CHAPITRE V L'EXTENSION DE
Les six districts réunis, la Serbie attend près d'un demisiècle un nouvel agrandissement de territoire.
Durant tout ce temps, les connaissances que l'on possédait sur cette partie de la Péninsule se complètent, se précisent, se renouvellent parfois du tout au tout. Les voyageurs sont de plus en plus nombreux, et certains, parmi eux, sont de véritables savants qui observent, enquêtent, étudient1, et non plus de simples passants, curieux ou amusés, qui notent leurs impressions en traversant le pays. L'étude des projets de chemins de fer provoque l'éclosion de toute une littérature (1869-1870).
La conception imaginaire d'une grande dorsale balkanique disparaît. L'ossature de la Péninsule est représentée dans ses grandes lignes sous un aspect de plus en plus proche de la réalité. Les noms antiques de Mésie, Dardanie, etc., fidèlement transmis jusque-là, se font de plus en plus rares. Les démarcations qu'ils évoquaient dans les esprits subsistent néanmoins, telles que cartographes et érudits avaient accoutumé de les représenter. C'est ainsi que la Serbie apparaît comme comprenant encore au sud tout le pays de la Haute-Morava, ceux de Kossovo, de Prizren et parfois aussi de Skoplje; mais, pour concilier la réalité du présent avec l'idée héritée du passé, on distingue la Principauté,
1. Tels sont Ami Boue, Viquesnel, Cyprien Robert, Lejean, pour les Français; Gresebach, Muller, Hahn, Kanitz, pour les Allemands. Les voyageurs anglais, eux aussi: Paton, Spencer, Mackenzie et Irby, parcourent et décrivent la Serbie et les pays voisins. Le Russe Hilferding s'attache plus particulièrement à la Bosnie et à la Vieille-Serbie.
ou Serbie proprement dite, de la Vieille-Serbie ou « turkische Serbien ».
En même temps que la figuration du terrain revêt sur les cartes un aspect directement inspiré de la réalité, les connaissances sur les populations et sur la vie de ces régions se rectifient et se complètent, les premières cartes ethnographiques apparaissent.
Bien que tout ne doive pas en être retenu, ces divers travaux n'en constituaient pas moins un très grand progrès. Ce sont les recherches de ces savants, les observations recueillies sur place, les matériaux divers assemblés par eux qui vont servir de base, relativement précise, pour la nouvelle répartition territoriale de la Péninsule balkanique. Les limites de la Bulgarie de San-Stefano seront définies d'après la carte ethnographique — d'ailleurs erronée — de Kiepert. C'est cette carte que Bismarck citera devant le Reichstag. C'est sur la carte de l'Institut militaire géographique de Vienne que le Congrès de Berlin s'appuiera pour fixer les nouvelles frontières.
Cependant, la Serbie paraît inerte. « Notre mission nalio nale subit un temps d'arrêt pendant vingt années entières. La politique qui régna en Serbie de 1859 à 1859 s'appuya sur la Porte ottomane. Cet appui permit à la Serbie d'exister et de vivre, en excluant toute manifestation de pensée natio. nale. » Ainsi s'exprime Jovan Ristic, l'homme d'Etat serbe qui joua un rôle décisif dans la nouvelle phase du développement territorial de son pays1. De 1845 à 1859, gouverne en effet le prince Alexandre Karageorgevic, et le premier principe de sa politique semble être de rester fidèle au sultan, car il est soucieux avant tout d'assurer sa propre succession. En Russie, d'autre part, règne le tsar Nicolas, adversaire résolu de tout ce qui pourrait ressembler à un soulèvement.
1. J. Ristic : Poslednja godina spoljasnje politike kneza Mihaila. (La dernière année de la politique extérieure du prince Michel;. Belgrade. 1895. p. 6.
Si, en 1848, les Serbes de Serbie ne ménagent pas leurs secours à leurs frères de Hongrie, c'est sans aucune arrièrepensée d'agrandissement ou d'atteinte à l'intégrité de l'empire voisin; on veut simplement aider les Serbes de la Voïvodina à obtenir le régime autonome auquel se bornent alors leurs aspirations.
A partir de 1859, tout change, et l'on assiste à un grand réveil de la conscience nationale. Sous le second règne du prince Michel Obrenovic (1860-1868), les luttes et intrigues intérieures cèdent la place à de vastes desseins politiques. Secondé par son ministre, Ilija Garasanine, le prince Michel ne travaille à rien moins qu'à une confédération balkanique et à la solution du problème turc par les seules forces des Balkaniques eux-mêmes. L'armée est accrue, et successivement des traités d'alliance sont conclus avec le Monténégro, (25 septembre/5 octobre 1866), la Grèce (août 1867), la Roumanie, 20 janvier (1er février) 1868. Avec cette dernière, sans doute, il s'agit moins d'une véritable alliance que d'une garantie d'amicale neutralité; mais, avec le Monténégro, il est question d'une action libératrice commune et même de la fusion des deux États, le prince Nicolas se désistant en faveur du prince Michel. Le traité d'alliance avec la Grèce est doublé d'une convention militaire. Il prévoit une action offensive et défensive et précise les termes d'un partage dont la Vieille-Serbie et la Macédoine sont exclues, en raison du conflit des aspirations réciproques; la Serbie doit se voir attribuer la Bosnie et l'Herzégovine, et la Grèce l'Epire et la Thessalie. Un accord enfin est survenu à Bucarest entre délégués serbes et délégués bulgares, mais sans que le prince Michel ait voi^i prendre aucun engagement; il subordonne sa décision à la ratification donnée par tout le peuple bulgare. Il est prévu en etïet qu'un seul Etat (Royaume serbo-bulgare ou bulgaro-serbe, Empire jugo-slave) sera constitué, sous le sceptre du prince Michel de Serbie (janvier et avril 1867). Les conditions du moment, l'insuffisance de la préparation militaire, mais surtout le départ de Garasanine et
la mort tragique du prince Michel firent que ces grands desseins ne reçurent même pas un commencement d'exécution.
Cette conception d'une grande Serbie à la tête d'un empire sud-slave et d'une confédération des chrétiens des Balkans répondait tout à fait à l'état d'esprit de l'époque. La jeunesse serbe est alors emportée par un flot d'idéalisme national. En ce coin d'Europe, on est encore en pleine période romantique. L'action panslaviste se fait déjà sentir. L'exemple de l'Italie, surtout, a été contagieux; on s'enthousiasme pour l'idée de nationalité1. On se reprend d'un véritable culte pour la poésie nationale; alors paraissent les grands recueils de Vuk St. Karadzic2. On se passionne pour les héros du temps de Kara-Georges et pour les Monténégrins aussi qui, à eux seuls, guerroient bravement contre la Turquie (1862); on veut les imiter à tout prix.
Le centre de ce grand mouvement des esprits se trouve en dehors de la Serbie proprement dite. Il est encore chez les Serbes de Hongrie ; Novi Sad (Neusatz) est le siège de YOmladina ou « Union des jeunesses serbes ». C'est de là qu'agit le chef des patriotes serbes, Svetozar Miletic, dont le programme tend à la réalisation d'un grand royaume de Serbie qui comprendra la Serbie proprement dite, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine, la Dalmatie, la Bulgarie, la Croatie, la Slavonie et les Confins militaires. Des pièces de monnaie circulent parmi les Serbes, portant sur une face l'effigie de Miletic et sur l'autre un aigle à deux têtes avec les noms de tous les pays qui formeront le grand État serbe.
L'heure n'est plus alors aux simples rectifications, aux transformations mesurées et progressives par les moyens diplomatiques, comme au temps de Milos. L'on voit très grand; on veut s'étendre très vite, brusquement, violemment. L'évacuation des forteresses serbes par les troupes turques
1. •- Le nationalisme a été le sentiment le plus fort et le plus général de nos générations depuis 184'.) jusqu'à 1870 ■». (Skerlic J. Omladina i njena knjiievnost, 1848-1871. [JJ « Omladina » et sa littérature, 1848-1871] Belgrade, 1906, p. 220).