Lettre «lu prince Milan au grand-vizir. 10, ^ juin lKTti
2. Ce serait d'abord un avantage matériel : au lieu de lui coûter annuellement près de trois millions de piastres, la Bosnie-Herzégovine avec le Sandzak lui rapporteraient maintenant, puisque le tribut de la Serbie serait accru en proportion de la nouvelle extension de territoire; le crédit de la Turquie s'en trouverait par suite relevé aux yeux de ses créanciers européens, leur confiance serait reconquise et accrue, les ebances de stabilité pour l'Empire étant ainsi augmentées. II y aurait aussi pour la Porte un avantage politique à voir disparaître ce foyer permanent d'incendie. L'élément serbe, d'autre part, sérail satisfait, il aurait du travail pour des années; la Turquie, si elle le jugeait bon, pourrait d'ailleurs généraliser l'expérience en satisfaisant
En même temps que la démarche décisive était faile auprès de la Porte, on avait soin de préparer l'opinion au dehors. L'agent serbe à Vienne écrit à son ministre, le 17/29 juin 1876 : « J'ai jugé bon de signaler dans une correspondance de la Politische Korrespondenz le désir qu'a la Serbie de prendre en mains l'administration de la Bosnie comme une vieille affaire, objet de maints pourparlers déjà avec la Porte, jamais résolument repoussée par elle', mais ajournée seulement, comme inopportune « alors ». L'article sera reproduit dans de nombreux journaux ». Au moment même où la Serbie formulait sa demande d'occupation, elle signait, à Venise, avec le Monténégro, un traité secret d'alliance (Ô/15 juin 1876). « Le but général est l'affranchissement des chrétiens et le but plus spécial la délivrance du peuple serbe dans la Turquie d'Europe. Les parties contractantes s'engageaient, par l'article III, « à s'opposer par toutes leurs forces et moyens à tout partage de la Turquie d'Europe par lequel une partie serbe quelconque de son territoire serait attribuée à un souverain étranger. La guerre devait commencer dans les dix jours suivant la signature du traité. Troupes serbes et monténégrines devaient se rencontrer dans le pachalik de Novi-Pazar. Les sphères d'action étaient déterminées dans une convention annexe. Là se trouvait déjà, en
d'autres peuples et en assurant de cette façon l'intégrité et l'indépendance de l'Orient sous la suzeraineté du sultan. • La Serbie deviendrait ainsi l'ange de paix que la Providence aurait envoyé à la Sublime Porte pour l'aider à tirer l'Orient de la situation périlleuse où il se trouve ». H y avait enfin les avantages militaires : la Bosnie connaissant désormais un régime de paix, la Turquie pourrait en retirer toutes les troupes qu'elle y entretenait et en disposer dès lors librement: mais, surtout, n'aurait-elle pas ainsi au Nord contre l'Autriche le meilleur des remparts qu'elle puisse désirer? « La Serbie, dont la frontière s'étendrait le long du Danube et de la Save, du confluent du Timok jusqu'à celui de l'Una, placée ainsi entre l'Autriche et les provinces serbes, sous la dépendance directe de la Porte, formerait |>our l'Empire ottoman un boulevard aussi fort que celui que l'Autriche trouvait autrefois vis-à-vis de la Turquie dans ses confins militaires ». (Ristié à l'agent serbe Magazinovic à Constantinople, 10/22 juin 1876).
A plusieurs reprises, on voit revenir, au début de cette crise, cette même idée de défense commune contre la menace du Nord. II faut se prémunir et former bloc, tant qu'il en est temps encore et puisque l'occasion s'y prête.
ébauche, la future soudure entre les deux États, bien plus rapprochés d'ailleurs depuis que le vieux Monténégro s'était accru, au cours du siècle, des brda, des montagnes du Nord; il arrivait maintenant de ce côté jusqu'au Drobnjaci et jusqu'au Lim, à Andrijevica.
Le grand dessein cependant ne devait pas être exécuté. Tout d'abord le Monténégro, auquel il avait été convenu qu'irait l'Herzégovine, déclarait que son indépendance ne lui permettait pas de demander ni de recevoir cette province sous la suzeraineté de la Porte. Celle-ci, d'autre part, comme il fallait s'y attendre, opposait une fin de non-recevoir à la proposition qui lui était soumise. La Serbie enfin ne pouvait longtemps ignorer qu'elle devrait se conformer aux volontés de l'Autriche et de la Russie : le droit de régler par ellemême son propre sort allait lui échapper. Ceux qui devaient être appelés à en décider sans la consulter allaient imprimer à son extension une direction toute différente de celle qu'elle avait rêvée d'abord.
Nous n'avons pas à suivre ici le développement de la crise balkanique, de 1875 à 1878; tout au plus devons-nous rappeler qu'au cours des quatre mois que dura la première guerre la Serbie laissa les Turcs s'emparer de la région du Timok et de Knjazevac, et pénétrer chez elle d'une dizaine de kilomètres dans la direction d'Alexinac. La chute de cette ville (10/51 octobre 1876), après l'échec de Gjunis, fut l'événement décisif de la campagne1. Une énergique intervention delà Russie arrêtait aussitôt les hostilités. La Conférence des Grandes Puissances réunies à Constantinople décidait, le 12/24 décembre, de réclamer à la Porte pour la Serbie le Statua quo ante bellum avec Mali Zvornik, la frontière devant
1. Les troupes serbes, dès le début, s'étaient bien avancées jusque vers Novi-Pazar; mais leurs efforts n'eurent aucune influence sur le résultat des opérations.
ainsi se stabiliser sur la Drina. Le 28 lévrier 1877, la paix était conclue entre la Turquie et la Serbie, et rétablissait pour celle-ci le status quo pur et simple.
Tout comme la lutte pour l'indépendance durant les années 1807-1812, la seconde guerre se présente essentiellement sous la forme d'une coopération avec les troupes russes. Mobilisés le 10/22 novembre 1877, les Serbes franchirent la frontière le 5/15 décembre suivant; vers le sud, ils s'emparent de Prokuplje le G/18 décembre, de Kursumlje le 12/24 décembre, et le 18/30 janvier 1878 ils campent dans la vallée du Lab. Une autre colonne, remontant le long- de la Morava, prenait Nis le 50 décembre 1877 (11 janvier 1878), forçait le défilé de Grdeljica les 8, 9, 20, 21 janvier, entrait à Vranje le 19/51 et parvenait jusqu'à Gilan, vers les sources mêmes de la Morava du sud; le 25 janvier (4 février), elle atteignait Gratanica, le grand sanctuaire national du pays de Kossovo. Vers l'est, Ak Palanka (Bêla Palanka) était enlevée le 11/25 décembre, Pirot cinq jours après, et les Serbes parvenaient jusqu'à Slivnica, sur la route de Sofia, à six heures de cette ville où les Russes venaient d'arriver après avoir franchi le Balkan.
A partir de l'armistice jusqu'au Congrès de Berlin, les troupes vont garder leurs positions respectives. Pendant près de dix-huit mois (fin décembre 1877 à fin mai 1879) l'état de fait sera maintenu tel qu'il était au moment de la cessation des hostilités. Il y aura là une base précise de revendications et de négociations.
Les régions occupées alors par les troupes serbes sont définies par une ligne de démarcation fixée le 28 janvier/ 9 février 1878, lors de la conclusion des préliminaires de paix1 : c'est, à l'est, une bande large d'une vingtaine de kilomètres, qui s'allonge depuis le Danube parallèlement à la frontière serbo-bulgare actuelle jusqu'à la hauteur du mont Saint-Nicolas, la ville de Kula y étant comprise; plus au sud, c'est non seulement tout le bassin de la Haute Morava, avec