AVERTISSEMENT
Europe, où la propagande bulgare avait l'ait croire au bulgarisme de la Macédoine; à Belgrade, où Ton savait à quoi s'en tenir, on n'était pas sans craindre les intrigues de Sofia, mais on comptait, pour en triompher et refaire — ou à peu près — la Serbie de Douchan, sur les souvenirs historiques et les liens géographiques. Gaston Gravier a mis en pleine lumière, dans son travail, la force des uns et des autres. Avec la science acquise au cours de ses années de Serbie et la méthode qu'il devait, et à ses professeurs de l'Université de Lille, et à son maître serbe, Jovan Gvijic, il nous a décrit les étapes de la Serbie médiévale et de la Serbie moderne, et les causes naturelles et durables qui, d'avance, les avaient inarquées sur la carte. Leur connaissance ne sera peut-être pas inutile aux diplomates qui, demain, auront à délimiter les Etats des Balkans, dans l'intérêt, non plus des grandes puissances, mais des Balkaniques eux-mêmes.
Quelques lecteurs regretteront peut-être que ce travail n'ait pas été complété pour ces dernières années. 11 nous a semblé qu'un tel appendice, outre qu'il ferait double emploi avec des ouvrages récents, altérerait le caractère d'un livre qui doit rester l'œuvre de Gaston Gravier, et le pieux hommage rendu à sa mémoire par ses maîtres et ses amis. Nous nous sommes donc bornés aux corrections que lui-même il aurait faites sur ses épreuves.
Emile HAUMANT.
Cette étude porte sur une période relativement courte de l'histoire, le dernier siècle écoulé; elle a pour objet la formation territoriale d'un pays dont l'étendue a été médiocre , elle aussi. Ni pour sa durée, ni pour son ampleur, le développement de l'État serbe ne saurait être comparable à celui de la France ou de l'Angleterre, par exemple, qui s'échelonne sur plusieurs siècles, ou à la constitution plus récente et plus rapide d'autres grands États européens, qui englobent toute une péninsule, comme l'Italie, ou lout un morceau de continent, comme l'Allemagne.
Un très grand intérêt se dégage néanmoins de son étude. Elle permet, en effet, d'assister à la réalisation, par étapes, d'une nationalité. Dans la Péninsule balkanique, la première et par ses seules forces, la Serbie a réussi à vivre de sa vie propre. De tous les États balkaniques, elle offre le développement le plus remarquable par la continuité. Enfin, son avenir pose pour l'Europe une des questions nationales les plus graves qui soient. Seul dans la péninsule, le Monténégro pourrait, toutes proportions gardées, lui être comparé, et par la date de l'entrée en scène, et par le caractère continu du développement. Obéissant à une même impulsion, ces deux organismes politiques d'un même groupe ethnique, telles deux cellules vivantes d'un même être, se sont rapprochés de plus en plus; maintenant ils se rejoignent et soudent leurs bords. Il s'est trouvé qu'au Moyen âge aussi, deux petits organismes serbes, la Zêta sur la côte, la Raska dans l'intérieur, parvinrent également h se rejoindre, et il semble bien que le jour où ils confondirent leurs destinées fut décisif pour la grandeur politique des Serbes de ce temps.
D'un poinl de vue plus général, la Serbie offre le type peut-être le plus représentatif de ces Etats qui naissent et se développent dans la zone longtemps indécise et mal différenciée où le contact s'établit entre deux mondes profondément différents de race et de civilisation. La Pologne en avait fourni déjà un très bel exemple, mais les conditions géographiques tout autant que les circonstances politiques l'avaient empêchée de durer. Plus favorisée par la plastique même du sol sur lequel elle évolue, la Serbie se forme et grandit au contact de deux mondes : l'Orient et l'Occident, tout comme au Moyen âge l'ancienne Raska, ce noyau d'où sortit le grand empire de DuSan, était apparue aux confins des civilisations byzantine et latine.
En l'espace d'un siècle, la Serbie voit quatre fois des frontières lui naître, vivre quelques dizaines d'années, puis l'une après l'autre mourir. Son développement offre ainsi en outre le moyen de vérifier par des faits, et des faits appartenant encore à l'histoire de nos jours, la manière dont s'ébauchent, se précisent, puis s'effacent les frontières avant de se fixer pour plus ou moins longtemps.
Pour démêler les différents mobiles auxquels ont obéi ces déplacements successifs, et pour déterminer la part de chacun, il a fallu se demander à chaque nouvelle extension, à chaque nouveau tracé, l'objet et la portée des aspirations antérieures, l'influence des opérations militaires qui ont pu précéder, le rôle des considérations empruntées à la nature même du pays, à son passé, à son peuplement, aux besoins stratégiques, aux exigences économiques et autres.
Déjà très complexes pour toute autre contrée, ces questions le deviennent bien davantage lorsqu'il s'agit de territoires balkaniques, où généralement races, religions, civilisations, intérêts, ambitions petites et grandes, se croisent, se superposent, se mêlent, s'enchevêtrent ; où les moyens de connaissance, enfin, faisaient le plus souvent défaut à ceux-là mêmes qui avaient à se prononcer.
Le but de cette étude n'est pas d'écrire l'histoire de la
Serbie moderne, mais de considérer cette histoire d'un point de vue particulier, nettement défini. Aussi ne trouvera- t-on maintenant indiqué que le plan même de l'œuvre telle qu'elle a été conçue.
Après avoir caractérisé la situation et la nature du pays où la Serbie allait accomplir son évolution, il sera nécessaire de préciser, dans un second chapitre, l'influence des formes politiques antérieures, ainsi que l'action des souvenirs qu'en avaient pu garder le peuple serbe et le monde instruit de l'Europe d'alors. Un troisième chapitre sera consacré à la réapparition de la Serbie au début du xixe siècle. Bien que les formes de cette première Serbie se soient confondues avec celles du pachalik de Belgrade, l'effort fourni entre les années 1804-1815 vaut d'être connu. Si incomplète qu'ait été, en effet, la réalisation de l'idéal conçu dès ce temps, cet effort n'en reste pas moins le fait décisif, celui qui a déterminé l'existence de la Serbie moderne, et qui en même temps a permis et indiqué son futur développement.
La principauté serbe une fois constituée, trois dates marquent les moments successifs de son développement : 1855, 1878, 1915. La première extension, celle dite « Béunion des six districts » et l'annexion de 1878 font chacune l'objet d'un chapitre spécial. Quant aux dernières acquisitions, il eût été contraire à l'esprit de ce travail d'y introduire des événements aussi récents que ceux des années 1912-1913. Les seuls documents accessibles aujourd'hui sont encore uniquement ceux des Livres : vert (roumain), jaune (russe), rouge (autrichien). Il n'est point besoin d'insister sur la valeur très relative, pour l'historien, de publications de cette nature, simples choix de documents reproduits le plus souvent de façon fragmentaire. Aussi ne peut-on que dégager les caractères généraux de la nouvelle extension de la Serbie en la mettant en étroit rapport avec celles qui l'ont précédée.