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L'HORLOGER

A l'exemple du kalife Aroun-al-Raschid, ce contemporain de Charlemagne, si célèbre dans l'histoire et dans les contes arabes, le pape Sixte-Quint aimait, comme souverain et comme chef spirituel de l'Église, non pas tout à fait à se travestir, mais à cacher sous les frocs les plus humbles de la milice monacale la pourpre des pontifes et les rayons éblouissants de la tiare. Accompagné parfois d'un de ses camériers secrets, plus souvent encore seul, Sixte parcourait les quartiers les plus populeux de Rome, et se mêlait aux groupes d'artisans stationnés soit à la porte des églises , soit aux alentours des fontaines publiques, soit devant les tréteaux des opérateurs et des saltimbanques. Par ce moyen, le pape n'avait pas besoin de recourir à la sincérité de ses ministres pour connaître les vœux ou l'opinion du peuple. Le pontife jugeait de visu et auditu

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si ses ordonnances étaient ponctuellement exécutées, si les magistrats «préposés à la garde de la cité faisaient bonne chasse (c'était l'expression favorite du pontife) aux assassins, aux voleurs, aux faussaires et à tous ces larrons insaisissables qui s'échappent si facilement du filet à mailles trop larges de la loi, parce qu'ils ne s'adressentqu'à cette partie de la population d'une grande capitale qui, n'ayant et ne possédant rien, n'est défendue par personne et tombe victime de la rapacité, de l'avarice et de l'odieuse avidité de ces mille tyrans sans nom qui tiennent dans le fond de leurs comptoirs ou de leurs coffres-forts l'abondance ou la disette, la vie ou la mort des hommes, leurs semblables.

Bien que le principal objet des pérégrinations du pape fût de connaître les besoins et les espérances légitimes du peuple, Sixte ne profitait pas moins de ces promenades à travers la ville pour s'enquérir, dans l'occasion, des infortunes de quelques familles respectables , ou pour surveiller la conduite des moines des différents ordres, qui dépassaient alors à Rome le nombre de dix mille. Sixte, sévère en toutes choses, l'était plus encore peut-être quand il s'agissait de punir ou de remettre durement dans le droit chemin ceux qui avaient été jadis ses confrères. Et comme le cardinal de Médicis lui faisait observer un jour que son austérité pesait un peu trop sur les religieux de Saint-François, que le pontife avait résolu de replacer sous la règle primitive, dont ils s'étaient singulièrement relâchés depuis un siècle et demi :

« J'ai été cordelier, repartit le Saint-Père, et je dois savoir à quoi m'en tenir sur les plaintes qu'ils ne cessent de faire depuis que je les ai rappelés à la règle de leur pieux fondateur. Le clergé régulier est l'armée de la papauté ; si vous laissez fouler aux pieds la discipline et

l'observance des règles à ces diverses fractions de notre force religieuse, nous arriverons à l'anarchie, et ces ordres, qui ont fait jusqu'à présent la gloire ou la sécurité de l'Église, deviendront un embarras, un fléau ou une cause de ruine pour le trône de saint Pierre, un scandale et un danger permanent pour l'Eglise elle-même. »

On voit que Sixte-Quint ne raisonnait pas seulement en pape, mais en politique habile, et que ses yeux d'aigle perçaient les nuages de l'avenir pour en contempler les écueils et les signaler d'avance à ses successeurs.

Un jour, deux pères capucins de province, nouvellement débarqués à Rome, se promenaient dans la strada Balbi et jetaient des regards de concupiscence sur la boutique d'un pâtissier renommé pour ses gâteaux à la crème. Les deux capucins aperçurent en ce moment Sixte-Quint qui, vêtu d'un costume de dominicain, dont les plis et l'ampleur annonçaient pour le moins un dignitaire de Tordre, traversait également la strada Balbi. Les capucins allèrent vers lui et lui demandèrent une légère aumône. Les enfants de saint Dominique ne faisaient alors aucune difficulté de venir en aide aux enfants de saint François.

Sixte-Quint tira s'a bourse et leur donna un écu. Il s'éloigna aussitôt, et les deux capucins, après avoir regardé autour d'eux, entrèrent timidement dans la boutique du pâtissier pour manger quelques-uns de ces petits gâteaux à la crème qui les avaient si fort affriandés . Mais Sixte-Quint était revenu sur ses pas et les avait vus se délecter à ses dépens ; il s'était même arrêté quelques instants à deux pas de la boutique pour jouir des voluptueuses grimaces des capucins.

« Voilà le pape qui s'en va, fit le pâtissier qui avait reconnu tout d'abord le saint-père sous sa robe de dominicain.

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— Le pape? s'écrièrent les deux capucins.

— Oui, le pape en chair et en os, repartit le marchand de tartes ; ce dominicain qui vous a gratifiés tout à l'heure d'une pièce de monnaie n'est autre que le souverain pontife lui-même. »

Les malheureux capucins furent d'abord muets de surprise et de crainte ; mais, prenant bientôt leur parti en braves, ils se mirent à courir après le pape, qu'ils rattrapèrent sous le porche de Notre-Dame de la Minerve, où il allait entrer pour faire sa prière. Là, se jetant à ses genoux, ils le supplièrent de leur pardonner et leur indiscrétion pour lui avoir demandé l'aumône, et leur gourmandise pour avoir employé cet argent à satisfaire leur sensualité.

« Nous ne le ferons plus, très-saint-père, nous ne le ferons plus, clamaient-ils en se frappant la poitrine avec un air contrit.

— Je le crois, riposta le saint père en promenant des regards irrités sur les deux mangeurs de tartes à la crème, je le crois et je vous pardonne en faveur de votre repentir ; mais n'oubliez pas une autre fois les convenances de votre état et de votre caractère, et pour ne plus être le jouet du tentateur, ne vous exposez plus à passer dans la strada Balbi. »

Ce trait, si peu important en lui-même, prouve que Sixte-Quint avait fait pénétrer dans les cloîtres, aussi bien que dans les villes, l'exacte et étroite observance des règles et des devoirs inhérents et nécessaires à chaque profession : car les cardinaux n'échappaient pas plus que les moines, les abbés, les magistrats et les officiers des troupes pontificales, au contrôle et à la critique du souverain, et, comme chez Sixte le blâme n'était point le résultat d'une fantaisie ou d'un caprice de tête royale, mais la conséquence d'im principe éternellement vrai,

celui de la justice, il arrivait que ce blâme, tout acerbe qu'il paraissait d'abord, était accepté par les uns avec soumission, par les autres avec frayeur, par tous avec respect.

Toutefois, les aventures qui arrivaient à Sixte-Quint dans les rues de Rome n'étaient pas toutes de la même nature. Quelques-unes, que les traditions romaines ont fait venir jusqu'à nous , témoignent que , si ce grand pape savait punir en maître, il savait aussi secourir en apôtre, consoler en évêque et récompenser en roi. Le court récit qui va suivre en offrira la preuve.

En passant un matin dans l'une des petites rues qui avoisinent la place Navone, Sixte-Quint remarqua une pauvre boutique d'horloger dont la devanture était surchargée de peintures représentant des horloges les plus compliquées et de toutes les dimensions ; mais par un contraste singulier on n'apercevait derrière les vitrines de la boutique que des pièces d'horlogerie isolées et des outils oisifs sur un établi déserté. En un mot, les produits du talent de l'artiste n'étaient qu'en peinture, et tout révélait dans l'établissement le chômage forcé et la misère. Sur le pas de la boutique, cinq ou six enfants en haillons se livraient à différents jeux sous les yeux de leur mère, qui, jeune encore, laissait apercevoir sur son visage les soucis cuisants de la détresse arrivée à ses plus extrêmes limites ; un sourire venait pourtant de temps à autre effleurer les lèvres de la pauvre mère lorsqu'elle contemplait ses chères ouailles oublier peut-être dans l'ardeur de' leurs jeux le déjeuner absent du matin et la venue hypothétique du repas du soir.

Sixte, bien et dûment enveloppé dans sa robe de dominicain, n'hésita pas à aborder l'horlogère, après avoir considéré pendant quelques instants l'extérieur de la

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boutique en homme désireux de faire quelques emplettes.

« A ce que je vois, madame, dit-il, votre mari n'est pas ici et on ne peut pas s'enquérir auprès de lui du prix de ces différentes espèces d'horloges.

— Hélas! non, mon révérend père, répondit l'horlogère, mon mari n'est pas en ce moment au logis. Quelques affaires l'ont contraint à s'absenter; il ne peut tarder cependant à rentrer, et si Votre Révérence veut bien se donner la peine d'entrer et de s'asseoir, je suppose qu'elle n'attendra pas longtemps. -»

C'était ce que voulait Sixte-Quint. Il entra donc dans la boutique, s'assit sur un escabeau bien vieux et bien luisant que lui présenta la maîtresse de la maison, et se mit à examiner attentivement les différentes parties , non encore assemblées , des horloges le plus industrieusement combinées. La curiosité du pape était d'autant plus excitée que plusieurs de ces pièces d'horlogerie témoignaient d'une grande habileté de la part de l'ouvrier , et décelaient des connaissances nautiques et astronomiques qu'on ne trouvait pas alors souvent réunies chez les horlogers de l'Italie.

Sixte regardait avec intérêt un fragment considérable d'une grande horloge marine, lorqu'un homme de quarante ans à peine, d'une figure pleine d'intelligence et de douceur, entra dans la boutique. C'était l'horloger, le seigneur Pamphilio Bonnelli.

« Eh bien? lui dit sa femme à voix basse.

— Rien ! repartit l'horloger sur le même ton, pas un paoli, pas une obole.

— Comment ferons-nous aujourd'hui pour donner à manger à ces pauvres enfants ? fit la mère.

— Dieu ne nous abandonnera pas, » répliqua Pamphilio d'un air calme et résigné.

Cet échange de paroles douloureuses n'avait point échappé au pape, qui se retourna à la voix de Mme Bonnelli qui lui présentait son mari.

Le pape était sinon versé, du moins assez initié dans les sciences, même dans la mécanique, l'astronomie et les mathématiques, qu'il avait cultivées lorsqu'il était simple religieux. Il trouva dans Pamphilio un homme profondément instruit et un artiste qui joignait, chose rare alors, beaucoup de science à beaucoup de littérature et d'esprit. Les explications qu'il donnait au pape étaient si entremêlées de mots saillants et spirituels, si émaillées de souvenirs historiques ou purement classiques, que Sixte ne put s'empêcher de lui dire :

« A ce que je vois, niaitre Pamphilio Bonnelli, vous n'êtes pas seulement un horloger habile, vous êtes en- Qore un conteur charmant et un littérateur plein d'atticisme et de goût.

— Je n'accepte pas vos éloges, mon révérend père, repartit Pamphilio, parce que je suis loin de les mériter entièrement ; mais quand vous saurez que j'ai fait mes études à la célèbre université de Pavie, que j'ai appris mon état sous le célèbre horloger milanais Claude Yesperelli, et que je me suis perfectionné dans mon art avec les illustres docteurs Michaeli Octavini et Bruno Labieni, professeurs d'astronomie et de mathématiques aux universités de Bologne et de Florence, vous ne serez plus étonné de mon aptitude et de mes connaissances dans une profession que j'ai embrassée par goût, et que je continue à cultiver encore plus par amour que par habitude.

— Et cette profession a été bien ingrate envers vous, interjeta Sixte-Quint, car je ne m'apeftois que trop que la fortune n'a pas répondu aux efforts de votre travail et de votre intelligence.

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