Sauf le tronçon supérieur de la branche de Binca
celui de la Nisava en entier, mais c'est aussi tout le vaste ensemble montagneux séparant les hautes vallées de la Slrurna et de la Morava dite bulgare, avec les cuvettes de Trn et de Breznik, dans la Bulgarie actuelle, et tout le pays depuis Slivnica au nord jusqu'aux approches de Radomir et de Kustendil au sud. Tout à l'ait vers le sud, la zone d'occupation s'étendait au delà de la Haute-Morava et comprenait toute la Pcinja supérieure ainsi que le seuil si important de Presevo par lequel, de la vallée de la Morava, on accède de plain-pied dans celle du Vardar. Au sud-ouest enfin, sans atteindre Pristina, la ligne des avant-postes serbes parvenait jusqu'au massif du Novo Brdo et descendait jusqu'au pied des monts où prennent naissance les affluents de gauche de ia Haute-Morava; seule, une langue de terre turque s'avançait jusqu'à Kursumlje, coïncidant avec les hauteurs qui mènent jusqu'au Samokov. Du côté de Novi-Pazar, les Serbes, sans tenir celte ville, occupaient toute la masse du Rogozna entre Ibar et Raska; plus à l'ouest encore, deux petits morceaux'du Sandzak, l'un au nord de Sjenica et l'autre à l'ouest de Nova Varos, venaient faire corps provisoirement avec le pays serbe.
La nouvelle frontière ne coïncidera sans doute pas avec l'emplacement des troupes serbes durant la période qui sépare la conclusion de l'armistice de l'acte final du Congrès de Berlin. L'on ne pourra pas cependant ne pas tenir compte de cette situation de fait. Dangereux à appliquer presque partout ailleurs, le principe d'après lequel les territoires annexés devraient se confondre avec le terrain militairement occupé semble tout naturel aux peuples des Balkans. Ils se considèrent, en effet, comme accomplissant une œuvre non pas de conquête, mais de recouvrement; chez eux, d'autre part, la force du sang est telle, surtout dans la partie occidentale de la Péninsule, qu'ils tiennent pour leur toute terre oïureposent leurs morts. Si, en 1912-1913, ce principe a reçu dans la pratique tout son développement, non seulement vis. a-vis des Turcs, mais aussi entre alliés et même entre frères
de race, Serbes et Monténégrins, et cela au point de méconnaître les nécessités géographiques les plus évidentes, en 1878 cependant il n'en put être absolument de même, car c'est le Congrès des Puissances qui a prononcé et non pas les Balkaniques eux-mêmes.
A ce C.ongrès, la question territoriale devait être considérée par les Serbes comme primordiale, et cependant ils en avaient d'autres à régler qui eussent pu sembler non moins importantes : indépendance de l'Etat, suppression des capitulations, garantie de l'Europe.... A plusieurs reprises, le prince Milan attirera l'attention de Jovan Ristic, le délégué serbe au Congrès, sur l'intérêt essentiel d'une extension de territoire la plus grande possible. Il y a là, selon lui, une nécessité qui s'impose de par la situation tant intérieure qu'extérieure de son Etat. « Donner une large envergure à la question territoriale, telle est pour nous la question capitale », déclare lui aussi J. Ristic en se rendant au Congrès, dans une lettre datée de Vienne et adressée à Jevrem Gruic, ministre par intérim des Affaires étrangères.
Les prétentions territoriales de la Serbie avaient été posées déjà, discutées et jugées lors de ce premier parlage de la Turquie d'Europe qu'avait été le traité de San-Stefano. La Serbie n'avait d'ailleurs pas attendu jusque-là pour les exprimer. Au moment d'entreprendre la seconde guerre, elle avait contié ses aspirations à la Russie. Elle demandait que le vilayet de Prizren et le pachalik de Novi-Pazar lui fussent adjoints sous la forme d'une « union administrative ». Sans vouloir s'engager, la Russie avait répondu par une promesse vague : la Serbie serait récompensée « d'après son effort guerrier et dans la mesure du possible », avait dit le tsar; « si la guerre réussit, la Serbie peut certainement compter sur une indemnité territoriale en Vieille-Serbie d'après ses sacrifices et sa participation », avait
déclaré Kartsoff, consul général de Russie à Belgrade.
A la veille des préliminaires de paix, le colonel Kartardzia, envoyé auprès du quartier général russe, et Milosav Protic, en mission spéciale à Saint-Pétersbourg, avaient dans leurs instructions : l'annexion à la principauté de la Vieille-Serbie et, de plus, celle du pays de Vidin. Une carte était annexée à ces instructions, ainsi qu'un aperçu statistique de l'étendue et de la population des territoires en question. La Vieille- Serbie était définie comme comprenant tout le pays limité à l'ouest par la Bosnie, le Monténégro et l'Albanie, au sud par la Bistrica jusqu'à son embouchure et par la mer Egée jusqu'à la Slruma, à l'est par la limite administrative du vilayet de Kossovo; puis, sur son prolongement, par une ligne passant par le défilé de Ginci, à l'articulation de la Stara Planina et du Balkan, et aboutissant à Lom Palanka sur le Danube. A l'intérieur de cet immense territoire, l'on indiquait les points stratégiques naturels qui, dans un intérêt de défense, devaient être inclus dans les nouvelles limites. D'après la rarte accompagnant ces instructions, la future Serbie aurait eu pour frontières, à l'ouest la Drina jusqu'au confluent delà Tara et de la Piva, puis le Lim jusqu'à Berane, la chaîne du Prokletie, les hauteurs immédiatement à l'est de Scutari, le cours du Drin jusqu'à Dibra ; au sud, la frontière serait allée par les montagnes jusqu'au confluent de la Crna Reka et du Vardar, puis, parle Vardar et la chaîne du Maies, elle aurait gagné la Struma qu'elle aurait suivie à lest sur presque tout son cours ; Kula et Vidin auraient été comprises dans les nouveaux territoires serbes.
On sait comment la Russie, toute à la création de la Bulgarie, lui attribua à San-Stefano la majeure partie du pays auquel prétendait la Serine. Par l'article III du traité signé le 5 mars 1878, la Serbie obtenait, outre la reconnaissance de son indépendance, la rectification demandée sur la Drina (Mali Zvornik et Sakar), au sud, dans le pachalik de Novi- Pazar, le bassin de la Raska en aval de cette ville, la rive gauche de l'Ibar en aval de Ribaric avec les massifs du
l'i'2 LES FRONTIÈRES HISTORIQUES DE LA SERRIE.
Rogozna et du Kopaonik, le bassin de la Toplica avec la plaine de Leskovac, Nis, Bela-Palanka et la montagne de la Suva Planina. C'était tout. Les pays de Pivot, de Trn et de Breznik, toute la Haute-Morava avec Vranje, à partir du défilé de Grdeljica, non seulement restaient en dehors de la Serbie, mais entraient dans la Grande-Bulgarie, bien que délivrés et occupés par les troupes serbes. Ristic calculait que plus de 800 000 Serbes étaient ainsi enlevés à la Serbie pour être attribués à la Bulgarie.
Los aspirations territoriales de la Serbie réapparaissent, un peu réduites, lorsque s'ouvre le Congrès de Berlin. Le 12- 24 juin 1878, Ristic remettait, en effet, à cette assemblée un mémoire où, après avoir exposé les causes de la guerre et réclamé l'indépendance de la Principauté, sous la protection des Grandes Puissances, il s'efforçait de démontrer la nécessité d'une réorganisation territoriale. Les frontières demandées étaient encore celles de la vieille Serbie1.
Pour justifier d'aussi grandes revendications, les droits historiques étaient invoqués en même temps que les caractères d'unité géographique et ethnique. On faisait appel à l'histoire ancienne aussi bien qu'à celle du Moyen Age2. On rappelait aussi les efforts dépensés, les sacrifices consentis, et l'on faisait enfin allusion aux conditions d'un équilibre indispensable à réaliser.
1. Cependant, déjà ne sont plus réclamés : le pays entre Lira et Tara, la Malesia, Dibra et la Radika, Kicevo, Vêles, Stip et la vallée de la Struma. Mais, au sud, la frontière laissait toujours à la Serbie tout le pays de la Metohia et celui de Prizren. A l'est, elle aurait suivi la limite administrative d'alors, de telle sorte que le bassin de la Misa va et, au delà, tout le pays à l'ouest de la branche droite du Lom, c'està-dire avec Bjelogradcik, Vidin et Lom Palanka, seraient revenus à La Serbie.
2. Il y avait là, disait-on, une grande région naturelle, la Tribalie, qui, dès l'antiquité, avait formé une gi*ande division romain.' entre l'Illyrie d'une part et la Thrace de l'autre. « Comprise entre le Danube et le lac d'Ohrida d'une part, et de L'autre entre les montagnes d'Istiman et le Drin, la Tribalie constitue géographiquement. naturellement, la Serbie ». Dans ce pays où vivaient les Tribales, ce sont les Serbes qui demeurent aujourd'hui: leur nom d'ailleurs dérive des premiers : Srbalj, Srbli, Srbi! (« Données explicatives destinées à accompagner la carte indiquant les revendications territoriales de la Serbie ••).
C'était prétendre ainsi à une étendue de territoire sensiblement égale à celle qu'a acquise la Serbie au sortir des guerres de i ai 2-1915. Évidemment, le gouvernement serbe demandait le plus pour avoir le moins. Il n'y avait là qu'un programme à échéance plus ou moins lointaine, une sorte d'hypothèque mise sur l'avenir, car ni les succès militaires ni une possession effective ne pouvaient justifier de telles prétentions; bien plus, de si grands obstacles vont s'opposer à l'extension de la Serbie que, pour une bonne part, même les territoires occupés par elle lui échapperont.
A l'ouest et au sud-ouest, elle trouve l'Autriche qui lui barre impitoyablement la route; à l'est, elle va rencontrer la Bussie qui défend pied à pied la Bulgarie, son œuvre; au sud enfin, il lui faudra compter avec l'opposition tenace de la Turquie, fortement soutenue d'ailleurs par l'Angleterre qui, munie de Chypre, se fera son avocat devant le Congrès.
La frontière de l'Ouest. — On est frappé tout d'abord, lorsque la Serbie expose maintenant ses revendications, de voir que, du côté de la Bosnie, elle ne réclame plus rien. Il semble qu'ainsi elle renie brusquement ses aspirations les plus chères et se détourne de la direction vers laquelle, de toutes ses forces, tendait son âme nationale.
A son retour du Congrès de Berlin, Bislic donnera l'explication aux représentants de la nation assemblés : « Avanl que la Serbie prit les armes pour la deuxième fois, il nous fut recommandé de la part de la Bussie (conformément au désir de l'Autriche) de ne rien entreprendre sur la Drina pour ne pas provoquer l'Autriche. L'Autriche elle-même, quand nous lui demandâmes dans quelles limites se trouvait circonscrite la sphère de ses intérêts, nous répondit que ceux-ci s'étendaient jusqu'à la Drina et au Lim. En traversant la Drina et le Lim, nous aurions donc porté atteinte aux intérêts de cette puissance, avec l'armée de laquelle nous
serions entrés en conflit. En déterminant la sphère de ses intérêts, l'Autriche traça du même coup la limite de nos aspirations politiques du côté de l'Occident. Aussi, lorsque les négociations de San-Slefano furent ouvertes, nous ne pûmes songer à demander la faculté de franchir la Drina et le Lim que nous nous étions déjà abstenus de traverser durant les hostilités. Nous nous bornâmes à pousser de l'avant en Vieille-Serbie, autant que faire se pourrait. C'est de ce côté que nous cherchâmes nos nouvelles frontières politiques1. » Ce que le gouvernement serbe avait d'abord jugé improbable s'était produit. La Russie avait recommandé une attitude purement défensive du côté de la Bosnie. Agir autrement eût été léser les intérêts de l'Autriche, provoquer son intervention armée2; or, la Russie tenait avant tout à ce que l'Autriche gardât la neutralité convenue entre François- Joseph Ier et Alexandre II, en janvier 1877.
Durant la première guerre, l'Autriche avait gardé l'expectative. Elle ne cachait cependant pas le principe directeur de sa conduite : « Jamais les intérêts autrichiens ne peuvent permettre que la Serbie domine en Bosnie et le Monténégro en Herzégovine; si l'armée serbe occupait le cœur de la Bosnie, l'Autriche-Hongrie devrait recourir aux mesures extrêmes pour arrêter le développement de tels événements3. »
Consultée sur son attitude au moment même où la Serbie engageait pour la seconde fois les hostilités (décembre 1877), 1 Autriche-Hongrie, par l'intermédiaire du prince de Wrede, son agent diplomatique à Belgrade, avisait amicalement le gouvernement serbe que si la Serbie venait à prendre l'offen-
1. Discours à la Skupstina nationale, à Kragujevac, 13/25 juillet 1878.
2. Une dizaine d'années auparavant, l'Autriche avait pu songer, sous l'influence des rapports de son consul général à Belgrade, Benjamin de Kâllay, à pratiquer une politique serbophile. Il avait même été question d'un partage de la Bosnie. La partie à l'ouest du Vrbas et de la Narenta aurait été incorporée à l'Autriche et le reste serait allé à la Serbie. L'on espérait ainsi détourner les Serbes de la Russie et en même temps les mettre mal avec les Croates, ce qui eût été naturellement pour l'Autriche l'évanouissement du péril yougo-slave.
3. L'agent serbe à Vienne, Cukic, à Ristic, 21 juillet/2 août 1876.
sive du côté de la Bosnie ou si, indirectement, elle provoquait un soulèvement dans cette province, l'Autriche verrait là une atteinte à ses intérêts et prendrait des mesures en conséquence. Elle ajoutait qu'elle considérait le pachalik de Novi-Pazar comme faisant aussi partie de la Bosnie, bien qu'il eût toujours été, comme le firent observer les Serbes, ou indépendant ou rattaché à la Vieille-Serbie, alors vilayet de Kossovo, et qu"il fût, « de par sa situation géographique » . plus lié à la Vieille-Serbie qu'à la Bosnie-Herzégovine.
Doublement prévenue, par l'Autriche et par la Russie, la Serbie, durant toute la seconde guerre, en dépit des pressantes sollicitations venues des deux provinces sœurs, observa strictement la défensive sur la rive droite de la Drina. Néanmoins, à la veille du Congrès de Berlin, elle devait recevoir encore de la part de l'Autriche un nouvel avertissement ou plutôt on allait lui proposer un véritable marché. Dans l'entrevue qu'il eut à Vienne avec Ristic en route pour Berlin, le comte Andràssy, alors ministre des Affaires Étrangères, lui promit son appui au Congrès si la Serbie renonçait non seulement à la Bosnie comme c'était convenu déjà, mais aussi aux pays de Novi-Pazar et de Mitrovica. La frontière ne pourrait être remaniée de ce côté qu'à partir du Kopaonik.
Les mobiles qui déterminaient l'Autriche à une telle attitude vis-à-vis de la Serbie sont trop connus pour qu'il soit besoin d'y insister. Elle voulait tout d'abord, en raison de ses Serbes à elle, empêcher un agrandissement trop consirable de la Serbie et du Monténégro; elle tenait, d'autre part, à prévenir le renforcement de l'idée slave qui ne manquerait pas de se produire si ces deux États joignaient leurs frontières, comme c'était presque le cas d'après le traité de San- Stefano. Mais il y avait aussi pour elle-même des avantages positifs à ce que ni la Bosnie et l'Herzégovine, ni le SandzaU de Novi Pazar n'allassent à la Serbie et au Monténégro; elle se réservait par là tout l'arrière-pays de la Dalmatie qui lui manquait encore: elle se ménageait d'autre part la voie
vers la mer du sud, vers Salonique et l'Egée, pour un avenir qu'elle caressait déjà '.
D'ailleurs, il ne s'agissait pas pour l'Autriche que d'un simple veto. Pour mieux parer au danger serbe, Andrâssy avait résolu d'occuper les deux provinces2. Dans son mémorandum au gouvernement anglais (avril J878\ il déclarait que la question de la Bosnie-Herzégovine ne pouvait être résolue que par une prise de possession. Sans vouloir suivre le conseil de Bismarck, qui, dès le 5 mars, l'exhortait à occuper au plus vite les deux provinces, l'Autriche, à la veille du Congrès de Berlin, concluait (6 juin) une convention avec l'Angleterre, dont l'article VI disait : « Le gouvernement de S. M. Britannique s'engage à soutenir toute proposition concernant la Bosnie que le gouvernement austro-hongrois jugera à propos de faire au Congrès. » L'appui de l'Allemagne était assuré, celui de l'Angleterre était acquis; le sort de la Bosnie-Herzégovine fut décidé en la dixième séance du Congrès de Berlin, le 28 juin 1878. La Porte était jugée incapable d'appliquer les réformes en ces deux provinces, dénuées pour elle de valeur matérielle ou stratégique; l'autonomie, d'autre part, ne pouvait leur être conférée, comme à San-Stefano, par crainte de voir une fusion s'ensuivre avec la Serbie et une chaîne d'Etals slaves se former. Eu égard enfin à la nécessité pour la monarchie voisine d'un ordre durable en ces provinces el vu aussi les pertes et sacrifices qu'elle s'était imposés déjà", le Congrès, après une énergique
1. En mars 1878, Andrâssy n'avail-il pas déclaré au général Ignatieff, venu en mission à Vienne, que l'Autriche se réservait dans un partage éventuel de la Turquie tout le pays jusqu'au li.ilkan, au Rhodope et à la mer Egée; mais qu'en attendant elle réclamait une influence exclusive en Bosnie-Herzégovine, elle exigeait de la Serbie certaines conventions concernant In construction de chemins de fer, elle tenait enfin à avoir sous sa surveillance le pays qui, entre Monténégro el Serbie, se poursuit dans la direction de Salonique.
2. L'idée de l'annexion était déjà depuis longtemps très agitée et très en faveur, dans les milieux militaires surtout : plans de Radetzkv. 1*06, de Tegethoff, 1868, etc.
". D'après Karl Ritter, l'Autriche avait eu à entretenir jusqu'à •200 000 réfugiés et elle avait dépensé environ 10 millions de florins depuis le milieu de l'année 1875.
intervention de Bismarck pour vaincre les résistances turques, décida que la Bosnie et l'Herzégovine seraient occupées et administrées par l'Autriche-Hongrie. Carathéodory. le représentant de la Turquie, faisait savoir cependant à Andrâssy qu'il ne signerait l'acte du Congrès qu'après avoir obtenu une déclaration écrite affirmant le caractère provisoire de l'occupation et la sauvegarde de la souveraineté du Sultan: Andrâssy se résigna à signer en secret (15 juillet 1878).
La question du Sandzak fut décidée le même jour que celle de la Bosnie. Andrâssy demanda pour l'Autriche le droit de tenir des garnisons et de disposer des voies militaires et commerciales dans cette enclave entre Serbie et Monténégro, dont l'administration resterait d'ailleurs entre les mains de la Turquie. Une nouvelle intervention de Bisrnarck mit tin aux hésitations russes : « Ou'avait-on besoin de réflexion encore, quand la question était traitée depuis six mois déjà ! »
Ainsi, pour la Serbie, avant même que s'ouvrît le Congrès, le sort des territoires serbes l'avoisinant à l'ouest et au sudouest était déjà décidé en principe, sans qu'elle put rien faire pour les sauver, elle qui, un moment, s'était crue à la veille de les affranchir. Ristic devait se borner à demander pour son pays tout au plus quelques légères rectifications ou précisions jugées nécessaires de ce côté :
1" Mali Zvornik et Sakar. — Sur la rive droite de la Drina, le pays de Mali Zvornik avec le village de Sakar, bande de trois heures de long sur une heure de large, était restée au pachalik de Zvornik. en dépit du hattichérif de 18.",". et en dépit des réclamations multipliées de la Serbie: il y avait là un point des plus sensibles pour celle-ci. car immédiatement en arrière s'élevait le massif boisé de la Boranja. qui permettait, même en plein jour, à plusieurs milliers de Bosniaques, de passer la Drina et de parvenir jusqu'au pays de Soko sans être aperçus. La Serbie devait finalement voir régler à son avantage cette question, « source inépuisable de difficultés avec la Sublime-Porte ».
2° Iles de la Basse-Dvina. — Les « Ada » ou îles de la Basse-Drina, en raison du cours changeant de la rivière, donnaient lieu à des incidents fréquents entre riverains. Inhabitées, elles servaient surtout pour le bétail. Pour supprimer toutes causes de différends à l'avenir, Ristic proposa que, lors de la délimitation, il fût dit expressément que les îles jusque-là en possession de la Serbie devaient lui rester. Mais on lui répondit qu'il n'était venu à l'esprit de personne de toucher à ce qui était serbe jusqu'alors. La question, aujourd'hui encore, demeure pendante.
7)° Les villages de l'Uvac. — Ristic eût voulu obtenir aussi un léger remaniement de frontière du côté de l'Uvac. Il y avait là quelques villages affranchis par l'archimandrite Ducic et tous désireux d'être réunis à la Serbie. Mais, lors de son passage à Vienne, on fil savoir à Ristic que mieux valait ne pas soulever la question, vu que « de ce côté la Turquie était si resserrée déjà qu'il n'y avait aucune apparence qu'elle pût l'être encore davantage ».
Si la Serbie avait ainsi consenti au sacrifice de ses prétentions les plus chères, elle espérait, en retour, le concours de l'Autriche dans les autres directions. L'Autriche, en effet, ne devait consentir à l'indépendance et à un agrandissement territorial pour la Serbie et le Monténégro qu'après avoir reçu satisfaction en Bosnie-Herzégovine. Le plénipotentiaire russe lui-même conseillera à Ristic, non seulement de s'entendre avec l'Autriche, mais de ne rien entreprendre au Congrès sans l'approbation de cette puissance. Waddington, le plénipotentiaire français, lui fera la même recommandation. Bismarck n'a-t-il pas en effet déclaré à Waddington qu'il tenait à satisfaire l'Autriche dans la sphère des intérêts de celle-ci? L'Angleterre est indifférente au sort des Serbes, l'Italie serait bien disposée, mais sa voix ne fait pas autorité. « Ainsi, conclut Ristic, le poids de notre cause est entre les mains de l'Autriche-Hongrie. Elle peut réduire nos acquisitions territoriales à un minimum insignifiant, comme elle peut permettre qu'elles franchissent les limites de San Ste-
i'ano » '. El « il y a môme à redouter, éventualité terrible... les conséquences d'une hypothèque autrichienne sur la Serbie » *.
Il ne suffisait pas, en effet, à l'Autriche de vendre son concours à la Serbie contre l'abandon de revendications territoriales; elle voulait mieux encore. Pour soutenir la Serbie lorsque la question des frontières viendrait à être discutée au Congrès de Berlin, elle demandait la conclusion d'un traité de commerce et l'unification du futur réseau serbe avec le sien propre et avec celui de la Roumélie déjà existant. « Une administration uniforme est nécessaire et il faut confier l'exploitation de ces lignes à une seule et même compagnie. Je vous engage donc, dit Andréssy à Ristic, à ne soulever aucune difficulté à ce sujet, si vous ne voulez pas compromettre vos demandes d'extension territoriale, ainsi que la possession même de Nis » 3.
Comme Histic se hasarde à demander qu'on veuille bien lui préciser ce que la Serbie recevra en échange, on se fâche et Andrâssy déclare : « Quant à moi, Monsieur Ristic, je ne suis pas un boutiquier qui discute les prix et qui marchande. L'absence de votre signature au bas de cette convention serait à mes yeux une raison suffisante pour me faire voter contre toute nouvelle frontière serbe. » Devant une telle mise en demeure, Ristic signe, en remettant complètement le sort de sa cause à la bonne foi de l'Autriche1.
Du coté de FEst, il n'y avait contre la Serbie aucun accord préétabli, à la différence de l'Ouest. Les troupes serbes, d'autre part, s'étaient avancées assez loin dans celle direction; déjà, sur tout le territoire occupé par elles, les pouvoirs administratifs fonctionnaient; la Serbie, nous venons de le voir, croyait pouvoir compter sur l'appui promis par l'Au-