GIOTTO, A ASSISE
La Fuite en Égypte, avec l’épisode légendaire de l'arbre qui s’incline.
C’est, au centre du tableau et montée sur un âne, la Vierge, avec l’Enfant dans ses bras, puis, en avant, saint Joseph et, en arrière, deux — ou trois — autres personnages. Un ange, suspendu dans les airs, montre, à Padoue, le chemin à suivre : il se retrouve également à Assise, mais avec un céleste
compagnon, volant à ses côtés. La scène, dans les deux compositions, est également un désert avec quelques arbres. Jusque dans le détail, enfin, des deux compositions, on pourrait signaler des traits absolument semblables, comme le serait, par exemple, la façon dont la Vierge est assise sur l’âne, la jambe gauche repliée en avant, avec une sorte d’écharpe passée autour de son cou et qui sert à rendre plus sûre « l’assiette » du petit Jésus. Tout cela est très vrai, très réaliste, si l’on veut, et se retrouve, à la fois, dans les deux fresques de Giotto.
Mais voici, à la peinture d’Assise, un détail qu’on ne trouve plus à celle de Padoue, cet arbre — c’est un palmier — qui s’incline vers la Vierge et l’Enfant, sur leur passage, et qui le fait d’une façon tellement peu naturelle, qu’il faut bien croire que Giotto, en le dessinant, s’est souvenu de l’ancienne légende du palmier racontée par les évangiles apocryphes. S’il a mis en outre, dans l’horizon de sa fresque, quelques architectures, j’imagine que c’est en raison de celles qu’il avait coutume de voir dans les très vieilles images byzantines, où la ville de Persépolis était régulièrement représentée.
Il n’y a rien de tout cela à Padoue. Le cortège, je le reconnais, y est plus nombreux qu’à Assise : mais ce sont là des personnages purement « pittoresques », et je ne songe pas un moment à les identifier avec les fameux voleurs de la légende dont ils n’ont ni l’allure, ni le costume, ni surtout l’emploi :
l’enfance DE JÉSUS 111
ce sont des serviteurs et des servantes, tout simplement.
22. Le Massacre des Innocents de Giotto est, dans les deux séries, construit sur les mêmes données : c’est un massacre du genre « boucherie »,
MINIATURE d’un SAINT GRÉGOIRE DE LA NATIONALE (Manuscrits grecs, n° 510).
Le Massacre des Innocents , avec l’épisode légendaire du rocher qui s’entr’ouvre pour cacher saint Jean-Baptiste et sa mère.
avecHérode pour le présider, du haut d’une loggia. Celui de l’Aréna, cependant, est beaucoup moins cruel : il y manque aussi un bon nombre de ces détails, à la fois naïfs et attendrissants, que l’artiste avait prodigués à Assise et auxquels il a renoncé dans sa peinture de Padoue.
N’est-ce point à cause de cela que les deux Massacres, quand on a la bonne fortune de les pouvoir
DEUXIÈME CYCLE
étudier l’un après l’autre, en passant de Padoue à Assise, vous causent une impression tellement différente qu’ils vous sembleraient presque séparés par un véritable abîme? J’avoue, pour ce qui me regarde, en avoir été absolument surpris, et c’est pour cela que j’ai voulu, sur place, me rendre compte de tout ce détail de la fresque d’Assise, afin de mieux comprendre pourquoi elle me causait une impression que je n’avais nullement éprouvée devant celle de l’Aréna.
Giotto n’avait pas encore parfaitement compris, quand il décorait les murailles de la basilique de Saint-François, que l’art le meilleur est fait de mesure et de discrétion. Profondément remué par la vision, qu’il avait fait apparaître dans son âme, de tous ces pauvres petits arrachés à leurs mères pour être impitoyablement égorgés, il n’avait voulu songer qu’à peindre celles-ci, avec tous leurs sentiments de douleur, de colère et de désespoir ; il ne s’était pas encore élevé jusqu’à la conception de cette douleur muette, et singulièrement plus démonstrative, avec laquelle il a groupé, à Padoue, toutes les femmes, devant la loggia d’Hérode, sans leur donner autre chose que des larmes. Elles ne s’irritent plus, elles ne cherchent plus à défendre leurs pauvres petits, elles ne crient plus vengeance, elles ne déchirent plus leurs vêtements : mais elles pleurent, et leurs larmes muettes sont plus éloquentes que tout le reste.
l’enfance DE JÉSUS 113
Toutefois on se plaît à Assise, à suivre la mimique expressive de cette douleur qui s’épanche en-
GIOTTO, A L’ARÉNA
Le Massacre des Innocents., sous la présidence d’Hérode.
core librement avec une extrême naïveté. Il y a là des gestes d’une vérité tellement frappante, qu’on ne saurait plus les oublier, une fois qu’on a pu en noter l’extrême bonheur. Giotto a une façon de
DEUXIÈME CYCLE
faire hurler les femmes qui me semble d’autant plus parfaite qu’il ne cherche jamais, dans ses œuvres, à donner à leur physionomie, une invraisemblable joliesse : leur visage qui, au repos, n’est presque jamais agréable, devient horrible quand il est déformé par l’expression d’un sentiment un peu violent. Tout cela est d’une heureuse vérité. La tuerie d’Assise ne saurait être réalisée d’une façon plus cruelle. Et je n’insiste pas sur le tas de petits cadavres, ni sur ce bourreau qu’on aperçoit, tont à fait au centre du tableau, occupé à scier consciencieusement, avec son couteau, la tête d’un pauvre petit Innocent !
23. Jésus au Temple, parmi les Docteurs. — Continuons à regarder les peintures de l’Aréna en les comparant à celles d’Assise : il nous semble, en effet, qu’il y a quelque profit, pour les mieux comprendre, à les étudier de cette façon.
La construction de la scène de Jésus au Temple semble à première vue, dans les deux séries, sensiblement la même. On y voit, au centre, le saint Enfant, dans l’attitude de celui qui parle, avec, tout autour de lui, des hommes vénérables, assis et écoutant : ils sont quinze, à Assise, dix, à Padoue. Le moment choisi par l’artiste est celui où Joseph et Marie — ce sont les deux personnages nimbés, sur la gauche — - viennent d’arriver : on les voit tendre, dans un même mouvement, leurs deux
l’enfance DE JÉSUS
mains du côtéMe l’Enfant, comme pour le reprendre dans leurs bras et l’emporter, bien vite, avec eux.
Jésus au Temple, parmi les docteurs, au moment où il est retrouvé par ses parents.
Voilà pour les ressemblances. Mais il y a, entre les deux compositions, de notables différences.
C’est d’abord, et de façon générale, que la fresque d’ Assise, plus intéressante et curieuse, parce que plus mouvementée et plus expressive, est beau-
coup moins vraie que celle de Padoue, où l’artiste, ayant mieux compris la signification profonde du sujet, n’a pas cherché à en faire sentir, de façon excessive, l’intérêt pittoresque. Ses docteurs d’Assise sont de véritables « prêtres », revêtus, pour la plupart, de chapes ou de chasubles. Ils traduisent à l’extérieur, et non sans quelque exagération, tous les sentiments de leur âme, étonnement, curiosité, stupéfaction, admiration. Le petit Jésus — c’est, à Assise, presqu’un jeune homme — ne s'entretient pas avec eux, les écoutant et les interrogeant, comme nous le rapporte saint Luc : c’est un « professeur », installé dans sa chaire, et qui fait la classe on à tous ces vénérables personnages L Nous sommes, d’ailleurs, à l’intérieur d’un temple, qui est, comme pour la Présentation, une église de style gothique, où partout triomphe l’ogive. Tout autant de détails, en somme, qui illustrent assez peu convenablement le texte de l’Evangile.
Il est, au contraire, assez honnêtement interprété dans la fresque de Padoue. Nous ne sommes plus, ici, dans l’intérieur d’une église gothique, mais plutôt, à ce qu’il semble, sous un portique de style roman, sans l’ombre d’ogive. Le saint Enfant —
1. La scène de Jésus enseignant les Docteurs, n’est, à dire vrai, qu’une imagination d’artiste. Le texte de saint Luc, interprété, ou simplement lu, avec un peu de simplicité, suffit à rétablir la plus grande vérité du sujet. « Ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs, les instruisant et les interrogeant. » (Luc, ii, 46.)
l’enfance DE JÉSUS
et notez que l’artiste l’a singulièrement rajeuni, en comparaison d’Assise — n’est pas monté dans une chaire de prédicateur, mais se trouve assis sur les mêmes banquettes qui servent aux docteurs : il parle encore avec plus de modestie, sans cet air inspiré qu’il avait à Assise, et fait des gestes avec ses deux petites mains, car sa gauche ne tient plus le livre qu’elle avait dans l’autre composition. Pour ce qui est des Juifs, iis l’écoutent en silence et, s’ils l’admirent, ils n’en témoignent, à l’extérieur, que fort discrètement, comme il convenait, d’autre part, à de vénérables docteurs.
Cette fresque de l’Aréna, à mon avis, illustre très convenablement le texte de saint Luc, et pourrait figurer dans les livres qui se proposent de traduire, avec des images, le récit des Evangiles.
Je dois ajouter que, dans la série des fresques d’Assise, cette composition est complétée par une autre, qui suit, et où l’on voit le petit Jésus tenant le vêtement de saint Joseph et marchant à côté de son père. La Vierge suit, avec plusieurs femmes ; à barrière-plan et sur tout le côté gauche de la fresque, on voit des architectures et la porte d’une enceinte fortifiée. C’est le Retour à Nazareth , après que Jésus eut été retrouvé par ses parents.
Cette composition manque à Padoue. Elle peut s’autoriser, cependant, de l’autorité d’un texte évangélique L