‹ Les fresquesChapitre 4 sur 7 · L HORLOGER · texte numérisé non relu

L HORLOGER

— Hélas ! non, mon révérend père, et je m'en consolerais aisément si je ne traînais pas à la suite de mon char domestique six petits chérubins qui exigent chaque matin leur pitance avec des baisers et avec des larmes. Je me trouve trop souvent insolvable. . . . je reçois avec délices leurs caresses, et je ne puis leur donner du pain. . . .

— Est-il possible, seigneur Pamphilio ! s'écria Sixte presque attendri. Mais n'avez-vous donc pu vous créer une clientèle fructueuse avec vos talents?...

— Les talents ont besoin d'un piédestal pour se faire connaître, comme la bougie a besoin du candélabre pour éclairer. Ce n'est point dans une petite rue de la place Navone que les cardinaux, les princes et les financiers de Rome viendront chercher un horloger.

— Mais il faut vous faire connaître, vous mettre en évidence, reprit Sixte.

— Si marchandise offerte perd de son prix, talent offert perd aussi de sa dignité et de sa valeur. Le couvent des Annonciades avait besoin d'un horloger pour réparer les dégâts causés par la foudre à l'horloge du cloître, chef-d'œuvre du grand Hieronimus Blandinelli. Je me suis présenté ce matin à ce couvent pour entreprendre ce travail difficile ; j'ai été éconduit; on a jugé du talent de l'homme sur la simplicité de ses vêtements et sur la situation de son logis : ainsi pense, ainsi va le monde. »

Le pape haussa légèrement les épaules et dit : « Peut-être pourra-t-on remédier à cela !

— Le moyen? interrompit l'horloger, je n'en vois pas. J'avais adressé une supplique au saint-père pour qu'il me vînt en aide, et le Vatican n'a pas eu plus d'oreilles pour moi que le palais des princes de l'Eglise et que les murailles des monastères.

— Et que demandiez-vous au pape? fit Sixte-Quint.

— Une faveur, repartit l'horloger, qui n'aurait pas appauvri son trésor d'un écu, qui n'aurait pas augmenté d'un paoli les charges de son peuple.

— Mais encore que vouliez-vous ? insista le faux dominicain.

— Je demandais au pape, répliqua l'horloger, de venir officiellement visiter ma boutique, de s'y arrêter quelques instants et de faire cette manifestation avec la pompe qu'il emploie habituellement pour aller au Quirinal ou à Sainte-Marie de la Minerve. Ma prétention était-elle excessive, et ma prière était-elle en désaccord avec le respect que l'on doit à son souverain et au père commun des fidèles ?

— Non, certainement, répondit Sixte, et , si le pape avait reçu votre supplique, il se serait fait un plaisir d'exaucer vos vœux.

— Je le crois comme vous, mon révérend père; mais notre saint-père est entouré, comme tous les souverains, de gens qui lui cachent toutes les vérités qu'ils peuvent. . . .

— Ils ne les lui cachent pas longtemps, interrompit brusquement Sixte en se levant, et je puis vous prédire que le souverain pontife ne tardera pas à être instruit, d'une façon ou d'autre, de la manière dont ses secrétaires et ses camériers accueillent les pétitions qui lui sont adressées. »

Après quelques compliments et quelques encouragements, le faux dominicain prit congé de l'horloger en lui promettant de revenir le visiter bientôt.

Le lendemain, vers l'heure où les cloches de Rome donnent le signal de l'Angélus, toute la population de la place Navone se précipitait dans la rue du Jughelmei, où la voiture de gala du pape Sixte-Quint venait de s'arrêter à la porte du pauvre horloger Pamphilio Bonnelli.

« Pamphilio, dit le pape en posant le pied sur le

11k L HORLOGER DU PAPE SIXTE-QUINT.

seuil de la boutique de l'horloger, je viens ériger le piédestal de votre renommée. Ètes-vous satisfait? »

Pamphilio reconnut le dominicain de la veille.

« Ah ! très-saint-père ! s'écria-t-il , vous me comblez d'honneur et de joie. Ma félicité en ce monde et dans l'autre est assurée, et je n'ai plus rien à redouter désormais des caprices de la fortune.

— Voilà, dit le pape, le cardinal de Sainte-Bibiane, régulateur du couvent des Annonciades, qui vient vous prier de vous charger de la restauration de la belle horloge de ce couvent. Il vous invite à accepter ces cinq cents écus pour les premiers frais de votre travail. Quant à moi, je vous commande une horloge publique pour la place Navone, et je vous nomme dès à présent mon horloger.

— Horloger du pape !!! et d'un pape tel que Sixte- Quint ! s'écria Pamphilio en se jetant aux genoux du pontife avec sa femme et ses enfants ; quelle gloire ! et quel bonheur !

— Rendez-vous digne, seigneur Pamphilio, dit le cardinal de Sainte-Bibiane, rendez-vous digne d'un si magnifique patronage, et contribuez de tout votre pouvoir à illustrer le pontificat de votre magnanime souverain.

— Je tâcherai, monseigneur, repartit Pamphilio, et peut-être avec d'autant plus d'avantage que sur chacun des cadrans de mes horloges j'inscrirai, pour l'instruction de la postérité, que le pape Sixte-Quint a illustré chaque heure de son pontificat par une grande action, une grande pensée ou une grande charité. »

L'un des plus beaux génies, l'un des plus polis écrivains de l'Angleterre , le plus grand philosophe peutêtre des temps modernes après Montaigne, Alexandre Pope, en un mot, était d'un physique fort disgracieux. Il semblait que la nature, qui l'avait si libéralement doté des dons de l'intelligence et de l'esprit, eût voulu lui faire payer, par l'exiguïté de sa taille, la faiblesse de son tempérament, la vulgarité de ses traits, la rançon de la munificence qu'elle avait déployée dans la structure de son cerveau. Pope, en effet, était petit, bossu, rachitique ; sa figure était blême et osseuse; ses yeux, assez bien fendus et assez expressifs, mais en quelque sorte enfouis sous une' arcade sourcilière des plus marquées, se révélaient à peine ; son front, cette boîte aux bons et aux mauvais onguents, comme dit Rabelais, indiquait bien par son énorme développement l'impor-

tance du locataire qui y logeait, mais ce front à trente ans déjà était dépourvu de cheveux, et présentait une longue surface bombée, où les âpres veilles et les tenaces méditations avaient laissé çà et là quelques maigres bouquets de filets argentés. Pope avait de plus une marche claudicante, et le volume de sa voix était si bien en harmonie avec celui de son corps, qu'il se faisait entendre à peine dans le salon le moins vaste et le plus silencieux. Pour tout dire, Ragotin, cette créature si burlesque et si originale de Scarron, dans son Roman comique, Ragotin lui-même aurait été, auprès de notre philosophe, un personnage, un matamore, un géant. Mais Ragotin, le bel esprit de la ville du Mans, avait autant de santé que de laideur, et Alexandre Pope ne possédait pas même pour fiche de consolation cette constitution robuste qui fait avec raison l'orgueil des bossus et des droits, des sots et des gens d'esprit.

Pope avait reconnu dès sa jeunesse tous les inconvénients de sa nature incomplète, souffreteuse et ridicule, si les œuvres inachevées de Dieu pouvaient l'être ; mais il en avait pris son parti en philosophe et en homme d'esprit. Les épigrammes des malotrus et des impertinents, car il s'en trouve en Angleterre comme ailleurs, ne l'affectaient nullement, et il arrivait parfois qu'il égayait à ses propres dépens et à ceux de ses confrères en difformité les réunions où il était invité. Sans jamais descendre au rôle de bouffon, qui est incompatible avec la dignité de l'homme de cœur et de l'homme de lettres (ce devrait être tout un), Pope savait admirablement faire ressortir ce que les prétentions aux belles manières, les idolâtries à la mode, les mignardises empruntées ont de souverainement grotesque et de souverainement déplaisant dans les petits-maîtres Adonis ou magots. Seulement ces derniers cumulent les aber-

rations de la sottise avec les tristes bénéfices de la laideur. Il y a double emploi.

Une après-dinée que Pope errait à l'aventure, comme un rêveur qu'il était, aux alentours de Drury-Lane, son oreille fut subitement frappée d'un tintamarre épouvantable formé par une clarinette avinée, une trompette enrhumée et une grosse caisse poussive ornée de cymbales échancrées par l'usage. Ce concert diabolique était tout bonnement la parade d'un théâtre de marionnettes qui avait établi provisoirement le siège de ses représentations dans la boutique vide d'un apothicaire. Pope s'arrêta comme les autres devant les tréteaux du saltimbanque, et fut si content de l'annonce de la représentation prochaine, qu'il résolut de se régaler du spectacle. Il est vrai que les promesses de l'hommeaffiche et de l'orateur de la troupe étaient des plus séduisantes. On devait donner ce soir-lk les Métamorphoses de Polichinelle, c'est-à-dire, Polichinelle, procureur; Polichinelle, chasseur de renards , fox hunier; Polichinelle, membre de la chambre des Communes; la mort et l'apothéose de Polichinelle, avec un feu d'artifice. Le spectacle devait commencer par les ombres chinoises et par quelques danses de caractère, exécutées par les premiers sujets de la troupe de bois. Le prix des places était à la portée de tout le monde : les premières étaient à un demi-schelling; les secondes à trois pence; les troisièmes à deux; enfin, quelques coins étaient réservés à la canaille et aux polissons {sic), moyennant la faible rétribution d'un penny.

Pope, comme beaucoup de philosophes et d'artistes de son temps et des siècles précédents *, avait une pré-

1. On ferait un gros volume des hommes illustres qui, du xne siècle, ère à peu près certaine de la naissance de Polichinelle, au xixe siècle, se sont passionnés pour les parades du

dilection marquée pour Polichinelle. Il voyait daus ce bouffon à chevejrx blancs, mais dout la jeunesse, comme celle d'Homère, est immortelle, daus ce bataillard à deux bosses, si cher à l'enfance, un mythe, un type de l'humanité tout entière. Polichinelle, en effet, non pas le Polichinelle bâtard des Champs-Elysées, dont le matérialisme des bateleurs de nos jours a fait une espèce de Robert-Macaire, mais le Polichinelle, le vrai Polichinelle du frère Dominico Spriggelli, de Salvator Munoz et de Brioché, résume dans sa facétieuse personne toutes les vertus et tous les vices de l'humanité *. Polichinelle est brave , il est poltron; il est sobre, il est ivrogne ; il est chaste, il est amoureux ; il est vindicatif, il est clément ; il est bavard, il est discret, tout cela à ses heures. Ce caractère multiple que l'égoïsme domine, que le dévouement atteint çà et là, que le bon sens, le gros bon sens, le bon sens exquis du peuple accompagne toujours, est assaisonné d'une forte dose de malice et d'astuce si naturelle, qu'elles arrachent le rire du vieillard aussi bien que de l'enfant, du philosophe aussi bien que du rustre. Machiavel, le grand politique florentin, vantait surtout les démêlés de Polichinelle avec le diable et l'originalité du duel qui suivait la défense du coupable et les syllogismes du démon. Les bateleurs de nos jours ont supprimé le diable, et les imbéciles ne se sont pas aperçus qu'en retranchant, à l'exemple des athées, ce noir contrôleur des crimes et

grotesque et spirituel personnage. Sans fouiller bien avant dans les annales des tréteaux, nous dirons que, vers les dernières années du xvnie siècle, le compositeur de musique Monsigny, l'auteur dramatique Sedaine et le peintre Greuze étaient les plus assidus spectateurs du théâtre de Séraphin.

1. Selon la plus commune opinion , le personnage comique nommé chez les Italiens Pulcinello, chez les Anglais Punch et chez les Français Polichinelle, tire son origine de Naples.

des folies humaines, ils enlevaient du même coup, à leurs tréteaux, le merveilleux, l'intérêt et la moralité, ce triple mérite des drames de la foire et d'ailleurs.

Mais le diable heureusement existait encore en 1735 pour Polichinelle en Angleterre.

Pope se dirigea vers le lambeau de tapisserie qui tenait lieu de portière à la boutique de Polichinelle, donna son demi-schelling en entrant, et se plaça le plus commodément qu'il put dans la salle qu'éclairait un seul lampion mélancoliquement juché sur une tige de fer qui descendait d'un plafond enfumé.

La foule était considérable, et bien en avait pris à notre philosophe d'être entré le premier pour s'installer sur l'unique banc qui formait la case privilégiée et aristocratique de l'auditoire ; c'était, à proprement parler, le banc des évêques de la Chambre des lords. En raison de sa petite stature, placé ailleurs, Pope n'aurait pas pu prétendre à contempler même les sabots de Polichinelle.

Le spectacle s'ouvrit, cemme on l'avait annoncé, par les ombres chinoises. Cette exhibition ne flatta que médiocrement le philosophe, dont la curiosité se proposait une tout autre jouissance que celles que peuvent procurer le pont cassé, le passage des canards, la poule plumée et la chasse aux perdrix. Le lampion, que l'on avait éteint, se ralluma comme par magie, et l'orchestre, qui se composait de deux joueurs de violon aveugles et d'un joueur de cornemuse, s'étant mis à racler le vieil air irlandais : Flâne gun ought, Pope crut toucher au moment qu'il appelait depuis une heure de tous ses vœux ; mais le destin en avait ordonné autrement.

La toile était levée , chacun s'attendait à voir majestueusement apparaître Polichinelle , l'objet de toutes les tendresses; déjà le cœur des petites filles battait

plus activement sous leur buse d'acier, et les yeux des petits garçons s'écarquillaient avec une élasticité qui en doublaient les rayons, quand le maître des marionnettes, passant sa tête entre un arbre et une fontaine publique, qui formaient les deux premiers décors de droite de la scène , dit d'une voix très-touchante et d'un accent irlandais tout à fait irréprochable :

a Milords et messieurs , on vient de m'apprendre à l'instant que le compère de Polichinelle s'est cassé la jambe dans Charing-Gross , en sortant de la taverne de l 'Ours- Blanc , et qu'il est par conséquent hors d'état de se rendre ce soir ici. Sans compère, Polichinelle , vous le savez , n'est pas admissible devant une société aussi honorable de gentlemen et de ladies *. Je me verrai donc forcé, à mon grand regret, de rendre l'argent et de remettre à un autre jour cette illustre représentation, si quelqu'un dans l'auditoire ne daigne pas bénévolement remplir le rôle, très -facile au surplus, de compère. Quelqu'un veut-il me faire, ainsi qu'à la très-honorable assistance, ce plaisir? »

Un silence absolu accueillit cette harangue. On aurait entendu une mouche voler. Seulement les têtes s'agitaient et se haussaient dans le fond de l'auditoire, aux places à un penny, pour savoir si les aristocrates, si quelqu'un des spectateurs à un demi-schelling et à quatre pence se dévouerait pour le salut public. Les gros bonnets pas plus que les petits n'opinaient. La motion du joueur de marionnettes ne paraissait pas avoir de chance de passer en bill.

1. Nos lecteurs savent sans doute qu'on appelle compère de Polichinelle son interlocuteur. C'est le briquet qui fait jaillir le feu des veines du caillou. Beaucoup de professions, dans le monde, ont besoin de compères qui ne sont pas tous ni aussi honorables ni aussi innocents que ceus de Polichinelle.

« Personne ne dit mot ! reprit douloureusement l'Irlandais, qui allait voir s'échapper Tune des plus opulentes recettes qu'il eût réalisées dans sa vie de bateleur ; personne ne dit mot ! »

Un morne silence et un mouvement plus rapide des têtes de l'arrière-banc furent la seule réponse de cette foule ; car les Curtius sont rares , même dans les échoppes de marionnettes.

L'Irlandais opiniâtre cherchait dans sa tête les moyens de se rattraper aux branches, et, quoique cette tête fût placée horizontalement, au lieu d'être perpendiculaire , elle ne perdait rien de la ténacité de ses regards.

« Ah ! si monsieur voulait bien nous servir de compère , dit-il , nous serions sauvés. C'est Dieu qui nous l'envoie, et il ferait au mieux notre affaire. »

Le joueur de marionnettes montrait le premier banc et indiquait du doigt Pope, qui, blotti dans son coin, et assis stoïquement dans son manteau, croyait être invulnérable aux traits de la fortune adverse. Ainsi désigné, et désigné à ne point s'y méprendre, par l'histrion , le philosophe tressaillit comme s'il eût été piqué au talon par une vipère ; le rouge lui monta au visage, et l'idée lui vint un moment de battre honteusement en retraite. Mais sa retraite eût été plus difficile que celle de Xénophon : car le général athénien avait avec lui dix mille Grecs , et Pope , entouré, pressé par ses voisins de droite, de gauche et d'arrière, ne pouvait compter que sur lui-même. Or, quelle confiance peut avoir en lui-même un homme de quatre pieds de haut, eût-il le cœur d'un lion et les serres d'un aigle ?

La philosophie revint bientôt au cœur de Pope, et il répondit au joueur de marionnettes :

« J'acquiescerais bien volontiers à votre désir, pour

vous rendre service et pour être agréable à l'honorable assistance ; mais j'ai peu de voix et je ne possède en aucune façon le talent de l'improvisation.

— Qu'à cela ne tienne, monsieur, interrompit le bateleur, en présentant a Pope un petit cahier crasseux , voilà le recueil complet des questions et des répliques que vous devez faire à Polichinelle. Quant à votre voix , l'échantillon que vous venez de me donner convient admirablement à votre office, et votre organe se mariera très -bien à celui de Polichinelle. On jurerait que sa voix et la vôtre ont été taillées sur le même patron. »

Il n'y avait rien à objecter à un pareil compliment; Pope se résigna de bonne grâce , prit le crasseux grimoire et s'installa à la gauche du théâtre , sur un petit tabouret qu'on lui apporta. Le philosophe présentait ainsi son profil à Polichinelle et au public, et pouvait rassasier ses yeux de la contemplation de son héros, dont la hauteur égalait la sienne.

L'assistance, après avoir bien ri de l'apparition d'une rareté qui n'était point sur l'affiche , salua de trois hourras le dévouement de Pope. Puis les deux violons et la cornemuse grincèrent et hurlèrent à qui mieux mieux, et la trilogie polichinellique commença. La représentation fut brillante. Si Pope remplit son métier de compère avec un talent remarquable , Polichinelle , de son côté , se surpassa en émaillant ses ragots interminables, ses réflexions aristotéliques, de lazzi, de quolibets et de bons mots inédits.

Polichinelle et Pope eurent tous les honneurs de la soirée, et ce dernier n'eut à regretter que la perte d'une de ses manchettes , qui fut brûlée par la pluie de feu de l'apothéose de Polichinelle. Mais la popularité peut bien s'acheter par l'incendie d'une manchette. Trop de

gens l'achètent, de nos jours, beaucoup plus cher : au prix du bonheur de leur patrie et de la vie de leurs concitoyens.

Le spectacle était terminé, la foule s'était écoulée. Pope était en train, après avoir rajusté sa perruque et arraché la manchette survivante de son poignet , de mettre son manteau, lorsque le maître des marionnettes s'approcha de lui :

« Êtes-vous satisfait, monsieur? demanda-t-il à Pope.

— Très-satisfait, maître.... et vous?

— On ne peut plus. Vous avez été comme un ange , et je doute fort qu'il y ait jamais eu un compère semblable à vous, depuis qu'il y a des Polichinelles sur la terre.

— Vous avez trop d'indulgence , et je suis confus....

— Non, non, monsieur; je suis la sincérité même, et, foi d'Irlandais et de bon catholique, je vous tiens pour un homme d'esprit....

— Votre suffrage m'est infiniment précieux, et....

— Je m'appelle Daniel O'Gibdy. Je suis joueur de marionnettes de père en fils , depuis le règne de Henri VILT, d'exécrable mémoire. J'ai fait mon tour d'Angleterre et j'arrive de Bath à Londres , où je compte faire séjour jusqu'après les couches de ma femme....

— Mme Gigogne ?

— Non, non..,. Mme Daniel O'Gibdy. Vous savez qui je suis; auriez-vous la bonté, monsieur, de médire qui vous êtes ?

— Est-ce que cette formalité est nécessairement prescrite à ceux qui remplissent par intérim les fonctions de compère de Polichinelle ?

— En aucune façon. Mais je suis tellement pénétré d'admiration et de reconnaissance, que je désirerais con-

naître l'homme à qui je dois.... Car ne vous y trompez pas , monsieur, de ma représentation de ce soir dépendait mon succès à Londres... Sans vous, Daniel O'Gibdy était un homme coulé.

— J'en aurais été désolé.... pour Polichinelle. Mais, puisqu'il vous faut absolument mon nom, je m'appelle Psicarpax1.

— Psicarpax! ah! grands dieux! quel nom!... Et vous êtes ?

— Ah ! il vous faut aussi ma profession.... et ma religion peut-être?

— Ça ne peut pas nuire.

— Eh bien ! je suis catholique romain, et j'ai l'honneur d'être l'économe en chef de Bedlam.

— De Bedlam? de l'hospice des fous?

— Précisément.

— Peste ! voilà un beau poste et qui doit vous rapporter de gros bénéfices.

— Je ne m'en plains pas , mais les avantages de ma place sont amplement compensés par le désagrément de vivre sans cesse au milieu de fous furieux ou de fous imbéciles. Adieu, monsieur Daniel O'Gibdy.

— Ah ! permettez , monsieur , ne me ferez-vous pas l'honneur de venir jusqu'à mon logis, pour y déguster un bon vieux flacon d'usquebaugh que je tire directement de Dublin, et manger votre part d'une fricassée de lapins que j'ai rapportés du Northumberland?

— Je vous rends mille grâces , monsieur Daniel O'Gibdy; mais je ne bois jamais d'usquebaugh, et le gibier, même celui du Northumberland, n'a pour moi aucun attrait.

1. Psicarpax est le nom d'un capitaiDe des rats, dans le poëme du combat des Rats et des Grenouilles, attribué à Homère. Pope traduisit ce poëme en 1735.

— Mais....

— Il n'y a point de mais. Le temps me presse d'ailleurs , huit heures viennent de sonner à Saint-Paul, et mes fous me réclament; j'ai hâte d'aller les retrouver. Adieu derechef, maître; Londres est grand, mais les honnêtes gens s'y retrouvent. Nous nous rencontrerons peut-être un jour. »

Quatre mois s'étaient écoulés depuis l'aventure de Polichinelle, et Pope n'y pensait plus, lorsqu'un matin, traversant une petite rue de la Cité, il entendit crier derrière lui à tue-tête :

« Monsieur Psicarpax ! monsieur Psicarpax ! monsieur Psicarpax ! »

Le philosophe se retourna machinalement et fut fort surpris de reconnaître, dans l'homme qui courait en invoquant Psicarpax, le bateleur de Charing-Cross, le loquace interprète du polichinelle dont il avait été le compère.

a Ah ! monsieur Psicarpax, fit Daniel O'Gibdy, c'est le ciel qui vous envoie, et je ne puis m'empêcher de reconnaître encore dans cette circonstance le doigt de Dieu. Le vieux magister de mon village avait bien raison de dire : Sœpe jjremente Deo, fert Deus aller opem. Si un saint nous fait défaut , un autre saint arrive et nous protège. »

Pope ne savait guère où allait aboutir ce singulier exorde, quand Daniel reprit :

a Imaginez - vous , monsieur Piscarpax , que ma femme a mis au monde un magnifique enfant, une espèce de chérubin comme on en voit sur les tableaux de Rubens dans notre cathédrale de Dublin. Je suis allé inviter hier un de mes compatriotes, Joseph Maguirre, capitaine de vaisseau marchand du port de Liverpool , dont le navire était là -bas dans la Tamise. J'étais allé

l'inviter , dis je , pour être parrain. Il a accepté. Nous sommes convenus du jour et de l'heure. Ce matin , selon nos arrangements, je prends sous mon bras la matrone et la marraine que je devais lui fournir, et nous voilà sur le port, à chercher notre compère. Mais pst ! le gaillard avait démarré.... il a fait voile cette nuit même pour Ostende.... Jugez, monsieur Psicarpax, de mon désappointement , de ma fureur ! Mais rien n'est désespéré , puisque je vous retrouve, et vous me viendrez en aide une seconde fois, en nommant mon fils sur les fonts de baptême à la place de mon ingrat ami. »

Pope fut tenté de croire que ce récit n'était qu'une fable, car les Irlandais sont les Gascons des Trois- Royauines, et l'abondance des hyperboles dont ces descendants des Pietés entremêlent leur conversation effarouche l'exactitude anglaise.

Cependant, avec un peu de réflexion, le philosophe comprit qu'il ne pouvait y avoir ni complot ni guetapens, et que cette rencontre était tout simplement due au hasard. D'ailleurs, la physionomie de Daniel O'Gibdy était celle d'un bavard et non d'un hâbleur, et la présence des deux femmes et du poupon , qui chantait sur des notes très-élevées son mécontentement, sous sa tavaïolle, ne laissait aucun doute sur la vérité du récit.

« Eh quoi donc ! maître Daniel, dit Pope, parce qu'il vous a plu de me faire le compère de votre polichinelle, il faut aussi que je devienne le vôtre !

— Ah! monsieur, répondit Daniel, on n'offense point un saule parce qu'on saisit une de ses branches pour ne pas se noyer. J'ai peut-être invoqué trop cavalièrement votre bonté; je vous en demande humblement pardon et je me retire. >»

Le bonhomme avait prononcé ces paroles avec tant d'onction et tant de candeur que Pope en fut touché.

« Je ne déclinerai point l'honneur que vous me faites comme catholique et comme citoyen , monsieur Daniel O'Gibdy, fit le poète philosophe, et, pour vous le prouver, je ne vous demande qu'un instant pour entrer chez ce libraire, et, ensuite, nous nous acheminerons tous ensemble vers la chapelle catholique. »

Pope entra en effet chez le libraire Lintot , qui était l'éditeur de ses ouvrages, et lui demanda quelques guinées que celui-ci s'empressa de mettre à sa disposition ; puis, il se mit en route avec Daniel et les deux femmes pour gagner l'église.

Comme ce petit cortège débouchait du Strand pour monter vers Mary-le-Bonne, un grand seigneur, de la taille et à peu près de la figure de notre philosophe , lord Lumley, s'arrêta devant eux :

»» Voilà M. Pope, dit le lord en riant, qui va faire la débauche.

— Point du tout, milord, répondit Pope sur le même ton, j'en serais revenu tout au plus. Mais il n'en est rien, car vous devez savoir aussi bien que moi que les monstres ne produisent pas. Non, je vais à l'église catholique servir de caution à ce jeune néophyte dont vous entendez les cris d'impatience.

— Et, en bon papiste, ajouta le lord, vous allez arroser les dragées du baptême avec du vin de France, Ay, Pomard ou Ghambertin?

— Gomme vous dites, milord. Mais je ferai mieux encore ; je prétends donner au nouveau catholique votre prénom de César et le mien d'Alexandre, pour qu'il ne soit pas dit qu'il n'y ait que des pygmées et des avortons parés de noms qui rappellent à l'esprit de si grands hommes de guerre et de paix.

— Et, monsieur Pope, vous verra- 1- on aujourd'hui?

— J'y compte, milord. J'ai d'ailleurs à vous proposer une constitution essentiellement avantageuse à Votre Seigneurie et à la mienne.

— A ce soir donc, cher poëte ! »

Lord Lumley eut à peine tourné les talons , que Daniel s'avança, le chapeau à la main , vers le poëte :

« Tous m'avez dit, monsieur, que vous vous nommiez Psicarpax, et ce seigneur vient de vous appeler M. Pope ! Seriez-vous en effet l'illustre Pope, le poëte dont l'Angleterre est si fière, et dont les beaux vers sont dans toutes les bouches ?

— Oui, mon cher Daniel, je suis Pope le poëte, le philosophe, ce qui ne m'empêche pas d'être le régulateur d'une maison de fous, car je commande dans la mienne, et les fous titrés, les fous qui ne le sont pas, y abondent. Mais allons faire baptiser cet enfant , et puisse-t-il un jour hériter des talents de son père !

— Et de ceux de son parrain, monsieur Pope.

— Le parrain n'oubliera pas, quand le temps sera venu , qu'il est doublement le compère de Polichinelle ! »

Ce fut quelque temps après l'aventure de Polichinelle que Pope fonda la Société des petits individus.

Les statuts de cette société coururent alors dans tous les salons de Londres et de Paris, et nous ne pouvons mieux terminer cette pochade qu'en citant quelques fragments de cet ingénieux et charmant badinage :

Statuts de la Société des petits individus.

« 1° Si quelqu'un de nous, quelque dûment qualifié qu'il soit, tâche de s'élever au-dessus de lui-même, par la manière de s'étendre ou de trousser son chapeau; si, dans une grande foule, il marche sur la pointe des

pieds, pour paraître aussi graud qu'uu autre, ou s'il met furtivement sous son coussin quelque chose qui le hausse, il sera condamné, pendant tout un mois, à ne porter que des souliers sans talons.

« 2° Si quelqu'un de nous tire avantage de sa perruque, de son chapeau, ou de quelque autre partie de son ajustement, pour paraître plus grand ou plus gros qu'il n'est, il sera obligé de porter des talons rouges et un plumet de la même couleur, afin que sa structure réelle soit limitée par des bornes remarquables, et qu'on puisse le trouver aisément entre ses souliers et son chapeau.

« 3° Si quelqu'un de nous achète, pour son propre usage , un cheval de main haut de plus de quatorze paumes et demie, ledit cheval sera vendu; on lui donnera à la place un petit coureur écossais, et le surplus de l'argent sera employé à régaler la compagnie.

« 4° Si quelqu'un de nous viole les lois fondamentales de la compagnie, au point de s'élever de plus d'un pouce et demi du talon, il sera regardé comme coupable de lèse-petitesse, et on le chassera de la compagnie surle-champ.

« N. B. Le formulaire dont on se servira en bannissant un des membres sera conçu en ces termes : « Sors d'entre nous, et sois grand, si tu peux *. »

1. Dans une de ses lettres, Pope déplorait la mort de plusieurs de ses amis de sa taille, et entre autres de lord Lumley. « Je vois avec une espèce de chagrin, écrivait-il, que deux héros de ma taille soient morts honteusement dans leurs lits, au lieu qu'il aurait mieux convenu qu'ils eussent péri en combattant contre une armée de grues, ces anciens ennemis de nos ancêtres les Pygmées. » Dans une autre lettre datée de sa charmante campagne de Tuwand, il s'exprime ainsi : « On me regarde dans le voisinage comme un homme bien intentionné ; à la vérité pas grand chasseur, mais qui admire beaucoup cet exercice, et par

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