Mémoire de Ristic au Congrès, 12/24 juin
5. ■■ La Serbie est prête à se soumettre aux résultats d'un plébiscite qui aurait lieu à Trn et à Pirot. Nous comptons sur les bonnes dispositions de la population de cette région qui est en majorité serbe et qui a des sympathies pour la Serbie, car elle a été le témoin des sanglants sacrifices que nous avons fait pour son affranchissement.... La Serbie ne demande rien en dehors de son droit, basé sur la nationalité serbe de la majorité de la population ainsi que sur les sanglants sacrifices que nous avons faits dans ces régions. Nous devons d'ailleurs insister pour obtenir une bonne frontière du côté de l'est, d'autant plus que, suivant toute apparence, notre frontière occidentale ne pourra en aucune sorte nous satisfaire. » (Lettre de Ristié au plénipotentiaire russe, le comte Chouvalolï. 20 juin i juillet 1878 .
Considérations géographiques, stratégiques, ethniques ou autres devaient être finalement négligées. Les territoires contestés ne furent pas attribués, en effet, sur la base d'un
Le pays éoPE.
(D'après R. Nikolic, Naselja spr. zem. [Peuplement du sol serbe],
t. VIII, p. 22b).
accord librement consenti par les premiers intéressés euxmêmes ou en vertu de nécessités naturelles s'imposant aux négociateurs. Il n'y eut là, en fait, qu'une application de ce principe des compensations d'après lequel on use des territoires comme d'une simple monnaie d'échange, sans qu'in-
tervienne la nature du pays ou celle de sa population. Les Russes venaient de voir enlever1 à leur Bulgarie Istiman au sud-est et Dzumaja au sud, pays qu'ils comptaient lui voir réunis. Contrairement à la résolution que venait de prendre la Commission politique et militaire qui attribuait Trn à la Serbie, les Russes réclamèrent alors, pour la Bulgarie, ce district de Trn et en outre le pays jusqu'à Caribrod inclus. « Ayant éprouvé dans le Sandzak de Sofia des pertes allant au delà de nos prévisions, j'ai dû réclamer Trn à titre de compensation, » dit Chouvaloff à Ristic. Et même, revenant sur ses concessions antérieures, le plénipotentiaire russe, à la séance du 20 juin (8 juillet), prétendit de nouveau que du point de vue national la Bulgarie avait droit à Pirot également. Cependant, Andrâssy, qui soutenait le point de vue serbe pour réduire le plus possible la « sphère russe », réclamait, de son côté, Trn pour la Serbie. La discussion devenant très vive, Bismarck qui présidait intervint en s'écriant : « Est-ce que la paix du monde dépend donc des frontières serbes? » Sur cet avertissement de l'homme qui faisait « marcher le Congrès la baguette à la main », la question était renvoyée le jour même à une Commission appelée à se prononcer de façon définitive, à la majorité des voix et non plus à l'unanimité, comme c'était de règle au Congrès. Pour compenser la perte d'istiman et de Dzumaja, la Bulgarie reçut Trn tandis que la Serbie se vit attribuer le pays de Pirot jusqu'à Caribrod et au Balkan, plus un morceau du district de Trn. Pour le même motif, la Serbie ne put recevoir aucun arrondissement dans la direction du nord-est. La Bulgarie de San- Stefano étant trop considérablement diminuée par ailleurs, la Serbie dut renoncer à tout espoir d'extension au delà du Timok. En dépit de ses titres de libératrice et malgré les efforts de son délégué pour obtenir au moins le pays de Kula-, la Serbie n'eut personne qui consentît à se faire l'avo-
1. Sur l'insistance de l'Angleterre, soucieuse d'assurer de ce côté une limite stratégique à la Turquie.
-2. Voyant qu'il ne pouvait pas même espérer Kula, Ristic demanda,
cat de sa cause. Avec le consentement de la Russie, la question, comme étant d'ordre intérieur, fut laissée à régler ultérieurement entre les deux peuples.
En dehors du Congrès devait se décider encore une queslion intéressant, de ce côté de l'est, la frontière serbe et dont l'épilogue n'est survenu que lors de la dernière crise balkanique, en 1915. Sur le Danube, vers la sortie du long défilé des Portes de Fer, à une demi-heure en aval d'Orsova, la petite île d'Ada Kaleh était restée jusque-là occupée par une faible garnison turque. Clef de passage entre deux biefs du fleuve, elle avait joué un grand rôle lors des guerres de l'indépendance, et dès ce temps les Serbes auraient beaucoup tenu à la posséder, pour assurer leurs communications avec la Krajina. Dans un mémoire remis à la Conférence de Constantinople (24 décembre 1876 5 janvier 1877), le gouvernement serbe affirma ses droits sur Ada Kaleh qui « historiquement et géographiquement appartenait à la Serbie ». L'Autriche avait déjà cependant prévenu la Serbie. Celle-ci lui ayant montré le danger d'une flottille turque remontant le Danube sous prétexte de réapprovisionner l'île et bombardant les villes serbes à l'improviste, l'Autriche avait déclaré que « de façon absolue elle ne pouvait aucunement permettre que cette forteresse passât aux mains des Serbes; les intérêts de la navigation autrichienne, seuls en cause, ou presque, sur cette partie du Danube, n'y permettaient pas un déplacement de la force constitutive de l'État (!) qui rendrait la Serbie maîtresse de cette partie du fleuve1 ». Comme suite à cette conversation et pour prévenir toute discussion au Congrès, l'Autriche, comme l'annonçait Cukic à son gouvernement le 14/26 mai 1878, occupait l'île d'Ada
sans plus de succès, que tout au moins la mince bande de lenain qui sépare la frontière actuelle de la ligne de partage des eaux à l'ouest de Kola fût rattachée à la Serbie. Il s'efforçait ainsi d'assurer à son pays une bonne frontière stratégique, car de ce côté la rive ilroite du Timok constituait une position dominante, cause de danger éventuel pour le pays situé à l'ouest.
-1. Rapport d'une conversation avec le baron Hoffmann : C-ukié à Ristic, 21 juin/3 juillet 1876.
Kalch. L'occupation définitive et l'annexion ne devaient être proclamées qu'en 191").
La frontière du Swd : comprimée entre la sphère des intérêts autrichiens à l'ouest et celle des intérêts russes à l'est, du côté de la Drina. rigoureusement maintenue dans ses anciennes limites et, du côté du Balkan, refoulée de la zone qu'occupaient ses troupes, la Serbie ne pouvait guère songer à s'étendre que dans la direction du sud.
Déjà, à la veille de la paix de San-Stefano, le prince Milan écrivait au général Ignatieff, 2 14 février 1878 : « Je comprends parfaitement que des raisons de nature très grave s'opposent à ce que deux provinces serbes : la Bosnie el l'Herzégovine, puissent jouir entièrement des bienfaits de la civilisation et de la liberté, mais je me permettrai de dire à Votre Excellence que si les considérations politiques exigent le maintien de ces deux provinces dans une position séparée du Monténégro et de la Serbie, il me serait difficile de me rendre compte de celles qui pourraient s opposer à la réunion à la Principauté, non pas de toute la Vieille-Serbie, mais tout simplement du vilayet de Kossovo dans ses limites actuelles. » La Russie d'ailleurs détourne elle-même les Serbes de l'est et leur conseille de regarder vers le sud1.
Ristic, au Congrès de Berlin, réclamait au sud une frontière qui eût enveloppé Kicevo, Uskub et Egri Palanka. La Principauté avait étendu « à la Vieille-Serbie tout entière le rayon de son action ». Il (allait prévenir le danger de terriblereprésailles de la part des musulmans. « Le meilleur moyen
1. Dans son rapport sur sa mission auprès du grand-duc Nicolas, l'envoyé serbe à Saint-Pétersbourg, Mil. R. Protic, raconte comment, faisant ses adieux à Nélidof, alors chef de la chancellerie diplomatique auprès du prince, il lui a confié les vues qu'il croit «"■lie celles di' son gouvernement : - La Serbie, pour des considérations ethnographiques, historiques, politiques et stratégiques, prétond à une rectification de sa frontière deLom-Palanka àBrvenik-Radomir,etc.... » Après une minute de silence, Nélidof déclare : « Mieux vaudrait pour vous, les Serbes, vous étendre vers la Vieille-Serbie «. sur quoi Protic répond: « C'estlà le sens de notre développement naturel. » (Rapport du 30 décembre 187711 janvier 1878).
d'assurer à ces régions les bienfaits d'une paix durable consistait à satisfaire les légitimes désirs de leurs populations, à les affranchir, à les réunir à la mère patrie1. »
En exprimant de telles revendications vers le sud, sur des régions que ses troupes étaient loin d'avoir atteintes, la Serbie ne pouvait manquer de provoquer des exigences contraires du côté turc. En demandant au Congrès pour frontière à son pays une « ligne naturelle et stratégique », Méhémet-Ali Pacha ne prétendait à rien moins qu'à conserver à la Turquie les districts de Vucitrn (Lab), Kursumlje, Prokuplje et Leskovac, c'est-à-dire le status qito ante bellum. Le délégué turc ajoutait qu'au cas où l'annexion à la Serbie serait décidée pour l'un ou pour plusieurs de ces districts, le seuil de Prepolac entre Kursumlje et Pristina et le défilé de Grdeljica entre Leskovac et Vranje devaient de toute façon demeurer à la Turquie : car la possession de ces points lui était indispensable « en raison de la politique agressive des Serbes. » Tout comme pour Istiman et pour Dzumaja, l'Angleterre appuyait vigoureusement les raisons de défense invoquées par les Turcs.
La Serbie ne devait pas, d'ailleurs, ne se heurter qu'à cette double opposition. Ici encore, elle allait retrouver devant elle les ambitions rivales de l'Autriche et de la Russie. En avertissant la Serbie qu'elle ne pouvait songer à s'étendre qu'au delà du Kopaonik, l'Autriche lui avait laissé entendre qu'elle lui obtiendrait en compensation le pays de Vranje, outre ceux de Pirot et de Trn. La Russie, de son côté, en échange de Trn et de Pirot qui auraient été laissés à la Bulgarie, offrait à la Serbie vers le sud le pays de Gilan, c'est-à-dire la région môme des sources de la Morava. En fait, la Serbie se trouvait prise dans un chassé-croisé d'ambitions, chacun lui promettant ce qui ne l'intéressait que peu-,