LÉGENDE DE LA NATIVITE DE MARIE
Pour ce qui est, maintenant, de l’histoire de la Nativité de la Vierge, saint Jérôme dit, dans son Prologue, l’avoir
1. Nous avons fait cette traduction d’après l’édition critique du Dr Th. Græsse. Jacobi a Voragine, Legenda Aürea... Elditio Tertia, Vratislaviæ, 1890.
l’enfance de la vierge
lue, quand il était tout jeune, en un certain petit livre, mais que ce fut seulement après beaucoup d’années qu'il la mit par écrit, sur la prière qui lui en fut faite, et de la manière dont il se rappelait l’avoir lue.
Joachim, donc, qui était Galiléen et de la cité de Nazareth, prit pour épouse sainte Anne, qui était de Bethléem. Ils étaient, tous deux, justes, et tous deux sans reproche dans l’observation de tous les commandements du Seigneur. Ils partageaient tous leurs biens en trois parts : la première était pour donner au Temple et aux serviteurs du Temple, l’autre part, ils la distribuaient aux pauvres et aux pèlerins, réservant la troisième pour eux-mêmes et pour leur famille.
Ainsi furent-ils vingt ans ensemble, sans avoir d’enfants. Alors ils firent vœu au Seigneur, s’il leur donnait un rejeton, de le consacrer à son service. Pour cette cause, ils allaient chaque année à Jérusalem, aux trois fêtes principales.
Or, il arriva qu’en la fête de la Dédicace, Joachim étant allé à Jérusalem avec ceux de sa tribu et voulant présenter son offrande, s’approcha de l’autel avec les autres. Et quand le grand prêtre le vit, il le repoussa avec une grande indignation, disant que ce n’était pas chose convenable qu’un homme sous le coup de la malédiction de la loi osât faire offrande au Seigneur, et que lui, qui était stérile, se mêlât à ceux qui ne l'étaient pas, qu’il eût, enfin, la témérité de se présenter ainsi, lui qui n’avait pas accru le peuple de Dieu. Alors Joachim, se voyant ainsi couvert de confusion, ne voulut pas retourner chez lui, de peur' que ceux de sa tribu, qui avaient tout entendu, ne lui fissent le même reproche, et alors il se retira auprès de ses bergers.
Après y avoir passé quelque temps, un jour, un ange lui apparut, au milieu d'une grande clarté, et, le trouvant tout troublé de cette vision, après l’avoir averti de ne rien craindre, il lui dit :
--Je suis l’ange du Seigneur, vers toi envoyé pour t’annoncer que tes prières sont exaucées, et que tes aumônes sont montées jusqu’en la présence de Dieu. J’ai vu ta honte et j’ai entendu les reproches de stérilité que, bien à tort, on
PREMIER CYCLE
t’avait adressés. Car Dieu est le vengeur, non pas de la nature, mais du péché, et, s’il a fermé le sein d’une femme, c'est pour l’ouvrir ensuite, d’une façon plus merveilleuse, faisant connaître ainsi que l’enfant qui naîtra est un don de Dieu, et non pas le fruit de la passion. Sara, la première mère de notre race, n’a-t-elle pas enduré jusqu’à sa quatrevingt-dixième année l’opprobre de la stérilité ? Et, toutefois, elle engendra Isaac, auquel fut promise la bénédiction de toutes les nations. Rachel, de même, ne fut-elle pas longtemps stérile ? Et, toutefois, elle engendra Joseph, qui tint toute la seigneurie d’Egypte. Qui fut plus fort que Samson, ou plus saint que Samuel ? Tous deux, cependant, eurent des mères stériles. Et ainsi peux-tu croire, par raisonnement et par exemple, que les conceptions longtemps attendues et les enfantements stériles ont coutume d’être les plus merveilleux. Donc, Anne, ton épouse, t’enfantera une fille et tu l’appelleras « Marie ». Celle-ci, comme vous l’avez promis par vœu, sera, dès son enfance, consacrée au Seigneur : et déjà, dès le sein de sa mère, elle sera remplie du Saint-Esprit ; elle ne restera point mêlée au commun du peuple, mais demeurera dans le Temple, pour qu’aucune mauvaise chose ne puisse être soupçonnée à son sujet. Or, de même qu’elle naîtra d’une mère stérile, de même, d’une façon très merveilleuse, elle engendrera le Fils du Très- Haut, dont le nom sera « Jésus », et par lui toutes les nations auront leur salut. Et, maintenant, je te donne ce signe : quand tu seras parvenu à la Porte-Dorée, à Jérusalem, Anne, ton épouse, t’y trouvera, venant à ta rencontre : car «lie est très inquiète de ton absence, mais, en te voyant, elle se réjouira.
Ayant ainsi parlé, l’ange s’éloigna de Joachim.
Et, comme Anne pleurait amèrement, — car elle ne savait où son mari s’en était allé — , voici que le même ange lui apparut, et lui révéla les mêmes choses qu’il venait d’annoncer à son mari, en ajoutant que, pour marque de la vérité de ses paroles, elle allât à la Porte Dorée, où elle rencontrerait son mari qui revenait.
Donc, selon le commandement de l’ange, ils s’en allèrent
l’enfance de la vierge 33
au-devant l’un de l’autre, tout réjouis de leur vision réciproque.
Et, assurés désormais d’avoir un enfant, ayant adoré le Seigneur, ils s’en retournèrent en leur maison, attendant joyeusement la réalisation de la divine promesse.
Anne, donc, conçut et enfanta une fille, et lui donna le nom de « Marie ».
Quand Marie, ayant accompli sa troisième année, eut laissé le lait, alors ses parents la conduisirent au Temple, avec des offrandes.
Or, il y avait, pour monter au Temple, quinze* degrés, selon les quinze psaumes graduels : car, parce que le Temple était bâti sur la montagne, on ne pouvait arriver à l’autel des holocaustes, qui se trouvait en dehors, qu’en montant ces degrés. Quand la Yierge eut été placée sur le premier de tous, alors, sans le secours de personne, elle les gravit jusqu’en haut, comme si elle eût été déjà une grande personne.
Et, quand ils eurent achevé leur offrande, ses parents laissèrent Marie dans le Temple, avec les autres vierges, et revinrent chez eux.
Mais la Yierge, chaque jour, croissait en toute sainteté. Les anges la visitaient quotidiennement, et, chaque jour encore, elle était favorisée d’une vision divine.
Saint Jérôme dit, en une certaine Epiire à Chromate et à Héliodore, que la bienheureuse Yierge s’était, à ellemême, tracé cette règle : que, dès le matin jusqu’à tierce, elle passerait le temps en prière ; depuis tierce jusqu’à none, elle s’occuperait à tisser ; depuis none, enfin, elle ne cesserait plus de prier, jusqu’à ce que l’ange du Seigneur, apparaissant, lui portât sa nourriture.
Quand elle eut atteint la quatorzième année de son âge, le grand prêtre annonça publiquement que les vierges élevées dans le Temple et qui avaient accompli le temps de leur âge, devaient retourner en leur logis, afin de prendre un mari, ainsi que le voulait la loi. Toutes ayant obéi à ce
PREMIER CYCLE
commandement, seule, la bienheureuse Vierge Marie répondit qu’elle n’en pouvait faire autant, attendu que ses parents l’avaient entièrement consacrée au service du Seigneur, et aussi parce que, d’elle-même, elle lui avait voué sa virginité.
Et alors, le grand prêtre fut très embarrassé. Car, d’une part, il n’osait lui faire violer son vœu en allant à l’encontre de l’Ecriture, qui dit : « Vovete et reddite , accomplissez les vœux que vous avez faits » ( Ps. lxxv, 12), et il n’osait, d’autre part, introduire une nouvelle coutume dans les pratiques suivies par la nation.
Une fête des Juifs étant sur le point d’arriver, il appela les anciens au conseil, et la sentence unanime fut que, dans une affaire si douteuse, il fallait demander l’avis du Seigneur: et tous, alors, se mirent en oraison. Mais, comme le grand prêtre s’apprêtait à consulter le Seigneur, alors une voix se fit entendre, au milieu de l’oratoire, que tous perçurent, et elle disait :
— Que tous ceux de la maison de David qui, étant convenables à marier, n’ont pas encore d’épouse, apportent, chacun, une verge à l’autel : celui dont la verge fleurira et au sommet de laquelle, selon la prophétie d’Isaïe, le Saint- Esprit se reposera, sous forme de colombe, sera, sans aucun doute, l’homme que la Vierge devra épouser.
Parmi ceux de la maison de David se trouvait Joseph. Comme il lui semblait peu convenable qu’un homme d’un âge si avancé prît pour femme une si tendre vierge, pendant que tous les autres apportaient leurs verges, lui, tout seul, cacha la sienne, d’où il advint que rien n’arriva de ce que la voix divine avait annoncé.
Alors le grand prêtre conseilla de recourir, derechef, au Seigneur, lequel répondit que celui-là, seul, qui devait épouser la jeune fille n’avait pas apporté sa verge. Ainsi découvert, Joseph, donc, apporta sa verge, laquelle fleurit aussitôt, et la colombe vint du ciel se reposer sur son sommet, d’où il apparut clairement à tous qu’il devait épouser la Vierge.
Joseph, donc, Payant épousée, s’en retourna dans sa ville
L ENFANCE DE LA VIERGE
de Bethléem, pour disposer sa demeure et préparer tout ce qui était nécessaire pour ses noces. Quant à la Vierge Marie, elle revint à la maison de ses parents, à Nazareth, avec sept vierges de son âge et nourries du même lait, que le grand prêtre lui avait données pour compagnes, afin de pouvoir témoigner du miracle.
Or, en ce temps-là, l’ange Gabriel lui apparut pendant qu'elle priait, et lui annonça que le Fils de Dieu devait naître d’elle.
Nous pouvons maintenant, après avoir terminé ces préliminaires indispensables, aborder l’illustration des fresques de Giotto. Nous aurons plus d’une fois l’occasion de constater qu’elles ne sauraient touj ours s’expliquer avec les seules ressources d’information de la Légende Dorée , ce qui prouve qu’au début du quatorzième siècle les artistes avaient l’habitude d’aller encore puiser à d’autres sources que celles dont s’était servi, pour rédiger son livre, le bienheureux Jacques de Yoragine.
IY
On pourrait diviser en trois groupes les fresques du premier cycle, celui qui traite, comme nous l’avons dit, de l’Enfance de la Vierge. Le premier groupe comprendrait les six premières fresques de la série et nous leur donnerions ce titre : La Conception de la Vierge.
Nous disons « Conception », et non pas « Immaculée Conception » de la Vierge. Nous ne sommes encore, en effet, qu’au treizième siècle. Mais ce n’est pas à dire, pour cela, que Giotto, et ceux qui l’ont inspiré pour ses peintures, ne croyaient pas à l’immaculée Conception.
C’est même pour bien montrer qu’ils y croient, et aussi de quelle façon ils parlent leur croyance, qu’avant même d’entrer dans le nerf de la question, nous avons donné à ce groupe de fresques, ce titre significatif : La Conception de la Vierge. La légende, dans le livre de Jacques de Voragine, porte le titre : De Nativitate B . Mariæ virginis . Mais on a vu que, dans la réalité, il parle fort peu de la Nativité elle-même de la Vierge, alors qu’il consacre de longs développements au récit des circonstances
l’enfance de la vierge
merveilleuses qui l’ont amenée. Il épuise déjà, en quelque sorte, la question poétique de l’immaculée Conception. Et, de fait, quand les éditeurs des siècles suivants ajoutèrent au texte primitif de la Légende Dorée un chapitre spécial sur l’immaculée Conception, ils ne firent que discuter l’opportunité de la fête instituée en son honneur, après la mort de l’auteur de la Légende , sans rien retoucher à ce que lui-même en avait déjà dit au chapitre De la Nativité.
Il était intéressant de noter ces nuances, au moment où tous les bons chrétiens s’emploient à honorer de leur mieux la Vierge Immaculée ; nous regrettons que les nécessités de notre sujet ne nous permettent pas d’y insister aussi longuement que nous l’aurions pu, et désiré. Mais il est temps d’en venir à l’étude particulière de nos fresques. Nous les décrirons, les unes après les autres, en accompagnant nos analyses de quelques-unes des explications qui nous sembleront le plus appropriées à chacune d’elles.
1. Joachim chassé du Temple1. — Ce premier sujet, il faut bien l’avouer, ne manquerait pas de paraître quelque peu difficile à déchiffrer, si l’on
1. Photographies Alinari, n° 19308. C’est toujours d’après les photographies de M. Alinari que notre dessinateur, M. Brossé le Yaigneur, a exécuté les petites gravures des fresques de l’Aréna qui accompagnent le texte.
38 PREMIER CYCLE
n’avait pas eu la précaution de lire, dans la
Joachim est chassé du Temple. (Voir, pour l’explication de cette fresque, le texte, pages 37 et suivantes.)
légende, l’histoire de Joachim, l’époux de sainte Anne, qui fut chassé du Temple au moment où il y venait offrir des présents au Seigneur, et cela,
L ENFANCE DE LA VIERGE
parce qu’il n’avait pas de postérité. Giotto a décomposé la scène en deux tableaux. On y voit d’abord, à « l’intérieur » du Temple, un vieillard assis, qui fait le geste de parler à un personnage placé devant lui, peut-être un enfant, dont on n’aperçoit que le sommet de la tête. C’est ensuite, le même vieillard, cette fois en dehors de l’enceinte où il se trouvait précédemment, et qui repousse, de la main droite, un personnage nimbé, saint Joachim, lequel porte, dans ses bras, un petit agneau.
Dans Y Evangile du P seudo- Matthieu , celui qui chasse Joachim est un simple scribe du Temple, nommé Ruben : je croirais volontiers que c’est de lui dont il s’agit ici et non pas du grand prêtre — Y Evangile de la Nativité nous donne son nom — Isachar. J’en dirai plus tard les raisons, quand nous retrouverons le même personnage dans la scène des Prétendants.
Nous ne devons pas omettre que le Proto-Évangile de saint Jacques raconte d’autre manière la scène de l’affront. C’est Anne elle-même qui en est la victime, un jour qu’elle se présentait au Temple, accompagnée de Judith, sa servante, pour offrir ses dons au Seigneur et le prier de mettre un terme, à la fois, à sa stérilité et à son veuvage : car Joachim, à cette époque, s’était déjà enfoncé dans le désert, avec ses troupeaux et ses pasteurs, ne pouvant plus supporter la honte de la stérilité de son épouse.
PREMIER CYCLE
Il faut avertir que, dans d’autres séries analogues, par exemple celle de Gaddi, à Florence, cette première scène est traitée de façon beaucoup plus dramatique que dans la fresque de Giotto. Mais c’est peut-être par discrétion que le peintre n’a pas voulu donner, à l’affront, une trop grande publicité, comme pour en atténuer l’amertume. Les artistes de la Renaissance, au contraire, semblent se complaire à lui supposer un éclat très humiliant. Le panneau de Yan Orley, au musée de Bruxelles, est assez caractéristique de ce genre de compositions : aussi bien, la confusion de saint Joachim y est-elle rendue avec beaucoup de bonheur, ce qui n’est pas sans nous attrister : car il ne l’avait pas méritée, certes, et nous savons bien, comme l’ange du Seigneur le lui dira plus tard, en son discours très documenté, qu’il y a des stérilités qui ne sont, dans l’ordre de la Providence, que l’annonce d’une filiation plus glorieuse, telle la stérilité de Rachel et de Sara.
2. Joachim au désert1. — 11 s’avance sur la gauche, triste et songeur, la tête penchée sur la poitrine, sans même répondre, par une caresse, aux joyeux aboiements du petit chien qui accourt à sa rencontre. 11 rêve douloureusement à l’affront qu’il a subi et aussi à l’inquiétude de sainte Anne qu’il a