chevaux qu’elle ne montait jamais en public et qu’on promenait pendant le sommeil de Paris, au milieu de cette fête qu'elle se donnait à elle toute seule, la Tompkins savourait la jouissance royalement égoïste, le plaisir solitaire de la possession secrète de belles et uniques choses inconnues à fout le monde.
Les chevaux passaient du pas au trot, du trot au galop, les palefreniers les faisant caracoler, et faisant jouer les reflets luisants de leurs corps, les satinements de leurs croupes, les rubis et les émeraudes de leurs harnachements, parmi les arabesques des cachemires, les lueurs du feu d’artifice, les irisations de l’imperceptible pluie colorée. La femme appelait de temps en temps à elle, l’Erèbe ou la Neige , et sans bouger, soulevant la tête, tendait au cheval un morceau de sucre à prendre entre ses dents, puis le baisait sur les naseaux. Et elle continuait à regarder, en fumant, les fougues et les ardeurs des deux indomptables animaux dans l’éclairage fantastique.
A un moment, elle se levait, jetait le bout de sa dernière cigarette.
Aussitôt les feux de Bengale s’éteignaient, les jets d’eau s’arrêtaient, les châles de l’Inde rentraient dans les ténèbres, et la salle de tout à
l’heure devenait la misérable salle du Manège Hauchecorne.
Un quart d’heure après, la femme aux boucles d’oreilles de huit cent mille francs, la propriétaire de l’Erèbe et de la Neige , demandait au concierge de l’Hotel la clef de sa chambre, et se couchait sans l’aide d’aucune femme.
Le lendemain, la Tompkins reprenait sa vie aux allures modestes; seulement, quand le bruit se faisait dans les journaux d’un tableau ou d’un meuble d’art immensément cher, qu’il fût bon ou mauvais, exquis ou médiocre, elle arrivait en fiacre, tirait d'un portefeuille la somme demandée, et emportait le tableau ou le meuble sur la galerie de la voiture, sans donner son nom. Et dans sa chambre démeublée de tout, excepté du lit, d’une table de nuit, de son trapèze, montaient contre les murs, hermétiquement clouées et superposées les unes sur les autres, des caisses de bois blanc renfermant, emballés, tous les achats de l’écuyère, sans plus que jamais elle les regardât.
La Tompkins avait encore un genre de dépenses à elle. En un coin quelconque de l’Europe, se produisait-il une convulsion de la nature, ou se préparait-il un spectacle humain tragique; elle se jetait dans un chemin de fer, et faisait et refaisait des centaines de lieues, quittant Paris
pour aller voir une éruption de l’Etna, ainsi qu’elle avait plusieurs fois traversé et reretraversé l'Europe, lorsqu’elle habitait Saint-Pétersbourg, afin de se donner, pendant une heure, pendant une seconde, la sensation atroce d’un fight à Londres, d'une exécution capitale place de la Roquette.
Mais si l'argent, tout l’argent imaginable ne coûtait rien à l’Américaine pour satisfaire un caprice, il lui coûtait encore bien moins pour se débarrasser de la plus minime contrariété, du plus petit agacement, du moindre pli de rose se mettant à la traverse de ses volontés, de ses goûts, de ses lubies. Et dans le premier moment de son exaspération contre l’individu ou l’objet contrariant, agaçant, gênant, déplaisant, et indistinctement pour l’un comme pour l’autre, elle avait un mot superbe, et bien de son pays, et où se révélait toute l’insolence de l’argent : — « Moi l’acbeter », disait-elle en son français nègre, dédaignant d’apprendre l’autre. Dans cet ordre de dépenses, où les gens riches sont d’ordinaire très regardants, la Tompkins était vraiment tout à fait excentrique ; elle avait des largeurs et des générosités singulières pour des achats qu’on ne comprendra guère. La Tompkins, qui n’était pas musicienne, achetait très cher un piano dont l’annonce, revenant tous les
jours dans I’Entr’acte, lui portait sur les nerfs; elle achetait encore un prix exorbitant la démolition d’un kiosque faisant un effet disgracions dans le jardin de l’établissement de bains où elle avait l’habitude d’aller ; elle achetait en dernier lieu, au prix d’un billet de mille francs, du maître du restaurant près du Cirque, le renvoi d’un garçon auquel elle reprochait — on ne sut jamais à propos de quoi, pas plus que le pourquoi du reproche — elle reprochait d’avoir l’air « d’un marchand de baromètres ».
Mais une anecdote qui donnera, mieux que tout, l’idée de la grosse somme dont elle était prête à payer la délivrance de la plus petite gêne apportée à ses habitudes, c’est la scène qui venait tout récemment de se passer entre elle et son directeur. Un employé du Cirque, sentant une odeur de tabac dans le corridor, poussa la porte de sa loge, et voyant l’écuyère fumer, couchée par terre, lui dit assez malhonnêtement qu’il était défendu de fumer et qu’elle eût à éteindre sa cigarette.
« Aoh! » — fit la Tompkins, continuant à fumer sans répondre.
Le directeur-gérant, qui se trouvait là, fut averti, et, montant à sa loge, avec la politesse due à un artiste de great attraction , et qui faisait de fort belles recettes, lui expliqua, en
phrases caressantes, qu’il y avait beaucoup de bois, de matières inflammables dans le bâtiment, et qu’une cigarette pouvait causer des pertes incalculables.
— « Et- combien d’argent la perte du tout, monsieur? » dit l’écuyère en l’interrompant.
— « Mais, en cas d’incendie, madame, le Cirque est assuré pour un certain nombre de mille francs. »
— « Yery well, very well... avoir, n’est-ce pas, à Paris une caisse du Dépôt et... »
— « Des Dépôts et Consignations, vous voulez sans doute dire, madame. »
— « Oh yes, c’est cela... et l’argent de la perte de tout... être demain à la caisse du... des... que vous avez dit... vous tranquille... moi continuer à fumer... bonjour, monsieur. »
La Tompkins, un admirable corps ! une grandeur svelte, des formes élancées, des longueurs pleines, une chair serrée et résistante, une petite gorge drue de fillette attachée très haut, des bras ronds dont le jeu creusait aux omoplates des fossettes qui riaient à ses épaules, des mains et des pieds un peu grands, mais qui se terminaient avec les jolies arborescences des statues de Daphné changées en lauriers. Et il y avait dans ce corps un impétueux cours du sang, l’allée et la venue d’une chaude vie, et comme la santé
exultante d’une génération neuve : une santé qui mettait autour de la Tompkins, quand elle sautait en sueur en bas de son cheval, une saine odeur de froment et de pain chaud.
A ce corps s’attachait, par un cou fier, une tête aux traits réguliers, au petit nez droit court, à la lèvre supérieure toute rapprochée du nez dans le sourire ; mais une tête à laquelle des cheveux d’un blond ardent, des yeux gris qui avaient des lueurs d’acier, des clartés cruelles sous la transparence du teint, des lueurs pareilles à celles qui courent sur la face des lionnes en colère, donnaient une physionomie fauve, animale.
Les regards jetés par la Tompkins au clown, n’avaient ni coquetterie ni tendresse, ils se posaient presque durement sur lui, scrutant son anatomie avec un peu de l’attention marchande d’un œil d’eunuque noir achetant à un marché d’esclaves. Toutefois, l’œil de la Tompkins, tout le temps que Nello était dans le Cirque, fixait le jeune homme, pris, sans qu’il pût en donner une raison, d’une antipathie instinctive pour l’Américaine, et qui se reculait de ses œillades, en marchant sur les mains, et en faisant à son amoureuse, de ses jambes retournées au-dessus de la tête, d’acrobatiques pieds de nez.
Un matin, sous le treillage du pavillon de musique, le déjeuner des deux frères fini, Gianni dit à Nello, en bourrant sa pipe avec des lenteurs heureuses :
— « On l’a trouvé, frérot... et il est accroché pour de bon, cette fois! »
— « Quoi donc? »
— « Tu sais bien... notre tour! »
— « Ah fichtre... c’est ça qui ne va pas être réjouissant... d’autant plus que je m’en rapporte à toi... tu n’as pas dû nous découvrir une petite invention bien commode, hein? »
— « Allons, ne fais pas le méchant... au fait, tu sais, je loue le grenier du treillageur. »
Le treillageur, qui venait d’hériter d’une petite maison avec des champs dans sa province, était parti depuis trois ou quatre semaines, chargeant Gianni de vendre son pavillon, s’il se présentait un acquéreur.
— « Et qu’est-ce que nous avons besoin de son grenier? »
— « Je vais te dire... C’est que pour mon af-
faire, râtelier du menuisier est trop bas... alors nous faisons démolir le plafond... et nous avons le bâtiment jusqu'au toit. »
— « Mais... est-ce que tu aurais, par hasard, la prétention de me faire sauter à pieds joints sur la tour Saint-Jacques? »
— « Non, mais il faut sauter... et en hauteur quelque chose comme quatorze pieds. »
— « En hauteur et perpendiculairement, je parie... mais on n'a jamais sauté cela depuis que le monde existe. »
— « Peut-être... mais c'est l’amusant.. . et avec un tremplin. »
— «Ah! te voilà bien, toi! tu ne nous laisseras jamais vivre, un petit moment, tranquilles. »
— « Voyons, Nello... nous y mettrons le temps... ça n'est pas demain... et puis quand on veut bien... tu ne te souviens pas que le père disait que tu sauterais un jour... »
— « Enfin, ça sera-t-il fini après... se reposera-t-on, là, mais pour tout de bon... n'aurastu plus dans ta caboche encore de l’éreintement tout neuf à nous revendre tous les jours? »
— « Combien crois-tu, frérot, que nous pouvons sauter à l’heure présente? »
— « Neuf à dix pieds... et si nous les sautons encore! »
— « Oui, c' est quatre pieds à gagner. »
— « Mais si tu voulais bien me dire ce que tu veux faire. »
— « Je te le dirai... quand tu seras arrivé à dépasser treize pieds... parce que si tu ne les saute pas, mon tour est impossible, et alors... et puis, si je te disais tout de suite ma machine tu trouverais la chose trop difficile... et je te connais... tu désespérerais d'y venir jamais. »
— « Bon, merci! le saut tout seul ne te paraît pas suffisant... et il y a une sauce à ton saut, de l’équilibre, je parie... et du violon vertigineux.., et de tout le diable et son train... et peut-être de la casse. »
Mais tout à coup, au milieu de sa tirade, Nello voyant la figure de Grianni devenir tristement sérieuse, lejeune frère s’interrompait en disant :
— <c Bête, je ferai tout ce que tu voudras... ça t'est connu, n’est-ce pas?... mais laisse-moi au moins un petit peu geindre ... ça m’encourage. »
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Huit jours après, le plafond du baraquement se trouvait démoli. Un tremplin de deux mètres
vingt centimètres était placé sur le sol. En face et presque tout contre, entre deux montants de quinze pieds, fixés dans la terre battue, et semblables à ces gradins sur lesquels s’étagent des pots de fleurs dans les jardins, montait et descendait une planche mobile, qu’une crémaillère permettait d’élever pouce à pouce. Et pour amortir les chutes, il y avait, au-dessous de la planche, un lit de plusieurs bottes de foin superposées.
Tous les matins, Gianni réveillant de très bonne heure Nello, les deux frères s’exerçaient à sauter sur la planche, élevée chaque jour, dans les premiers temps, de quelques pouces.
Les soirs, tous deux étaient fourbus avec des points douloureux dans le ventre, l’estomac, le dos, et que le médecin du Cirque disait à Nello être produits par des courbatures des muscles sterno-pubien et dorso-acromien. Et Nello tout en traitant, tout le long de la journée, Gianni de « frère impossible » et en le taquinant, moitié gaiement, moitié plaignardement de son s.erno-pubien et de son dorso-acromien, commuait à s’efforcer d’arriver au saut du tour.
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Le saut, cette envolée momentanée de terre d’un corps dense, mollement musculeux, épaissement matériel, sans qu’il ait rien en lui, pour se soutenir dans le vide, de l’allègement gazeux ou de l’appareil flottant des êtres qui volent ; le saut, lorsqu’il atteint une élévation extraordinaire : cela tient du miracle! Car le saut, pour que l’homme l’obtienne, il faut sur le pied arcbouté au sol une flexion oblique de la jambe et de la cuisse, et du torse sur la cuisse. Puis dans ce raccourcissement du corps, dans cet abaissement du centre de gravité, dans le demi-cercle de ces membres ployés et rapprochés comme les deux bouts d’un arc dont on tend le cordc, il est soudainement besoin d’un départ brusque des extenseurs, pareil à la détente d?un ressort d’acier, qui d’un seul coup triomphe du clouement pesant des orteils à la terre, et qii redresse, en une raideur rigide, les jambes, le^ cuisses, la colonne vertébrale, et qui projette limasse corporelle vers le ciel, pendant que lef bras, avec leurs poings fermés, étendus et poussés au
plus haut de leur développement, font, suivant l'expression du médecin Barthez, l’office d’ailes.
Cette effroyable détente d’extenseurs devant produire la projection d’un corps pesant cent trente livres à près de quinze pieds en l’air, et encore perpendiculairement, Gianni travaillait à l’aider de toutes les sortes. Il fit longtemps chercher à Nello, dans son passage courant sur le plancher du tremplin, la façon de poser ses pieds de manière à donner à la planche le plus de balan possible. Il assujétit son frère à étudier la force respective de ses deux jambes, pour que, dans le bondissement, il appuyât sur la plus forte pour se donner l’impulsion. Il l’habituait aussi à sauter avec dans ses mains de petits hah' tères pour soulever et emporter dans l’altitude, son corps avec un entraînement plus énergique.
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Dans le tour qui devait être exécuté par les deux frères, Gianni n’avait qu’à s’élever à la hauteur de neuf pieds. Il était arrivé à ce résultat presque de suite, et maintenant s’exerçait à sauter non plus sur une planche, mais sur une barre, et à y garder l’équilibre.
202 LES FRÈRES ZEMUANNO
Quant à Nello, au bout d’un travail de trois mois, qui lui avait fait éclater toutes les petites veines des jambes, il était parvenu à sauter treize pieds, mais le pied et les quelques pouces manquant pour la réussite complète de l'exercice, il ne pouvait les obtenir, restant rivé à ses treize pieds, quelque volonté, quelque effort, quelque obstination qu'il apportât à satisfaire Gianni.
Alors, dans un découragement colère d’enfant; il déclarait à son frère qu’il était fou, archifou, et qu’il se faisait un plaisir de lui faire tenter des choses qu’il savait d’avance complètement impossibles.
L’aîné, qui connaissait son jeune frère, sa nature mobile et impressionnable, sa facilité à se démonter et à se remonter, n’entrait point en discussion avec Nello, et semblait lui donner raison, en lui laissant croire, pendant quelque temps, qu’il avait complètement renoncé à son tour.
La contrariété colère amenée sur la figure de la Tompkins par les pieds de nez acrobatiques de Nello, avait amusé le jeune clown, et comme
il était resté un peu enfant et taquin à la manière des enfants, — de cette petite pause laissée à la femme et au cheval pour souffler, et remplie par la contemplation plaisamment amoureuse de l’écuyère par le clown, — Nello en avait fait, dans la représentation de chaque soir, un long intermède presque cruel. Et à l'adresse de la Tompkins allaient des admirations qui se témoignaient par des cassements de cou drolatiques, des extases agenouillées d’un hébétement grotesque, des désirs amoureux parlant avec des trémolo de jambes impossibles, des mains posées sur le cœur dans des contournements inouïs, puis encore des adorations et des implorations qui rendaient ridicules tous les muscles de son corps, et d’où l’amère bouffonnerie plastique jaillissait de chacun de ses nerfs. Sur une de ses jambes retournées, il mimait à la belle, comme sur une guitare, les plus charmantes blagues des romances d’amour. Et variant tous les jours son programme, et le faisant durer un peu plus, et parfois s’attachant à la queue du cheval partant, pour prolonger la colère de l’Américaine, il avait des gestes qui faisaient l’effet de lazzi , et des ironies de l’échine inénarrables. C’était comme une pantomime exécutée par un jeune, et joli, et distingué, et fantastique Debureau, où il n’y avait rien de ca-
naille, même de grossier, mais ou tout était rapide, délicat, esquissé dans l'air et crayonné avec la silhouette farce d’un corps satirique, — et senti par le public des premières galeries, qui commençait avenir au Cirque uniquement pour cette pochade gymnastique, On croyait vraiment voir une gaie scène de comédie muette, où le jeune clown avec son dos, sves j ambes, ses bras, ses mains, et pour ainsi dire, avec l’esprit de l’adresse physique, opposait en riant à la flamme d’une femme, — et quelques habitués connaissaient la femme, — la plus moqueuse indifférence, les plus raillards mépris, les plus burlesques dédains.
Nello ne s’arrêtait pas là. Un peu grisé par le succès de sa petite méchanceté, un peu encouragé par les excitations de ses camarades blessés par les hauteurs de l’écuyère, il égratignait l’amoureuse aux endroits sensibles de son sexe et dans les fiertés qu’elle avait du charme de ses formes. Le souple et élastique corps de la Tompkins n’avait pas l’ondulation serpentante d’un corps de Parisienne. Elle avait cette colonne vertébrale britannique un peu toute d’une pièce, et qui même brisée etrompue qu’elle était par le métier, ne se prêtait pas aux flexibilités de la grâce. Un sculpteur qui a vécu longtemps en Angleterre et en Amérique, disait n’avoir jamais trouvé,
parmi tous les sveltes et élégants bustes féminins de ces deux pays, un torse de modèle qui pût lui donner le penchement d'une Hébé tendant la coupe à Jupiter, d'une Gypris allongée les rênes à la main, sur son attelage de colombes. Cette raideur de la grâce, Nello en faisait l'imitation en charge, la caricature, dans le rire de tous, outrant les inflexions rèches et les amabilités ankylosées du jeune et beau corps de l'Américaine en train de remercier les applaudissements du public.
Et plus il sentait l'écuyère irritée, plus le taquinant clown prenait plaisir à la tourmenter. Ilne secontentaitplus maintenantdes représentations, il la poursuivait de sa gouaillerie persistante et entêtée, aux répétitions et partout, ne la laissant pas, un moment, en repos. L’Amécaine se préparait-elle dans l'entrée du corridor de droite à son exercice équestre, par des élévations de terre qui retombent en entrechats battus, la Tompkins voyait aussitôt, dans l'entrée du corridor de gauche, Nello surgir, juché sur un de ces grands tabourets blancs à filets rouges, servant au saut des banderoles, Nello qui de là-haut, au milieu d’un cercle d'ouvreuses en joie, lui adressait mille singeries cocasses.
Deux ou trois fois, Nello, dans une decesturlupinacles, où il était assez rapproché de l'écuyère,
l'avait vue serrer d’une main, prête à frapper, la pomme de sa cravache à la tête d’hyppocampe en cristal de roche, et il attendait comme un gamin tenté par un coup qui le menace, mais à l’instant, l’autre main de l’écuyère, empoignant la cravache au milieu, et la faisant lentement couler entre ses doigts serrés, l’abaissait au-dessus de sa tête ainsi qu’une branche qu’on ploie, et après un petit et singulier « aoh î »..., la femme reprenait son apparence impassible et la fixité de son regard.
Car la Tompkins continuait à regarder Nello tout le temps qu’elie se trouvait dans l’arène en même temps que lui, mais maintenant, avec, dans son regard, un ressentiment presque inquiétant.
« Laisse-la donc tranquille, — disait un soir à Nello le clown Tiffany; vois-tu, moi, à ta place, j'aurais peur de l’œil de cette femme ! »