Nesselrode à Boutenief. 29 décembre 1831/10 janvier
2. Milos écrit le 11/23 juillet 1831 à l'un des députés serbes à Constantinople : •< Avec ces Turcs, je ne puis aboutir à rien. Lebib Raccroche aux six nahijas comme un ivrogne à une palissade, et de ces six nahijas il retranche encore la moitié de celle de Krusevac!... Lès chefs se sont réunis à Topsider et certains proposent le soulèvement si, après le 9 août, date où les Turcs doivent avoir quitté la Serbie, la question n'est pas résolue; on occuperait par les armes le pays. Dieu sait quelle fin est réservée à noire cause! » Et il termine : ■ Je ne saurais garantir vraiment qu'en fin de compte nous ne recourrons pas aux aimes. ••
Novi-Pazar trop voisin du Monténégro. Ils évoquent le danger d'une expulsion des « Turcs » qui habitent ces districts. Céder enfin tous ces pays à la Serbie, ne sera-ce pas créer un royaume dans l'Empire el, si l'on peut croire à la fidélité de Milos, peut-on en dire autant de ses successeurs? Cependant, voilà que la Russie elle-même semble fléchir; se heurtant à l'entêtement de la Porte et désireuse de se la ménager pour le règlement de ses affaires à elle, elle tient à en finir au plus vite avec les affaires serbes. Depuis les événements de Pologne, son zèle pour la cause serbe s'est sensiblement refroidi; sans cesse, elle prêche le calme à Milos; elle voit partout des menées révolutionnaires. Elle recommande en même temps de se montrer plus conciliant vis-à-vis de la Porte. Elle finit par penser elle-même que si Milos renonce aux territoires indiqués par Kotzebue comme pouvant être l'objet de concessions, la Porte se résignera à passer aux actes sans plus larder.
Ces appels au calme et à la conciliation ne seront pourtant pas écoutés; Milos les subit beaucoup plus qu'il ne les accepte. « Qu'on me laisse une bonne fois, s'écrie-t-il un jour, m'occuper seul de mes affaires et qu'on ne me plaigne pas; si je réussis à affranchir tout ce peuple, tant mieux! Sinon... que le pays dévasté s'en aille au diable, que les Turcs et les Russes en profilent et que le monde regarde comment la Russie aime à voir les pays avec lesquels elle fraternise! » Il ajoute : « Jamais je n'ai aimé dire à la Russie d'aussi dures paroles, mais enfin la patience me manque1. » Après avoir épuisé tous les moyens, Milos sent bien qu'en fin de compte il devra forcer la main aux Turcs. Rien des raisons le poussent d'ailleurs à brusquer les événements. Non seulement sa patience est à bout, mais aussi celle de son peuple, dit-il. La fermentation est telle qu'il redoute pour lui-même les pires consé-
1. Milos aux députés serbes à Constantinople, 6/18 octobre 1831.
quences de sa longanimité vis-à-vis de la Porte. Depuis deux ans, il n'ose plus convoquer l'assemblée des chefs du peuple : « J'ai honte, » écrit-il aux députés serbes à Constantinople'.
Mais c'est la situation dans les districts « détachés » qui l'inquiète le plus encore. Le sort des chrétiens s'y est subitement aggravé depuis le retrait des troupes du grand-vizir venues pour réprimer le soulèvement albano-bosniaque. A tout instant des troubles sont à redouter, troubles qui ne pourront manquer de s'étendre à la Serbie elle-même. « Vous savez bien, dit Milos à l'intention de Boutenief 2, que ces Serbes sont nos frères, qu'il y a un frère de ce côté-ci et un autre de ce côté-là; le père et la mère sont d'une part, le fils et la fille de l'autre, les familles elles-mêmes sont ainsi divisées.... Est-il possible qu'ils ne volent pas les uns au secours des autres? » Déjà, vers la fin de 1830 et le début de 1851, plusieurs centaines de familles du pays de Jadar avaient dû émigrer en Serbie. Si dans les districts de Drina et de Stari Vlah, tous deux rattachés à la Bosnie, les populations avaient pu cependant, grâce à Milos, obtenir de la Porte quelques garanties, vers le sud, du côté de Krusevac, Alexinac, Banja, au contact du « pays albanais », l'anarchie redoublait. Outre les redevances superposées à payer au sultan, au spahi, au Citluk Sahibija, il y avait les corvées à fournir, les Turcs à loger et à nourrir, tout en se soumettant à leurs exigences, même les plus déshonorantes. Ce dernier grief surtout provoquait la plus vive irritation. Le rapt de deux jeunes filles du pays de Krusevac par deux Albanais, les frères Vrencevic, détermine le soulèvement de la région (23-25 novembre/5-7 décembre 1832). Milos n'intervient pas encore; il se borne à recommander le calme aux insurgés.
Le moment cependant est des plus favorables. Constantinople elle-même est menacée. Méhémet-Ali, maître de l'Egypte, a envoyé avec son fils Ibrahim ses troupes vers le