LU CS VE
Dieu. Messagers de la bienfaisance divine, ces anges répandent à pleines mains sur le monde les bénédictions et les fleurs. Telle est cette apparition, qui émerge tout entière des flocons de nuages interposés entre elle et nous.
Prenons cette peinture partie par partie, et voyons ce qu'elle est.
La figure du Père éternel a souffert de graves avaries. La tête a été très-endommagée, repeinte en partie par conséquent, et ces repeints en ont altéré la vérité, l'accent, le caractère : le nez à perdu quelque chose de la fermeté de son contour et de la dignité de sa forme; les yeux ‘ont été repris par une main qui n’a pas été assez délicate pour les toucher sans presque les éteindre; la lèvre inférieure, reprise aussi par un pinceau qui n’en a pas bien saisi le dessin, donne maintenant à la bouche une certaine fadeur; la barbe également. s’est comme figée sous le pinceau du restaurateur ; quant à la chevelure, blanche comme la barbe, elle a été plus heureuse et s’est bien conservée. La main droite est intacte, fort belle, prise sur nature, vivante encore et très-largement modelée; la main gauche, quoique belle aussi, a souffert. La tunique rouge et le manteau bleu restent admirables de mouvement, d’ampleur, de noblesse, de simplicité, d'harmonie. Voilà des types de draperie qui sont, pour les maîtres eux-mêmes, un modèle et un enseignement... Somme toute, cette figure, en dépit du temps qui ne lui a point épargné les injures et malgré les restaurateurs qui en essayant de la rajeunir ont failli la perdre, à
conservé assez de sa grandeur morale et de son accent reli-
AL te
gieux, pour qu'il soit impossible de la méconnaître. La tête, dont nous avons signalé sans ménagements les retouches, garde encore une notable partie de son caractère, de sa grandeur et de sa force. Les retouches, au demeurant, ne sont pas lellement impénétrables qu’on ne puisse voir, sous ce qu’elles ont fait, la majeure partie de ce qui a été. On ne peut enlever à Raphaël l'esprit, le style, le faire même de cette figure. La main qui a peint Dieu tirant la lumière du chaos et Dieu créant le firmament, dans la première travée des Loges vaticanes, doit avoir peint aussi Dieu bénissant le monde dans la chapelle de la Magliana. Non-seulement le même sentiment anime ces trois figures, mais la même ampleur et le même procédé s’y reconnaissent aussi. Une tradition constante et d’ailleurs vraisemblable attribuant au pinceau de Raphaël les deux figures des Loges, la même attribution serait de mise également pour la figure de la Magliana. On pourrait, en remontant plus haut dans l'histoire des fresques de Raphaël, retrouver des analogies plus concluantes encore. Comparez, par exemple, la draperie du manteau de la Vierge, dans la Dispute du Saint-Sacrement, avec la draperie du manteau de l'Éternel, dans la fresque de la Magliana, vous serez frappé de la ressemblance. La Dispute du Saint-Sacrement étant peinte entièrement de la main de Raphaël, cette ressemblance ferait plus que nous rapprocher du maitre, elle nous mettrait directement et sans intermédiaire en sa présence.
A l'intérieur dela mandorla, le Père éternel se détachait
jadis sur un fond d’or. Il ne reste que des traces à peine visibles de cette ancienne dorure. On a eu fort heureusement le bon esprit de ne point la refaire, et la couleur jaunâtre actuelle conserve une juste relation avec la figure qu’elle accompagne. Quant au limbe circonscrivant ce fond d’or, il a éprouvé d’irrémédiables dommages. Je ne parle pas de la couleur bleu-clair répartie sur le champ, non plus que des étoiles d’or qui constellaient cet azur, ni des modillons de chaux dorés et des deux arcs-en-Ciel qui en délimitaient l'espace ; tout cela n’est que très-secondaire. Mais les sept têtes de chérubins qui flottaient radieuses et ravies dans celte lumineuse atmosphère ont été repeintes, les unes en parte, les autres complétement, et c’est là un irréparable malheur. Quand bien même ces têtes seraient dégradées autant que le fond, elles laisseraient voir encore, ne fût-ce que par le clou de la fresque et par certains restes de couleur, la trace de leur beauté première; quelques étincelles de la flamme divine jailliraient encore de l’apparente obscurité : tandis que, sous l’épaisse restauration, rien ne luit, rien ne parle; sous cette fraîcheur d'emprunt il n’y a presque plus que le néant. Cependant, la tête, vue de face, qui occupe au sommet du limbe le point d’intersection des arcs de la mandorla et qui en est la clef, se ressent de sa noble origine : dans les yeux remplis d’extase et dans tous les traits de la face, dans l’arrangement des cheveux, dans la vibration des ailes, on reconnaît, à n’en point douter, Raphaël. On le retrouve également, mais avec un accent beaucoup moins naturel
et moins vif, dans chacune des têtes qui viennent ensuite
AE
de chaque côté : la beauté des regards, l’accent attendri de la bouche, le sentiment divin qui élève de simples têtes d’enfants jusqu'aux plus hautes régions de la poésie religieuse, révèlent l’âme et l'esprit du maïtre. Il en est tout autrement des deux têtes qui suivent et qui sont placées à la hauteur de chacun des bras de l'Éternel : là, le restaurateur s’est si lourdement interposé entre Raphaël et nous, qu’il n’a plus rien laissé transparaître. Après cette éclipse totale, les lueurs que l'on aperçoit dans les deux dernières têtes paraissent être presque de la lumière : aucun peintre moderne, livré complétement à lui-même, n’aurait pu peindre notamment la tête de gauche... Il est inutile de dire que des légions de chérubins analogues, identiques même à ceux dont nous déplorons ici l'effacement et la ruine, se retrouvent dans les plus belles œuvres peintes par Raphaël, depuis la Dispute du Saint-Sacrement jusqu'à la Vierge de Saint-Sixte.
Examinons enfin les deux anges qui complètent le tableau et qui se détachent sur le fond, jadis bleu-foncé, du ciel de la terre. La couleur bleue, posée après coup sur une couche d’ocre rouge peinte à bon-fresque, est tombée, de sorte que les messagers célestes nous apparaissent aujourd'hui sur un fond rouge. Ils n’en conservent pas moins toute leur éloquence. Ces deux figures, qui surgissent de chaque côté, en dehors de l'Éternel, pour nous en communiquer la lumière et nous en transmettre les bienfaits, sont, par-dessus tout, de celles qui
appartiennent à Raphaëlkpär Tés-rdpports les plus immédiats et par l’intimité la plus complète. res
EC