SON FRANÇAIS
dz
dch
gj
dj
y (demi-voyelle comme dans « yeux »)
1 mouillée (liane)
nj
n mouillée, gn (montagne)
ou
ss
ch doux (chemin)
ch dur (moloch)
tz
tj
tsch
f,"à la fin du mot
é avec accent.
A la différence des deux autres péninsules méditerranéennes, les Balkans ne sont pas séparés du reste de l'Europe par de hautes montagnes formant muraille continue. Entre l'épaisse masse dinarique à l'ouest et le grand arc balkano-karpathique à l'est, non seulement le relief s'abaisse, mais une échancrure s'ouvre, dirigée vers le sud : c'est la vallée de la Morava.
Il se trouve que cette vallée débouche au nord sur la vaste dépression du Moyen-Danube, sans avoir l'horizon fermé par les hauteurs de Slavonie, comme plus à l'ouest, ou par celles des Karpathes, comme plus à l'est. Il se trouve aussi qu'elle s'enfonce dans le corps de la péninsule, à l'endroit précisément où, comme à sa rencontre, le golfe de Salonique pénètre vers le nord. Il est à constater enfin que, dans le prolongement de ce golfe, la vallée du Vardar vient presque rejoindre celle de la Morava, sans qu'aucun obstacle naturel les sépare : un seuil bas et large (Presevo, 460 m.) assure de plain-pied les communications. Cette grande coupure de la péninsule apparaît comme une voie merveilleusement préparée pour le nomade, le soldat ou le commerçant. Elle ne pouvait manquer d'agir très fortement sur
la formation et sur le développement des différents organismes politiques J.
Son importance se trouve encore accrue du fait qu'elle n'est pas un simple fossé; vers elle convergent ou en elle se croisent et bifurquent la plupart des autres grands chemins qui traversent la Péninsule. Les points que marquent actuellement Nis et Skoplje correspondent à des nœuds de communications tout à fait remarquables. De Nis rayonnent : au nord-est le chemin qui, par le seuil de Gramada (512 m.) et la vallée du Timok, mène directement aux plaines du Bas-Danube et, par delà, aux steppes de l'Oukraine ; à l'est, la vallée de la Nisava, la grand'route de Sofia et de Constantinople, la voie naturelle la plus commode et la plus courte, au départ de l'Occident, pour la traversée en écharpe de la péninsule; à l'ouest enfin, la vallée de la Toplica, tronçon d'une des voies préférées naguère par les commerçants de l'Adriatique, de Raguse en particulier, pour se rendre à Conslantinople, section aujourd'hui de la grande ligne appelée à joindre sous peu le Danube à l'Adriatique. A Skoplje débouche du nord-ouest, par le défilé de Kacanik, entre les masses du Sar et du Kara Dagh (Crna Gora de Skoplje), la route par laquelle on gagne, parélages successifs, le Kossovo polje, puis les hauts plateaux du Sandzak, pour s'enfoncer ensuite vers le nord dans les montagnes dinariques; c'est la via di Borna du Moyen âge, le chemin que Napoléon commençait déjà à utiliser pour son commerce avec l'Orient, celui que l'Autriche se réservait pour aboutir à Salonique. Deux autres chemins, venant du sud, s'embranchent sur lui : dans le Kossovo polje, c'est celui de Scutari, la via di Zenta du Moyen âge, et dans le Sandzak, celui de Raguse et de la côte dalmate. Remontant de Skoplje vers le sud-ouest, la vallée du haut Vardar conduit à la région des grands lacs de Macédoine. Vers le nord-est enfin, c'est la vallée de la Kriva et, lui faisant suite, celles
4. J. Cvijic. Osnove za geogr. i geol. Makedonije i Stare Srbije, t. I. (Matériaux pour la géographie et la géologie de la Macédoine et de la Vieille Serbie).
de la Struma et de l'Isker, qui indiquent une seconde voie transversale permettant d'atteindre les plaines du Bas- Danube.
Cette richesse en articulations jointe aux avantages propres à la vallée Morava-Vardar explique l'attrait que cette grande artère de la Péninsule n'a jamais cessé d'exercer sur les hommes. De l'est comme de l'ouest, ils tendront constamment à l'atteindre, à y déboucher, et, dès qu'ils en tiendront un tronçon, ils voudront en avoir un plus grand, ils seront entraînés à la détenir toute. L'État bulgare, l'État serbe, au Moyen âge, tour à tour s'avancent, descendent vers elle. Plus tard, les Turcs, les Impériaux la remontent en sens inverse. La formation territoriale de l'État serbe de nos jours se résume enfin, pour beaucoup, dans une avancée par échelons le long de cette grande voie.
Les mouvements en travers seront toujours beaucoup plus rares et, sauf lorsqu'il s'agira de l'extension de grands organismes s'étendant à l'ensemble de la Péninsule, ils seront généralement voués à l'insuccès ou n'auront que des résultats éphémères. La raison en est dans les grands traits mêmes de la structure du pays. Les montagnes dinariques et albanaises d'une part, l'ensemble duBalkan et duRhodope de l'autre, se partagent l'ouest et l'est de la Péninsule. Tout effort venu de l'est, pour peu qu'il se poursuive vers l'Adriatique, la Morava ou le Vardar une fois franchis, se heurte infailliblement à l'épais bourrelet des montagnes de par delà. Pour l'homme qui descend de ces montagnes de l'ouest, des difficultés analogues s'opposent à son progrès vers l'est et le nord-est en particulier. Du nord au sud, au contraire, suivant l'axe Morava-Vardar, une zone s'allonge, plus ou moins large et, bien que souvent très accidentée, moins haute cependant que celles qui la bordent. Elle correspond sensiblement au bassin de la Morava et du Vardar ainsi qu'à la région du Drin blanc. En même temps qu'elle indique le sens le plus favorable à la marche de l'homme et au développement de l'État, elle marque assez
il) LES FRONTIÈRES HISTORIQUES DE LA SERBIE.
exactement l'amplitude naturelle des mouvements possibles d'ouest en est et d'est en ouest.
Vers le nord, cette zone s'élargit considérablement. Une sorte d'évidement se produit clans le relief. Entre des hauteurs de 700 à 900 mètres (Cer et Vlasic à l'ouest, monts du Peket du Homolje à l'est), sur une largeur de 160 kilomètres environ, s'ouvre un pays très bas dans l'ensemble. A l'ouest, avec la Macva et la Posavina ou pays des bords de la Save, c'est la double vallée de la Tamnava-Kolubara ; à l'est, c'est celle de la Morava qui débouche, large alors d'une vingtaine de kilomètres et flanquée, immédiatement à sa droite d'une autre plaine presque égale en largeur à la sienne, celle de la Mlava ou du Stjig. Dans l'intervalle, c'est la basse Sumadija. plateau surélevé de 100 à 200 mètres à peine, avec de grosses bosses isolées à sa surface (Avala 560 m., Kosmaj 624 m.).
Ce pays est à la fois le prolongement de la grande plaine hongroise et l'annonce de la région de collines et de monts qui lui fait suite vers le sud. Il se produit là une sorte d'interpénétration non seulement des formes du relief, mais aussi des types de climat et des aspects de la végétation. Cette contrée participe à la fois de la fertilité des plaines à limon du nord et de la variété en ressources des collines de l'arrière. Les maïs y voisinent avec les bois de chênes. Les troupeaux de porcs noirs s'y rencontrent avec les grands bœufs blancs particuliers à la puszta.
La comparaison avec les régions environnantes fait ressortir ce caractère dans une grande mesure privilégié. Au nord, au delà du large ruban du Danube continuant la Save, c'est l'immense plaine, marécageuse ou sableuse, le long de rivières lentes et troubles, pays sans pierres qui maintiennent l'épais sol noir, mouvant et gluant sous les averses de l'été, pays aux arbres rares, dépourvu de sources vives et dont la monotonie dégagera une incurable nostalgie dans l'âme de ceux qui, du sud, viendront y chercher refuge.
A l'est, venant tomber, abrupt, comme un mur de
200 mètres et plus, sur la vallée de la Morava, se dresse le pays où se rejoignent Karpathes et Balkans, épaisse zone montagneuse, enchevêtrée ; les rares vallées qui s'y enfoncent finissent généralement en cul-de-sac, et chacune n'en sort que par un défilé sauvage, impraticable ou presque. Dans la partie orientale, un large fossé s'ouvre, où coule le Timok, tributaire du Bas-Danube. Immédiatement au sud du grand fera cheval de la SuvaPlanina( 1822 m.), commence, très haute également (Streser 1029 m.), une zone de schistes cristallins aux contours arrondis et aux multiples vallées, profondes, fraîches et boisées. Cette zone très haute est aussi très large, puisqu'elle occupe tout l'espace entre la Morava du sud et la Struma, distantes d'une soixantaine de kilomètres au moins. Par delà cette puissante barrière montagneuse, dont la vallée du Timok dirigée sud-nord et celle de la Nisava dirigée estouest rompent seules la continuité, des plateaux et des plaines au climat excessif, de part et d'autre de la chaîne des Balkans, s'allongent droit vers l'est jusqu'à la mer Noire.
A l'ouest, bien que montagneux aussi, le pays ne s'élève pas brusquement comme à l'est. Il monte, au contraire, par échelons successifs, dans la direction du sud-ouest1. La transition de ce côté s'établit, naturelle, entre les larges vallées, les collines et les monts. Elle se répète, d'ailleurs, grâce à la présence de la grande dépression marquée par la Morava de l'ouest. Au delà, jusqu'à l'Adriatique, il n'y a plus aucune plaine, aucune dépression propre à attirer et à relenir l'homme. Après les vallées boisées et les sommets coupés de pâturages du revers septentrional, c'est le pays des hautes surfaces rocheuses, arides, chauves ou broussailleuses, le pays où la pierre abonde, mais où l'eau, la terre et, le plus souvent, les arbres font défaut, étendues déshéritées où les chaleurs aveuglantes de l'été, les grands froids et les bourrasques de l'hiver poussent les hommes à descendre. Et si la descente se produit, elle se fait moins vers la côte, elle aussi
1. Cer, 705 m.; Medvednik, 1246 m.; Tornik, 1550 m.; plateaux du Sandzak et sommets du Dormitor, 2450 m.
rocheuse et brûlée, que vers le pays bas du nord, terre d'élection où l'on trouve en abondance tout ce qui manque plus haut.
Largement ouverte au nord, cette zone basse se rétrécit très vite vers le sud. La plaine de la Kolubara s'achève dès les environs de Valjevo, au pied de coteaux et de monts alignés d'ouest en est. Au sud de la basse Sumadija, dès Arandzelovac, le Bukulja-Vencac s'élève tel un bastion, annonçant le pays de contreforts, de mamelons et de croupes lourdes qui montent vers la pyramide surbaissée du Rudnik (1169 m.), sommet culminant de toute la Haute-Sumadija. A l'est, la vallée de la Morava, large avenue dans sa partie basse, s'étrangle bien vite en remontant; à peine a-t-on franchi 40 ou 50 kilomètres vers le sud, la plaine cesse, le sol monte, les horizons se resserrent. Le vrai pays de montagnes toutefois n'est pas encore atteint. On est arrivé dans une région très accidentée, mais largement échancrée en tous sens par des vallées (Jasenica, Lepenica, Lugomir, Gruza, Dicina, Kacer) qui rayonnent vers les dépressions ou les plaines du pourtour : vallée de la Grande Morava à l'est, de la Morava de l'ouest au sud et au sud-ouest, pays de la Save et du Danube au nord. C'est plus au sud que les montagnes de l'est et du sud-ouest semblent se rejoindre et barrer réellement l'horizon. La massive coupole du Kopaonik (2140 m.), la noire et pesante croupe du Jastrebac (1566 m.), s'allongeant est-ouest sur plus de 50 kilomètres, marquent de ce côté la fin de la zone basse qui coïncide au nord avec le débouché de la Grande Morava et qu'encadrent, à l'est les contreforts de l'arc balkano-karpathique, à l'ouest les avant-monts des Alpes Dinariques.
Circonscrit de telle sorte, l'espace ouvert au seuil des grandes étendues de l'Europe centrale et à l'entrée de la principale voie d'accès à la Péninsule devait solliciter sans cesse les hommes à y établir leurs organismes politiques. Outre les avantages dus à la situation géographique, il y avait ceux que présentaient la disposition même du pays et
LE CADRE r.ÉOGRAPHIOUE. 13
les grands traits de sa structure : centre relativement haut, environné d'une zone de monts, de plates-formes et de coteaux, de vallées et de plaines, le tout bien découpé, bien articulé, réunissant les conditions d'unité et de cohésion les plus précieuses pour la formation et l'existence des États. Il y avait enfin la variété de ressources que ne pouvait manquer d'offrir aux populations, tant de pasteurs que de laboureurs, ce pays abondamment arrosé, où les différents étages du relief se trouvaient représentés parfois par de très faibles espaces, et dont les parties basses étaient encore recouvertes des dépôts laissés par le grand lac d'autrefois '.
Si un tel pays pouvait ainsi paraître prédisposé à l'apparition et à la continuation de formes politiques, son cadre géographique se prèlait-il également au développement de l'organisme appelé à y évoluer?
Aller vers le nord, c'était se condamner à disparaître dans l'immense plaine; il semblait au contraire bien plus naturel que la puissance établie au nord débordât le Danube et la Save pour occuper ce petit pays en bordure et commander ainsi l'entrée de la Péninsule.
Se tourner vers l'est, c'était tout d'abord se heurter à une sorte de mur, pour s'enfoncer ensuite dans une région difficilement pénétrable. Seule, la dépression correspondant au bassin du Timok pouvait dans ce sens exercer un certain attrait. Par delà, c'était encore la montagne, et de l'autre côté commençait, s'étendant à perte de vue, une contrée de formes, d'aspect et de climat trop différente de celle que l'on venait de quitter.
Voulait-on, au contraire, se diriger vers l'ouest et le sudouest, on avait à franchir toute une série de crêtes étagées, donnant accès à des plateaux de moins en moins engageants. Là encore le processus naturel d'expansion semblait devoir être bien plutôt dirigé en sens inverse, du sud-ouest vers le
1. Le lac ou mer intérieure de Pannonie, de l'époque pliocène. J. Cvijic. Le lacEgéen. Annales de géogr., 1910, Paris.
nord-est, c'est-à-dire des montagnes vers le bas-pays. Les grands alignements du relief, orientés dans le sens dinarique, pouvaient toutefois inviter à pénétrer dans cette direction. Mais c'était ainsi s'enfoncer dans un ensemble montagneux qui s'allonge jusqu'à la rencontre des Alpes; il fallait une grande force acquise pour mener à bien une telle entreprise. Tl y avait sans doute la ressource de s'arrêter, en différentes étapes, à l'une ou l'autre des vallées transversales (Drina, Bosna, Urbas, Una, Kulpa). Aucun résultat positif immédiat n'aurait répondu à un tel effort : on aurait des montagnes, mais de sol fertile rien que le pays en bordure de la Save. Seuls, quelques gîtes minéraux (argent à Srebrenica, sel à Tuzla...) pouvaient, à de certains moments, provoquer un mouvement en ce sens, mais de très courte portée. Au sud-ouest, il est vrai, la mer baignait l'autre flanc des montagnes; mais, pour l'atteindre, il n'y avait pas moins de 200 kilomètres à franchir, sans qu'à travers ce pays haut il existât une seule route naturelle1.
Au sud, les conditions étaient très différentes. Si de ce côté l'on abordait également la montagne, le bourrelet montagneux était loin d'être aussi épais; on avait, pour le traverser, des voies naturelles ouvertes, et, immédiatement par delà l'écran qui fermait l'horizon, de grandes cuvettes s'allongeaient, fertiles et plus chaudes.
La large vallée de la Morava de l'ouest à peine franchie, on atteint la région du Kopaonik, annoncée aussitôt par des hauteurs de plus de 1100 mètres. Sur 70 kilomètres de profondeur, le pays se maintient au-dessus de ce niveau et il s'élève jusqu'à 2140 mètres au Suvo Rudistè, le point le plus haut du Kapaonik. A elles seules déjà, cependant, les formes doucement bombées qui caractérisent les roches granitiques,
I. En 1909, .1. Cvijic a demande pour son pays la bonde de terrain correspondant à la vallée delà Drina et permettant d'atteindre l'Adriatique par Gacko, Bileée, Trebinje. (L'Annexion de la Bosnie et la •[uenlion serbe. Paris, Hachette, 1909. X-(-707 p. et carte). Mais ce n'était là évidemment qu'un pis-aller. L'auteur reconnaît lui-même (p. 56 qu'une telle route « ne constitue pas une bonne liaison entre la Serine el la mer Adriatique ».
expliquent qu'en dépit de sa hauteur ce massif n'ait pas été, dans le sens transversal (ouest-est), un obstacle comparable à ce que furent, par exemple, les escarpements et les abrup' calcaires des montagnes, moins hautes pourtant, de IV du sud-ouest. Mais ce qui importe surtout, c'est que du Kapaonik est ouverte, du nord au sud, sur toute sa gueur, par une grande fente, accident qui souligne le heL des plis dinariques contre les masses plus anciennes de 1 est. Là coule aujourd'hui l'Ibar, dont la vallée étroite, encaissée, sert néanmoins de trait d'union entre la Sumadija au nord et, au sud, la cuvette de la Raska (Novi Pazar), le pays de Mitrovica, et, par delà, celui de Pec (Ipek) et du Drin blanc.
A l'est du Kopaonik. dans l'intervalle qui le sépare du Jaslrebac, s'ouvre la dépression de Zupa, dont le nom est synonyme de pays abrité, ensoleillé et suffisamment humide. A la base même du Jastrebac, là où sa longue croupe se termine vers l'ouest, un petit ruisseau à l'allure conquérante, la Blatasnica, a ouvert une brèche (Jankova Klisura) à travers le dos de montagne, et aujourd'hui il s'avance assez loin sur le versant méridional. L'on peut ainsi passer directement, sans guère s'élever au-dessus de iOO mètres, de la plaine de Krusevac au delà de l'énorme montagne qui semble barrer toute route vers le sud. Sans avoir eu à franchir plus dune quarantaine de kilomètres, on descend dans la vaste cuvette, orientée d'ouest en est, qu'est le pays de Toplica.
A l'est du Jastrebac, il est une troisième route vers le sud : la vallée de la Morava, anciennement dite bulgare, dans le prolongement de la grande Morava. Sans être constamment aussi largement ouverte que vers le confluent, la vallée apparaît, à partir de la passe de Bagrdan, comme un chapelet de cuvettes allongées dans le sens méridien, reliées par des défilés de moins en moins courts vers l'amont. Après Bagrdan, c'est, en remontant, le bassin de Cuprija, long de plus de 40 kilomètres, puis, immédiatement après le confluent
des deux Morava, le défilé de Gjunis, derrière lequel la vallée s'ouvre de nouveau avec le bassin d'Alexinac, qui s'élargit jusqu'à 20 kilomètres à la hauteur de Nis et jusqu'à près de 50 dans la région de Leskovac.
Immédiatement au delà du pays de Toplica et du bassin de Leskovac, de nouvelles masses montagneuses apparaissent, semblant de nouveau devoir arrêter la marche vers le sud. Elles correspondent dans l'ensemble à la région des sources de la Morava. Ce sont le Gjak (1400 m.;, la Petrova Gora, les monts de l'Inogoste (1494 m.), Papraslica (1550 m.), Novo Brdo (1124 m.), Goljak (1122 m.). Sur une épaisseur d'une soixantaine de kilomètres, avec leur disposition enchevêtrée et leur couverture de forêts, ces montagnes seraient assurément un des plus grands obstacles à tout progrès vers le sud, si de part et d'autre ne se poursuivaient les deux chemins qui assurent le passage de chaque côté du Jastrebac. Par la vallée de la Banjska et par le seuil de Prepolac, on communique très facilement avec la vallée du Lab, et par elle avec la cuvette de Kossovo. Au delà, après le large dos de terrain du Crnoljeva, du Goles (1058 m.) et du Cicavica, c'est entre les puissantes masses du Sar et du Prokletje, la grande cuvette de la Metohia où se réunissent les eaux du Drin blanc, avant de s'enfoncer dans les montagnes de l'ouest, vers l'Adriatique. A l'est, toujours en remontant la Morava, après les gorges de Grdeljica, on débouche dans le petit bassin de Vranje. Dès lors, il n'y a plus aucun obstacle jusqu'au seuil de Presevo où l'on atteint le versant de la mer Egée, en même temps que la contrée découverte qui constitue le centre géographique de la Péninsule et comme le toit même des Balkans.
Montagnes et cuvettes et, le long de la Morava, étranglements et bassins se succédant ainsi vers le sud, le développement de l'Etat formé au nord devait se trouver en quelque sorte réglé, gradué par la nature même du relief. Si, suivant comme axe la grande dépression transversale de la Péninsule, il parvenait à remonter progressivement jusqu'à cetle
région de partage entre Morava et Vardar, à prendre pied sur cette position centrale, il ne lui restait plus qu'à accomplir un mouvement de descente pour poursuivre son évolution. Et comme le plus souvent, lorsqu'il s'agit d'une descente, ce mouvement avait chance d'être considérablement accéléré. Il devait, d'ailleurs, en être de même en sens inverse, pour toute expansion partie du sud et parvenue à ce même point.
GRAVIER. SERLIi;.
Placée en travers de la grande voie d'accès à la Péninsule balkanique, la Serbie a connu les dominations les plus diverses. Les populations semblent y avoir été soumises à un incessant renouvellement. Néanmoins, soit soumission instinctive aux influences naturelles, soit force acquise par les premières divisions dont on eût conservé la mémoire, à plusieurs reprises il passa comme un reflet des anciennes formes dans les cadres successifs où a évolué l'État moderne, et c'est dans les époques disparues qu'il faut chercher les souvenirs, sorte de ferment dans l'Ame du peuple, qui déterminèrent, dans une large mesure, l'apparition et le développement de l'État serbe de nos jours.
Il importe de noter enfin que voyageurs et savants, écrivains et géographes continuèrent longtemps à décrire ou à figurer comme toujours existantes des divisions disparues depuis des siècles: ils contribuèrent ainsi, pour beaucoup, à entretenir dans les esprits le souvenir de l'ancien état de choses, et leur influence, directe ou non, a été incontestable lorsqu'il s'est agi, plus tard, soit de revendiquer, soit de fixer pour le pays des limites plus réelles.
A plusieurs reprises, le savant serbe, Stojan Novakovié, s'est attaché à montrer avec quelle fidélité les différents maîtres du pays serbe se sont conformés aux vieilles limites administratives de l'époque romaine. Tout comme en France, la division en pagus s'est transmise longtemps en pays serbe presque intacte, sinon toujours dans les faits, au moins dans le souvenir des hommes; au cours des temps, les frontières
administratives antérieures s'y sont conservées dans leurs grandes lignes. Ces divisions, il est vrai, s'appliquèrent à de plus grandes étendues de territoire et le plus souvent elles se maintinrent en l'absence de toute autorité qui se perpétuât, comme l'a fait chez nous, par exemple, celle de l'évèque.
La province romaine de Dalmatie ou Illyricum qui comprenait, outre la Dalmatie actuelle, une partie de l'Istrie, de la Croatie, le Monténégro, une partie de l'Albanie, l'Herzégovine et la Bosnie, parvenait à l'est jusque vers les montagnes du Kapaonik, du Rudnik, et jusqu'au confluent de la Save et du Danube; elle s'étendait ainsi à toute la partie occidentale de la Serbie actuelle. Immédiatement à l'est venait la province de Mésie supérieure qui allait depuis le Danube au nord jusqu'aux montagnes du Sar au sud, englobant Theranda (Prizren), ainsi que le bassin supérieur du Vardar avec Scupi (Skoplje). Plus à l'est encore, par delà le Timok, s'allongeait la Mésie inférieure entre le Danube et l'Haemus (Balkan). Au sud de l'Haemus, c'était la Thrace qui, à l'ouest, rencontrait la Mésie supérieure, le long d'une ligne passant entre Remesiana (Bêla Palanka) et Turres (Pirot) pour aboutir au mont Orbelus et suivre la rivière actuelle, le Pcinje, jusque vers son confluent avec le Vardar, limite très importante, puisqu'elle était en même temps une frontière linguistique entre les pays de langue grecque et ceux de langue latine.
Bien qu'ayant influé sur le cours des événements, ces limites cependant, pour la région qui nous occupe plus spécialement, sont loin de s'être imposées avec la même force que la nouvelle division inaugurée par l'empereur Aurélien vers l'an 274 après Jésus-Christ. A partir de cet empereur et après Dioclétien. l'on voit la Mésie supérieure, devenue Mœsiaprima ou Mtesia superior Margensis, s'étendre entre la Drina à l'ouest et, à l'est, une ligne qui, partant des gorges du Danube, vers le confluent de la rivière Porec, suivrait la ligne de partage entre les eaux coulant au Timok d'une part
et à la Morava de l'autre. Au sud, la limite partait probablement du confluent des deux Morava pour se diriger droit vers l'ouest, atteindre l'Ibar vers la forteresse de Maglié, remonter la vallée jusque vers le confluent de la Raska et, de là, suivre les hauteurs qui, de ce côté, marquaient en 1912 encore la frontière serbo-turque jusqu'à la Drina. A l'est de cette Mésie, dont l'étendue et les formes vont se retrouver à
Les divisions romaines du futur pays serre (D'après IL Kiepert, FormtP, Orbis Anliqui, XXXIV).
maintes reprises étonnamment conservées au cours de l'histoire, une Dacie nouvelle, Dacia ripensis, s'enfonçait entre les deux Mésies. Au sud, une nouvelle province aussi, la Dardanie, comprenait le reste de l'ancienne Mésie supérieure, et de plus, à l'est, la haute Struma et le pays de Serdica (Sofia).
Au ive siècle, l'Empire se scinde suivant la ligne qui, à l'est, marque la limite de l'Illyricum. En dépit des vicissitudes éprouvées et des populations nouvelles qui, sans cesse, se superposent aux autres, au nord-ouest et à l'ouest de cette ligne [subsiste un domaine fidèlement soumis à l'action de
Rome et de tout ce qui fait la civilisation latine, augmentée de cette force qu'est le catholicisme. Au sud-est, par contre, c'est déjà l'Orient, avec toutes les influences gréco-latines qu'accuse en particulier la différence de religion. « Les données géographiques conservées jusqu'à notre époque démontrent que, pendant tout le Moyen âge, cette région reste dominée par le partage romain du ive siècle1 ».
Tandis que toute l'étendue formée par la Dalmatie, la Croatie, l'Herzégovine, va regarder sans cesse vers l'ouest, et que la Bosnie, surtout celle de l'est avec le pays de la Drina, sera tiraillée entre les deux directions contraires, la Serbie du Moyen âge, après quelques pointes poussées vers l'ouest, sans résultat durable d'ailleurs, se tourne vite vers le sud-est.
Au cours de son développement, l'Etat serbe du Moyen âge trahit pour les vieux moules romains un respect inconscient sans doute, mais comme imposé aux hommes par la nature même des choses. Et tandis que cet Etat évolue, non seulement il est possible de reconnaître l'empreinte du passé, mais il est facile aussi de démêler maint trait qui caractérisera le développement de la Serbie moderne.
Mentionnés pour la première fois en 822, les Serbes semblent constituer, parmi les nombreux Slaves qui occupent alors le nord-ouest de la Péninsule, une tribu installée immédiatement en arrière du versant de l'Adriatique, dans la région du Lim, voisine de la ville actuelle de Novi-Pazar. La petite cuvette de la Raska, affluent de gauche de l'Ibar, en devint très tôt le centre politique'2. La tribu montagnarde qui vit en ce point extrême de la région dinarique est d'humeur indépendante et belliqueuse; débordant sur le pourtour de la cuvette, elle impose à ses voisins son nom et celui
1. St. Novakovic : Les problèmes serbes. Archiv fur slavische Philologie. Berlin, 1912, p. 204.
2. Aujourd'hui encore, les Serbes qui l'babitent s'appelleraient Serbes tout court, à la différence de ceux des autres régions qui, tous, ont un autre nom qui les distingue (Cvijic J., Osnove za geografiu i geologiu Makedonije i Stare Srbije [Éléments pour la géographie et la géologie de la Macédoine et de la Vieille-Serbie], Belgrade, 1911, p. 1157.
de son pays, la Rascie. Sa résistance opiniâtre à l'avancée bulgare semble avoir contribué pour beaucoup à cette première expansion. Puis, pas à pas, chaque avancée en entraînant une autre plus grande, on voit l'ancienne Joupanie devenir royauté, puis empire.
Dès la fin du xie siècle, après s'être assise sur les hauts plateaux qui la dominaient immédiatement à l'ouest, entre les montagnes du Kom, du Dormitor et la rivière Ibar, elle tente avec le joupan Vukan, ancêtre probable de Nemanja, une sortie vers les bassins et les grandes plaines du sud. Au xue siècle, on la voit divisée en deux provinces, dont l'une atteint à l'ouest la rivière Drina, tandis que l'autre s'avance en plein Kossovo, jusqu'à Lipljan, c'est-à-dire au débouché même de la vallée du Lab.
Cependant, avant que se produise la véritable expansion, la concentration territoriale s'achève sur les confins, zone mal caractérisée, où se rejoignent, affaiblis, les derniers rayons des civilisations grecque et latine. Au xmu siècle, les Nemanides possèdent tout le bassin de l'Ibar, le bassin supérieur de la Drina, de la Morava de l'ouest, ainsi que la vallée du Lab, le « petit Kossovo » et la haute vallée de la Toplica. Mais, en outre, il y a eu jonction avec l'Etat de la côte, la Zêta (1170), et ils sont maintenant en possession du littoral, depuis la Bojana jusqu'à la Cetina. Disposant d'un large accès sur une côte aux cités commerçantes et riches, le groupement territorial étant achevé sur toute la large bande de pays qui constituait alors comme les marches des mondes latin et gréco-byzantin, l'État serbe poursuit dès lors son évolution de telle sorte que, tout entier, il penche vers le sud.
En quittant la Zêta catholique pour la Rascie orthodoxe, où il adopta la religion du pays, Nemanja avait déjà laissé pressentir celle des deux attractions qui devait l'emporter. Les raisons ne manquent j:>as pour expliquer le sens définitif de cette évolution. Vers l'ouest, on se heurtait tout d'abord à une nature hérissée, pauvre, presque revêche, encore que
ies grands traits du relief pussent inciter à suivre celte direction. Vers le sud, au contraire, c'étaient des plaines de plus en plus basses, au sol noir, gras et fécond1.
Si vers l'ouest on était certain de retrouver, très loin encore, des hommes de la même race, on était non moins sûr de se heurter ensuite aux Hongrois, qui dès le xie siècle avaient soumis les Croates; aux Allemands, aux Vénitiens; on aurait eu à lutter aussi contre l'influence du pape et de son clergé, déjà toute-puissante sur la côte et gagnant vers l'intérieur. Vers le sud au contraire, au lieu de forces nouvelles et turbulent es, il y avait un grand empire très vieux, décrépit, et tout près, semblait-il, de tomber en morceaux. De ce côté, il y avait aussi l'attrait d'une civilisation plus brillante, et de plus en plus, au fur et à mesure que les ambitions allaient grandir, il y avait le mirage fascinaleur de la marche sur Salonique, sur Constantinople. vers le trône impérial, objet de tant de convoitises.
Vers la fin du xme siècle, le roi Milutine (Etienne L'ros II, 1282-1 521) recule les limites de l'État jusque sur le revers méridional de la haute chaine du Sar; il fait de Skoplje sa capitale*. En 1508, il obtient une large bande de territoire, dirigée nord-est sud-ouest et comprenant l'Ovce Polje, la région entre Prosek et Prilep, le pays de Kicevo jusqu'à la frontière d'Ohrida, la région de Debra jusqu'à la rivière du Mali, en Albanie. Dans la première moitié du xiv siècle, c'est, avec Dusan, la grande descente vers le sud: toute la Macédoine, moins Salonique, l'Albanie, l'Épire, la Thessalie, se réunissent à l'État serbe, proclamé Empire à Seres en 1345.
Entre temps, vers la fin du xiiie siècle, l'État s'était avancé vers le nord jusqu'à la Save et au Danube, englobant ainsi les territoires qui constituaient l'ancienne Mésie supérieure
1! Pour l'importance de cette région limite, cf. Gravier <;.. Le Sandzak de Novi-Pazar, Annales de Géographie, t. XXII, 1913, p. 01-67.
2. Le centre politique de l'État suit le déplacement de la frontière, comme l'a noté déjà St. Novakovic (Nemanjicske prestonice [Les capitales des NémanidesJ, Glas srpske Kraljevske Akademije [Voix de L'Académie Royale de Serbie]), t. LXXXVIIL 1011, p. 1-54.
et qui devaient former le cœur de la Serbie actuelle. De même qu'au nord, à l'est aussi il atteignait la vieille limite
L'Empire serbe à l'avènement
de-ïïu^an. (1331).
i'i':ii'"ïi-i J- Empire serbe- à la, mvrt de .Vuian ( 1355) .
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5o too i5o 200km.
L'Empire serbe au XIVe sikcle.
mésique avec les hauteurs séparant la Morava du Timok.
Dans cet ensemble de possessions, toujours deux grandes
régions sont distinguées : le souverain serbe, depuis 1346,
est toujours désigné comme souverain de Rascic ou Serbie, et de Romanie ou Grèce. La Rascie, c'est le noyau initial, l'ancienne marche opposée au pays « grec ». Mais, dans le groupe des anciens territoires, toujours aussi étaient nettement différenciés, comme le prouve le titre royal, les pays constituant la véritable Serbie1, c'est-à-dire ceux de l'intérieur ou de par delà les monts, et ceux du littoral, de l'ancienne Dioclétia.
Ce qui désormais correspondra territorialement à l'idée de Serbie prend donc forme : ce sera toujours plus ou moins le pays qui, en arrière du versant de l'Adriatique, s'étend vers le nord jusqu'au sillon collecteur de la Save et du Danube. Cette notion gagne de plus en plus de précision avec le déclin de l'État serbe du Moyen âge. Les dernières formes connues, avant la complète disparition sous l'invasion turque, sont celles qui recevront, tant dans les ouvrages des savants que dans la mémoire des générations suivantes, le nom de Serbie.
Après les désastres de laMarica(1571)et de Kossovo (1589), après la dislocation et les démembrements successifs, ce qui reste de l'État serbe dans la première moitié du xve siècle est représenté par le despotat de Stevan Lazarevic et de Georges Brankovic. Ses limites au sud atteignent encore par moment la montagne du Sar, Prizren y comprise; à l'est, Nis étant turque déjà, la frontière quitte la grande Morava vers le confluent des deux rivières qui la forment pour aller rejoindre le Danube par les montagnes à la hauteur des Portes de Fer, le pays de Porec demeurant toujours serbe. Au nord, le Danube continue à marquer la frontière, tandis que Belgrade et les plaines en bordure de la Save jusqu'à la Drina appartiennent à la Hongrie. A l'ouest, la vallée de la Drina, avec les pays d'Usora et de Zvornik,
1. Les deux termes de Serbie et de Rascie s'emploient alors l'un pour l'autre. Si le dominicain Guillaume^ Adam distingue la Serbie et la Rascie (1322), cf. Godisnjica Nikole Ùupiéa (Annuaire de Nicolas Cupic), 1894, t. XXXI, p. 16, c'est qu'alors le pays est partagé entre les rois Milutine et Draçutine.
sert de limite. Le littoral de l'Adriatique enlre la Bojana et Cattaro se détache définitivement de la Serbie en 1441; en 1455, c'est le tour de toute la Serbie du sud, et finalement restent seules (1455-1459) les terres encadrées au sud par la Morava de l'ouest, à l'est par la rivière Porec, au nord par le Danube et à l'ouest par la Drina.
Au terme d'une évolution aux multiples phases, ces dernières formes de l'État serbe, bien que de très courte durée, seront celles sous lesquelles la Serbie va continuer à être représentée au dehors; c'est, peut-on dire, autant à ces dernières formes de l'Etat du Moyen Age qu'aux divisions de l'époque romaine, assez voisines d'ailleurs les unes des autres, que sera liée l'idée de l'étendue de la Serbie ïjlors qu'elle aura depuis longtemps cessé d'exister en fait. Et ce sera dans ces mêmes limites qui ont abrité les suprêmes restes de la vie indépendante que se reformera, trois siècles et demi plus tard, le noyau de l'État serbe de nos jours.
Pas plus qu'elle ne transforme les rapports fonciers, la conquête turque n'entraîne de remaniement profond dans les grandes divisions territoriales. Il y eut un pachalik de Bosnie qui, à l'ouest de la Serbie actuelle, comprenait un grand morceau de l'ancien Illyricum. sans aller au delà de ce qui fut le Sandzak de Xovi-Pazar, c'est-à-dire presque exactement à la limite même de l'ancienne province romaine, là où avait pris corps la petite Rascie. Le pays de Novi-Pazar lui-même constitua longtemps un petit pachalik allant au nord jusqu'au voisinage de la Morava de l'ouest, mais relevant néanmoins de la Bosnie. Au sud commençait la Rumili des Turcs, l'ancien pays « grec ». Les trois petits pachaliks de Vranje-Pristina, Leskovac-Krusevac et Nis, comprenant tout ce pays essentiellement montagneux qui correspond aux bassins de la Morava du sud et de la Nisava, rappelaient l'ancienne Dardanie, en même temps qu'ils représentaient.
pour la plus grande partie, ce qui était passé aux Turcs de l'Etat de Georges Brankovic, lors de la grande ampulation de 1453, qui précéda de quelques années la complète disparition.
Ce qui fut la dernière Serbie du Moyen âge, en même
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ôo lookrrv.
La Serbie au XVe siècle.
temps que la première de l'époque moderne, devint après la conquête turque le pachalik (appelé d'abord Sandzak) de Smederevo. L'ancienne capitale du dernier despote serbe était le centre de la nouvelle province; elle le resta jusqu'en 1521, date de la prise de Belgrade et des plaines en bordure de la Save aux Hongrois qui les détenaient. Dès
lors, la province turque s'appelle tantôt pachalik de Smederevo, tantôt et plus souvent pachalik de Belgrade. On lui trouve au début du xixe siècle des limites presque de tous points identiques à celles qu'avait indiquées le voyageur turc Hadji-Kalfa, dès la première moitié du xvne siècle1. Au nord, c'est la Save et le Danube jusqu'à la hauteur environ de la ville d'Orsova; à l'ouest, c'est la Drina, sauf dans les régions de Jadar et Radzevina, qui continuent à relever du Sandzak de Zvornik; au sud, ce sont les montagnes en arrière d'Uzice, puis celles qui viennent aboutir à la forteresse de Maglic, à la sortie des gorges de l'Ibar, et c'est ensuite la Morava de l'ouest elle-même jusqu'à son confluent; à l'est, c'est la grande Morava, depuis ce confluent jusque vers Cuprija, et, de là, ce sont les montagnes qui séparent son bassin du pachalik de Vidin et de sa dépendance, la Krajina du Timok.
Si les vieilles limites subsistent à peine modifiées, les noms ne se sont pas maintenus. Ils ont changé ou sont disparus pour la plupart. De la nomenclature du Moyen âge, seuls quelques rares noms de pays sont parvenus jusqu'à nous (Macva, Jadar, Resava). Les termes de Rascie, de Serbie, au sens territorial du mot, sont complètement sortis de l'usage, aussi bien chez les Turcs que chez les anciens occupants. Pachaliks, sandzaks, kadiluks ont tout effacé2. Pour retrouver vivantes les vieilles désignalions, il faut aller outre-Save et Danube, là où les Serbes, immigrés en masse à la fin du xvne siècle et au début du xvnr2, sont connus aujourd'hui encore sous le nom de Rasciens. On pourra môme, au delà de la plaine hongroise et des Carpathes, en
1. Elles semblent s'en écarter seulement en ce que, d'après ce géographe turc, le pays de Trinok (?) aurait alors fait partie du pachalik de Belgrade, tandis que le pays de Sabac aurait relevé de celui de Zvornik.
2. Seule peut évoquer le souvenir de l'ancien État serbe cette appellation de « Serbo vitayeti •■ dont nous parle Ami Boue et qui s'applique aux sandzaks ou pachaliks de « Semendria-Belgrade, Kratow ou Krouchevatz, Novibazar ». (Cf. Boue A. La Turquie d'Europe, t. III, Paris 1840, p. 203).
pleine Petite-Russie, découvrir vers la mi-xvme siècle (1751- 175i) une « Nouvelle-Serbie », fondée là par un groupe important de ces Serbes venus s'établir entre Kief et Otchakof et d'ailleurs rapidement fondus dans les masses russes. Si, dans le pays serbe lui-même, la domination turque semble avoir vite étouffé toute la vie attachée à ces vieux noms de Rascie et de Serbie, cependant, durant toute cette période de près de quatre siècles, ces mêmes noms, par une sorte de réminiscence historique, se retrouvent, associés à ceux de l'antiquité, chez tous les érudits, voyageurs et cartographes de l'Europe. Non seulement ces désignations subsistent, mais, avec plus ou moins de certitude, on persiste à les appliquer aux régions de l'empire turc qu'on pense avoir été ainsi appelées. D'ailleurs, à l'exception de quelques voyageurs, on n'entre pas dans les détails; grosso modo, on trace ou on indique des limites qui semblent répondre à une sorte de schéma préconçu. On tombe toujours dans une erreur que partageront même des voyageurs : on se représente la péninsule comme traversée de part en part, en son milieu, par une grande arête montagneuse dirigée généralement du nord-ouest au sud-est, de l'Adriatique la mer Noire ; au nord coulent les eaux qui vont à la Save et au Danube, au sud celles qui vont à l'Adriatique et à la mer Egée. De chaque côté de cette grande dorsale se détachent, à angle droit, des chaînons qui divisent la Péninsule comme en autant de compartiments. La Serbie sera toujours représentée comme un des compartiments qui regardent le nord et toujours sa limite méridionale sera fixée à cette grande chaîne transversale, confondue tantôt avec le Kopaonik, tantôt avec le Crnoljeva, tantôt avec le Sar Planina (Sardagh), plus au sud. Parallèlement à la Serbie, de part et d'autre, s'allongent la Bosnie à l'ouest et la Bulgarie à l'est, tandis qu'au sud de la chaîne figurent l'Albanie, la Macédoine et la Thrace, qui présentent une disposition analogue1. Telle est
1. Pour trouver la Serbie lelle qu'on se la figure alors, il faut recourir à la relation de voyage du Sieur Des Hayes (1621) \Voiage de Levant
la position invariablement attribuée à la Serbie. Toutefois, lorsqu'il s'agit de préciser les détails, l'accord ne subsiste plus. Si la Save et le Danube font au nord une limite constante, à l'est et à l'ouest il n'en est plus de même. Bien qu'à l'ouest la Drina figure encore le plus souvent la frontière, des échancrures cependant sont parfois indiquées, soit à droite de la vallée, soit, mais plus rarement, à gauche, du côté de laBosnie. Vers l'est, l'écart est bien plus sensible : les différentes limites oscillent, en effet, entre la vallée de la Grande Morava et celle de la Gibrica ou même de l'Isker ; néanmoins, de façon générale, le cours du Timok inférieur est pris pour ligne de démarcation. Mais c'est encore vers le sud que l'on semble être le moins d'accord. De ce côté, sans doute, la frontière coïncide toujours avec la « dorsale » balkanique; mais, selon que celle-ci est reportée plus ou moins au sud, les dimensions attribuées à la Serbie varient considérablement. Les connaissances sont d'ailleurs si pauvres, si peu sûres! L'on parvient néanmoins à se rendre compte que de ce côté la Serbie enferme presque toujours dans ses limites Pristina et par suite le Kossovo Polje, de même aussi la Metohia et Prizren.
De 1718, date de la paix de Passarovitz (Pozarevac), jusqu'à 1759, date de la paix de Belgrade, il existe un royaume de Servie, das Komgreich Servien, avec une « administration » autrichienne. Pendant une vingtaine d'année, la Serbie réapparaît vivante. Ce sont toujours, à quelques faibles différences près, les mêmes formes, les mêmes terres que celles
fait par le commendemenl du Roy en l'année 1621, par le S[ieur) D(es Jlayes) de C(ourmeni~n). A Paris, chez Adrian Taupissart, rue Saintt Jacques]. C'est là qu'il est possible de voir le mieux comment s'esétabli le lien entre les formes et divisions territoriales successivement héritées du passé : « Les Turcs, pour ce qu'ils n'ont aucune connoissance de la géographie, divisent toutes les Provinces qui leur sont sujettes selon les gouvernemens qu'ils ont establis et leur en donnent le nom, de façon que la Servie, estant sous le Sangiacbey de Semenilrie qui despend de Bude, ils l'appellent le pais de Semendrie. Geste Province a esté cogneuë des anciens sous le nom de Haute-Mésie Elle a au Septentrion la Hongrie, dont elle est divisée par le Danube, la Macédoine au Midy, la Bulgarie au Levant, et au Couchant la rivière de Drine, qui la sépare du Royaume de Bossena ».
de la Serbie aux dernières années de son indépendance, que celles aussi du pachalik de Smederevo ou de Belgrade, telles que les indiquait Hadji Kalfa un siècle auparavant. A l'est, le long du Danube, la région de la Krajina ou du Bas-Timok est alors rattachée à la Serbie1, tandis que celle du Moyen et du Haut Timok continue à faire partie intégrante du pachalik de Vidin demeuré turc. A l'ouest, au lieu de la Drina ellemême, c'est le rebord oriental de son bassin qui forme la limite, en laissant ainsi en dehors les pays qui constituent aujourd'hui le département d'Uzice. Au sud enfin, au lieu d'aller par les montagnes à droite de la Morava de l'ouest, la nouvelle frontière suit la rivière elle-même, et seulement depuis l'extrémité de la cuvette de Cacak.
Ce ne furent là sans doute que des limites éphémères. Sous son masque étranger, cette résurrection de la Serbie, si courte qu'elle ait été, devait cependant donner comme un regain de vie aux souvenirs en éveil au fond de l'àme serbe. Toutefois, à ne considérer toujours que la façon dont on se représentait la Serbie au dehors, on ne s'aperçoit pas qu'elle ail contribué en rien à modifier, en la réduisant, l'étendue que l'on était habitué à attribuer à l'ancienne Serbie2.
Dans la seconde partie du xvme siècle, il semble môme que le concept de Serbie tende à s'élargir. Les cartes de cette époque" limitent la Serbie, à l'ouest par la Drina, à l'est par le Timok sur toute sa longueur. La limite méridionale est comme toujours la chaîne transversale enfermant les
1. En 1721, ses districts les plus orientaux (Kljuc, Krajina avec la Porecka reka et Krivi Vir) furent réunis administrativement au Banat de Temesvar.
2. Les hères Ilomann, dans leur carte éditée à Nuremberg au débul du xvin* siècle, continuent en effet à désigner comme « Servia » le pays qui, se prolongeant au sud des possessions autrichiennes, s'arrête à l'Albanie et à la Macédoine, en englobant à l'est Nis et à l'ouest Prijepolje (sur le Lim) dans l'ancien Sandzak de Novi-Pazar. — Dans son grand ouvrage : Dauubius Panonico-mysicus observationibus geographicis physicis..., paru à la Haye en 172G, Marsili Al. considère comme étant dans les limites de la Serbie : Prizren, Vidin, Nis, Pirot, Kratovo, Novipazar, Kossovo.
7>. Cartes éditées à Leipzig en 1761, à Nuremberg en 17GG et en 1802, à Vienne en 17*8.
pays de Kossovo, Metohia et la cuvette de Skoplje1. Kustendil, Kratovo à l'est, et à l'ouest Prizren, Ipek, Plevljeet même Gorazde figurent généralement comme villes de Serbie.
En dépit de son caractère conventionnel et trop souvent simplifié à l'excès au point d'en paraître même puéril, la forme prêtée à la Serbie a maintenu au dehors, durant toute la domination turque, la notion d'un pays serbe répondant à un cadre territorial déterminé. Elle a communiqué ainsi à la Serbie une sorte de vie extérieure et influé sur les esprits cultivés de l'Europe de ce temps; n'oubliant pas le passé, ils ne devaient pas s'étonner de voir effectivement renaître une Serbie dont les limites leur étaient familières d'avance. Ce que les chants populaires et la religion furent pour le peuple serbe, cette survivance d'un passé plus ou moins lointain le fut, elle aussi, dans une certaine mesure pour les étrangers, pour ceux qui, à plusieurs reprises, auront à dire le mot décisif aux différentes étapes de la prochaine évolution.
Durant toute la période turque, cette existence prêtée à la Serbie, en particulier par les géographes et cartographes, demeure complètement étrangère au peuple serbe lui-même. Le souvenir des grandes figures et des grands événements du Moyen âge se maintenait très vif, il est vrai, jusque dans les couches les plus profondes de la masse, grâce à la tradition fidèlement conservée, grâce aux chants populaires, grâce aussi à la religion nationale. Cependant, tout laisse croire que l'idée de former une collectivité de race dans un même groupement territorial était aussi peu nette chez les
1. La carte de 1766 laisse Skoplje en Rulgarie. Sur cette carte, ni Kustendil ni Kratovo ne sont non plus placées en Serbie. La carte parue en 1788, une des meilleures de l'époque, indique la Drina et le Lim comme limites à l'ouest. — Celle de 1802 marque très nettement déjà les frontières qui aujourd'hui encore sont celles de la Serbie au nord, à l'ouest et à l'est.
Dans les relations des légats et missionnaires, envoyés par les papes dans un but de propagande aux xvie et xvir siècles, Skoplje non seulement figure en Serbie, mais est appelée la métropole du pays « Metropoli di Servia ... principale citté délia provincia Servia ».
Serbes de ce temps que chez ceux du Moyen âge. S'ils portaient en eux tout ce qui fait le fond d'une âme nationale, ils n'étaient pas parvenus encore à préciser son cadre. Le nom et l'idée d'une Serbie passée ou à venir semblent, en effet, avoir été à peu près ignorés des Serbes eux-mêmes, ou inusités par eux jusqu'au xvme siècle. On ne connaît que des noms de « pays », vieilles unités locales (anciennes zupanies ou zupa), enfermées généralement dans une vallée plus ou moins grande : Jadar, Resava, Gruza, le nom de la rivière étant presque toujours celui du pays même. Pour désigner de plus grands ensembles, ou bien le nom manque, ou bien on recourt au nom du pachalik, à celui du sandzak; pour le pays qui fut la dernière Serbie du Moyen âge et qui sera le cœur de la Serbie moderne, les Serbes du sud, vers la fin du xvme siècle, emploient le terme de Morava; celui de Sumadija ne fait que naître. Encore au début de l'insurrection, le nom de Serbie semble rester comme ignoré; l'adjectif « serbe » est employé, mais non le nom de pays qui en dérive.
Seuls, les Serbes d'outre-Save et Danube, ceux de la Dalmatie, c'est-à-dire ceux qui vivent au contact de civilisations plus avancées, et ont pu avoir accès aux ouvrages, livres et cartes déjà publiés, parlent d'une terre qu'ils appellent Serbie, mais presque toujours sans modifier en rien l'acception purement historique qui lui est communément attachée1.
Ainsi, jusqu'au moment même où éclate l'insurrection,
chez les étrangers tout comme chez les quelques Serbes qui
l'emploient, le terme de Serbie représente essentiellement
une très vieille division historique à laquelle les faits ont à
plusieurs reprises rendu une réelle valeur : après la Mésie
1. Jovan Raie, le premier en date des historiens serbes, écrit (Istori)a raznih slovenskih narodov... [Histoire des différents peuples slaves]) que la Serbie est bornée au nord par la Save et le Danube, à l'ouest par la Drina, au sud par les montagnes du Sar et par la Macédoine, à l'est enfin par la Cibrica. Ce sont précisément ces mêmes limites qu'indique Solaric dans sa géographie imprimée en serbe à Venise l'année même où s'ouvre la lutte pour l'indépendance.
supérieure, il y avait eu, en effet, la dernière Serbie médiévale, celle de Georges Brankovic ; il y avait eu ensuite le pachalik de Smederevo ou de Belgrade, et enfin, durant une vingtaine d'années, l'apparition insolite d'un royaume de Serbie autrichien. Et chaque fois, dans ses grands traits, la configuration du pays se maintenait. Au nord et à l'ouest, le Danube, la Save et la Drina marquaient des limites à proprement parler constantes. A l'est et au sud seulement, des fluctuations se produisaient, d'envergure relativement faible, vers l'est en particulier.
Il est remarquable que, dès le début, la Serbie moderne trouvera au nord et à l'ouest des limites qui sont demeurées fixes par la suite1. La force naturelle des choses et plus encore assurément la force de la tradition en sont les causes principales. Vers l'est, par contre, et tout spécialement vers le sud, l'extension se fera par bonds successifs; de ce dernier côté les obstacles ne sont plus les mêmes et d'autres forces apparaissent, qui sollicitent, favorisent l'action.
Sans avoir eu sur les Serbes eux-mêmes une influence déterminante ou même sensible, la notion héritée du passé fournira comme le moule où leurs aspirations trouveront à se réaliser dès le début. Trop froide et trop peu familière, cette notion érudite sera incapable de susciter leur action; mais les vieux cadres administratifs, existant depuis longtemps, seront là tout prêts, s'imposant presque aux hommes nouveaux, le jour où ceux-ci parviendront à conquérir le droit de vivre par eux-mêmes.
1. Il n'y a à noter que de légères modifications sur la Drina : réunion des districts de Jadar et de Radzevina en 1835, de Mali Zvornik et de Sakar ei, 1878.
Les premières limites connues par la Serbie moderne coïncidèrent avec celles du pachalik de Belgrade, et pourtant les conditions dans lesquelles le nouvel État se réalise annoncent bien plus l'avenir qu'elles n'évoquent le passé. Ce sont ces conditions qu'il importe de connaître si l'on veut saisir, dès l'origine, le sens de l'impulsion qui, de façon remarquablement continue, va déterminer le développement de la Serbie moderne. Les cadres du passé où les Serbes se retrouvent au lendemain de la lutte ne sont pas ceux qu'en pleine action ils avaient un instant rêvés, ni même ceux que leurs avant-postes avaient atteints. De même qu'au lieu de l'indépendance un instant entrevue ils n'obtiendront que des libertés octroyées, de même, au point de vue territorial, loin d'avoir les limites désirées, ils se verront imposer celles du passé. Pourquoi en a-t-il été ainsi? Pourquoi, au lieu de réaliser l'idéal ébauché et peu à peu affirmé chez les soldats de Karageorges, la Serbie nouvelle s'est-elle laissé enfermer, pour un temps, dans l'ancien pachalik de Belgrade ?
Est-ce que les souvenirs de l'ancienne Serbie s'étaient maintenus plus vifs en ce pays où elle était venue comme expirer, trois siècles et demi plus tôt? La présence de certains monastères, églises, forteresses (Manasija, Ravanica, Smederevo...), datant de cette époque, la vigueur de certaines légendes (celle d'Hélène la Maudite en particulier1)
1. Parce que d'origine grecque, serable-t-il, Hélène, femme du despote Georges Brankovic, fut rendue responsable par le peuple de toutes les charges qu'il eut à subir alors, notamment pour la construction de la grande forteresse de Smederevo.
pourraient en témoigner, semble-t-il. Encore ne faut-il pas exagérer cette influence, car la longueur du temps écoulé, aussi bien que les vicissitudes éprouvées : guerres, mouvements incessants de population, etc., avaient dû singulièrement affaiblir le souvenir de cette dernière Serbie dont l'agonie dura quelques années au plus. Il ne pouvait alors être question de plus de patriotisme chez le paysan serbe de la région de Smederevo, par exemple, que chez celui des montagnes de Bosnie ou de la haute plaine de Kossovo. Un vieux fonds national commun existait sans que l'on s'en rendît très bien compte. 11 était fait à la fois de traditions, de chants et de pratiques religieuses et familiales, vivantes chez tous ceux de la race, mais cependant gagnant en force et en 'pureté au fur et à mesure qu'on s'éloignait des plaines du sud et de l'est vers les montagnes de l'ouest et du sud-ouest. Les diversités locales (parler, costume, genre de vie) restaient très accusées, les communications entre pachaliks voisins étaient réduites au minimum, aussi ce vieux fonds national demeurait-il, sans qu'on le soupçonnât, propre à toute la race. Ce sentiment de solidarité de race était d'ailleurs étroitement subordonné à la notion religieuse plus qu'à la langue, qui ne pouvait suffire à donner à l'idée nationale son véritable support. Dominant tout, il y avait l'opposition, à la fois religieuse, sociale et politique, entre chrétiens et musulmans; si les vrais Osmanlis étaient représentés parmi les « Turcs » habitant le pachalik, il y avait en Bosnie pour le inoins autant de musulmans ne parlant que la pure langue serbe ; la notion religieuse avait subordonné et même oblitéré chez eux le sens de la race. La première lutte sera avant tout celle du chrétien opprimé contre le « Turc » oppresseur, quelle que soit sa race, quelle que soit sa langue.
C'est essentiellement à un ensemble de cii constances à la fois géographiques et politiques, empruntées au présent et au tout récent passé, que les Serbes du pachalik de Belgrade doivent d'avoir atteint les premiers l'émancipation politique.
Tout d'abord, ce pachalik, depuis un siècle déjà, était province frontière. Par la paix de Karlowitz (1699) il s'était trouvé placé à l'extrême limite septentrionale de la Turquie d'Europe, au voisinage immédiat de l'Autriche. Cette zone limite offrait une importance exceptionnelle : là en effet se rencontraient la puissance de l'Islam et celle des Chrétiens, là aussi venait mourir la civilisation de l'Europe et commencer celle de l'Orient. Le pachalik de Belgrade se trouvait ainsi placé aux confins de deux mondes, tout comme l'avait été au Moyen âge le petit pays de Rascie. Au xvine siècle toutefois, les contrastes étaient sans aucun doute bien plus accusés qu'ils n'avaient pu l'être, au Moyen âge, entre les deux cultures grecque et latine.
Relégué tout aux extrémités de l'État, le pachalik de Belgrade devait subir peu et lentement l'action de Constantinople. Un relâchement de l'autorité centrale y était inévitable. Un soulèvement éclatait-il, il fallait aux armées turques des mois avant que, réunies, elles parvinssent jusqu'au foyer de la révolte : cependant l'insurrection avait eu le loisir de s'étendre sur de grands espaces. Et lorsque avec les hommes, avec le temps, le mouvement allait enfin pouvoir être étouffé, les rebelles, pour échapper aux représailles, avaient toujours au dernier moment la ressource de franchir le ruban d'eau. Save ou Danube, au delà duquel c'était la « terre d'Empire », refuge sûr pour eux et leurs familles.
Mais le rôle de cette terre d'Empire ne s'est pas réduit à servir d'abri aux Serbes du pachalik fuyant devant les représailles turques. Si, avec leur large nappe deau. leurs îles limoneuses, leurs marais, leurs broussailles en bordure, la Save et le Danube soulignent une longue limite naturelle, à la base d'un pays de relief mouvementé et au seuil d'une plaine aux vastes horizons; si, depuis deux siècles, cette limite se traduit dans les faits comme une frontière politique permanente, jamais néanmoins il n'y eut là pour les hommes un obstacle de nature à interdire les contacts. Avant d'avoir atteint à cette sorte de fixité qu'on est habitué à lui voir
aujourd'hui, cette limite, depuis le Moyeu âge, avait été tour à tour débordée par les puissances établies au nord et au sud1; et selon que ces oscillations amenaient ou ramenaient différents maîtres par delà les rives des deux fleuves, les populations se trouvaient entraînées dans ces fluctuations. Le plus remarquable de ces déplacements fut la fameuse migration des Serbes en 1690 (40 000 familles), suivie d'une autre en 1737, toutes deux causées par le retrait des troupes impériales outre-Save et Danube. En s'installant dans les vastes plaines à gauche des deux fleuves, ces Serbes, arrivés du sud, grossirent considérablement le nombre de ceux des leurs qui s'y trouvaient déjà établis. C'est ainsi que durant le xvme siècle une même population vit de part et d'autre des deux rives. Aux Serbes du pachalik répondent sur Tau Ire bord les Serbes, colons militaires, défenseurs de l'Empire et de la Chrétienté en ces marches d'occident. Pour ces gens trempés par toutes les épreuves, les eaux et les marais de la Save et du Danube ne pouvaient être un obstacle. Il y avait d'ailleurs des points de passage que l'on connaissait pour les avoir souvent pratiqués, soit aux périodes troublées, lorsqu'on fuyait devant les Turcs ou les épidémies, soit en temps de paix, lorsqu'on allait vendre sur les marchés d'en face les grands porcs maigres aux longues soies noires En dépit des difficultés créées par l'organisation des Confins militaires (depuis 1702), on n'hésitait pas à franchir le fleuve toutes les fois qu'il en était besoin. On était certain de retrouver sur l'autre rive des hommes de même race, de même langue, et
J. Jusqu'en 4521 les Hongrois avaient possédé Relgrade et toute la région, alors appelée Macva, qui, depuis la Drina, envoie directement ses eaux à la Save. De son côté, le dernier prince serbe, le despote Georges Rrankovic, avait eu de grands domaines en Hongrie. Les Turcs ensuite avaient possédé les plaines de Syrmie, de Slavonie et de Hongrie; en 1683, de nouveau ils s'avançaient jusqu'à Vienne, sous les murs de laquelle ils étaient apparus déjà une première fois (1529) Cinq années après, en sens inverse, c'était aux Autrichiens de franchir la Save et le Danube, puis bientôt de s'installer dans le pays pour quelque vingt ans (1718-1759), sans pouvoir ni se maintenir, ni s'implanter; vers la fin du xvm6 siècle, une nouvelle tentative ne devait pas être plus heureuse (1787-1789).
souvent même des parents. Sur les terres d'Empire, Allemands, Magyars, Roumains, n'avaient pas encore réussi à se multiplier et à progresser au point d'entamer profondément la masse serbe.
Malgré les obstacles naturels, les barrières politiques et militaires, il s'opéra entre les deux rives un échange d'hommes, de produits et d'idées, de plus en plus actif à mesure que l'on approche de la fin du xvme siècle. Les expéditions militaires, les occupations successives n'avaient pas été sans introduire dans l'âme du peuple l'espoir d'échapper une bonne fois à l'oppression des Turcs. Bien que l'administration autrichienne du début du siècle eût laissé plutôt de mauvais souvenirs, bien que les reculs et les abandons répétés eussent amèrement déçu les Serbes du pachalik de Belgrade, néanmoins le simple voisinage de l'Autriche devait les prédisposer, les encourager à la lutte. C'est en terre d'Empire, en effet, que les futurs chefs de l'insurrection, Kara-Georges, Stanoje Glavas, d'autres encore, reçoivent leur éducation militaire dans les « corps francs » encadrés et dressés par des officiers de l'armée autrichienne, euxmêmes très souvent Serbes ou Croates. C'est d'Autriche également que viendront, avec les Serbes exercés au métier de la guerre, les armes, les munitions, les vivres, dans les moments de besoin. Durant les années de lutte, maintes fois, les barques chargées de munitions passeront de la rive autrichienne à la rive serbe, sous le regard placide des autorités des Confins.
Une autre forme de ces échanges par-dessus la frontière fluviale a été l'action toute morale qu'exercèrent les Serbes d'Autriche sur ceux du pachalik. Plus proches des centres de l'Occident, bénéficiant depuis Joseph II d'un régime plus libéral, et disposant parfois d'un certain bien-être, les Serbes d'Autriche, ceux des villes en particulier, étaient plus avancés que leurs frères du sud. Jouissant de divers privilèges, ils avaient des écoles, fréquentaient des Universités. Ils avaient même eu quelque temps leurs imprimeries, leurs journaux.
Beaucoup occupaient des postes en vue dans les administralions d'Etat et surtout dans l'armée. Certains, tel Dositej Obradovic, avaient beaucoup voyagé; ils avaient parcouru non seulement les terres où vivaient leurs frères de race, mais aussi la plupart des pays d'Occident, et avaient appris plusieurs langues étrangères.
C'est chez ces Serbes d'Autriche, moines, évoques, professeurs, commerçants, qu'il faut aller chercher les premiers sentiments, les premiers élans de patriotisme. C'est chez eux qu'il est possible de noter le premier éveil de la conscience nationale. « Serbie, Serbie très glorieuse, fertile jadis en hommes, s'écrie l'un d'eux, tu es devenue esclave, tu as pleuré jour et nuit... tu es restée seule dans ton deuil1. » Ils étaient pénétrés de l'histoire du passé qu'ils connaissaient non seulement par la simple légende, mais encore par les livres. C'est par eux que la notion de Serbie, telle qu'elle était répandue au dehors, passera outre Save et Danube. Dans son Histoire des différents peuples slaves, J. Raie s'écrie (t. II, p. 149) qu'il est heureux « de contribuer un peu à la gloire du peuple serbe, d'une plume impartiale, avec dignité et comme il convient, et de le tirer des ténèbres de l'oubli à la lumière de l'histoire ». Ces Serbes n'ignoraient pas non plus la situation politique et les forces de l'Europe. Ce sont eux qui vont fournir l'élite pensante du mouvement insurrectionnel. On les verra, par leurs écrits, leurs conseils, leurs démarches, lui imprimer sa direction et en même temps lui infuser comme la conscience de son action immédiate et le sens de sa portée future.
Si le pachalik de Belgrade a servi de berceau à la Serbie renaissante, c'est en grande partie à sa position qu'il le doit. Cependant les conditions si favorables dans lesquelles il se trouvait placé de ce fait ne suffisent pas encore à rendre pleinement compte de son rôle.
1. Poème de Zaharija Orfélin « Les pleurs amers de la Serbie jadis célèbre », paru à Venise en 17G1 (sans nom d'auteur).
Confins, elles aussi, les provinces roumaines avaient dû attendre l'arrivée des troupes russes pour connaître un commencement d'émancipation. Il en sera de même, un siècle plus tard, pour la Bulgarie; quant à la Bosnie, elle n'échappera au joug1 turc que pour passer sous un autre. Les Serbes du pachalik de Belgrade cependant, sans recevoir de véritable secours, vont parvenir par leurs seules forces, ou presque, à conquérir de haute lutte les libertés essentielles à leur existence dans le cadre même de leur pachalik. C'est qu'à la différence de leurs voisins ils bénéficiaient non seulement de leur position, mais encore de certains avantages propres à la nature à la fois de leur pays et de ses habitants .
Il n'y avait pas chez eux de ces grandes étendues plates et découvertes, comme on en rencontrait dans les provinces roumaines, dans le pays bulgare, terrain qui se prêtait aussi bien aux évolutions de la cavalerie turque qu'il était peu favorable aux soulèvements des paysans. Le centre du pachalik, la Sumadija, flanquée à l'ouest du pays de Valjevo, était au contraire un pays très accidenté, couvert de futaies et de taillis entrecoupés eux-mêmes de clairières et de petites plaines fertiles, de quoi nourrir gens et troupeaux, à la différence de la montagneuse Bosnie, moins bien préparée par sa structure à soutenir une lutte de plusieurs années consécutives.
Pays très bien articulé aussi, la Sumadija envoyait dans toutes les directions des vallées et de longues croupes, disposition très propre à la concentration des forces aussi bien qu'à leur rayonnement dans les différents sens. Les hautes collines, protubérances massives dominant de vastes horizons, constituaient d'excellents belvédères pour fouiller du regard les campagnes environnantes. Les parties hautes des vallées, étranglées le plus souvent, en forme de gorges profondes remplies par de grands bois, étaient autant de retraites inviolables (zbegovi) dans les moments de détresse. Plus bas, avant-monts, plates-formes, hautes plaines entrecoupées de petits bois, se prêtaient on ne peut mieux aux embuscades, à la petite guerre d'escarmouches.
En un tel pays enfin, chaque soulèvement menaçait de couper une des artères vitales de l'Empire, d'arrêter toute circulation sur la grande et presque unique route reliant Constantinople avec le centre de l'Europe et tout l'Occident. Les insurgés avaient évidemment là entre les mains un moyen d'action qui ne pouvait pas manquer de faire une vive impression sur la Porte : le chemin de la Morava aux mains des rebelles, c'était pour les Turcs la perte de leur contact avec l'Europe.
Cependant, ce qui plus que tout le reste a fait que la Serbie moderne a pris forme tout d'abord dans le pachalik de Belgrade et s'est confondue avec lui, c'est que l'élément serbe s'y trouvait très pur, très homogène, et peut-être aussi le plus proche, parmi les Serbes de Turquie, d'une conscience nationale.
Il n'était pas, comme en Bosnie, divisé en musulmans, orthodoxes et catholiques, les uns dominants, les autres asservis et méprisés, tous profondément séparés par une haine à la fois religieuse et sociale. A la différence des pachaliks situés au sud, celui de Belgrade ignorait aussi les îlots de population turque ou albanaise, souvent en proportion très marquée à côté de l'élément serbe. Sauf dans les quelques villes, les palanka, égrenées le long de la grand'route, où vivaient en petit nombre garnisaires , spahis, boutiquiers, « Turcs » osmanlis, bosniaques ou albanais, la population du pachalik était tout entière serbe1, pratiquait la même religion : l'orthodoxie, ne ressentait qu'une seule et commune haine, tout en cultivant les mêmes traditions, les mêmes souvenirs, avec un espoir en quelque sorte subconscient, mais tout prêt à se traduire en actes, encouragé, affermi qu'il était par les vicissitudes de la puissance turque en ce xvnr- siècle.
Cette population, homogène par la religion, la race et les sentiments, avait encore même origine et même façon
1. Il suffit d'en excepter les Valaques des montagnes du nordest.
de vivre. Les Serbes du pachalik étaient, en effet, pour l'immense majorité, des nouveaux venus. Descendus des contrées du sud et du sud-ouest, ils avaient été attirés par ce pays alors très peu peuplé et très propre à l'élève du bétail, la grande richesse pour eux. Cependant, le plus grand nombre y était arrivé comme fugitifs, et beaucoup avaient gardé la marque de cette origine : hajduks, mipaysans mi-brigands, ils passaient de la clairière au sousbois selon qu'ils en sentaient le besoin et surtout selon le retour des saisons, vivant en révolte l'été et rentrant pour l'hiver au village.
Un tel ensemble de conditions devait largement concourir à la réapparition d'une Serbie dans les limites du pachalik de Belgrade. Deux faits cependant, à la veille même du soulèvement, allaient encore remarquablement influer sur cette résurrection.
En 1789, les Autrichiens, une nouvelle fois, ont pris Belgrade. Les corps francs, formés surtout de Serbes de la Sumadija et dressés dans les camps des Confins militaires, étaient parvenus au sud jusqu'à Krusevac, c'est-à-dire à l'extrême limite du pachalik. Mais, cette fois encore, les Autrichiens repassent le Danube et, par la paix de Sistovo (4 août 1791), ils abandonnent les Serbes à leur sort, après les avoir eux-mêmes excités et enrégimentés pour la lutte. Néanmoins, après cette nouvelle secousse, il reste que l'on est désormais convaincu de la possibilité de vaincre les Turcs, puisque eux, les Serbes du pachalik, ont été presque seuls à mener la lutte1.
En 1795, au lieu de la simple amnistie promise à la paix de Sistovo, le sultan Sélim III délivre un ferman plaçant le pachalik de Belgrade dans une condition spéciale. Le nouveau régime équivalait à une sorte d'autonomie intérieure
1. Stojan Novakovic a pu dire {Archiv fur slavische Philologie, 32, p. 157-158). « La Serbie indépendante est en principe le fruit posthume et non voulu de la guerre de Joseph II et de Catherine IL •
pour les chrétiens du pays1. Pareille concession devait accentuer encore la physionomie du pachalik parmi ses voisins et, d'autre part, imprimer une marque commune à sa population. C'était aussi renforcer en elle le sentiment de solidarité et, pour le jour où ces privilèges seraient menacés, entamés ou méconnus, c'était préparer un état d'esprit tout à fait favorable pour une lutte dont le but serait sensible à tous.
Au début de l'insurrection, en 1804, les Serbes n'obéirent nullement à un désir de reconstitution territoriale; ils ne songeaient même pas à conquérir une indépendance réelle, mais tout simplement à obtenir une amélioration de leur sort, un retour au régime d'administration relativement doux qui leur avait été octroyé en 1793 et dont une révolte des janissaires venait de les priver (1802). C'est peu à peu seulement que l'on voit surgir des idées, des aspirations nouvelles. Aux simples vœux de réformes succèdent d'abord le désir d'une large autonomie, copiée sur celle de certaines régions privilégiées de l'Empire turc, puis celui d'une réelle indépendance qui débordera le pachalik pour gagner les terres serbes avoisinantes. Vers 1806, l'idée nationale est éveillée dans la conscience populaire. Les épreuves subies en commun de 1804 à 1815 la fortifient au point que désormais elle sera un des facteurs décisifs de l'extension territoriale du pays.
En 1815, cet idéal des insurgés serbes est loin de se réaliser, politiquement et territorialement, et pourtant il doit
1. C'était la fin de l'arbitraire et de l'oppression : janissaires et citluk sahibija (« Turcs » qui depuis peu s'étaient interposés, le plus souvent de force, entre le spahi et ses tenanciers et comme lui percevaient sur eux des redevances) se voyaient interdire le séjour dans le pachalik. Les spahis demeureraient à Belgrade. Aucun Turc ne pourrait plus vivre parmi les chrétiens. La somme totale du tribut fixé pour tout le pachalik était répartie et recouvrée par les soins des knèzes. Les chefs élus par le peuple administraient villages et cantons, avaient droit à s'entourer de pandours, possédaient certaines attributions judiciaires. Les paysans pouvaient acheter, vendre, circuler, et n'étaient astreints qu'à un simple octroi à l'entrée de Belgrade (1795 — fin 1801).
être connu si l'on veut mesurer à leur réelle valeur les influences du passé, mieux comprendre la nature et la portée des extensions futures et déterminer les obstacles qui. en s'opposant à l'immédiate réalisation de cet idéal, déterminèrent les formes initiales de la Serbie moderne.
Cet idéal est progressivement apparu et s'est affirmé sous une double action : lune, venant du dehors, des Serbes habitant par delà la Save et le Danube; l'autre, des Serbes de Kara-Georges, en raison de leurs succès au cours des premières années de lutte.
Dès le début du soulèvement, on voit accourir en Serbie de nombreux Serbes d'Autriche, qui vont servir d'instructeurs pour l'armée, de secrétaires pour les chefs; une correspondance active s'échange entre les deux rives ; des délégués sont envoyés par les insurgés pour demander conseil, secours, appui. Les Serbes d'Autriche prennent en réalité la direction intellectuelle de ce mouvement dont les chefs euxmêmes sont presque tous des illettrés1.
Leur action n'a même pas attendu le début des hostilités pour se faire sentir. Dès le printemps de 1791, entre les préliminaires de Reichenbach et la paix de Sistovo, on voit trois prêtres : Stevan Jovanovic, archimandrite du monastère de Tronosa, Vasilje Radosavljevic, archimandrite du monastère de Studenica, et Jovan Milovic, archiprêtre de Jagodina, envoyer une proclamation à tous les moines, prêtres, knèzes, commerçants, et à tous les orthodoxes du *. pays serbe ». « Demandons à Sa Majesté (l'empereur Léopold II) que la paix soit conclue de la même façon que pour la Kara Vlahija (les provinces roumaines), afin que nous donnions au sultan un tribut moyen fixé par le traité et pour que les Turcs, ni leurs pachas ou musselins ne se mêlent plus de nous juger,
1. « Du temps de la première insurrection, me disait un compagnon deCzerni Georges, l'ignorance était si grande que, dans les 25 000 hommes que comptait notre armée, il n'y en avait qu'un seul qui sût écrire et cette science ne lui servait à rien, parce qu'il n'y avait personne qui pût lire ce qu'il écrivait. » (Rois le Comte au comte de Rigny, ministre des Affaires étrangères. 5 juin 1854).
mais qu'avec le consentement de tout le peuple nous choisissions un de nos notables qui sera notre chef à tous, comme le fut en Valachie Bogdan bey; il recouvrerait le tribut fixe, le verserait au sultan, et nous pourrions travailler et vivre en paix sur notre terre. » Ces trois prêtres sont des délégués des Serbes du pachalik de Belgrade et c'est évidemment sous l'influence de leurs confrères de Karlovci qu'ils envoient de Syrmie une telle proclamation.
Dans ce désir des Serbes se traduisait déjà l'action du clergé serbe d'Autriche; c'est dans ses rangs que l'on trouve les patriotes les plus conscients des possibilités d'avenir qui s'offrent à leur race. Parmi eux se distinguent surtout le métropolitain de Karlovci, Stevan Stratimirovic, et l'évêque de Backa [avec résidence à Novi-Sad (Neusatz), Jovan Jovanovic ; ils sont tous deux pénétrés de la mission réservée aux Serbes et sont en même temps les mieux préparés pour travailler à sa réalisation. Dès la première année de l'insurrection, on les voit s'adresser tous deux à la Russie, car n'est-ce pas à l'action russe que les provinces roumaines et les Sept- Iles (les îles Ioniennes) doivent leur situation privilégiée? N'est-ce pas la Russie aussi qui, dans l'esprit de ces deux idéalistes, doit se laisser entraîner, parce qu'elle est pays slave et orthodoxe? Sans aller jusqu'à demander la complète indépendance, Stratimirovic se borne à désirer une autonomie dans le genre de celle des Sept-Iles, mais débordant bien au delà des limites du pachalik de Belgrade1. L'évêque de Backa, lui, est plus résolu. Dans sa requête au tsar, il ne demande rien moins que la restauration de l'ancien empire serbe.
1. Dans ses Notes publiées dans le Spomenik srpske kraljevske Akade>mje(Mémoires de l'Académie royale de Serbie), Stratimirovic compte la Metohia comme une province de la Serbie et dit que la Krajina, située le long du Danube, doit être également rattachée à la Serbie, bien que généralement elle soit considérée à part. Il demande à la Russie de constituer avec toutes les provinces serbes un État vassal sous la suzeraineté du sultan et sous la protection russe. A sa tête serait un grand-duc russe ou, si aucun n'accepte, un prince protestant allemand apparenté à la Cour de Russie.
On retrouve la trace de semblables préoccupations chez un membre du clergé serbe du pachalik de Belgrade, l'archiprêtre Matije Nenadovic, qui doit jouer un rôle de tout premier plan dans la longue crise où va se débattre son pays. En correspondance et en relations suivies avec Stratimirovic, Jovanovic et les autres,' ce prêtre, fervent patriote, s'est imprégné de leurs idées au point que l'on voit le métropolitain de Karlovci obligé de le rappeler à la prudence. Lorsqu'en novembre 1804, quelques mois après qu'a éclaté le soulèvement, Nenadovic, avec deux autres délégués serbes, s'en va soumettre au tsar la pétition des siens, ce n'est pas sans doute la pleine indépendance qu'il réclame puisqu'il admet toujours un régime de vassalité vis-à-vis du sultan, régime tempéré d'ailleurs et placé sous le contrôle d'un consul de Russie, mais il aspire à voir ce sort partagé par toutes les provinces de l'Empire turc où habitent des Serbes.
Cet idéal reste jusqu'à l'insurrection, et même durant ses deux ou trois premières années, le privilège des hommes d'Église qui vont s'intéresser de très près à la lutte ou même y prendre une part effective; mais rien ne permet de croire que leurs idées aient été partagées par les insurgés eux-mêmes, du moins durant la première phase du soulèvement'. Certains chefs, Kara-Georges en particulier, purent ne pas les ignorer et même les encourager. Cependant, jusqu'à 1806, il n'en existe aucune trace dans leur correspondance, soit avec la Russie, soit avec l'Autriche, la Valachie , et à plus forte raison avec la Porte. On songeait avant tout à se débarrasser à jamais des janissaires et des dahis; on ne se considérait pas comme des rebelles au sultan, mais au contraire comme de fidèles et loyaux sujets qui contribuaient à rétablir l'ordre là où ne régnaient plus que l'arbitraire et l'anarchie.
Si déjà, avec l'arrivée des hommes et des idées d'outre- Save, on commençait à nourrir des desseins de vie libre, on
1. Il importe naturellement de mettre à part l'archiprètre Nenadovic qui souleva la nahija de Valjevo.
les gardait pour soi, on s'abstenait de les crier à tous les échos. Mais que l'idée de se détacher des Turcs hante, dès ce moment, l'esprit de Kara-Georges, on en trouve une preuve dans l'entretien qu'il a, tout au début de l'insurrection (10 mai 1804), avec un capitaine de la frontière autrichienne du nom de Schaïtinsky. Kara-Georges aurait alors proposé le passage des Serbes sous le sceptre des Habsbourg, à condition que l'empereur envoyât un prince de sa famille diriger la Serbie à titre de gouverneur. Si son offre venait à être déclinée, il s'adresserait à une autre puissance (la Russie) pour en finir une bonne fois avec les Turcs.
Le chef serbe juge donc impossible pour les siens le maintien de la domination turque ; il voit au delà de simples réformes dont l'application ne saurait jamais être certaine, ni durable. Pas plus que ses compatriotes les plus éclairés, il ne semble songer à une complète émancipation sous la forme d'un État totalement indépendant, mais il est prêt à confier le sort des siens à une grande puissance, soit à l'Autriche, soit à la Russie, soit plus lard à Napoléon dont le protectorat serait la garantie la plus efficace des droits, usages et libertés le plus chers à son peuple. Mais ce qui est à remarquer, c'est qu'au début Kara-Georges ne laisse pas pressentir que l'affranchissement désiré par lui s'étende au delà des limites du pachalik de Belgrade. Le fait qu'il parle des Serbes en général ne doit pas prêter à illusion, car il ne s'agit vraiment que de ceux qui habitent le pachalik. Tout comme les autres Serbes de la Sumadija, Kara-Georges, au début, ne semble pas voir au delà des vieilles limites administratives. En août 1805, après la victoire d'Ivankovac, il refuse d'occuper Paracin, parce que cette ville est en dehors de son pachalik et que s'en emparer serait faire ouvertement acte de rébellion envers le sultan.
Ce n'est guère qu'à partir de 1806 qu'apparaît chez les insurgés, en même temps que le désir avoué d'atteindre à la pleine indépendance, le dessein aussi d'en faire bénéficier les terres serbes extérieures au pachalik de Belgrade.
L'œuvre d'affranchissement prend dès lors, comme en France quelques années plus tôt, une allure de propagande; l'exemple, du reste, devient contagieux spontanément. De même qu'en France aussi, sur le tard de la Révolution, il est possible qu'à cet effort libérateur se soient mêlés, dans l'esprit des chefs et de Kara-Georges en particulier, des velléités de conquête; si l'on affranchissait, n'enlevaiton pas en même temps des morceaux de terre turque, et, d'ailleurs, les limites du pachalik aussitôt franchies, à côté de l'élément serbe, mélangés à lui et le pénétrant, n'en rencontrait-on pas d'autres qui lui étaient étrangers ou hostiles : valaques, bulgares, turcs, albanais, bosniaques musulmans?...
Si le caractère premier du soulèvement se transforme de façon aussi décisive, il faut y voir l'effet des rapides succès obtenus, et aussi de la durée même de la lutte. Vers la mimars 1804, c'est-à-dire six semaines après le signal du soulèvement, le pachalik tout entier était tombé aux mains des insurgés, à l'exception des trois nahijas du sud-ouest (Uzice, Pozega, Soko) et des villes fortifiées du bas pays où les Turcs tenaient garnison. A la fin de 1805, dans le sud-ouest, seule reste à enlever la position de Soko, nid d'aigle perché sur des montagnes presque inaccessibles et gardé par de farouches musulmans bosniaques. En novembre de la même année, Smederevo délivrée se retrouve un instant la capitale d'une Serbie presque identique à celle de 1459, en attendani que Belgrade le devienne à son tour.
Déjà, en bordure du pachalik, une certaine effervescence se manifeste, notamment à l'est et au sud- ouest. Cependant, c'est au début de 1806 que pour la première fois les vieilles limites sont franchies. Les Serbes des différents pachaliks prennent alors le premier contact, les horizons s'élargissent soudain, et brusquement se révèle une question nationale, condamnée à attendre un grand siècle pour n'être encore qu'à demi résolue. Le caractère de la guerre se modifie alors, lui aussi. Jusque-là, il s'était agi plutôt de bandes opérant
chacune dans leur canton et occupées à nettoyer le pays des Turcs; leurs chefs, de temps à autre, avaient des réunions où ils discutaient entre eux. Mais, en août 4805, ils avaient empêché Hafiz, pacha de Nis, de pénétrer avec son armée dans le pachalik où il était nommé en qualité de vizir pour y rétablir l'ordre. Dès lors, il n'y avait plus guère à hésiter. On ne pouvait plus dissimuler le véritable caractère du soulèvement. Fallait-il songer encore à ménager le sultan qui s'alarmait, voyant bien qu'il ne s'agissait plus d'un simple mécontentement local? Ne venait-il pas du reste de mettre sous bonne garde (janvier 1806) les délégués serbes qui lui apportaient les désirs de leurs compatriotes? Ne mettait-il pas en mouvement les armées des pachas de Nis, de Scutari et de Bosnie, pour assaillir les rebelles de trois côtés à la l'ois? Aussi est-ce une véritable assemblée de défense nationale qui se réunit à Smederevo au lendemain de la prise de la ville. La notion du péril imminent autant que celle des succès acquis groupe toutes les forces. Un grand plan d'action est combiné. Kara-Georges veillera à son exécution. Les Serbes ne laisseront pas le temps aux armées du sultan de se rassembler, ils n'attendront pas le choc, mais vigoureusement ils vont prendre eux-mêmes l'offensive. Pour la forme, on demandera son assentiment à la Russie : « 11 vaut mieux que nous battions les Turcs sur leur territoire que de les attendre sur le nôtre (ainsi le pays serbe est déjà distingué du territoire turc). Si nous avions eu plus tôt cette permission, nous serions aujourd'hui, les uns à Sofia, les autres en Bosnie, en Albanie; d'autres enfin jusqu'à Ruscuk1. »
Mais, pour être plus sûr de vaincre, puisque ni Autrichiens ni Russes ne peuvent ou ne veulent encore fournir de secours efficace, ne faut-il pas joindre les seules forces dont on dispose avec celles qui, là-bas au sud, libres sur leurs rochers, sont toujours prêtes à agir? C'est alors que Kara-Georges envoie à Pierre Ier, prince évêque du Monte-
1. Lettre écrite au début de 1800 par le chef Steva Zivkoviç aux délégués serbes à St-Pétersbourg.
negro, cet appel, poignante évocation du passé de la race en même temps que grand éclair jeté sur l'action qui s'impose : « Par le lien sacré de la religion, par le lien de la race et du sang qui nous fait nous appeler frères et qui nous fait réellement frères, nous vous conjurons de toute l'ardeur de notre âme et les bras tendus vers vous, nos braves et chers frères du Monténégro, de la Dalmatie et de l'Herzégovine, de renouveler l'alliance effective qui unissait nos pères et nos ancêtres au temps de leur gloire, c'est-à-dire d'établir avec nous une fraternité d'armes, une alliance défensive et offensive » .
Autant pour leur propre sauvegarde que pour se joindre à leurs frères, libres ou non, les Serbes, au début de l'année 1806, se disposent donc à franchir les limites du pachalik de Belgrade. Ils vont prendre cinq directions différentes; de partout, sauf au nord et à l'ouest, les frontières du pachalik seront débordées, et les insurgés s'enfonceront parfois même très avant dans les pachaliks voisins.
Avec Tannée 1807, le même effort se reproduit, tandis que, sous l'influence des victoires déjà remportées et surtout de la confiance en l'appui de la Russie1, la situation des insurgés se précise en même temps que leur idéal s'affirme. Ils ne sont plus des rajas qui. opprimés dans leur pachalik, réclament, les armes à la main, une amélioration de leur sort. Ce sont des sujets rebelles, qui font cause commune avec les ennemis de l'État, qui opèrent d'après leurs indications et règlent leurs mouvements sur les leurs. Peu leur importe maintenant que leur envoyé à Gonstantinople, Petar Itzko, revienne avec la promesse formelle d'un ferman qui fera de leur pachalik une sorte de province autonome avec un prince héréditaire et un simple muhasil (fonctionnaire des finances), pour représenter la puissance du sultan.
I. La Russie vient en effet de rompre avec la Porte; brusquement les hostilités s'ouvrent (janvier 1807). Dès le 11-25 janvier, les Serbes sont invités à s'unir aux Russes par le général Michelson, commandant des troupes en Valachie.
On veut davantage, et on l'attend non plus des Turcs, mais des Russes.
Durant la période de 1807 à 1812, où les troupes serbes et russes agissent de concert, tout respect disparaissant pour les vieilles limites léguées par les siècles passés, le pachalik de Belgrade cesse de résumer le pays serbe, de se confondre avec lui. De nouvelles frontières naissent alors, sous l'unique force des succès militaires. Elles ne vivront sans doute que quatre ou cinq ans et non sans maintes vicissitudes. Mais, disparues, elles serviront de base à des revendications qui ne cesseront que le jour du succès complet. Aussi importe-t-il de savoir jusqu'où parviennent les insurgés au cours de ces années de lutte et quels territoires ils détiennent au moment de la paix de Bucarest (1812). Il faut se demander aussi quelles sont leurs aspirations durant cette période, et enfin il convient de dégager les principales raisons qui obligèrent la Serbie à échelonner sur tout un siècle la réalisation partielle de son idéal.
"Durant cette seconde phase de l'insurrection, jusqu'en 1812, le pays serbe, d'après tout ce qu'on sait des opérations elles-mêmes, peut être considéré comme formé par trois sortes de territoires. 11 y a tout d'abord ceux qui, libérés les premiers, se confondent avec le pachalik de Belgrade. Viennent ensuite ceux qui, affranchis depuis 1806, n'ont guère cessé d'être occupés et administrés par les insurgés : c'est à l'est la Krajina, la Crna Reka avec Zajecar, qui relèvent du pachalik de Vidin; au sud, les pays de Paracin, Soko Banja et Alexinac, qui relèvent du pachalik de Nis ; celui de Krusevac au pachalik de Leskovac, celui de l'Ibar avec Studenica au pachalik de Novi-Pazar, et enfin, au sud-ouest, le Stari Vlah jusqu'à Javor, Zlatibor et la Drina, à l'ouest, les pays de Jadar et de Radzevina qui relèvent du pachalik de Bosnie. Il y a enfin, sorte de zone excentrique à ces territoires effectivement possédés, les pays où les bandes serbes ne font que de brèves apparitions, précédées ou accompagnées souvent de soulèvements de la popu-
lation, incursions qui laissent toujours après elles de longs souvenirs dans la mémoire des habitants. A l'est, par delà le Timok, cette zone s'étend jusqu'aux approches de Vidin. Elle embrasse au sud-est toute la région de Mis et même de Pirot, celle de Leskovac, deProkuplje; au sud, celle de Novi Pazar, l'ancien Sandzak de ce nom et tout le Stari-Vlah ; à l'ouest enfin, une lisière de territoire bosniaque au voisinage de la Drina.
Lorsque les insurgés ont à exprimer leurs revendications, ils ne manquent jamais de réclamer la cession définitive des territoires qu'ils occupent. Ils considèrent ces pays comme leurs; la situation de fait, pour eux, prime tout le reste. Dans sa lettre adressée le 17-29 décembre 1809 au maréchal de Simbschen, commandant militaire des confins de Slavonie, lettre signée par lui et par le Sénat serbe, Kara-Georges demande que la Serbie, autonome sous la protection de l'Autriche, soit limitée par des frontières « naturelles, telles que montagnes et rivières », ainsi que par les positions qu'occupent les avant-postes serbes. A l'ouest, c'est le cours de la Drina, depuis la Save jusqu'au confluent du Lim; au sud, c'est la série des monts Sargan, Javor, Golija, la petite rivière de Studenica, affluent de l'Ibar, le Kopaonik et la rivière Toplica; à l'est, c'est la Morava « bulgare » (Morava du sud) jusqu'à la Topaonica, petit affluent de droite, puis le grand Timok sur tout son cours jusqu'au Danube. Après la paix de Bucarest, au mois de janvier 1810, lorsqu'à la nouvelle de la retraite de Russie on compte sur le retour des armées russes, l'assemblée de tous les chefs réunis à Kragujevac demande encore que pour base des négociations les Turcs acceptent de faire passer la frontière là où sont les sentinelles serbes.
Cette réunion des territoires affranchis et occupés par leurs troupes ne représentait toutefois pour les insurgés qu'un désir en quelque sorte immédiat, celui qu'ils espéraient voir se réaliser au moment même où ils avaient à l'exprimer. Durant ces années d'épreuves où se tendent toutes les forces
du pays, où se raidit la volonté de tout un peuple, de bien plus vastes desseins ont déjà pris forme dans l'esprit des Serbes libérés.
Dès le mois d'avril 1808, on voit Kara-Georges, dans les pourparlers engagés avec le maréchal de Simbschen, demander que l'Empereur ne puisse obliger les Serbes à conclure la paix avec les Turcs avant que « Nis et le reste de la Serbie ne soient affranchis ». Ces autres parties de la Serbie, quelles sont-elles donc? Il est possible de le deviner d'après ces mots écrits par le résident russe à Belgrade, Rodofinikine, au général Prozorowsky, commandant de l'armée du Danube : « La nation serbe, disposant maintenant de 80000 combattants, consent difficilement à poser bas les armes sans avoir délivré toutes ses anciennes possessions qui sont, actuellement entre les mains des Turcs, telles que : Soko, Skoplje et autres lieux. » Dans un mémoire adressé le même jour (2-14 novembre 1808) au prince Prozorowsky, Rodofinikine demandait lui-même pour les Serbes, à la veille de la paix de Jassy, les limites suivantes : du côté de la Bosnie, la Drina, « la frontière naturelle •» , avec la forteresse de Soko ; « du côté de l'Albanie », les Turcs se désisteraient de Novi-Pazar et de Skoplje. « La haute chaîne par où passait l'ancienne frontière de la Serbie servirait de limite avec la Macédoine. » Au sud-est, les Serbes recevraient « Nis et tout le pays jusqu'à Sofia qui, lui aussi, avait été possédé par la Serbie ». A l'est enfin, à défaut du pays de Vidin, le Timok servirait de limite, tandis que les îles du Danube seraient attribuées à la Valachie. Ces limites correspondent de tout point avec la notion érudite de la Serbie telle qu'elle avait encore cours. On saisit là, pour la première fois peut-être, l'application de la vieille conception livresque à la réalité vivante et concrète.
Au sud, il y avait à la fois à se joindre aux Monténégrins et à soulever, de concert avec eux, tous les Serbes des provinces turques avoisinantes. Dans une proclamation au peuple, en 1807, l'évêque du Monténégro annonce « qu'il va
descendre lui-même avec vingt-cinq mille hommes pour se joindre aux Serviens ». En 1809, Kara-Georges croit un instant avoir réussi. En 1810, la tentative se renouvelle, sans plus de succès. En 1811, le même projet réapparaît encore. Que ce soit d'eux-mêmes, ou à l'instigation des Russes désireux de se ménager ainsi l'accès de l'Adriatique, les Serbes ne font qu'obéir à la tendance naturelle qui les pousse à se rapprocher de leurs frères de race déjà libres, à collaborer avec eux, à s'unir à eux. Le soulèvement dans les pachaliks du sud allait de pair avec chaque tentative dans cette direction. La région de Novi-Pazar est sans cesse en mouvement.
Mais déjà ce n'est plus seulement aux vieux pays serbes du sud que songent les insurgés; leurs regards se portent aussi à l'ouest, à l'est et même au nord. Lors des pourparlers qui précèdent la paix de Jassy, les délégués serbes, outre la pleine indépendance pour eux-mêmes, ne demandent-ils pas aussi l'union par un traité secret de la Serbie, du Monténégro, de la Bosnie et de l'Herzégovine1? Quelques mois plus tard, la correspondance des insurgés avec Napoléon, à la puissante protection duquel ils veulent confier leurs destinées, reflète elle aussi les vastes horizons qui s'ouvrent devant l'âme serbe. Les Français n'ont qu'à se montrer et le soulèvement sera général chez tous les Serbes de Bosnie- Herzégovine, de Hongrie et aussi chez les Bulgares que l'on affirme « de la même descendance que les Serviens ». « Le colosse de Hongrie, soutien de l'Autriche, tombera incessamment lorsqu'il s'apercevra que l'armée victorieuse de Sa Majesté, unie avec les Serviens, l'attaque dans la Slavonie, la Sirmie, le Banat, chose que redoutent déjà les Hongrois, ayant dans leur sein quelques millions de Serviens qui gémissent sous le joug de la Hongrie et qui, au premier aspect de leurs compatriotes, unis aux troupes redoutables
1. Le député serbe Jugovic soumet à Prozorowsky une demande tendant à la restauration de l'Empire serbe sous une formé indépendante (mars 1809.)
de leur nouveau soutien, tourneront leurs armes contre leurs oppresseurs1. »
Ainsi, bien loin de se contenter encore de simples réformes, ce qu'on veut, c'est la complète émancipation, qui s'étendra à tous les hommes de la race en quelque pays qu'ils vivent, sous quelque domination qu'ils soient courbés. Dans toute son ampleur, le vaste programme national apparaît, beaucoup moins fait d'ambitions nées du glorieux passé que d'aspirations sorties du fonds commun à la fois ethnique, religieux et social, qui, sous l'effet des circonstances, vient de se révéler à la conscience populaire.
Cependant, sous sa forme première, la Serbie n'a été ni celle que rêvaient les chefs insurgés, ni même celle que, par la force de leurs armes, ils croyaient avoir réalisée. C'est qu'à la différence de celle des Grecs plus tard, la voix des Serbes se perdait dans le grand fracas qui agitait l'Europe d'alors. C'est qu'aussi, selon les paroles de Rodofînikine : « Si toutes ^les grandes puissances) voulaient vous (les Serbes) livrer à l'une ou à l'autre d'entre elles, elles ne demanderaient même pas votre avis, ni votre consentement, sachant bien que vous ne pouvez pas y opposer le plus petit obstacle, car la Serbie devant les Grandes Puissances, c'est une goutte d'eau devant la mer. » C'est qu'enfin, ainsi que le disait le prince Prozorowsky au député serbe Jugovic, au début de 1809, « l'indépendance de la Serbie n'est nullement compatible avec sa position géographique. Elle est entourée par trois grands États parmi lesquels un petit pays comme la Serbie ne peut être laissé à lui seul et rester indépendant » . Et cette faiblesse, en effet, qu'on leur rappelait en termes si rudes, les condamnait d'avance au sort qu'ils allaient se voir imposer. A aucun moment, d'ailleurs, les insurgés n'avaient eu besoin qu'on leur révélât la cruauté
1. Points 5 et 11 de la « résolution prise par le peuple Servien », datée de Relgrade 16 août 1809 (v. st). Texte français publié par A. Roppe dans la revue erbe Otadzbina.
de leur situation. Ils avaient senti dès le début que, pour donner à leurs efforts un résultat durable, il leur fallait l'appui efficace ou tout au moins l'approbation de leurs puissants voisins. Vers la fin de 1808, comme ils réclamaient la garantie commune de la Russie et de la France, Rodofi- (nikine leur fait savoir qu'ils ne doivent compter que sur la protection d'une seule puissance : « Mais, répliquent les Serbes, si la Turquie fait la guerre à cette puissance-là, alors nous resterons sans protecteur? » Tour à tour ou même simultanément on les voit s'adresser à l'Autriche, à la Russie, à Napoléon Ier, selon qu'ils cèdent à l'impulsion née de déceptions éprouvées de l'un ou de l'autre côté, selon aussi les préférences individuelles, selon les moments, selon la nature des besoins et selon surtout que l'on espère plus de l'un ou de l'autre.
Cet appui que quêtent les Serbes auprès de toutes les puissances de l'heure leur échappera partout, en raison de la tourmente qui passe alors sur l'Europe, et les laissera face à face avec la Turquie. Cependant, à ne pas considérer uniquement l'influence du moment, il est facile de distinguer dès lors les causes politiques permanentes qui vont entraver le développement de la Serbie moderne. Ces causes se réduisent essentiellement à la rivalité, plus ou moins ardente selon les instants, de l'Autriche et de la Russie, qui se disputent le terrain ou l'influence dans la Péninsule balkanique ' .
Ces deux puissances se mettent-elles d'accord, c'est le
partage complet ou non, sans que le moins du monde
on songe à consulter les premiers intéressés. Il y a eu le
plan de 1785 comme il y aura plus tard, en 1876, l'entente
de Reichstadt au sujet de la Rosnie. Durant la période qui
nous occupe, de nouveaux projets de partage ne sont-ils pas
conçus (mars 1808), cette fois entre la Russie et Napoléon Ier,
1. Il y aurait lieu de noter aussi la volonté chez les Grandes Puissances de maintenir le st>dus qv.o dans l'Empire Ottoman, lorsque le moment ne leur semble pas opportun pour la satisfaction de leurs intérêts.
mais où l'Autriche elle non plus n'est pas oubliée1? Autriche et Russie cependant se surveillent mutuellement, se jalousent. Attentives chacune à compenser tout progrès de sa rivale par un autre plus grand, elles subordonnent en même temps leur attitude vis-à-vis des Serbes à la politique générale qu'elles observent à l'égard de la Porte. C'est au milieu de cette lutte d'influences que la Serbie va avoir à se créer et à se développer, et l'on conçoit sans peine combien doivent peser sur sa formation et son avenir les difficultés nées des divisions que crée dans l'intérieur du pays cette double orientation politique.
Jusqu'à 1806, l'Autriche et la Russie, unies dans leur lutte contre la France et soucieuses de se ménager la Turquie également hostile à Napoléon, sont à peu près d'accord sur la conduite à tenir envers les Serbes; elles s'appliquent à les réconcilier avec la Porte, pour enlever à Napoléon tout prétexte à intervention de ce côté. Mais ensuite la rivalité éclate: les armées russes progressent; un agent russe, Rodofinikine, s'installe à Belgrade en qualité de résident (août 1807). L'Autriche veut y avoir elle aussi son représentant, mais la nomination de Paulich comme consul à Belgrade est repoussée par le Sénat serbe. L'annonce d'une occupation de Belgrade par les Russes provoque à Vienne l'émotion la plus vive (octobre 1810).
Par son voisinage immédiat, par le fait que des Serbes habitaient ses provinces méridionales, et surtout par ses expéditions, ses prises de possession antérieures, l'Autriche, en attendant que plus tard elle invoquât les nécessités économiques, voyait dans la Serbie une dépendance de ses propres domaines. « Il n'y avait pas même à se demander si ce pays tombait dans la sphère des intérêts de l'Autriche
1. D'après le premier de ces projets, Constantinople restant aux Turcs, la Serbie serait indépendante sous un prince, autrichien ou autre, mais marié à une grande-duchesse russe. D'après le second, Constantinople revenant à la Russie, la Serbie serait attribuée avec la haute Macédoine à l'Autriche, ainsi maîtresse d'une large bande de territoire s'allongeant par le centre de la Péninsule, entre les possessions de la France et celles de la Russie, « afin d'éviter le point de contact toujours si propre à refroidir l'amitié ».
et si toute politique autrichienne consciente de son but devail tendre à en prendre possession. Mais le moment n'était pas favorable aux conquêtes. Si la Serbie ne pouvait devenir autrichienne, il valait mieux qu'elle restât turque, car une principauté indépendante de ce nom ne serait qu'un champ de lutte pour les intérêts français et russes1. » Ce que le comte de Metternich ne disait pas, c'est que l'Autriche ne désirait nullement voir se constituer à ses portes un nouvel État slave, non seulement cause de faiblesse pour la Turquie et foyer d'intrigues françaises et russes, mais aussi cause éventuelle de troubles pour elle-même. C'est cette crainte que Rodofinikine caractérisait nettement dès 1808 : « L'Autriche ne peut jamais considérer d'un œil calme le bonheur des Serbes. Plus de deux millions d'habitants de même race et de même foi vivent sous le gouvernement autrichien dont ils sont toujours mécontents. Aussi la Cour d'Autriche, quand ce pays (la Serbie) commencera à prospérer, doit-elle s'attendre, soit à une très forte émigration, soit à un soulèvement de tous les Serbes d'Autriche. Dès lors, son intérêt demande qu'elle s'emploie à troubler ce pays par toute sorte d'intrigues et qu'elle ne laisse jamais cette nation jouir du repos et d'un régime de justice pour enlever à ses Serbes à elle toute tentation d'y fuir ou de suivre l'exemple de ceux-ci en se soulevant. »
Soucieuse de ne pas compliquer ni aggraver sa propre situation, sachant bien, d'autre part, que toute entreprise sur la Serbie entraînerait un conflit avec la Porte et rencontrerait l'opposition de Napoléon Ier, l'Autriche se dérobe aux sollicitations des insurgés et se borne à suivre attentivement ce qui se passe sur sa frontière du sud. Elle se montre désireuse avant tout d'y ramener au plus vite la paix, comme le prouve à plusieurs reprises son rôle d'intermédiaire officieuse auprès de la Porte, car elle veut prévenir ainsi toute intervention direete, soit des Russes, soit de Napoléon, en
1. Rapport du comte de Metternich à l'empereur François Ier, 28 juillet 1809.
cette région où jusque-là son influence a été presque exclusive.
Cette politique, faite d'abstention et d'arrière-pensées, eut entre autres résultats celui de favoriser singulièrement l'action de la Russie. Bien que plus éloignée, mais grande puissance slave et de même religion, elle disposait déjà par là de moyens d'action très différents de ceux de l'Autriche. Elle avait la ressource d'invoquer des raisons de sentiment qui jamais ne devaient manquer d'impressionner le peuple serbe, toutes les fois qu'elle voulait y faire appel. Depuis le traité de Kutchouk Kaïnardji (1774), confirmé par celui de Jassy (1791-1792), la Russie, investie d'une sorte de protectorat sur les provinces roumaines, était en outre devenue pour les Serbes du pachalik une voisine sinon immédiate, du moins toute proche et toute-puissante. Si elle avait répondu avec réserve, elle aussi, aux sollicitations serbes durant les premières années du soulèvement, du moins elle s'était montrée bien plus disposée que l'Autriche à aller au-devant des désirs des insurgés, tout en s'appliquant à n'en rien laisser voir à la Porte. Mais, lorsque après Austerlitz l'influence de la France l'emporte décidément à Constantinople, lorsque la rupture a éclaté entre la Turquie et la Russie, les insurgés serbes ne sont plus seulement encouragés en dessous, mais directement poussés à agir, car, sur le flanc gauche des Turcs, ils doivent provoquer une 'diversion de nature à alléger d'autant l'effort des Russes du côté bulgare.
Mais, pas plus que l'Autriche, la Russie n'est décidée pourtant à satisfaire les rêves serbes d'indépendance et d'expansion territoriale. Par la bouche du prince Prozorowsky, elle avait déclaré que l'indépendance de la Serbie était incompatible avec sa position géographique. Complètement libérée, la Serbie ne manquerait pas — pensaient les Russes — d'agir par attraction sur les Serbes sujets des grands empires voisins, ceux de Turquie, ceux d'Autriche et ceux des Etats de Napoléon. Par suite, chacune de ces grandes puissances
tenterait naturellement de la soumettre à son influence; d'où danger permanent pour le jeune État. Quant à l'idée d'une grande Serbie, telle que la proposait Rodofinikine luimême, Prozorowsky avait déclaré tout court qu'il ne la soumettrait même pas à la conférence de la paix qui allait se réunir, car les intérêts de la Russie pourraient en souffrir, particulièrement en ce qui touchait la frontière russe sur le Danube.
Certainement la Russie ne songe pas, comme l'Autriche, à s'annexer un jour la Serbie. Prozorowsky avait déclaré à Rodofinikine (octobre 1808) : « La position de la Serbie sur la rive droite du Danube ne nous permet pas de désirer la complète annexion de ce pays à l'État russe. » « L'État russe, dit-il encore au député serbe Jugovic, ne peut avoir de sujets outre-Danube; l'Empereur lui-même en a donné sa promesse aux cours de France et d'Autriche. »
Si la Russie se refusait à créer une Serbie indépendante et grande, si d'autre part elle repoussait l'idée d'une « complète annexion », c'est qu'elle voulait former une nouvelle province soumise à un régime de protection analogue à celui que connaissaient déjà les provinces roumaines1. Indifférente ou hostile à l'idéal des insurgés serbes, mais soucieuse de se ménager en eux, pour l'avenir, des auxiliaires précieux, la Russie trouvait plus conforme à la fois à leur intérêt et au sien d'avoir outre-Danube, s'enfonçant entre les terres autrichiennes, françaises et turques, une principauté qui fût pour elle une cliente politique, comme l'étaient déjà les provinces roumaines.
En 1812, menacée au cœur par Napoléon, elle conclut en
1. « Il serait extrêmement désirable d'ériger la Serbie en principauté à l'instar de la Moldavie et de la Valacbie ; elle paierait un tribut à la Porte, mais serait sous la protection de la Russie et de l'Angleterre si c'était nécessaire. Insistez sur le désir de notre Très-Haute Cour que les Serbes soient gouvernés par un prince, librement élu par le peuple et confirmé par le sultan. <> (Instructions données au comte Pozzo di Borgo par le baron de Budberg, ministre des Affaires Étrangères (19 mars 1807).
haie la paix avec les Turcs (28 mai), et abandonne les Serbes à eux-mêmes. Dans le traité de Bucarest, un unique article, l'article VIII, les mentionnait, pour leur accorder l'amnistie et une vague autonomie que les Turcs détermineraient de concert avec eux. « Cet article VIII, a dit Stojan Novakovic l, par la cession des forteresses et par l'indécision de ses termes, a fait reculer de cinquante ans la question serbe. » Il convient d'ajouter que le traité de Bucarest, précisément par le vague de ses termes, contenait en lui l'amorce du développement de la Serbie moderne. Il n'y était, en effet, nullement question -de frontières; le mot de pachalik n'y figurait même pas. On y parlait simplement du « peuple servien », sans que rien indiquât les cadres dans lesquels les réformes promises devraient être appliquées. Mentionnés pour la première fois dans un acte international, les Serbes obtenaient une place distincte dans l'Empire ; ils constituaient une sorte d'unité politique placée sous le patronage direct de la Russie, partie contractante et chargée de veiller à l'exécution d'engagements essentiellement élastiques. Par l'insertion de ce simple article en faveur des Serbes, la Russie avait fait ce que l'Autriche n'avait pas su faire en concluant la paix de Sistovo. Elle devenait dès lors, pour près d'un demi-siècle, la protectrice attitrée des Serbes. Dans le développement de l'organisme qui va se faire jour, c'est d'elle que viendra, sinon l'impulsion, du moins la direction générale. Mais cela, les Serbes ne pouvaient le comprendre.
Profondément déçus et mécontents de se voir livrés à la bonne foi des Turcs qu'ils connaissaient déjà trop bien, les Serbes, à la nouvelle de la paix de Bucarest, eurent un dernier retour d'énergie. Après avoir énuméré leurs revendications à l'assemblée de Kragujevac( 13/25 janvier 1815), après s'être nettement exprimés, aussi bien sur la question des limites2 que sur celle des libertés, ils font une tentative déses-