Luc, i
2. Je devrais dire, pour parler avec exactitude, « fiancée à Joseph et n’habitant pas encore avec lui ». Mais trop d’exactitude,
PREMIER CYCLE
Marie, répondant à Fange qui lui annonçait sa maternité, lui dit : « Comment se fera ceci, car je ne connais pas d'homme, quoniam virum non
COgîlOSCO 4. »
Surprenant mariage, en vérité, et tout à fait en dehors des lois coutumières, que celui de cette femme qui est vierge, qui veut le rester, qui le demeurera toujours et qui, cependant, reçoit, d’un messager qui ne saurait mentir, Fannonce très sûre d’une prochaine maternité ! Devant un pareil mys«* tère, que l’humaine raison ne peut éclaircir, on comprend que les savants n’aient d’autre ressource que de se taire, admirant, en silence, ce qu’ils ne peuvent expliquer. Mais les simples — et ceux-là encore, je pense, qui ont besoin de parler leur admiration — n’ont pu se résoudre, quand même, à ne rien dire de ce merveilleux mariage.
Ils ont, pour le raconter, des détails copieux et tout à fait charmants : c’est la légende du Mariage de la Vierge, dont Giotto nous contera, tout au moins, quatre épisodes. Cette légende, qui l’a inventée ?
En vérité, je ne sais. Et je croirais volontiers
dans la description des mystères surnaturels, empêche souvent d’en bien faire saisir la portée générale et la grande vérité.
1. Luc, i, 34. La critique avancée prétend, il est vrai, que le « récit » de saint Luc n’est que « légende ». Nous avons essayé de lui répondre brièvement dans notre Evangéliaire (Lethielleux, éditeur), au chapitre où nous traitons de l’Évangile de l’Enfance (p. 33-53).
l’enfance de la vierge
qu’on la raconte depuis tant et tant de siècles qu’elle a, pour ainsi dire, toujours existé. Car, pour parler d’un événement aussi capital dans l’histoire de nos origines surnaturelles, et pour en parler avec un peu de complaisance, il y fallait bien un certain nombre de détails, n’est-il pas vrai ! Mais qui pourra jamais dire le nom de celui — c’était peut-être un homme très savant, en somme — qui, pour la première fois, a commencé à les raconter ?
Voici, maintenant, l’illustration des quatre fresques que Giotto a consacrées à cette légende du Mariage de la Vierge.
9. — La première représente la Convocation des prétendants L On y voit, sur la droite, une « architecture », laquelle représente le Temple de Jérusalem : je n’ai pas besoin de dire que c’est une représentation approximative et sans prétentions archéologiques. L’édifice se réduit, au fait, à une sorte de niche,, précédée d’un péristyle, au fond de laquelle se voit un vénérable vieillard, avec une grande barbe, toute blanche. ïl se tient debout devant une espèce de comptoir recouvert d’une draperie. Il est occupé aune certaine opération que paraît présider, en avant de la table, un autre vieillard, non moins vénérable, mais qui diffère du
1. Alinari, n° 19318. Les trois autres sujets relatifs au mariage de la Vierge sont reproduits aux numéros 19320 (19321, détail), 19322 et 19323.
PREMIER CYCLE
premier par quelques détails de costume et, en particulier, parce qu’il ne porte pas, sur la tête, le curieux bonnet qui orne le chef du vieillard de derrière la table — laquelle pourrait-être un autel.
Pour en finir de suite avec ces deux personnages, je dirai que celui portant le bonnet n’est pas, à mon avis, le grand prêtre lui-même, mais son scribe, dont nous avons déjà parlé, ce Ruben qui aurait chassé Joachim du Temple, d’après YEvangile du P seudo- Matthieu : l’autre personnage, au contraire, celui qui préside, ici, la cérémonie, serait le grand prêtre lui-même. De fait, nous le verrons, dans la scène du Mariage proprement dit, exercer personnellement son ministère, prenant la main de la Vierge, et celle de Saint Joseph, ce qui est, évidemment, du ressort de son sacerdoce, et faisant, en un mot, œuvre de prêtre, alors que le personnage à bonnet se tient à l’arrière-plan, comme un subalterne, sans se mêler en rien à la cérémonie, sinon pour lui servir de témoin. On comprend, toutefois, que, dans la première action, le scribe Ruben semble occuper une place plus prépondérante que celle du grand prêtre, puisqu’il s’agissait de recevoir les verges apportées par les prétendants, en vérifiant avec soin l’identité de ceux qui les présentaient : il les accueille avec un regard terriblement inquisiteur et s’acquitte à merveille de son office subalterne de scribe et d’huissier.
Mais c’est assez parlé de Ruben, et il est temps
L ENFANCE DE LA VIERGE
d’en venir aux prétendants, qui sont, tout bien considéré, les personnages les plus importants de la composition. Giotto a surtout voulu faire songer à leur grand nombre — il s’agit, en effet, de tous les hommes de la tribu de David qui ne sont pas mariés — et de fait, si j’ai bien compté, ils se trouvent là seize, ce qui est, déjà, pour des prétendants, un chiffre sérieux. Parmi eux se dissimule saint Joseph, reconnaissable au nimbe dont sa tête est ornée, et aussi à cela qu’il porte une barbe blanche, tandis que tous les autres prétendants sont des jeunes gens, tout à fait imberbes.
Giotto, donc, suppose, avec la Légende Dorée, que Joseph était déjà, au moment de son mariage, un vieillard vénérable. 11 est encore d’accord avec elle pour se taire sur la question de son prétendu veuvage, dont il ne laisse rien soupçonner, pas plus en cette fresque que dans celles qui vont suivre. Nous ne sommes pas sans lui savoir gré de cette appréciable discrétion h
1. Pour se tirer de la difficulté classique du fameux texte de saint Matthieu — ses frères... et ses sœurs ne sont-ils pas tous au milieu de nous (Matth., xiii, 55) — la Légende nous propose une première explication, à laquelle se range Jacques de Voragine, qui suppose à Jésus, non des frères, mais simplement des cpusins : c’est la légende « des trois maris et des trois Marie ». Mais il y a une seconde explication, qui donne à Jésus de véritables frères, en admettant que Joseph était veuf et avait des enfants, au moment où le grand prêtre lui confia la garde de la sainte Vierge: c’est la version consignée dans Y Histoire de Joseph le Charpentier dont le texte copte, d’après Tischendorf, pourrait remonter jusqu’au quatrième siècle. Cette curieuse Histoire
PREMIER CYCLE
10. La Prière des prétendants, tel est le sujet de la seconde fresque relative au mariage de la Vierge. Le décor et la scène sont les mêmes que dans la composition précédente. Ce sont aussi les mêmes personnages, avec le scribe en moins, toutefois, car je ne puis supposer que ce soit le personnage agenouillé à gauche du grand prêtre : il n’a plus, en effet, son fameux bonnet, et la couleur de sa barbe et de sa chevelure doit tout à fait empêcher d’admettre une semblable hypothèse.
Quant à l’action de toutes ces personnes age-
raconte de tout autre façon que les autres Apocryphes l’ensemble des faits relatifs aux origines de l’Annonciation : « Quand les prêtres virent grandir une vierge si pleine de sagesse et de la crainte du Seigneur, ils se mirent à en parler entre eux et dirent : Cherchons un homme juste et pieux, à qui nous confierons Marie, jusqu’au moment de son mariage... Alors, tout aussitôt, ils convoquèrent douze vieillards de la tribu de Juda, et ils écrivirent les noms des hommes des douze tribus d’Israël. Or, le sort tombasur un pieux vieillard, qui s’appelait Joseph le Juste. Et les prêtres, prenant la parole, dirent à ma bienheureuse Mère (c’est, dans ce récit, Jésus lui-même qui est censé tenir la parole) : Partez avec Joseph et demeurez avec lui jusqu’à l’époque de votre mariage. Joseph le Juste, donc, accepta ma mère, et la conduisit dans sa demeure. Et Marie y trouva le petit Jacques (Jacques le Mineur), tout désolé et rempli de tristesse, à cause de la mort de sa mère, et, alors ellè fit son éducation: d’où vient qu’elle est appelée Marie, mère de Jacques, Maria , mater Jacobi. » L’ Histoire de Joseph raconte ensuite, en s’y conformant de très près, les faits consignés dans l’histoire révélée. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette légende ne saurait être admise sans quelque prudence, car elle s’éloigne notoirement de l’idée que l’Eglise nous invite à nous faire de saint Joseph, le glorieux patron des âmes vierges. Cette Histoire de Joseph le Charpentier présente, néanmoins, des passages admirables, et la vision qu’elle nous donne des derniers moments de saint Joseph atteint, parfois, jusqu’à la hauteur des récits les plus sublimes.
l’enfance de la vierge
nouillées, les regards fixés sur les verges méthodiquement étagées sur la table, entre deux vases sacrés qui pourraient très bien être des encensoirs, elle ne fait aucun doute : ils attendent que le prodige annoncé se manifeste, et regardent, avec attention, quelle sera, de toutes les verges, celle qui fleurira... Mais, dit la Légende Dorée , Joseph, lui tout seul, ayant caché sa verge, quand chacun avait apporté la sienne, il en résulta que rien ne parut de ce qu’avait annoncé la voix divine.
L 'Evangile apocryphe du P seudo-Matthieu raconte la même scène plus longuement et avec des détails un peu différents. Il suppose, en effet, un nouveau sacrifice et une nouvelle apparition de l’ange qui ordonna au grand prêtre Ahiathar de prendre sur l’autel — car on suppose que toute la scène eut lieu dans le Sancta Sanctorum — la verge qui avait le moins d’apparence, et de la remettre à Joseph :
« Et, comme il se cachait très humblement, se faisant tout petit, alors Abiathar l’appela d’une voix forte, disant : Approche et reprends ta verge ! Et Joseph s’approcha, tout tremblant de ce que le grand prêtre l’eût appelé d’une voix aussi forte, puis, étendant la main, il prit sa verge. Mais voici qu’aussitôt s’éleva de son sommet une colombe, plus blanche que la neige et tout à fait belle, qui, après avoir voltigé sous les voûtes du Temple, s’envola vers le ciel. »
PREMIER CYCLE
11. — Nous voici, maintenant, en pleine scène du Mariage de la Vierge. C’est toujours, dans la fresque de Giotto, le même décor, avec le Saint des Saints, sur la droite. En plus des personnages de la scène précédente, nous avons ici, pour la première fois, la Vierge. Elle est nimbée, et couronne nuptiale sur la tête. Trois femmes la suivent. Un peu en arrière, du côté du Temple, le scribe Ruben a réapparu, pour servir, sans doute, de témoin officiel au mariage, et le consigner sur ses registres.
Les prétendants se sont groupés sur la gauche : Giotto n’a pas essayé, comme le feront ses successeurs, non pas sans quelque indiscrétion, de leur donner des sentiments trop accentués de jalousie et de dépit, et, si l’un d^eux brise sa verge sur son genou, il ne le fait pas avec une mauvaise humeur excessive. Quel est, d’ailleurs, en avant d'eux, ce personnage, amplement drapé dans son manteau, qui s’avance vers les saints époux, en faisant, de la main droite, un geste qu’il faut essayer de définir? Ce personnage est un prétendant, sans aucun doute, comme on peut le conclure de ce fait qu’il porte, ainsi que les autres, un visage imberbe. Dira-t-on qu’il s’avance vers le grand prêtre pour protester, en quelque manière, contre la cérémonie qui s’accomplit ? Mais il me semble, au contraire, qu’il ne s’approche ainsi que pour témoigner, de plus près, son admiration, et le geste de sa main l’indique très convenablement.
l’enfance de la vierge
Giotto n’a pas représenté la Vierge sous les apparences d’une enfant de quatorze ans. Il viole, en
GIOTTO, A l’aRÉNA Le Mariage de la Vierge . (Voir le texte, page 66.)
cela, les données de la légende, mais il ne faut pas l’en blâmer, et non plus de l’avoir montrée sans joliesse, mais plutôt grave et sérieuse. La Vierge de Giotto, d’ailleurs, a toujours cet aspect majestueux et un peu sévère, alors même qu’elle porte son divin
PREMIER CYCLE
Enfant : elle s’attendrit rarement et n’oublie jamais lout ce que sa très haute dignité de Mère d’un Dieu lui impose de dignité et de respect.
Saint Joseph, lui aussi, est singulièrement sévère, et son beau visage exprime une immense confusion, avec je ne sais quelle secrète terreur. C’est lui, d’autre part, et non pas la Vierge, que le grand prêtre fixe de son regard scrutateur.
Nous sommes, en effet, en présence d’un très grand mystère : le profond artiste qu’est Giotto l’a merveilleusement senti, et l’étude de son œuvre nous aide grandement h le comprendre avec lui.
Je ne dirai rien du geste avec lequel le grand prêtre réunit les mains des deux saints époux, car je ne veux pas m’exposer h devoir parler du saint anneau de la Vierge, ce qui serait extrêmement périlleux — pour les limites, je veux dire, où je dois contenir ce commentaire1.
Resterait la question des jeunes femmes qui accompagnent la Vierge : nous allons la traiter brièvement en illustrant la composition suivante.
1. On sait que la question de « l’anneau de la Vierge » a donné lieu, au quinzième siècle, à des discussions qui ne restèrent pas dans le domaine de l’art pur et de l’iconographie, puisqu’elle entraîna des armées à se mobiliser et qu’il fallut, pour la résoudre, l’intervention du pape lui-même, ùe Sposalizio occupe, par exemple, une place des plus importantes dans le développement de la peinture ombrienne : on connaît, plus particulièrement, ceux de Fiorenzo di Lorenzo, du Pérugin et surtout de Raphaël. Mais il y en a d’autres encore, et qu’il serait fort intéressant de comparer avec celui de Giotto.
l’enfance de la vierge