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Procès-verbal de Kotzebue

2. Au sud, au lieu de suivie le ruisseau de Topolnica pour aboutir à la Morava, la ligne de démarcation, depuis le Ljuti Yrh, entre Gramada et Kopaj Kosara. coupait ce ruisseau et, après un crochet dans les montagnes, venait rejoindre un peu plus bas la Morava, à la limite du pachalikde Nié. Kotzebue avait constaté que, sans doute, la ligne des postes serbes était arrivée jusqu*à la Topolnica; mais, dans le ferman où la Porte avait promis de rendre aux Serbes les six districts, l'intégrité du pachalik de Nié, point des plus sensibles pour ia Turquie, avait été spécifiée et, de son côté, Milos l'avait reconnue. Au sud-ouest, d'autre part, au lieu d'adopter complètement, à partir du Javor, la ligne de l'Uvac et du Lim, telle que la proposait Milos, la frontière indiquée par Kotzebue quittait l'Uvac pour passer entre le Lim el le Zlatibor, coïncidant ainsi avec, celle que la Serbie connaît encore au sud-ouest, du côté de la Bosnie.

exacte1, elle marquait néanmoins un progrès énorme, comparée à tous les moyens d'appréciation dont on disposait jusque-là. Seule elle répondait au besoin auquel on la destinait. Sortie de la collaboration de toutes les parties en cause, elle revêtait en quelque sorte une valeur arbitrale. Comme elle donnait une réalité vivante au droit reconnu à la Serbie et consacré par plusieurs instruments diplomatiques, il pouvait sembler que dès lors, sous le contrôle vigilant de la Russie, l'ère des difficultés était close, et que bornes et poteaux-limites allaient être enfin posés.

Posée dès 1820, admise et réglée en principe par la convention d'Ackermann en 1826, par le traité d'Andrinople en 1829 et par le hattichérif de 1850, déterminée en fait par la commission de délimitation au début de 1851, la question de la réunion des six districts devait attendre cependant plus de deux années encore avant de recevoir sa solution définitive. Si pourtant la convention d'Ackermann laissait à la Porte un délai de dix-huit mois pour l'exécution des clauses relatives aux Serbes, le traité d'Andrinople, lui, disait que la Turquie devait passer aux actes « sans le moindre délai », et le hattichérif de 1850 permettait de croire qu'elle s'exécuterait aussitôt les travaux de la commission de délimitation terminés. Mais, fidèle à ses habitudes d'atermoiement, la Porte use de tous les procédés qui lui sont familiers, d'abord pour nier l'existence même de la question, et ensuite pour retarder indéfiniment l'exécution d'engagements qu'elle n'avait pris que contrainte et réduite à la dernière extrémité.

Tout au début, elle feignit d'ignorer complètement ce dont

il s'agissait. Elle prétendait ne connaître, en fait de « six

nahijas », que celles qui étaient mentionnées dans le ferman

1. Ses erreurs s'expliquent d'ailleurs très facilement par la saison, les conditions d'insécurité dans lesquelles travaillaient les commissaires, les moyens d'observation dont ils disposaient, la rapidité de leurs opérations (elles durèrent 15 jours au plus).

de 1820, relatif au retrait des musselins (fonctionnaires administratifs); c'était à elles uniquement qu'elle déclarait avoir songé en acceptant l'article VI du traité d'Andrinople1. C'était ainsi jouer sur les mots, car évidemment il ne pouvait plus s'agir alors de restitution, la Serbie étant déjà pourvue de ce qu'elle était censée demander.

En raison même de l'imprécision des traités, il était facile à la Porte de maintenir son point de vue et les députés serbes avaient beau s'évertuer à lui expliquer le sens des mots « détachés », « distraits », rien ne pouvait vaincre l'entêtement de la Porte. Une nouvelle et vigoureuse intervention de la Russie s'imposait. Bien qu'ayant quitté Andrinople, l'armée russe occupait toujours les provinces turque-. Menacée de voir l'évacuation retardée jusqu'à complète exécution de ses engagements, la Porte, de nouveau, céda; la démarche russe s'étant produite le 29 décembre 1829 (10 janvier 1850), la Porte, dès le surlendemain, faisait savoir qu'elle allait désigner une commission pour se rendre sur les lieux et procéder, de concert avec les Serbes, à la délimitation.

Mais à peine l'énergique comte Orloff a-t-il quitté Conslanlinople qu'aussitôt la Porte se remet à ergoter. Maintenant qu'il s'agit de passer des paroles aux actes, elle discute non plus sur la nature des six nahijas, mais sur le sens même, sur la compréhension du mot nahija. Elle prétend assimiler, en etï'et, la division qu'est la nahija à celle qu'est son kaza. Elle se dit tenue de restituer six kazas, alors qu'en fait les six nahijas réclamées par les Serbes correspondent alors à quatorze de ses kazas. C'est cette interprétation qui prévaut jusqu'après l'envoi de Lebib eflèndi comme commissaire pour la délimitation. La Porte ne cesse de déclarer que les Serbes réclament beaucoup trop : « jusqu'à trois cents heures de terrain! » et Ribeaupierre leur démontre que c'est faux, que c'est impossible, vu que de Belgrade à Constantinople il n'y a que 184 heures.

A force de démarches, la Porte finalement se résigne à

1. Les députés serbes à Milôs. Constantinople. 16/28 décembre 1829.

céder six nahijas, mais elle prétend les déterminer ellemême. Këchaf effendi, qui vient d'être envoyé par la Porte en Serbie, indique aux députés serbes quelles sont ces régions. Et ceux-ci de se récrier : « Mais ce n'est là qu'une partie des districts détachés! » — Kéchaf : « Je suis allé en Serbie et j'ai pu me rendre compte que ce sont là des nahijas entières » — Les députés : « Vous êtes allé directement de Constantinople à Belgrade, vous êtes resté continuellement dans cette ville et vous êtes revenu par Vidin ; vous n'avez donc pu voir les contrées en question. » — Kéchaf : « J'y ai envoyé mes gens, mais Mahmoud pacha ne les a pas laissé passer et il les a même arrêtés. » Et les députés se retirent, « jugeant superflu de poursuivre un tel entrelien1 ».

Toute une année se passe ainsi jusqu'à ce qu'enfin, de part et d'autre, les commissaires soient désignés et envoyés sur place. Mais la saison s'avance et Lebib effendi redoute l'hiver et les chevauchées par les montagnes; il refuse de partir, car il est impossible de terminer les opérations avant la chute des neiges2. Néanmoins, il se décide finalement à venir, mais sans les fermans indispensables pour permettre aux commissaires de mener leur enquête sur le territoire des pachaliks voisins. Milos pressent là un prétexte à nouvel ajournement et le fait est que, à peine arrivés dans le paehalik de Vidin, les commissaires se voient immobilisés six grandes semaines (du 7 janvier au 15 février 187»!) dans l'attente du ferman qu'il a fallu réclamer à Constanlinople. Milos s'impatiente et se livre à de violentes algarades contre le commissaire turc; tout était prêt et « voilà qu'il trouble tout, qu'il gâte tout3! »

Mais la commission n'a pas encore achevé ses travaux, que surgissent de nouveaux ennuis pour Milos et en même temps, pour la Porte, de nouveaux sujets à tergiversations.

1. Lesdéputés serbes à Milos. Constantinople, 29 juillet/10 août 1830.

2. Les députés serbes à Milos. Constantinople, 9/21 septembre 1830.

3. Milos aux commissaires serbes. Kragujevac, 1/13 janvier 1831.

En Pologne, une révolte a éclaté. La Russie détourne son attention des affaires d'Orient pour la reporter sur celles qui la touchent de plus près. Reprenant ses coudées libres, la Porte attend l'issue de la lutte pour décider de l'attitude à prendre. Boutenief demande à Milos de prendre patience, car, « dès que la Pologne succombera, la Porte d'elle-même accourra pour le prier de terminer les affaires serbes une bonne fois1 ».

Profitant des embarras de la Russie, la Turquie tente alors de s'entendre directement avec Milos. Elle affirme ne rien devoir aux Serbes, mais elle veut bien tout de même leur offrir six kazas : Krupanj, Loznica, Paracin, Razanj, Banja, et, au choix, ou la Crna reka ou Krusevac jusqu'au Mali Jastrebac. A cette seule idée, Milos se révolte d'abord; il voit qu'il n'est question ni du Stari Vlah, ni du Timok avec le Svrljig, ni surtout de la Krajina; il en appelle aux traités, aux droits de la Serbie, à sa responsabilité devant le peuple, il veut tout ou rien. Cependant Kolzebue, influencé durant son séjour à Belgrade par de faux rapports sur le compte de Milos, l'invite lui-même à une attitude moins intransigeante. Il laisse entendre que les Serbes peuvent sans aucun inconvénient céder le pays de Svrljig en entier, la rive droite du Timok, partie des pays de Banja, Alexinac, Krusevac, Brvenik et Stari Vlah. Par centre, en ce qui concerne la Krajina, il se montre intraitable, car à ce pays s'attache pour la Russie, tout comme pour la Serbie, un intérêt politique de tout premier ordre. A contre cœur, Milos finit par se déclarer prêt à céder sur les points demandés, mais sous réserve de l'approbation des chefs de la nation. Il se retranche derrière le sentiment populaire. « Je confirme, sur ma tête, que je n'ose céder un pied de ce qui n'est pas à moi, mais à la nation. Si je le faisais, le peuple se lèverait contre moi; je passerais un mauvais moment, ce serait la perte du régime actuel en Serbie, et la Porte pourrait avoir à s'en

1. Les députés serbes à Milos. Constantinople, 28 aoùt/9 septembre

ressentir1. » Mais à Constantinople on n'en veut rien croire, on prétend savoir fort bien que Milos, quoi qu'il en dise, a le peuple dans sa main, et finalement la Porte recourt à ce qui est toujours son suprême argument : Milos est nôtre et son peuple est notre raïa.

Milos ne s'est pas fait faute, pourtant, d'user du moyen qui, souvent, influe si fortement sur les décisions de la Porte. A plusieurs reprises il a promis de très grosses sommes, et au sultan, et aux hauts fonctionnaires, mais il ne donnera « pas un centime » avant que tout ne soit réglé, restitution des districts et capitalisation du tribut. Il ajoute qu'il enverra aussi en cadeau les plus belles têtes de son troupeau2.

Il allait pouvoir employer encore un moyen d'action, d'une autre nature, mais peut-être aussi efficace, pour vaincre les résistances de la Porte. La révolte grondait en Albanie et en Bosnie. Les Bosniaques se massaient dans le polje de Kossovo. Il y avait là pour Milos une occasion nouvelle de prouver sa fidélité à la Porte qui, peut-être, adopterait une attitude plus conciliante. Averti par ses espions, Milos la renseigne sur les mouvements des rebelles. Il fait distribuer des proclamations pour rappeler au calme les insurgés. Il tiendra vingt-cinq mille hommes mobilisés sur la Drina, prêts à entrer en Bosnie pour soutenir le grand-vizir et il enverra des réapprovisionnements aux troupes turques à Nova-Varos et à Visegradr'. Il offre d'agir sur les beys rebelles pour les ramener à la fidélité. En même temps il ne cache pas qu'il est en correspondance avec eux, qu'ils ont sollicité son alliance, que les incendies, pillages et meurtres commis par les insurgés « dans les villages paisibles de ses futurs départements », les rassemblements de gens en armes sur les frontières, le besoin enfin de veiller sur les Albanais et les Bosniaques établis dans le pachalik l'obligent à prendre

1. Milos aux députés serbes à Constantinople, 21 juin/3 juillel 1831.

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