‹ Les fresques de l'Aréna à PadoueChapitre 50 sur 52 · IVOIRE TRIVULCE · texte numérisé non relu

IVOIRE TRIVULCE

La Déposition de la Croix. (Voir le texte, page 267.)

sont représentées. Que vous suiviez, en un mot, tout le détail de cette fresque, ou que vous en observiez l’ordonnance générale, vous reconnaîtrez que tout y est digne de Tart le plus consommé : car la douleur qui y est décrite est tirée du vrai, elle est naturelle,

CONCLUSION

elle est rendue avec une intensité d’expresion merveilleuse, elle est, enfin, une création d’art absolument parfaite.

Mais qu’allons-nous en dire, maintenant, en

MINIATURE FRANÇAISE (XIII9 SIÈCLE) La Déposition de la Croix. (Voir le texte, page 267.)

nous plaçant au point de vue iconographique ? Et puisque cette composition de Giotto doit être regardée comme une des plus excellentes de toute la décoration de l’Aréna, une de celles, encore, qui ont exercé l’influence la plus durable et la plus profonde sur l’art religieux des siècles suivants, demandonsnous, enfin, comment il faut la juger, en se plaçant,

CONCLUSION

par exemple, au point de vue du sévère théologien qui, dans les conseils des évêques, est chargé de veiller sur la façon avec laquelle les artistes mettent en images les données de la foi et les invites à la piété h

Supposez donc, que j’aie été, dans les premières années du quatorzième siècle, le juge ecclésiastique chargé de prononcer sur la valeur de religion de la fresque de Giotto, voici, à peu près, les remarques que j’aurais faites.

Consultant d’abord, comme il était juste de le faire, la tradition iconographique, j’aurais constaté, tout aussitôt, qu’elle ne concordait d’aucune façon avec la formule proposée par Giotto.

Si l’épilogue du Calvaire, en effet, y est plus largement développé qu’aux fresques de l’Aréna1 2, il ne renferme aucun sujet qui puisse absolument s’identifier avec celui choisi par l’artiste de Padoue.

On le désigne parfois, je le sais, sous le nom de Déposition de la Croix. Mais songez que ce sujet de la Déposition est compris, dans l’art antérieur à

1. Voir dans la Constitution apostolique de Léon XIII de l’année 1877 sur l’interdiction de la censure des livres, ce qu’il est dit, au chapitre vi, sur les images sacrées, qui ne peuvent être mises dans le public « sans la permission de l’autorité ecclésiastique ». L’Église n’a donc pas cessé, en principe du moins, de contrôler les créations des artistes.

2. Voir plus haut, page 175. Dans la miniature byzantine du Saint- Grégoire de la Nationale (neuvième siècle), cet épilogue se décompose au moins en deux scènes, la Déposition de la Croix et la Mise au tombeau.

CONCLUSION

Giotto, de façon très différente. C’est, dans l’art byzantin, un véritable Dèclouement de la Croix . Les ivoires carolingiens répètent, sans y introduire aucune variation importante, la même formule, ainsi qu’on pourra s’en rendre compte en regardant l’ivoire de la collection Trivulce, à Milan, qui est, probablement, un travail du dixième siècle.

Et si, pour confirmer cette remarque, on rapproche de l’Ivoire Trivulce notre miniature française du treizième siècle on verra que la scène classique de la Déposition est vraiment, dans l’art antérieur à Giotto, d’un rythme tellement spécial, qu’il faut bien reconnaître que le peintre de l’Àréna, qui ne pouvait l’ignorer, s’en est affranchi de la façon la plus absolue qu’il soit possible de l’imaginer.

Il ne représente pas, en effet, le corps de Jésus au moment même où il est détaché de la croix, mais après que cette action s’est accomplie, quand il en a été décloué.

La première formule était autorisée expressément par un texte évangélique 2, et donnait lieu à une composition vraiment historique. La seconde, celle de Giotto, n’est que vraisemblable, sans fondement réel dans le récit des écrivains inspirés. Il aurait

1. Elle est tirée de ce même manuscrit de la Légende Dorée de la Nationale (B .-N. Fr. 183) dont nous avons, à la page 20 de ce livre, reproduit le frontispice.

2. Et depositum invol vit (Joseph) sindone et posuit eum in monumento. (Luc, xxiii, 53.)

CONCLUSION

fallu y regarder à deux fois, en se plaçant au point de vue ecclésiastique, avant de lui accorder un laissez-passer. Et j’en vais insinuer la raison. Car l’Eglise, qui se montre assez large dans la tolérance qu'elle accorde aux très anciennes légendes, est sévère, dans sa pratique courante, quand il s’agit d’entr’ouvrir la porte à tout ce qui pourrait amener le peuple à en créer de nouvelles.

D’où nous viennent donc ces légendes qui constituent, il faut bien le reconnaître, une très grosse partie du capital sur lequel nous vivons, pour alimenter notre foi et notre piété ?

On pense généralement que « l’expression littéraire précède le plus souvent l’expression artistique et (que), en tout cas, la première sert à expliquer l’autre, non inversement 1. » Pour cette raison, donc ayant remarqué que, dans les anciennes Dépositions, la Vierge Marie soutient le bras droit de Jésus, pendant que les autres personnages sont occupés à déclouer le reste de son corps, M. Venturi ne manque pas de chercher l’origine de ce geste dans une ancienne légende, rapportée précisément par M. l’abbé Darras, au premier volume de son Histoire de ï Eglise,

1. Ainsi s’exprime un des maîtres de la critique historique contemporaine, M. Paul Lejay, dans l’article qu’il a bien voulu consacrer à mon Christ de la Légende Dorée. Et c’est pour cela qu’il me dit encore, en manière d’encouragement : « Je ne crois pas que l’historien des croyances ait beaucoup de nouveau à tirer des oeuvres d’art. » Revue critique, x, n° 3, p. 318.

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