Srpske narodne pjesme ». [Les chants nationaux serbes
(ferman du 10 avril 1867) cause, au lieu d'une satisfaction, plutôt une déception, touts'étant terminé de façon pacifique.
Tandis que les dirigeants de la principauté travaillaient à l'exécution de leurs vastes desseins politiques et que par delà la Save et le Danube, dans la partie jusqu'alors la plus cultivée et la plus consciente de la masse serbe, les aspirations nationales prenaient toute leur ampleur et toute leur force, du sud, de l'est, de l'ouest, de toutes les provinces turques environnant la Serbie, affluaient les suppliques, les pétitions des chrétiens opprimés, réclamant leur tour de libération. A la longue, c'est une impression de tristesse monotone que l'on éprouve à lire ces plaintes dont sont bourrés des cartons entiers aux Archives de Belgrade. Toutes, elles se ressemblent plus ou moins par le ton suppliant, par les griefs qu'elles énumèrent et le désespoir ou l'impatience qu'elles expriment; à les en croire, si l'on ne se décide aujourd'hui, tout sera perdu demain.
Dans son nouvel effort d'expansion, la Serbie cependant ne fit pas que céder à une poussée d'ardent nationalisme. Des causes permanentes tenant aussi bien à sa position qu'à sa population et à son origine continuaient à agir sur elle.
Par trois de ses frontières, elle plongeait toujours dans la masse inorganique de l'Empire turc, masse chaotique en perpétuelle fermentation. Les raisons que Milos invoquait en 1855 pour occuper les six districts, celles auxquelles il sera l'ait appel en 1912, se retrouvent énumérées, presque dans les mômes termes, en 1876, lorsqu'il s'agit d'entrer en action contre la Turquie. « Tout soulèvement dans les provinces voisines exerce son influence sur la Serbie et compromet la paix publique et le bon ordre sur le territoire de cette dernière ; ce danger planera toujours sur la principauté, et celle-ci ne pourra maintenir d'une manière permanente la paix et le bon ordre dans ses limites, tant que les provinces voisines présenteront des éléments de soulèvements périodiques1 ».
1. Mémoire présenté par le gouvernement serbe à la Conférence de Constantinople, le 2i décembre 1876/5 janvier 1877.
Dans sa lettre du 10/22 juin 1870, le prince Milan montre au grand-vizir quelles sont pour ses sujets les déplorables répercussions de ce perpétuel état de trouble sur ses frontières. « Mais ce n'est pas seulement sous ce rapport (celui du commerce) que la Serbie a à souffrir, dès qu'un mouvement insurrectionnel vient à se manifester dans les provinces de l'Empire qui l'avoisinent. Le contre-coup moral qu'en ressentent les populations de la Principauté est toujours des plus fâcheux. Alors, tous les intérêts se trouvent atteints à la fois, toutes les passions se déchaînent et mon gouvernement se trouve réduit à une situation des plus critiques. Une multitude de réfugiés, dénués de tout, affluent dans la Principauté, tombant à la charge des populations et de l'Etat; les agressions se multiplient à nos frontières ; nos gardes sont tués; des bandes de pillards, accompagnées souvent de troupes régulières, pénètrent jusque dans nos villages, dévalisent les églises, assaillent à l'improviste les maisons isolées et emmènent le bétail, laissant après eux l'incendie et la mort. Ces incursions contraignent nos populations à prendre les armes pour la défense de leur vie et de leurs biens. Les travaux de la campagne sont abandonnés, le commerce cesse et le crédit disparaît. »
Mais il y a plus qu'une simple raison de sécurité et de paix intérieure. Par-delà ces frontières, que ce soit du coté de la Bosnie, de l'Albanie ou de la Bulgarie, vivent et souffrent, exposés à toutes les exactions, des frères de même foi, sinon toujours de même langue et de même race. Tout ce qui se passe là-bas a sa répercussion profonde dans le peuple de Serbie. Les améliorations promises ne se réalisent pas. L'œuvre d'affranchissement s'impose aux frères déjà libres. « Notre guerre n'a pas été une guerre de conquête, mais une guerre de défense nationale, une guerre pour la liberté et l'union de la race serbe », déclare J. Bistic à la Skupstina, au lendemain de la première guerre. Le ler/13 décembre 1877, la seconde guerre sera proclamée « au nom de la libération de tous les frères opprimés ».
Dans la séance du 12/24 novembre 1877 où le Conseil des ministres décide de prendre part à l'action de la Russie contre les Turcs, le premier motif invoqué est sans doute « la délivrance des frères de Turquie ». Mais il en est encore un second : la Serbie « tend à devenir indépendante et à s'agrandir ». Le jeune État se considère comme trop faible, trop petit pour exister et prospérer; sa situation politique, d'autre part, est toujours telle qu'il continue à vivre dans une sorte de vassalité et de tutelle. Jusqu'à 1862, la Porte a déclaré publiquement que la Serbie n'était pas un gouvernement, mais une administration. Jusqu'à 1867, ses garnisons ont tenu les forteresses du pays, un tribut continue à lui être payé, elle n'a pas encore définitivement reconnu le principe de l'hérédité. La Serbie enfin n'est toujours qu'une principauté, tandis que la Grèce, plus récemment venue à la liberté, a déjà été consacrée Royaume. Depuis le traité de Paris, il est vrai, au lieu d'être protégée exclusivement par la Russie, « la Cour Protectrice •, elle l'est de droit par toutes les grandes puissances signataires, « les Puissances Garantes ». Mais elle continue à ne pas être comptée comme État et elle voudrait pourtant être reconnue comme tel. En même temps qu'un accroissement de territoire, car l'un et l'autre se tiennent dans son histoire, elle désire acquérir, sinon conquérir, sa pleine et entière indépendance politique. Cependant, ici encore, tout comme en 1804, en 1815, en 1853, la Serbie au début s'attache à maintenir la fiction de légalité. Dans sa lettre au Grand- Vizir du 10/22 juin 1876, de même que dans la proclamation du 18/30 juin, le prince Milan proteste à plusieurs reprises de son respect pour l'intégrité de l'Empire. Ce n'est qu'en 1877, avec l'entrée en scène d'un nouveau et puissant facteur, que, tout comme en 1806, le voile de légalité tombe et qu'apparaissent les vrais desseins sur lesquels, d'ailleurs, la Turquie ne devait se faire aucune illusion. — Mais, outre ces raisons qui avaient toujours sollicité la Serbie à agir, et indépendamment du réveil de l'idée nationale, un motif nouveau
L'EXTENSION DE 1878. Il',
d'action surgissait alors, plus urgent, plus impérieux, car il engageait avec lui le sort même du pays. Le moment est, en effet, devenu critique pour la Serbie. Tout le danger de sa situation si difficile entre la Turquie suzeraine et l'Autriche mal intentionnée, se précise et s'accentue. Tandis qu'on a le sentiment de la fragilité croissante de la puissance turque, l'Autriche, battue en Italie, battue à Sadova, refoulée au nord comme à l'ouest, va inévitablement se rejeter vers le sud. Là est pour la Serbie la véritable menace, celle cfui met en péril non seulement ses destinées nationales, mais même son existence politique. Pour parer au danger, il faut agir sans retard, prévenir le coup, se ménager une position telle que toutes garanties soient assurées. Tel est le sentiment de préservation nationale qui vient se joindre alors aux raisons permanentes qu'a la Serbie de s'étendre. C'est ce sentiment qui lui imprime le sens comme la portée de ses aspirations territoriales et nationales. Jusqu'au moment où ils engagent les hostilités, c'est la Bosnie et l'Herzégovine que les Serbes visent ouvertement. Elles sont pour eux non seulement les provinces le plus purement serbes, celles qui sont le plus mûres pour la délivrance et qui le prouvent le mieux par la fréquence et la vigueur de leurs soulèvements1; mais elles sont aussi celles qui leur semblent le plus en péril, étreintes qu'elles sont, au sud, à l'ouest et au nord, par les possessions de l'Autriche. — Depuis longtemps, d'ailleurs, les Serbes de Serbie sont habitués à regarder vers l'ouest. Non seulement, pour la plupart, ils tirent leur origine de ces régions, mais ils entretiennent avec elles des relations de commerce très suivies. S'ils écoulent leurs porcs vers les marchés du nord, c'est du côté de la Bosnie et de la côte dalmate qu'ils expédient leurs bœufs. De petites villes comme Valjevo, Loznica et surtout Uzice s'enrichissent par
1. Soulèvement des paysans de Bosnie (1858). Soulèvement de Luka Vukalovic (Lioubibratic) en Herzégovine (1861-1802). Soulèvement du Krivosje (1869). Troubles à Stara Gradiska (1873).... Les poètes l'appellent la « pure Bosnie »; Cvijic dit d'elle en 1909 {L'annexion de la Bosnie..., p. 17) : « le cœur même du peuple serbe ».
ce commerce. Nombreux sont les témoignages établissant l'ancienneté de ces relations avec les ports de l'Adriatique. C'est par là que la mer apparaît proche, directement accessible. C'est par là aussi que Monténégrins et Serbes doivent se rencontrer et enfin se rejoindre.
Kara-Georges, le premier, avait fixé à ces tendances leur direction. Milos lui-môme, le positif Milos, au lendemain de la réunion des six districts, laissait deviner ses secrètes aspirations, tout en se rendant compte des obstacles à l'entreprise1. Le prince Michel, lui, avait affirmé ouvertement les prétentions de la Serbie sur les deux provinces. Les réunir était pour lui l'objectif immédiat de la grande mission à laquelle il se jugeait appelé.
En 1875, successivement, l'Herzégovine puis la Bosnie se soulèvent. Les chrétiens, révoltés de nouveau contre les violences des beys indigènes et les abus des organes administratifs, tiennent cette fois les deux provinces. La Turquie est incapable d'étouffer la révolte. L'action diplomatique
1. Voici ce que le diplomate français Bois le Comte écrivait à son ministre en 4834 : « Quant au but auquel il (Milos) aspire, je puis penser, Monsieur le Comte, d'après mes conversations avec lui et avec les personnes qui l'entourent, qu'il ne regarde nullement sa tâche comme remplie. Elle ne le sera pas même s'il réussit à expulser les Turcs des places fortes; elle le sera seulement s'il parvient à rétablir l'ancien empire serbien, c'est-à-dire à réunir dans un même État ces trois provinces dont la population a la même origine et parle la même langue, et dont le sort a été si longtemps uni : la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine. En cela comme dans le reste, Monsieur le Comte, le prince Milosch ne suit pas l'impulsion d'un sentiment qui lui soit personnel; il est intimement identifié avec sa nation et il en a toutes les idées, les préjugés et les désirs, et c'est ce qui le rend si sympathique. au pays. Je ne doute pas qu'il ne cherche par des moyens à lui connus à préparer ce résultat pourl'avenir; mais, dans ce moment, il a besoin de toute la confiance que- la race serbienne lui accorde pour contenir à la fois les Serbiens propres et les Bosniaques, les premiers le pressant continuellement de les laisser chasser définitivement les Turcs du pays et les seconds ayant tout préparé, il y a peu de mois, pour commencer une grande insurrection slave dont il a, avec prudence, arrêté le développement et contenu l'explosion. En partageant cette tendance de la nation serbienne, le Prince calcule avec raison qu'il doit rencontrer l'opposition, non seulement du sultan et des Russes, mais plus particulièrement encore de l'Autriche qui est peu éloignée de se regarder comme ayant un droit de réversion sur la Bosnie et la Serbie ».
reste sans résultats. Au début de 1870. le nombre des réfugiés de l'Herzégovine au Monténégro est évalué à 40000; un an plus tard, ils seront 50 000 en Serbie et 110 000 en Autriche- Hongrie.
Dès le 28 août (9 septembre) 187a. le prince Milan avait déclaré à la Skupstina : « Le sort de ces pays ne saurait nous être indifférent ». Après dix mois d'attente et d'hésitations, le gouvernement serbe, en juin 1870, ne proposait rien moins à la Sublime Porte que de prendre sur lui la mission de ramener l'ordre dans les deux pays et le soin de les administrer par la suite, conjointement avec la Serbie, sous la suzeraineté du sultan. Après avoir rappelé l'anarchie endémique en ces deux provinces,- énuméré les grands d unmages qui en résultaient pour le pays, il montre aussi l'impossibilité qu'il y a pour la Porte d'accomplir de sérieuses réformes en ces confins, de langue étrangère pour elle. 11 s'offre à envoyer aussitôt ses troupes en Bosnie. « L'armée serbe, composée d'éléments de même nationalité que les populations insurgées, serait certainement reçue à bras ouverts par la grande majorité des habitants ». L'ordre serait ainsi définitivement assuré en même temps qu'une justice égale pour tous1. En donnant carte blanche à la Serbie, la Turquie non seulement n'aurait rien à perdre, puisque l'intégrité de l'Empire serait sauvegardée, mais elle aurait tout à gagner, et les instructions à l'agent serbe auprès de la Porte détaillaient tout au long les avantages qu'y trouverait la Turquie5.