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LE COMPERE DE POLICHINELLE

Le sentiment unanime de la société est que, puisque, de l'aveu de tout le monde, la race humaine est diminuée de stature depuis la création jusqu'à présent, l'intention de la nature doit être que l'homme soit petit ; et nous croyons que tout le genre humain Laissera enfin jusqu'au point de perfection, c'est-à-dire, deviendra de notre taille . »

Cette boutade philosophique, si finement, si spirituellement écrite , avait été signée par pope , le compère DE POLICHINELLE.

malheur n'a pas la constitution assez forte pour s'y abandonner et pour boire. Ils disent tous que c'est une pitié que je sois si maladif, et je pense que c'est une pitié qu'ils se portent si bien. »

Dans ces derniers mots, on sent plus l'amertume du cœur que la malice de l'esprit; Martial a fait place à Sénèque. Mais Pope, malgré sa réputation et sa fortune , devait être malheureux : il avait aimé peut-être, et il n'avait jamais été aimé 1

a Dryden fut un grand poète, et ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'il se perfectionna en vieillissant; il était septuagénaire lorsqu'il publia sa traduction de Virgile, qui essuya quelques critiques et reçut peu d'éloges. Sa poésie est tendre , ingénieuse , touchante, énergique et pleine de finesse; son expression est juste, ses vers harmonieux ; son ton est enjoué dans la comédie, il fait verser des pleurs dans la tragédie et a trouvé ainsi le secret de plaire, de captiver les âmes par la terreur ou par la gaieté ; ses odes ont des beautés qui transportent, et ses satires décochent des traits qui blessent profondément. » C'est Addisson, le contemporain et le rival de Dryden en plus d'un genre de littérature, qui s'exprime ainsi ; son jugement a été ratifié par les hommes de goût de toutes les nations, et le génie de Dryden est encore, comme ceux de Shak-

speare et de Pope, une des gloires littéraires de la Grande-Bretagne.

Dryden, malgré la diversité de ses travaux et le succès de ses ouvrages, n'avait jamais pu atteindre à la fortune.

Le jour où il mourut, 1er mai 1701, sa famille ne possédait pas vingt guinées pour faire face aux premières dépenses des obsèques ; mais le bruit de la mort de l'illustre poète se répandit bientôt, et dès le lendemain, le docteur Spratt, alors évêque de Rochester et doyen de l'abbaye de Westminster, envoya offrir gratuitement à la veuve de Dryden, lady Elisabeth Haward, le terrain de son église, objet de quarante livres sterling ou douze cents francs environ, avec la remise de tous les autres droits de l'abbaye. C'est un évêque anglican, un savant éminent, un théologien, un prélat exemplaire et de mœurs irréprochables, qui s'empresse d'assurer la sépulture la plus honorable à un poète dramatique souvent licencieux et, qui pis est, mort catholique ; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cette action reçoit l'approbation de tout le clergé d'Angleterre.

A Londres, l'amour des arts, de la patrie et de l'humanité, rapproche, réunit les talents, les états, et jusqu'aux sectes les plus opposées.

Un autre fait non moins remarquable, c'est que Dryden était tory, et que c'est lord Hallifax, whig déclaré, l'ennemi du poète et l'adversaire intraitable de la religion romaine, qui fait prier, le jour même de sa mort, sa femme et son fils d'agréer qu'il fasse la dépense de ses funérailles, et qui ensuite consacre cinq cents livres sterling à lui ériger un monument dans l'église de Westminster.

Ces offres furent acceptées, et chacun de son côté -se

mit en devoir de les remplir. Le cortège funèbre était assemblé, le corps du poète était placé sur une estrade ornée de draperies de velours noir semées de larmes d'argent, et renfermé dans un cercueil recouvert d'un vaste drap mortuaire à l'usage des défunts de la pairie ; dix-huit carrosses de deuil étaient tout prêts à l'accompagner, et l'on allait se mettre en marche pour l'abbaye de Westminster, lorsqu'un étrange incident vint suspendre tout à coup les préparatifs du départ, et jeter dans l'âme des amis de Dryden, et de la foule du peuple qui assiégeait la maison, un de ces étonnements qui commandent le silence quand ils ne font pas naître l'indignatioD .

Il est écrit que les funérailles d'un grand poète ne peuvent jamais s'accomplir sans quelque incident funeste ou burlesque, et quelques amis de Dryden se rappelèrent involontairement que l'enterrement du grand Shakspeare fut signalé par un terrible incendie, et celui du sombre Milton par l'arrivée subite, dans le cortège, d'une troupe de Bohémiens en haillons, qui n'y avaient point été invités.

Ici, ce n'était ni un embrasement, ni une troupe de jongleurs et de saltimbanques, qui venaient troubler la cérémonie funéraire ; c'était tout simplement une escouade avinée de jeunes débauchés, qui accourait, au sortir de l'orgie et guidée par le hasard, se heurter contre les bannières de deuil de la nombreuse assemblée .

Ces écervelés, pleins de vin et de morgue aristocratique , appartenaient aux premières familles du royaume, et avaient pour chef le lord William Jeffries, le propre fils de ce chancelier Jeffries, dont le nom acquit une si odieuse et si scélérate célébrité sous le règne de Jacques II.

« Eh quoi ! s'écria le chef de cette bacchanale, après

s'être informé de celui qu'on allait enterrer ; eh quoi ! mes amis, souffrirons-nous que l'incomparable Dryden, l'honneur et l'ornement de la nation , soit enterré comme un simple citoyen ? Yerrons-nous sans une espèce de honte sa dépouille mortelle disparaître à nos yeux, privée de manifestations populaires qui sont la récompense des héros et des poètes couchés dans le cercueil? Non, messieurs, non, vous ne resterez pas les impassibles témoins d'une si criante injustice. Venez donc tous, et si vous avez aimé ce grand poëte, si vous savez honorer sa mémoire, joignez-vous à moi pour obtenir de sa veuve qu'elle me laisse le soin de sa pompe funèbre. J'entends qu'elle soit un peu plus convenable, et je ne prétends pas dépenser moins de mille livres sterling (vingt-cinq mille francs) pour le mausolée que je veux élever à ce grand homme. »

Toute cette jeunesse dorée applaudit au discours de lord Jeffries et le suivit avec de grandes acclamations jusqu'à la chambre de lady Dryden, qui eut l'mconcevable faiblesse de le recevoir, et la faiblesse plus inconcevable encore d'accéder à sa réclamation.

La douleur, compagne inséparable d'une famille dans ces tristes moments, ne permit sans doute pas à milady et à son fils de juger à la voix de l'orateur de la députation que les excès alcooliques de la taverne avaient beaucoup plus de part à ce fougueux enthousiasme qu'une admiration sincère et éclairée.

Cependant l'abbaye de Westminster était illuminée, la musique toute prête à exécuter les hymmes d'usage, et l'évêque attendait à la tête de son clergé, lorsqu'on vint annoncer au prélat que de nouveaux arrangements, sollicités par lord Jeffries , ne permettaient plus à la veuve de Dryden de passer outre à la cérémonie. L'évêque entendit ces détails avec indignation, renvoya

son clergé, congédia les musiciens, fit éteindre le luminaire, et rentra dans son palais épiscopal en se promettant bien désormais de laisser à d'autres l'initiative des funérailles d'un poëte. Lord Hallifax, qui n'était pas obligé de se contraindre comme un évêque, entra dans une violente colère et ne ménagea pas les injures ni les menaces pour flétrir la conduite de Jeffries et la faiblesse inqualifiable de la famille du poëte.

Quoi qu'il en soit, le cercueil du grand écrivain que l'Angleterre pleurait fut transporté , sur l'ordre de lord Jeffries, chez un de ces industriels qui se mêlaient à Londres , dans ce temps-là , d'entreprendre à forfait les convois les plus luxueux comme les plus modestes.

Trois jours se passèrent sans que milady Dryden entendit parler de lord Jeffries ; elle attendait patiemment, supposant avec quelque apparence de raison que Jeffries ne tardait tant à réaliser sa promesse que pour donner plus d'appareil et de pompe aux funérailles du poëte. Mais l'entrepreneur de convois, qui n'avait pas les mêmes motifs d'indulgence, et qui commençait à s'ennuyer de ne point voir le lord ni aucun de ses acolytes, se transporta chez Jeffries. Un maître d'hôtel et un vajet de chambre de confiance le reçurent. L'entrepreneur leur exposa l'objet de sa visite , et la prière d'inviter milord à terminer au plus tôt cette affaire.

« Mon cher monsieur, répondirent les deux valets avec un flegme imperturbable, où avez-vous vu qu'on devait s'en rapporter à des gens ivres pour contracter des obligations quelconques? Milord était complètement hors de sa raison quand il a été chez vous, et vous auriez dû vous en apercevoir au premier coup d'œil ; par conséquent, tout ce qu'il a pu vous promettre est

comme nul et non avenu. La loi est pour nous, et le bon sens aussi.

— Mais, se prit à dire l'entrepreneur, que voulezvous donc que je fasse du corps de M. Dryden?

— Vous en ferez ce que vous voudrez, reprirent les deux valets ; milord vous en laisse le maître, et il ne prétend s'immiscer en rien dans cette affaire.

— Mais, reprit encore l'entrepreneur, Sa Seigneurie est trop juste pour ne pas m' allouer une indemnité pour les soins que j'ai cru devoir prendre, et les frais que j'ai faits sur sa parole de gentilhomme.

— Sa Seigneurie ne vous donnera pas la valeur d'un farthing (trois centimes), ripostèrent les estafiers; il ne veut pas entendre parler de toutes ces fariboles, et nous-mêmes ne sommes pas disposés à vous écouter plus longtemps. »

Et comme le malencontreux entrepreneur allait essayer de revenir encore à la charge, pour obtenir cette bienheureuse indemnité, le maitre d'hôtel sonna, et quatre vigoureux laquais entrèrent.

« Reconduisez monsieur jusqu'à la porte de la rue, dit le maitre d'hôtel aux laquais, en leur montrant du doigt le désolé entrepreneur, et quand il sera là, recommandez-lui bien de ne point être à l'avenir assez hardi pour se présenter sans sujet et sans cause dans une maison respectable, et surtout chez un pair de la Grande-Bretagne. »

L'entrepreneur s'aperçut aussitôt que de nouvelles instances seraient inutiles et qu'elles ne seraient peutêtre pas sans danger pour lui, car les quatre laquais étaient taillés en hercules ; il courba donc la tête humblement sous le niveau de la nécessité, salua poliment les deux faquins , vizirs galonnés de milord Jeffries, et se laissa benoîtement conduire par la valetaille jusqu'à

la porte de la rue ; mais à peine eut-il touché le sol libre de la voie publique, que l'entrepreneur releva fièrement la tête et s'écria :

« Ce n'était point assez que l'Angleterre vît un chancelier prévaricateur, sanguinaire et féroce, du nom de Jeffries ; il faut qu'elle contemple encore sous le même nom un débauché sans pudeur, qui se joue impunément de sa parole, des convenances sociales et de tout ce que les hommes ont appris à respecter. »

Cette boutade, fulminée, pour ainsi dire, à la barbe des laquais de lord Jeffries, ne fit qu'exciter les rires de cette valetaille, et l'industriel, satisfait d'avoir ainsi allégé son indignation, s'achemina vers la maison de Dryden pour tenter de ce côté un moyen de sortir d'embarras.

L'accueil que lui fit le fils du poëte ne ressembla en rien à la réception de lord Jeffries ; mais avec toute la politesse imaginable, M. Dryden, le fils, tâcha de faire comprendre à M. l'ordonnateur des convois que la position de fortune de sa mère et la sienne propre ne leur permettaient pas d'obtempérer à sa réclamation, toute juste qu'elle était, u Cependant, ajouta le jeune homme, accordez-moi un jour de répit, je vais écrire a milord Jeffries, à milord Hallifax et au doyen de Westminster, et je ne doute pas qu'il ne nous arrive d'un de ces trois côtés une réponse favorable à nos vœux. »

L'industriel consentit à ce nouveau délai, et le fils de l'illustre Dryden expédia à chacun des trois hauts personnages une missive où il descendait aux plus humbles excuses ou aux plus pressantes prières.

Lord Jeffries répondit par un billet où un dur refus était assaisonné par un indécent persiflage ; le doyen de Westminster garda le silence, et milord Hallifax se con-

tenta de répondre ces mots répétés depuis dans des circonstances politiques importantes : * Il est trop tard! »

Le fils de Dryden était désespéré. Abandonné de ceux qu'il avait pensé ramener par des actes de soumission, pressé par l'ordonnateur des convois qui le menaçait de lui envoyer le corps de son père, blâmé par l'opinion publique qui le taxait d'une crédulité ridicule, il ne savait plus quel parti prendre ni à quel saint se vouer, lorsqu'il reçut le billet suivant du docteur Garth, président ou doyen de la faculté de médecine :

« Monsieur ,

« Quoique la faculté de médecine n'ait pas pour usage de se charger des enterrements, ses principaux membres n'ont pu apprendre sans douleur et sans une profonde indignation que le corps de M. Dryden, votre illustre père, était resté jusqu'à présent sans sépulture. A la suite d'une transaction que nous venons d'opérer avec l'ordonnateur des convois, nous vous prévenons donc, monsieur, que le corps de votre père va être transporté au collège de médecine , et y restera en sûreté et honorablement jusqu'au jour fixé pour les funérailles.

« Recevez, monsieur, mes salutations sincères. « Le docteur garth. »

La généreuse initiative du docteur Garth ne s'en tint pas là ; il avait sauvegardé l'honneur de la famille de Dryden, il voulut rendre à la mémoire de l'illustre mort tous les hommages funèbres qui lui avaient été destinés, et que l'imprudence d'un Jeffries d'une part, la faiblesse d'une veuve et d'un fils étourdi de l'autre, avaient

retardés et en quelque sorte compromis. Par les soins du docteur, tous les journaux de Londres retentirent d'articles apologétiques du poëte que la nation venait de perdre ; plusieurs feuilles ne se bornèrent pas à des nécrologies élogieuses, et entrèrent dans des détails fort circonstanciés sur l'aventure des obsèques, où la conduite de lord Jeffries fut appréciée comme elle devait l'être. Une souscription fut ouverte, et des offrandes considérables arrivèrent de toutes parts : en quelques heures, le chiffre des sommes reçues dépassa 1000 livres sterling (25 000 francs). Les plus grands seigneurs du royaume contribuèrent à l'acquittement de cette dette nationale. Le roi Guillaume III, prince d'Orange, s'abstint de concourir à cette souscription, ce qui fit dire à Saint-Evremont, poëte français réfugié en Angleterre, et fort avant dans les bonnes grâces du monarque usurpateur : « M. Dryden paye après sa mort l'intérêt des sommes qui lui ont été données par le roi Charles II et Jacques II. » On sait, en effet, que Dryden était trèsaimé de ces deux princes, et qu'il n'eût tenu qu'à lui d'arriver à une brillante fortune politique , en laissant de côté pour quelque temps ses occupations littéraires. Mais Dryden se formait une haute idée de la dignité des lettres, et ne voulut jamais consentir à aliéner son indépendance et à enchaîner ses goûts pour la vaine satisfaction et le plaisir plus vain encore d'être ce qu'on appelle un homme politique, et de briller sur la scène du monde avec tant de faquins qui ne sont ni philosophes, ni poètes, mais trop souvent des factieux adroits ou des intrigants intrépides.

Le vœu public s'était fait jour à la suite des articles de journaux. Le doyen de Westminster dut faire taire son ressentiment devant les légitimes exigences de l'opinion nationale ; lord Hallifax lui-même baissa le

pavillon de sa colère en face des manifestations unanimes, des regrets qui accueillaient le trépas du traducteur de Virgile.

Les portes de l'abbaye de Westminster s'ouvrirent à deux battants pour recevoir la dépouille de Dryden. Les quatre coins du drap mortuaire étaient portés par deux pairs catholiques et deux pairs protestants, et l'assistance, qui se montait à plus de trois mille personnes, se composait de membres du parlement, d'une infinité de seigneurs de la chambre haute, de trois ou quatre cents hommes de lettres, peintres, statuaires, graveurs, etc., et d'une foule de citoyens de tout rang et de toutes professions, qui venaient ainsi rendre un dernier et solennel hommage à l'un des plus beaux génies de l'Angleterre.

Le service divin se fit avec pompe et grandeur. Des chœurs de musique, conduits et dirigés par Seguello et Panolelli, musiciens italiens alors fort en vogue à Londres, exécutèrent des morceaux d'une facture magistrale, et qui enlevèrent tous les suffrages.

Le cercueil fut descendu après la cérémonie dans l'un des caveaux de chapelle de la vieille basilique. Dryden est placé dit-on, à Westminster, à très-peu de distance de Chaucer, le vieux poète du xve siècle, et tout prèsdu grand Shakspeare. C'est là un double voisinage , si l'âme revient parfois visiter son enveloppe mortelle, qui doit flatter infiniment le traducteur de Virgile et de Juvénal.

Comme il faut en Angleterre que tout finisse par quelque trivialité gigantesque, il arriva qu'après avoir assisté aux funérailles de Dryden, la populace de Londres se porta devant l'hôtel de lord Jeffries, cassa les vitres de cette maison, et accueillit d'une avalanche de trognons de salade et de pommes cuites le noble lord

lui-même , qui s'était hasardé à venir haranguer cette foule dont l'instinct grossier, mais juste, vengeait ainsi la mémoire du poëte.

Aristophane n'aurait pas mieux inspiré jadis le petit peuple d'Athènes.

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La rencontre.

Les premières années de ce siècle furent fertiles en métamorphoses étranges. Une révolution, unique dans les fastes du monde, remua la société jusque dans ses fondements et produisit des miracles en tout genre. Les destinées des individus, comme les destinées des nations, furent soumises à de merveilleuses vicissitudes : celles-ci de grandeur, celles-là d'abaissement. L'Europe choisit des rois parmi nos soldats; de simples citoyens ceignirent des couronnes de princes, de ducs, de comtes et de barons, et ces couronnes, forgées la plupart à la fournaise des batailles, furent respectables aux yeux des peuples , parce que gloire et noblesse sont synonymes

dans le langage français. Les Montmorency, les Xaintrailles, les Rohan, les Grillon et les Chevert, étaientils d'ailleurs autre chose sous l'ancien régime que des soldats de Philippe Auguste, de Charles YII, de François Ier, de Henri IV et de Louis XV, que leur bravoure avait fait anoblir, et dont les descendants usaient avec amour du plus beau privilège d'un blason militaire : le droit de combattre au premier rang et de vaincre ou de mourir pour la patrie ?

Nous ignorons de quelle façon les nobles institués par Glovis, par Gharlemagne ou par Hugues Gapet se comportèrent, lorsque, à peine sortis du rang des soldats, ils se voyaient tout à coup revêtus des plus grands emplois de l'armée et parfois de la cour. Nul historien ne nous a révélé l'attitude, la gaucherie peut-être de ces héros, qui, arrachés inopinément par un caprice de la victoire aux rudes travaux des champs, se trouvaient transportés comme par magie au milieu de la cour splendide d'un Gharlemagne ou d'un Hugues Gapet. Mais à défaut d'un chroniqueur de l'œil-de-bœuf du palais des Thermes1, de la Conciergerie, de l'hôtel de Saint-Paul et du palais des Tournelles2, nous pouvons juger, par les aventures dont nous avons été les témoins au commencement de ce siècle, de ce qui s'est passé dans des circonstances à peu près identiques, sous le

1. Charlemagne , selon toutes les probabilités historiques, habita le palais des Thermes pendant ses séjours à Paris. Êginhart, son secrétaire et son historien, le donne au surplus clairement à entendre en disant que le palais du roi, à Paris, était situé sur une montagne d'assez âpre aspect, et que ce palais, fort embelli par Pépin, père de Charlemagne, avait été construit par un empereur romain, Julien l'Apostat.

2. Le palais dont la Conciergerie d'aujourd'hui n'était qu'une annexe fut la résidence de nos rois depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois. Il est certain même que François Ier et sa

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règne du glorieux descendant des Héristal et sous celui de l'indomptable fils de Hugues le Grand. Les hommes doués d'un cœur de lion, comme dit Montaigne, sont à peu de chose près les mêmes dans tous les temps, et il semble que dans ces natures privilégiées les vertus antiques ne puissent être altérées ni par la faveur des cours, ni par la corruption des mœurs. Si, d'après le poète persan Saadi, nul fardeau n'est plus difficile à porter que la bonne fortune, il ne faut point s'étonner que les hommes qui ont conquis leur haute position sociale à la pointe de l'épée, c'est-à-dire parle courage du cœur et par la force de l'àme, soient aussi les hommes qui supportent le mieux le poids de cette bonne fortune. Soldats, ils ont appris dans les détresses du bivouac à peser la valeur réelle de la vie et de la mort; le sanglant et terrible trépas des batailles a été leur maître de philosophie. Le soldat est, a son insu, le rival des sages du Portique et de l'Académie, et il formule à merveille dans son pittoresque langage et combine admirablement les préceptes de l'école stoïcienne avec la doctrine d'Epicure. Soutenir d'un front calme les enivrantes étreintes d'une prospérité inespérée est bien ; mais, arrivé au faite des honneurs et de la gloire, jeter sur le passé un regard d'humilité est mieux encore. Car Larochefoucauld n'a-t-il pas dit aussi : a II faut plus de

mère, la duchesse d'Angoulêrae , l'habitèrent quelquefois pendant leur séjour à Paris. L'hôtel de Saint-Paul était dans toute sa splendeur sous le règne de Charles V, qui le préférait au Louvre môme; le palais des Tournelles fut la résidence royale sous les règnes de Louis XII , de François Ier et de Henri IL Catherine de Médicis le fit démolir après l'événement tragique qui la priva de son époux. Henri IV fit construire sur remplacement de ce palais , dont les mémoires du temps font un pompeux éloge , la place Royale, et percer la rue des Tournelles, telles que nous les voyons encore aujourd'hui.

grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise ? » Observation profonde dont il est impossible de contester la vérité.

De simple sergent au régiment des gardes françaises, le brave et intrépide L.... était parvenu aux plus hautes dignités militaires sous l'Empire. La Restauration le trouva duc et maréchal de France, et sut l'accueillir comme un homme qui avait loyalement acquis ses honneurs, et dont les lauriers étaient purs du sang français. De son côté, le maréchal, qui avait gémi pendant dix ans sur les calamités de la guerre, ne revit pas sans émotion et sans plaisir ces princes auxquels dans sa jeunesse il avait voué une espèce de culte et de tendresse filiale, culte et tendresse qui faisaient alors partie de la nationalité française, quand les mots roi et patrie avaient la même signification dans le langage des peuples.

Le maréchal allait souvent aux Tuileries. Louis XVIII, qui lui avait appliqué ces vers d'Andromaque, lorsque les maréchaux lui avaient été présentés à Saint-Ouen en 1814:

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle.

Louis XVIII, disons-nous, l'accablait de témoignages de confiance et d'affection. Le vieux maréchal n'était point insensible à ces cajoleries royales, et il y répondait non en courtisan raffiné, mais en loyal et franc militaire. La maréchale duchesse de *** n'était pas moins bien en cour que son époux. Le bon sens exquis de cette femme, la bonté de son cœur, l'enjouement de son caractère, les services surtout qu'elle avait rendus sous la République et sous l'Empire à un grand nombre d'émi-

grés, la rendaient chère et respectable aux courtisans1. On ne riait point des boutades tant soit peu excentriques auxquelles elle se livrait quelquefois en dépit de l'étiquette, et on honorait également et le guerrier illustre qui n'avait pas voulu rompre par le divorce un nœud formé dans l'humble chapelle d'une caserne, et la femme héroïque qui avait su conserver au faite des honneurs les instincts généreux, les vertus rudes et éclatantes de sa première condition.

Cependant la maréchale paraissait peu à la cour; elle aimait à se renfermer dans les soins de sa maison, dont elle faisait les honneurs avec un tact admirable. Mais si elle se montrait peu désireuse de briller aux Tuileries, elle était la première à engager son mari à y paraître. Un bon patriote tel que lui, avait-elle coutume de dire, n'est jamais de trop auprès d'un roi. Et le vieux maréchal ne demandait pas mieux que d'obéir à sa femme, dont les conseils l'avaient toujours bien servi. Un soir le maréchal revint de la cour beaucoup plus gai que d'ordinaire.

1. La duchesse de *** était blanchisseuse au régiment des gardes françaises lorsqu'elle épousa le maréchal, alors sergent au même corps. M. de Las Cases nous cite un beau trait de cette noble femme dans son Mémorial. La maréchale apprend un jour qu'une femme de condition très- qualifiée est rentrée à Paris de l'émigration, et qu'elle se trouve dans un état voisin de l'indigence. Elle court chez la duchesse de ***, son amie. « Tenez, lui dit-elle, j'ai appris que Mme la marquise de *A* était bien malheureuse ; remettez-lui comme de votre part ces deux mille écus que je vous apporte. Dites-lui bien surtout que c'est vous qui les lui offrez. Si elle savait que ce secours vient de moi, cela pourrait l'humilier. » Il est impossible de mettre dans un bienfait plus de délicatesse et de sensibilité. Les traits de ce genre ne sont pas rares dans la vie de la maréchale, dont le langage abîen pu égayer les sots et les égoïstes du Directoire, mais dont le cœur a été dignement apprécié sous la Restauration.

« Eh ! mon Dieu, François, qu'as-tu donc? fit la duchesse : car dans l'intimité les deux époux, comme au temps de leur humble fortune, s'appelaient par leurs noms de baptême.

— Ah ! Catherine, repartit le maréchal, si tu savais quelle rencontre j'ai faite aujourd'hui dans la chambre du roi, tu partagerais mon émotion et ma joie.

— Eh bien ! parle donc, François, et je la partagerai.

— Catherine, je me suis trouvé avec mon ancien capitaine, le marquis de Sivry, et mon ancien lieutenant, le comte de Senneterre.

— Oh ! les braves gens, fit la duchesse, et tu leur as parlé sans doute ?

— Si je leur ai parlé, Catherine ! mais certainement; nous avons causé tous les trois plus d'une heure ensemble. Ils ne me reconnaissaient pas d'abord, ces braves officiers; mais moi, je les ai reconnus tout de suite, j'ai été à eux, je me suis nommé et je leur ai tendu la main qu'ils ont pressée, Dieu me pardonne, avec une espèce de respect : là-dessus, malgré la présence du roi, je les ai embrassés de tout mon cœur....

— Bien , François , bien , mon ami , interrompit la maréchale en essuyant une larme ; il ne faut pas oublier que, situ dois à ta valeur les dignités que tu as obtenues depuis vingt-cinq ans, tu es redevable aussi à ces braves gentilshommes de ton premier grade.

— Et de mon bonheur domestique, Catherine, ajouta le duc en regardant sa femme avec un sentiment indéfinissable de tendresse , car tu dois te souvenir aussi qu'ils t'ont généreusement donné une petite dot et qu'ils ont abondamment fourni à notre repas de noces.

— Si je m'en souviens, François! reprit la duchesse; à telles enseignes que M. de Sivry nous envoya par son garde-chasse du gibier de sa terre de Yaux-Yillars pour

notre festin nuptial, où nous avions, outre tes amis, les douze sergents-majors des gardes françaises, douze croix de Saint-Louis ! Tout cela était beau , Pierre , n'est-il pas vrai ?

— Oui , Catherine ; mais ce qui n'était pas moins agréable à mes yeux, c'était toi, si accorte, si jolie alors ! Il me semble te voir encore avec ton chignon cardé, ta belle robe de soie gorge de pigeon et ta grande croix d'or.

— Et toi, François, n'étais-tu pas beau aussi sous l'uniforme des gardes françaises, avec tes brandebourgs blancs comme la neige, tes galons de sergent et tes cheveux en cadenettes ?

— Oh! Catherine, reprit en soupirant le maréchal, c'était le bon temps ! nous étions jeunes l'un et l'autre, et je crois, en conscience, ajouta le vieux guerrier en jetant un regard sur son splendide uniforme de maréchal de France et sur les plaques éblouissantes de grand'croix de la Légion d'honneur et de Saint-Louis qui ornaient sa poitrine, que je renoncerais facilement à tout cela pour revenir aux premières et douces années de notre mariage, où notre ordinaire se composait de pain de munition et de vin de cabaret, où notre aisance était fondée sur ton travail et sur les leçons d'escrime que je donnais en ville.

— François , répliqua la duchesse , Dieu et ton épée nous ont rendus riches; consolons-nous donc d'avoir vieilli l'un et l'autre sans cesser de nous aimer, sans cesser surtout d'être de bonnes gens. La fortune n'a pas changé nos cœurs ; qu'importe que le temps ait altéré nos traits ? »

Puis, après ces gracieuses excursions dans le domaine du passé, la duchesse dit avec un accent de sensibilité et de bonhomie sans pareil :

« Et nos pauvres officiers, ils doivent être bien changés aussi?

— Je t'en réponds, Catherine, répondit le maréchal, c'est à n'y pas croire. Je me suis aperçu, en les voyant, que l'exil vieillit plus encore les hommes que les fatigues de la guerre. Nous sommes, M. de Sivry, M. de Senneterre et moi, à peu près du même âge ; eh bien ! malgré mes rhumatismes et mes blessures, je parais un jeune cadet auprès d'eux.

— Pauvres gens ! fit la duchesse ; être éloignés de leur patrie pendant vingt-cinq ans et y reparaître sans état, sans fortune.... car ils sont ruinés, François, n'est-ce pas? leurs biens ont été vendus, oui, ils sont ruinés.

— Entièrement, Catherine ; et, si j'ai bien pénétré la détermination de ces messieurs, toute leur ambition se borne aujourd'hui à obtenir du roi une place dans sa maison civile.... les braves gentilshommes ne peuvent plus prétendre, à cause de leurs infirmités, à rentrer dans la maison militaire.... Mais du moins, Catherine, j'ai cru devoir, sans te consulter, faire une chose qui, je pense, ne te sera pas désagréable.

— Qu'as-tu fait, François?

— J'ai imité à dîner pour demain le marquis de Sivry et le comte de Senneterre. Ai-je bien fait?

— Certainement, François.... Et depuis quand auraistu besoin de prendre mon avis pour des choses qui partent du cœur ? Est-ce que ta Catherine est une femme étrangère aux nobles sentiments, à la reconnaissance surtout ? On peut bien à la cour railler mes manières et mon langage ; mais les frondeurs les plus malveillants ne pourront venir à bout de me faire passer pour une femme sans âme et sans entrailles. J'ai toujours mieux aimé les bonnes actions que le beau langage.

— Catherine, tu es aussi justement appréciée à la cour qu'à la ville, répliqua le maréchal, et, si quelques beaux esprits des Tuileries te prêtent de rustiques reparties ou de pitoyables aventures, les hommes sensés et le roi lui-même prennent ta défense. On m'a rapporté qu'à la dernière réception de la duchesse d'A. . . , le prince de T.... avait voulu essayer d'égayer l'assemblée par une anecdote dont tu étais l'héroïne : « Prince, » dit le roi tout haut au conteur, « ne dites pas de mal de la a maréchale L..., c'est une femme digne de tous les a égards et de tous les hommages; c'est une femme de « cœur, et le cœur vaut bien qu'on fasse grâce à quel- « ques légers ridicules : tant de gens n'ont pas pour a faire oublier les leurs cette puissante recommande dation ! » Sa Majesté appuya sur ces derniers mots , et le prince confus et décontenancé rengaina son anecdote.

— Le roi a bien agi en faisant taire ce vieux muscadin, repartit la duchesse ; mais, au surplus, François, je me moque comme de colin-tampon de tous ces beaux discoureurs qui n'ont que de l'impudence et de l'ironie au service de leurs semblables ; mais ne nous occupons pas davantage de ces bamboches1, et songeons à notre réception de demain.

— Notre réception, Catherine, répliqua le maréchal, se fera en petit comité. Nous n'aurons pas d'autres personnes que nos deux officiers. Tu auras même soin, ma femme, de donner campo à tes gens, excepté

1. Laer ou Lear était un peintre flamand qui vécut longtemps à Rome dans l'intimité de Poussin et de Claude Lorrain. Les Romains l'appelaient Bambozzo à cause de sa laideur et de sa difformité , et de là ses tableaux furent nommés bambochades.

Le mot de bamboches passa dans le jargon populaire vers l'époque de la République.

au cuisinier et à mon valet de chambre , rqui est , tu le sais, un homme sur la discrétion duquel on peut compter.

— Voilà bien du mystère, François.

— Oh ! vois-tu, Catherine, c'est qu'il m'est venu une fantaisie dans la tête, et je veux la contenter à tout prix.

— Bah ! fit la duchesse.

— Oui , Catherine , une vraie fantaisie où tu dois prendre un rôle ; je te communiquerai mes idées demain matin, lorsque tous mes préparatifs seront faits.

— A ton aise , mon cher François , mais je suis vraiment curieuse de connaître en quoi consiste une fantaisie de maréchal de France. »

Le repas de corps.

Le marquis de Sivry et le comte de Senneterre s'acheminaient à pied vers l'hôtel du maréchal duc de..., à l'heure indiquée, cinq heures. Dans la route, les deux anciens officiers au régiment des gardes françaises se livraient à un entretien animé : tout était pour eux dans Paris un sujet d'étonnement, et, à chaque pas qu'ils faisaient dans les rues, leurs regards s'arrêtaient sur des monuments, sur des édifices dont ils n'avaient aucune idée.

« Il faut avouer, mon cher marquis, dit le comte

de Senneterre, que la capitale du royaume peut appliquer à Napoléou les paroles de M. de Voltaire à Métastase, lorsque ce poëte italien eut traduit sa tragédie de Mérope : « Oh! l'aimable usurpateur, comme il m'a embelli? »

— Votre remarque est aussi juste que spirituelle , mon cher comte , répliqua le marquis ; mais j'avoue pourtant qu'à mon sens il manque quelque chose à la gloire monumentale de Napoléon.... le Louvre n'est pas achevé.

— Le temps a trahi sans doute la volonté du chef de l'État, repartit le comte, et il n'y a point à en douter quand on considère ce qu'il avait déjà fait pour ce splendide palais. Oui, ajouta M. de Senneterre, il était digne de Napoléon de continuer l'œuvre de François Ier et de Louis XIV, il était digne de lui d'achever un palais qui n'a point de rival dans le monde entier.

— En parlant de palais, fit le marquis en jetant sur sa toilette un regard où perçait un léger sentiment d'humilité, ne trouvez-vous pas, mon cher comte, que notre tenue est bien modeste pour aller nous asseoir à la table d'un duc et pair, maréchal de France ? En vérité, je me prends à craindre que nos habits ne fassent qu'un médiocre honneur à notre amphitryon et à nousmêmes.

— Nous n'en avons pas d'autres pour aller aux Tuileries, cher marquis, et, puisque le roi daigne nous accueillir chez lui malgré cette simplicité tant soit peu Spartiate, il est probable que le cher maréchal ne sera pas moins indulgent que le roi. Au surplus, le vieux héros nous a fait sa profession de foi : les dignités et la fortune ne l'ont pas changé. Gela est si vrai, qu'il est venu le premier à notre rencontre dans la chambre de

Louis XYIII, et qu'une 'de ces embrassades qu'on n'oublie pas, parce qu'elles partent du cœur, a scellé notre reconnaissance.

— Gela est vrai, repartit M. de Sivry, et je crois, comme vous, que nous allons donner un démenti à la charmante Épitre à mon habit de notre ami Sedaine. »

En discourant de la sorte, les deux officiers aux gardes étaient arrivés devant un magnifique hôtel du faubourg Saint-Germain, dont l'architecture grandiose et sévère attestait le beau temps de Mansart et de Louis XIV.

« Nous voici à notre destination , marquis , dit le comte de Senneterre, et, si ma mémoire est fidèle, cet hôtel a appartenu jadis au duc d'Aiguillon. Avouons-le, cher marquis, le propriétaire d'aujourd'hui est cent fois plus digne de l'occuper que le favori de la comtesse Dubarry.

— Je suis de votre opinion, cher comte ; mais entrons. »

Les deux amis franchirent le seuil de l'énorme porte armoriée , et un suisse à figure enluminée et à ventre rebondi les conduisit jusqu'au péristyle de l'escalier d'honneur. Là, un valet de chambre vieux et poli les attendait et les conduisit à son tour dans un salon splendidement décoré , où, à leur grand étonnement, il ne se trouvait âme qui vive.

« Veuillez vous asseoir, messieurs, dit le valet de chambre, qui remarqua la surprise des deux invités. M. le duc et Mme la duchesse ne tarderont pas à paraître. »

Et le vieux serviteur approcha deux fauteuils devant l'immense cheminée où brûlaient en pétillant d'énormes quartiers de hêtre, puis il se retira.

« Eh bien, comte, que pensez-vous de cette récep-

tion? fit le marquis. Ne vous semble-t-il pas en entrant ici que nous sommes dans le palais enchanté de la Belle au Bois dormant ? Point de domestiques, un seul serviteur aussi vieux que le maître , un silence morne ; nulle assemblée.... Par ma foi, je commence à croire que le maréchal aura oublié tout net l'invitation qu'il nous a faite, ou qu'il ne nous a pas crus d'assez bonne compagnie pour nous présenter à ceux qui fréquentent sa maison.

— Mon cher marquis, répliqua le comte de Senneterre, vous avez l'habitude de toujours juger vite, et par conséquent vous ne jugez pas toujours bien, permettez-moi de vous le dire. Quant à moi , j'attends constamment le dénoûment d'un ouvrage ou d'une scène sociale pour formuler mon opinion. J'attendrai donc. »

Gomme M. de Senneterre achevait de parler , le vieux valet de chambre rentra.

« Messieurs, dit-il en s'inclinant respectueusement, j'ai un million d'excuses à vous faire....

— Et de quoi donc? interrompit le marquis.

— D'avoir laissé ici , avec vous , cette pauvre bête ; mais c'est aussi un vieux serviteur que M. le maréchal et Mme la duchesse aiment beaucoup. »

Et le valet de chambre indiquait du doigt un vieux chien, un vulgaire barbet, qui sommeillait paisiblement sur un coussin de velours à l'un des angles de la cheminée.

« Ce chien est bien cassé et bien vieux, dit le comte de Senneterre en regardant le pauvre animal, qui, bien qu'au milieu des flammes comme une salamandre, avait encore l'air de frissonner.

— Je vous en réponds, monsieur, répliqua le valet de chambre ; M. le maréchal le possède depuis vingtsept ans. Mais tout vieux qu'il est, ce pauvre chien,

il connaît encore son monde, et il retrouve encore des forces pour caresser son maître et sa maîtresse. N'est-ce pas, Freluquet ? » ajouta le valet de chambre en s'approchant du chien, qui leva aussitôt sa tête et remua la queue.

A ce nom de Freluquet, les deux gentilshommes se regardèrent et s'écrièrent simultanément :

« Comment ! c'est ce pauvre Freluquet du régiment des gardes, auquel on faisait faire l'exercice, et qui nous suivait lorsque nous allions passer la revue du roi à la plaine des Sablons ?

— Lui-même, messieurs, repartit le valet de chambre, et, tout caduc que parait être Freluquet, il se trémousse encore passablement lorsque je joue sur mon fifre une des marches du régiment des gardes.

— Pas possible ! s'écrièrent les deux officiers.

— Si vous voulez bien le permettre , messieurs , ajouta le vieillard, je vais vous prouver ce que j'avance. »

Le valet de chambre retira pieusement de la poche de son habit un fifre presque aussi ancien que lui, et joua avec des variations et des arpèges aigus l'air fameux : Dans les gardes françaises, /avais un amoureux.

Aux premières notes du criard instrument, Freluquet se dressa lentement sur ses quatre pattes , sa queue frémit, ses yeux flamboyèrent, il aboya d'une voix éteinte et s'efforça de se tenir sur ses deux pattes de derrière ; mais ses forces trahirent bientôt son courage, et il retomba lourdement sur le riche coussin qui lui servait de niche , en exhalant un grognement plaintif. Le cœur du vieux barbet survivait à luimême.

Des larmes mouillèrent les yeux des officiers; ils

caressèrent à lenvi l'un et l'autre, Freluquet qui semblait les regarder comme de vieilles connaissances.

a Dieu me pardonne, messieurs, reprit le valet de chambre, je crois que Freluquet a aussi bonne mémoire que moi; il vous reconnaît aussi.

— Eh quoi', mon ami, dit le marquis de Sivry , auriez-vous aussi servi dans les gardes françaises ?

— Oui, monsieur le marquis, répondit le vieux serviteur ; j'y étais fifre.... et l'on m'appelait Fritz !

— Quoi ! vous êtes ce petit Fritz dont les fredaines étaient passées en proverbe dans la compagnie Colonelle, et que les officiers aux gardes avaient surnommé le Moncade du Port-au-Blé ?

— Je suis ce Fritz-là, monsieur le marquis, et je me rappelle parfaitement les jours de salle de police que vous m'avez fait l'honneur de m'infliger pour mon bien. »

Les deux officiers se prirent à rire, et Fritz partagea leur hilarité.

« Nous sommes tous bien changés , mon cher Fritz , reprit le marquis de Sivry, et j'avoue pour ma part que je ne t'aurais pas reconnu au premier abord.

— Je vous crois , monsieur le marquis ; mais moi je vous aurais toujours reconnu, parce que les yeux du cœur durent plus longtemps que les yeux de la tête. Je disais tout à l'heure que vous m'aviez mis souvent à la salle de police parce que je le méritais; mais je n'ai point oublié que vous avez sauvé le fifre mauvais sujet et bretteur en lui ouvrant votre bourse pour apaiser une famille dont il avait eu la férocité de blesser gravement en duel le soutien.... Voilà de ces choses dont on ne peut pas perdre la mémoire quand on vivrait cent ans.... Et dans une autre occasion....

— Chut! chut! chut! dit le marquis en mettant la

main sur la bouche du vieux Fritz, ne parlons ni les uns ni les autres de nos escapades de jeunesse : fifres et officiers, gentilshommes et soldats , nous avons tous fait des fautes, et il n'y faut plus songer. Tâchons seulement, tous tant que nous sommes et dans quelque condition que le ciel nous ait fait naître, de les effacer par les 'vertus de notre âge mûr et de notre vieillesse.

— Je me tais , monsieur le marquis ; aussi bien le temps s'écoule, et je dois aller prévenir M. le duc et Mme la duchesse de votre arrivée céans. »

Mais le vieux Fritz avait à peine fait quelques pas que la porte du salon s'ouvrit et que le duc et la duchesse parurent bras dessus bras dessous, dans un équipage qui fit une profonde impression sur les deux officiers du régiment des gardes.

Le maréchal était en grand uniforme de sergent des gardes françaises : habit bleu de roi avec brandebourgs blancs, retroussis et parements de la même couleur ; la veste et la culotte de drap blanc ; les guêfres blanches jusqu'aux genoux et les souliers à petites boucles d'argent. Il portait galamment son chapeau à trois cornes galonné d'argent à la main ; au ceinturon d'ordonnance était attachée son épée, et sur sa poitrine se balançait la croix de Saint-Louis, Bellicœ virtutis pi'ccmlum: la main droite du maréchal, appuyée glorieusement sur la hanche, était armée de la canne de jonc, marque distinctive du grade de sergent dans le régiment des gardes françaises.

La maréchale portait une belle robe de soie gorge de pigeon, à la mode de 1787, et tant soit peu fanée et fripée par son séjour dans une commode depuis vingtneuf ans. Un chapeau qu'on appelait, toujours en 1787, un pouf, était placé coquettement sur un chignon pou-

dré. Le cotillon bleu d'uniforme pour les cantinières et blanchisseuses des gardes françaises se laissait apercevoir par le retroussis de sa robe. La jambe de la duchesse, encore belle et mignonne malgré son âge, était parfaitement dessinée par un fin bas de soie rouge à coins bleus et blancs, et un soulier de peau de chèvre à boucles d'argent s'harmonisait merveilleusement avec ces bas bien tirés , avec cette jupe martiale , avec cette toilette piquante de guinguette et de caserne. Au cou de la duchesse était suspendue une croix d'or attachée par un large velours- noir, et maintenue près du cou par un cœur d'argent. La maréchale , sous ce costume de ses jeunes années , semblait avoir rajeuni de trente ans ; elle était leste, pimpante, rieuse ; et le petit bouquet flétri de muguet, de roses et de romarin, qu'elle tenait a la main, bouquet qui, comme tout le reste, datait de son mariage, donnait à son maintien beaucoup de cette grâce populaire qui caractérise les délicieux dessins de Wilkie et de Watteau.

Les deux officiers s'inclinèrent respectueusement, et Freluquet quitta son coussin en jappant comme pour prendre sa part de cette fête de famille.

« Mon capitaine, et vous mon lieutenant, dit le maréchal, j'ai voulu reculer notre vie à tous de trente ans, et j'ai cherché pour cela l'anniversaire de mon mariage. Catherine, comme vous voyez, mes officiers, aies atours du jour de nos noces; mon capitaine, voilà la belle robe que vous lui avez donnée ; mon lieutenant, reconnaissez cette croix d'or dont vous lui avez fait présent au sortir de la chapelle de la caserne. »

Le marquis de Sivry et le comte de Senneterre étaient confus de ces détails rétrospectifs, que le maréchal et la duchesse débitaient avec une franchise militaire et un affectueux abandon.

« De grâce , monsieur le maréchal , dit le marquis de Sivry, je vous supplie de vouloir bien....

— Mon capitaine , interrompit le vieux guerrier , je ne suis aujourd'hui ni maréchal ni duc, je suis et je ne veux être que le sergent aux gardes ; et je ne souffrirai pas de votre part ni de celle du lieutenant une autre qualification Laissez-nous, mes officiers, à ma femme et à moi, le plaisir d'être encore aujourd'hui ce que nous avons été jadis ; permettez-nous, par une heureuse fiction de quelques heures , de nous reporter à l'époque si heureuse de notre jeunesse, de notre obéissance et de nos plaisirs. »

Après une semblable déclaration, il n'y avait plus matière à objections. Les deux gentilshommes se soumirent et se prêtèrent de la meilleure grâce du monde à cette humble fantaisie de leur amphitryon, et le capitaine marquis de Sivry donnant la main à la duchesse, le comte de Senneterre tenant le bras du maréchal, on passa dans la salle à manger , où le vieux Fritz , en uniforme de fifre des gardes françaises, fut exclusivement chargé du service delà table. Freluquet s'était t rai né aussi de son coussin du salon à sa niche officielle de la salle à manger, et sembla s'associer à la joie et au bonheur de ses maîtres. Le dîner , servi avec une élégante simplicité, dura longtemps ; mais le vin de Champagne et le dessert achevèrent de bannir la légère contrainte qui ne laissait pas que de peser sur les deux officiers aux gardes. Les paroles devinrent plus vives, les sentiments plus expansifs , les souvenirs plus alertes et plus charmants. La maréchale donna le signal de cet épanchement général en versant elle-même une bouteille de vin de Champagne dans les verres de ses con- \ives et en disant avec cette saillie militaire qui était un des traits distinctifs de son humeur :

a Mes officiers, vous m'avez fait boire du même vin le jour de mes noces ; je l'ai trouvé bon et je vous en offre aujourd'hui : buvons à notre réunion, à nos santés, à tous et à notre amitié î... »

Le toast fut accepté, et les verres des quatre amis se choquèrent dans le splendide hôtel d'Aiguillon, comme autrefois dans la cantine des Porcherons.

La conversation, après avoir roulé longtemps sur les bons contes et sur les anecdotes personnelles du régiment des gardes, tomba sur l'émigration de la noblesse. Les deux gentilshommes racontèrent les douleurs, les souffrances, les humiliations des malheureux Français qui, rejetés de leur patrie, dénués de tout, étaient forcés, pour soutenir une existence affreuse , de recevoir le morceau de pain de l'avare étranger. Ils peignirent cette détresse permanente et leur retour inespéré dans leur pays avec des couleurs chaudes et vraies, et une sensibilité chevaleresque qui ajoutait à l'intérêt de leurs tableaux.

« Nous sommes revenus en France, le comte de Senneterre et moi , dit le marquis de Sivry , non comme des châtelains irrités , avides de rentrer dans des biens à jamais perdus, mais comme des enfants dociles qui accourent, après quelques brouilleries pardonnées, dans le giron de leur mère. Si je possédais encore ma petite terre de Yaux-Villars, que j'avais quand j'étais capitaine aux gardes, je quitterais la cour, j'abandonnerais le métier de solliciteur qui ne me convient pas, et j'irais planter mes choux avec mon cher Senneterre, avec mon Pylade et mon Ménechme : cela suffirait à notre ambition. Nous sommes venus bien plus chercher une sépulture dans notre patrie que l'assaillir de prétentions surannées et incompatibles avec le nouvel ordre de choses. Oui , je le répète , ajouta le marquis de Si-

vit, un petit coin de terre, une petite maison et nne petite pension, voilà ce que Senneterre et moi regarderions comme une fortune.

— Tous avez absolument oublié, mon cher capitaine, dit le maréchal, qu'avant 1789 vous aviez quatre-vingt mille livres de rente ?

— Que voulez-vous , mon cher maréchal.... il se reprit. . . . mon cher sergent, quand on a fait chez l'étranger tous les métiers pour vivre avec honneur, on s'estime fort heureux de redevenir bon bourgeois dans son pays.

— Mais le roi, mon capitaine, ne pourrait-il pas étendre sur vous une faveur qui , après tout , ne serait qu'une justice, demanda la duchesse ?

— Le roi, reprit M. de Sivry, est harcelé par des troupes d'écervelés dont les exigences sont en raison inverse de leurs services et de leur dévouement ; ces genslà se jettent sur la France comme sur une proie, et crient bien haut pour faire adjuger des dépens à des malheurs dont la Révolution, pour la plupart d'entre eux, n'est pas la seule cause. Le roi se trouve dans l'impuissance de satisfaire à tant d'ambitions effrontées, et aussi quelquefois à tant de réelles infortunes. Il donne ce qu'il peut à ceux qui réclament le plus haut, et tout est dit. Quant à Senneterre et à moi qui ne crions pas , qui ne menaçons pas, on ne nous donnera rien, on nous laissera dans l'obscurité, parce qu'on est convaincu que nous souffrirons sans nous plaindre , et que notre dévouement au trône , notre fidélité au roi ne dépendent pas du plus ou moins de succès de nos sollicitations. »

Le maréchal et sa femme échangèrent un regard d'intelligence. La résignation de ces deux braves et loyaux gentilshommes avait été pressentie par eux;

mais ni le duc ni la duchesse ne s'attendaient à ce que cette résignation irait jusqu'à l'héroïsme. Par ce regard, ils se communiquèrent leurs projets et leurs volontés, car les âmes généreuses et véritablement nobles ont des langages inconnus au vulgaire des humains.

« Gomment, mon capitaine, dit le maréchal avec une intention qui fut très-bien saisie par sa femme, vous n'avez rien obtenu, absolument rien ?

— Si fait, repartit le marquis, nous avons, à titre de secours , une pension militaire de six cents livres chacun, et cette pension sera définitivement constituée prochainement et perdra son vilain sobriquet de secours que nos ministres de la guerre, de l'intérieur et de l'instruction publique devraient bien faire déguerpir de leurs circulaires; ce mot -là, qui est humiliant et qui n'aurait point été jadis employé- dans les bureaux de Versailles, ne saurait être adopté dans un gouvernement représentatif. Cette médiocre épave régulièrement obtenue , ajouta en souriant le marquis , nous nous tiendrons pour satisfaits , et le roi ne nous reverra aux Tuileries que s'il a besoin de ce qui nous reste de vigueur et de sang pour le service de FÉtat. »

La maréchale ne put maîtriser l'émotion que cette profession de foi faisait naître en elle, et prenant les mains des deux officiers :

« Vous êtes de braves gens, s'écria-t-elle, et il faut que je vous embrasse encore. »

Les officiers aux gardes se levèrent civilement et reçurent l'accolade de la duchesse avec cette douce et intime joie qui fait battre le cœur et épanouir le visage.

Tout en devisant ainsi des choses présentes et des choses passées, on atteignit minuit. C'est l'heure où nos

pères Unissaient le souper de famille et cessaient de chanter les bonnes chansons de Panard, de Gallet et de Collé; c'est l'heure aussi de nos jours où l'on se sépare entre vieux amis, après un festin dont l'amitié a fait les frais et que la concorde a présidé.

« Mon cher sergent, dit le marquis de Sivry en se levant, vous savez que je n'ai plus de famille et que je n'ai jamais eu d'enfants auxquels je puisse léguer les reliques chères et précieuses de ma maison : vous me permettrez donc de vous faire un cadeau qui aura bien quelque prix à vos yeux et qui restera parmi vos descendants comme un témoignage de mon amitié et de mon admiration.

— Et quel est ce cadeau, mon capitaine? demanda le duc.

— C'est l'épée de mon grand-oncle du côté maternel , du maréchal de Catinat , repartit le marquis ; comme vous Catinat était sorti des rangs du peuple ; comme vous il obtint ses grades et la plus haute dignité militaire par ses actions d'éclat et par sa vertu. En se voyant dans vos mains , cette arme glorieuse ne croira pas avoir changé de maître.

— J'accepte, mon capitaine, repartit le duc, l'inestimable don que vous voulez me faire , mais ce sera à charge de revanche, s'il vous plaît.

— Que voulez-vous dire, mon cher sergent? fit le marquis.

— Je veux dire, mon capitaine, que je prétends vous offrir de mon côté aussi une pièce de mon équipement de sergent aux gardes françaises.

— Et je l'accepterai et je la conserverai avec bonheur et gratitude, répliqua M. de Sivry.

— J'ose y compter, mon capitaine ; mais messieurs, ajouta le vieux guerrier, vous avez daigné aujourd'hui

vous asseoir à la table de l'ancien sergent aux gardes françaises ; veuillez maintenant accueillir l'invitation que vous fait le maréchal duc de *** de venir dîner chez lui mardi prochain.

— Et le sergent aux gardes et le maréchal de France ont un droit égal à notre amitié, répondirent les deux gentilshommes , et nous ne ferons pas plus défaut à l'invitation du grand seigneur qu'à l'invitation du soldat. »

On s'embrassa de nouveau , on se donna derechef de mutuelles marques d'affection et de sympathie, et on se sépara.

Le duc et la duchesse rentrèrent dans leurs appartements splendides , tandis que les deux anciens officiers au régiment des gardes françaises s'acheminèrent vers la rue du Dauphin, où ils occupaient, dans un hôtel garni, une modeste chambre à deux lits.

a Quel beau jour pour moi, Catherine ! dit le maréchal à sa femme.

— Et pour moi donc, François ! répondit la maréchale ; je ne serai pas tranquille que nos braves officiers ne soient heureux.

— Ils le seront, Catherine, ils le seront, ma femme ; car tu m'as deviné, n'est-ce pas?

— Pardine, François, c'est bien malin ! est-ce qu'une seule de tes pensées m'échappe? François, ce que tu feras je le ferai, entends-tu? et de grand cœur. »

Dans la pauvre chambre de la rue du Dauphin, les deux officiers se disaient :

« Quelles bonnes gens nous venons de quitter! Ah ! si la noblesse et les distinctions sociales sont bonnes à quelque chose, c'est à coup sûr pour récompenser de si belles âmes et de si admirables cœurs! »

La giberne du garde française.

La seconde réception du maréchal duc de.... fut magnifique et digne en tous points de l'éminente position que le vieux guerrier occupait dans le gouvernement et dans l'armée. Une table de quatre-vingts couverts rassembla tout ce que la cour renfermait d'illustrations militaires et diplomatiques , tout ce que la capitale comptait de notabilités dans les arts, dans les sciences, dans le haut commerce et dans l'industrie. Le maréchal présenta les deux officiers aux gardes à ses nombreux convives , et rappela en quelques paroles empreintes d'une chevaleresque gratitude qu'il devait une partie de la gloire qu'il avait acquise aux préceptes et aux exemples de ces gentilshommes qui, ajouta-t-il, étaient l'un et l'autre les pères et les protecteurs du soldat.

Le marquis de Sivry et le comte de Senneterre reçurent avec une modestie vraie les éloges de l'homme qui se connaissait si bien en vertus militaires, et prouvèrent par l'atticisme de leur langage, par l'exquise urbanité de leurs manières, par l'éclat de leur esprit, que les soldats victorieux de Fontenoy et de Lawfelt, qui savaient allier sur les champs de bataille la politesse et l'intrépidité , n'avaient point oublié dans un long exil les qualités brillantes des guerriers de notre nation.

Le dîner d'apparat, où toutes les séductions du luxe et de la somptuosité culinaire se trouvaient réunies, dura longtemps, et fut suivi par un concert où les premiers virtuoses de la capitale se firent entendre : Boucher, Baillot, PeUegrini, Dèrivis, Lcnjs, Mmes Bran* chu, MauivielU-Fodor, Regnaidt, Palar et More, recueillirent les suffrages enthousiastes de ce public d'élite qui remplissait les salons splendides du maréchal duc de.... A deux heures du matin , le chant des amphions et des sirènes avait cessé, et les nombreux visiteurs descendaient en foule le majestueux escalier de l'hôtel d'Aiguillon , dont la cour retentissait du cri des valets qui appellaient la voiture de leurs maîtres.

Nos deux officiers aux -gardes s'apprêtaient aussi à descendre,' non pour trouver leurs équipages, mais pour regagner humblement à pied leur petit hôtel garni, lorsque la maréchale s'approcha d'eux :

« Êtes-vous encore hommes, messieurs, lit la duchesse, à passer une nuit au bivouac?

— Nous sommes disposés, madame la maréchale, à en passer mille pour votre service, répondit le marquis de Si'vry.

— Mille, ce serait beaucoup, mon cher marquis, répliqua la maréchale; mais une, à nos âges, cela peut s'entreprendre. Puisque vous êtes de si bonne volonté, restez donc ici, M. le maréchal va revenir vous y trouver; quant à moi, je ne vous demande qu'une demiheure pour changer de costume et prendre des habits de voyage. *

Les deux officiers étaient fort intrigués de savoir en quoi consistait cette veillée de bivouac, et ils se perdaient en suppositions , lorsque le maréchal vint à eux.

« Ma femme vous a annoncé, mes chers officiers, leur dit-il, que nous allions faire un petit voyage.

— Oui, mon cher duc.

— Vous ne reculez pas devant une marche de nuit?

— Avec vous, mon cher maréchal, nous irions au bout du monde la nuit, comme le jour.

— Venez donc, en ce cas. La maréchale est toute prête et la voiture nous attend. »

On descendit dans la cour où, en effet, une berline de voyage était préparée. Le maréchal, la duchesse et les deux officiers aux gardes y montèrent; et bientôt, précédé de deux piqueurs qui portaient. des' torcliès, le rapide équipage, traîné par quatre cl^ëvaux vigoureux, se mit à dévorer l'espace. #j .< ■**

On voyagea toute la nuit, et à la pointeau j.(**r la voiture du maréchal duc de.... s'arrêta devant;.? une charmante maison de campagne, sise entre cour et jardin, et flanquée de deux belles fermes dont elfe dominait les riantes et fertiles dépendances.

Cette maison n'était ni un manoir ni un château; mais on devinait à la solidité de sa structure, au .bon goût de ses ornements, à la ravissante poésie de'son site, qu'elle devait avoir appartenu, au temps de sa construction, à un homme aimable, bon, charitable et philosophe. Les hommes construisent leurs édifices familiers sous l'inspiration de leurs caractères et de leurs cœurs, et on peut aussi bien juger les peuples et les particuliers d'après les monuments qu'ils édifient que d'après les actions qu'ils ont faites. Tout était noble et grand, simple pourtant et digne dans cette maison, qui rappelait à l'imagination la jolie maison de GilBlas, peinte par Lesage, avec les couleurs de l'Albane, cette maison délicieuse sur le fronton de laquelle le favori du

comte duc d'Olivarès lit graver cette admirable inscription :

Inveni portum : spes et fortuna, valete ! Sat me lusistis, ludite mine alios....

On était à Yaux-Villars.

La grille qui séparait la cour d'honneur de la grande rue du village s'ouvrit, l'équipage du maréchal y entra, et les quatre voyageurs mirent pied à terre.

<r Nous sommes donc à Vaux-Villars ! s'écria le marquis de Sivry.

— Vous êtes à Yaux-Yillars, repartit le maréchal, et voici votre maison, mon cher marquis ; ne la reconnaissez-vous pas ?

— Si je la reconnais, répondit M. de Sivry, dont une larme vint mouiller les yeux, si je la reconnais, mon cher maréchal ! Oh ! oui, oui ! Mais, de grâce, expliquez-moi ce mystère.

— Nous vous l'expliquerons bientôt , interrompit la duchesse en prenant le bras du marquis et en le conduisant sur le front de bandière des garde-chasse , des jardiniers et des autres domestiques de la maison, qui étaient rangés en bataille dans la cour.

— Mes enfants, dit le maréchal aux domestiques, presque tous vieux, je vous ramène votre bon maître, M. le marquis de Sivry ; son absence a été un peu longue, mais il vous revient aussi bon, aussi indulgent qu'autrefois. Il veut être votre père en 1816 comme il l'était en 1788; n'est-il pas vrai, mon cher marquis? »

L'officier aux gardes ne pouvait pas répondre , son émotion glaçait sa langue ; il se contenta de mettre la main sur son cœur et de dire : « Toujours, toujours, mes enfants. »

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