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LA RÉSURRECTION DE LA SERBIE (I804-18i:>). 65
L'ordre de nouveau rétabli, l'on semble ainsi, d'un côté comme de l'autre, être d'accord pour revenir au status quo territorial d'avant l'insurrection. La seule modification à noter est, vers la fin de cette même année, l'adjonction du pays de Porec, canton montagneux entre Timok et Morava, débouchant sur le Danube à l'entrée du défilé des Portes de Fer, canton qui d'ailleurs avait fait partie du pachalik jusque vers la fin du xvm" siècle. Voici, en effet, quelles sont alors les limites du pachalik, telles que les indique Vuk St. Karadzic : « Au Nord, la Save et le Danube; à l'Ouest, la Drina jusqu'en amont de Lesnica : de là, par les monts Cer et Vlasic en haut de Krupanj, et de nouveau la Drina; puis par la Drina jusqu'en amont de Srebniica et ensuite par les montagnes derrière Uzice ; au Sud, par les montagnes derrière Karanovac (Kraljevo) et Maglic, puis la Morava (de l'Ouest) en amont de Krusevac; à l'Est, en descendant la Morava (la Grande Morava) jusqu'en amont de Cuprija, et de là, par un ruisseau au-dessous de Paracin, dans la montagne qui sépare la Resava et la nahija de Paracin, de la On a Reka (Timok noir), et en descendant au Danube, par les montagnes derrière la rivière de Porec*. »
Les premières limites connues par la Serbie moderne lurent donc bien moins de véritables frontières que de simples limites administratives, celles de l'ancien pachalik de Belgrade. De même qu'il ne faut pas se représenter une Serbie jouissant alors d'une pleine et réelle autonomie *, il ne faut pas concevoir l'existence à ce moment d'une véritable Serbie, au sens territorial du mot. Il n'y eut aucun tracé de frontières, aucune opération de délimitation. Il n'y eut guère qu'un simple pachalik doté d'un régime d'administration locale et privilégié à certains égards .
1. Vuk St. Karadzic: Gragja zasrpsku istoriju naxega vremena i ïivoti najsnatnijih poglaviea ovoga vremena. (Matériaux pour l'histoire serbe de notre temps et vies des chefs les plus fameux de ce temps).
2. Le principe d'hérédité n*est pas encore admis, la somme du tribut moyen n'est pas fixée, les principales lies sont occupées par des garnisons turques, etc.
GKAVIKR. — SERBIE. 5
Pourtant, si ces huit ou dix ans de lutte ont finalement abouti au status quo territorial, néanmoins les limites séculaires ont été brisées par les insurgés; elles ont un moment éclaté sous leur effort. Ils sont allés au delà et ont reconnu une population identique à la leur; un instant ils ont entrevu dans toute son étendue la mission nationale dont l'idée sommeillait au fond de leur conscience quelques années plus tôt. Si leur rêve se brise, s'ils se retrouvent dans les antiques formes, ils possèdent du moins, avec leurs souvenirs, un texte de traité et des éléments d'autonomie qui, au mieux utilisés par le prince et par la grande puissance protectrice, permettront au nouvel organisme de réaliser en paix son premier- développement.
On ne s'aperçoit pas que la constitution d'une « principauté servienne » ait en rien modifié l'idée de l'étendue que, jusque-là, on s'accordait à attribuer à la Serbie. La vieille conception d'autrefois subsiste ; la Serbie, telle qu'on continue à se la représenter au dehors, n'est pas identifiée avec la nouvelle principauté. Dans l'ensemble de territoires que l'on est accoutumé à désigner sous ce nom, on ne distingue pas la région qui maintenant jouit d'un régime spécial. Il semble que rien ne soit changé.
Il n'y a guère à noter que quelques écarts de détail entre les différentes cartes où cette partie de la Péninsule se Irouve figurer, durant la période 1815-183Ô.
A l'est, le cours du Timok jusqu'à Gurgusovac (Knjazevac) et de là celui de sa branche de droite, le Trgoviski Timok, continue à marquer de ce côté la limite fixée à la Serbie, bien qu'en réalité la principauté servienne, c'est-à-dire le pachalik de Belgrade, atteigne seulement la ligne de partage entre Timok d'une part, Porec et Morava de l'autre. En continuant vers le sud, le bassin de la Nisava reste généralement attribué à la Serbie. La limite indiquée suit fidèlement, au delà, la ligne €e faîte de la « chaîne mésique ». jusqu'à la rencontre de la grande arête transversale des Balkans. Negotin et toute la Krajina, Zajecar, Gurgusovac, Alexinac, Nis, le plus souvent aussi Pirot, Leskovac, Vranje et même le pays de Trn restent donc toujours, pour les géographes et aussi pour tout le public instruit, partie intégrante de cette entité historique désignée sous le nom de
Serbie, et cela alors que la première Serbie de Milos ne comprenait aucun de ces pays et que la seconde fût bien loin de les atteindre tous1.
Vers le sud aussi, la Serbie qu'on se représente alors est très loin de coïncider avec la nouvelle principauté; elle en déborde beaucoup les limites. C'est toujours, en effet, à la grande chaîne dressée par les géographes en travers de la Péninsule qu'on la fait finir. Skoplje parfois et toujours Gnjilan, le pays de Kossovo, Prizren, continuent à en faire partie.
A l'ouest, la limite généralement adoptée suit la Drina, mais elle la remonte beaucoup plus loin que la Serbie de Milos2 et, d'autre part, vers l'aval, elle ignore presque foujours le grand rentrant du pachalik de Zvornik dans celui de Belgrade, que marquent les pays de Jadar et de Radzevina.
Mais les Serbes eux-mêmes connaissent-ils mieux les limites réelles du nouvel organisme? Considèrent-ils la Serbie comme liée aux bornes mêmes du pachalik? A défaut de carte dressée par eux, nous possédons le témoignage de leur grand savant, Vuk St. Karadzic, né sur les bords mêmes de la Drina, et dont l'autorité sera invoquée bientôt dans de nouveaux pourparlers avec les Turcs. En 1827, il écrit3 : « La Serbie est limitée... à l'ouest par la Drina avec la Bosnie jusqu'à Visegrad et au delà, par le Lim, avec l'Herzégovine. » Ainsi pour Vuk, les pays de Jadar et de Radzevina, qui tou-
1. Seul, Hammer (1823) assigne à la Serbie vers l'Est des limites qui correspondent sensiblement à celles du pachalik de Belgrade durant cette période. Encore ne le fait-il qu'en s'inspirant avant tout des souvenirs attachés à l'antique état de choses; ce qui le prouve d'ailleurs, c'est qu'il considère la Serbie comme correspondant à la Mésie supérieure, et qu'après avoir fait suivre à la limite orientale le rebord ouest du bassin du Timok, après l'avoir ainsi conduite jusqu'à Alexinac sur la Morava, il la mène un instant le long de cette rivière jusque vers Leskovac pour lui faire décrire ensuite un grand arc vers l'est jusqu'aux gorges de l'Isker; de cette façon, tout le bassin supérieur de cette rivière, ainsi que Sofia, se trouvait être, à cette date encore, figuré en Serbie.
2. Cette limite suit, tantôt la Drina puis le Lim, tantôt la Drina puis l'Uvac, tantôt enfin la Drina jusqu'à la source de la Narenta.
3. Vuk St. Karadzic : Geografiéesko-statisticesko opisanije Srbije (Description géographique et statistique de la Serbie) parue dans la Danica, Bec. (Vienne) 1827.
chent pourtant à son village natal, font partie de la Serbie. Au sud-ouest et au sud, bien qu'il soit, dit-il, «difficile d'indiquer maintenant la vraie frontière », la Serbie, selon lui, est bordée par le cours du Lim et elle s'étend jusqu'à la ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et le versant danubien. Vuk se trouve donc, lui aussi, adopter l'opinion courante, et l'on ne s'aperçoit pas qu'il établisse une différence entre une Serbie libérée et une autre qui ne le serait pas encore. Un autre Serbe de l'époque, Joakim Vujic, dans sa Géographie parue en 1825, compte, « dans la Basse-Serbie », Krusevac, Nis, Novi-Pazar, Pristina avec le Kossovo polje, tous pays également extérieurs à la Serbie d'alors.
Auteurs et cartographes, serbes et autres, semblent donc ignorer les dimensions réelles de la Serbie moderne sous sa première forme. Qu'ils la décrivent ou la représentent, il n'en est aucun1 pour la limiter au pachalik de Belgrade; tous s'accordent à l'étendre au delà, plus ou moins loin, vers l'est et surtout vers le sud. Cette persistance des vieux souvenirs, en dépit des événements et de la situation nouvelle, offre une grande importance. Il y a là, en effet, une notion qui a pénétré tous les esprits cultivés Je l'Europe, et celte notion a d'autant plus de force qu'elle a survécu à la crise des dernières années et que, d'autre part, du point de vue ethnique, elle se trouve correspondre sensiblement à un réel état de choses. Bien que venue dupasse, elle laisse préjuger des prochaines transformations de l'État et prépare la voie à son évolution territoriale.
Pour en témoigner, il suffirait simplement de rapporter les paroles prononcées par le représentant de la Russie à Constantinople, Boutenief, le 9 (21) juillet 1851, lors delà remise à la Sublime Porte du mémoire demandant pour les Serbes la restitution des six districts : « S'il ne nous fallait pas nous en tenir constamment aux limites plus restreintes, telles qu'elles ont été fixées à la Serbie par les traités de la
1. Sauf peul-être Otto von Pirch {Reise in Serbien im Speitercrbst, 1829. Berlin, 1830).
Russie, il nous sérail facile de prouver que la Serbie a toujours eu pour limites la rivière Timok du côté de la Bulgarie, le mont Haemus du côté de la Roumélic, la rivière (sic!) Sara du côté de la Macédoine et la rivière Drina du côlé de la Bosnie. »
Le prince Milos, lui aussi, monlre qu'il n'ignore pas les grandes dimensions communément attribuées à son pays, lui qui fait rappeler par les députés serbes à Boutenief que Krusevac, relevant alors du pachalik de Leskovac, est cependant au centre des terres serbes : « Qu'il regarde seulement la carte et il trouvera Krusevac au milieu des terres serbes. »
Il fallut quinze années à la Serbie pour que le principe d'hérédité vînt affermir son autonomie1; il s'en écoula dixhuit avant qu'elle pût définitivement sortir des limites du pachalik de Belgrade et réaliser sa première extension de territoire.
En 1835 on la voit, en effet, s'arrondir de trois côtés à la fois. A la recherche de sa forme organique, elle s'ajuste alors à des limites qui, à l'ouest et à l'est, sont restées fixes depuis cette année.
Pour de nombreuses raisons, la jeune principauté devait être amenée, avec le temps, à vouloir reculer ses premières frontières. Tout d'abord, elle était bien trop petite pour pouvoir vivre par elle seule; elle comptait 25 000 kilomètres, carrés à peine2, alors qu'à côté d'elle les principautés danubiennes étaient six ou sept fois plus vastes. Placée en outre au contact de deux grands Empires dont l'hostilité était toujours à redouter, elle devait considérer un accroissement de territoire comme indispensable pour garantir le plein exercice de ses droits et privilèges. Elle devait être enfin sans cesse sollicitée à s'agrandir, environnée qu'elle était de tout côté par des populations identiques aux
1. Il fut seulement reconnu par le hattichérif du 29 août 1850.
2. 24 440 km2 exactement (Gvijiô .1., Glasnik srpskog geografskog druëtva [Bulletin de la Société de Géographie serbe]. Belgrade, 1914,
siennes, ou étroitement apparentées, et qui d'ailleurs avaient déjà, grâce à elle, entrevu un instant la liberté.
Cependant, telle qu'elle avait été appelée à vivre, la Serbie ne pouvait afficher des ambitions trop vastes. Elle devait, avant tout, chercher moins à élargir ses frontières qu'à les ajuster, à les adapter aux conditions naturelles, à les rectifier aussi dans la mesure où le sens et les besoins de la race l'exigeaient de la façon la plus impérieuse.
Au nord, la Save et le Danube marquaient ce que l'on est convenu d'appeler une excellente limite naturelle. Seule, la possession des îles pouvait donner matière à discussion. A plusieurs reprises (1818, 1819, 1858), le prince Milos tentera de contestera l'Autriche tout droit sur certaines îles du Danube (celle de Smederevo, celle de la Guerre, en face de Belgrade) ainsi que sur celles de la Save, mais ce sera en vain.
,1 l 'ouest, un remaniement s'imposait. Avec les pays de Jadar et de Radzevina, la Bosnie enfonçait dans l'intérieur de la Serbie comme une dent. Entre les hauteurs parallèles du Cer (706 m.) et du Jagodnja (855 m.), un large passage était toujours ouvert aux armées de Bosnie ; en toute tranquillité, elles pouvaient, au moment de leur choix, franchir la Drina qui, au nord du Cer comme au sud du Jagodnja, constituait la limite entre les deux pays.
Rien ne légitimait une situation aussi pleine de dangers pour la jeune principauté. Dans sa partie supérieure, sans doute, en amont de Srebrnica, la vallée de la Drina, alternance de petits bassins et d'entailles profondes de 500 mètres et plus, n'avait jamais marqué une limite plus accusée que celles de la Bosna et du Vrbas qui lui sont parallèles à l'ouest. De part et d'autre, c'est la même structure, les mêmes alignements; et, surtout, la. rivière plus facilement guéable en cette partie haute de son cours ne constituait pas un obstacle tel qu'il s'imposât comme frontière pour des États voisins. Par contre, aussitôt que la vallée s'est coudée pour la dernière fois à la hauteur de Srebrnica, les monta-
gnes presque aussitôt s'écartent, la rivière s'étale, se divise en bras sinueux et instables, et désormais se dirige droit vers le nord, vers les plaines de la Save.
L'importance d'une telle disposition n'a pas manqué de se traduire au cours môme de l'Histoire. Depuis la fin du xne siècle, cette partie inférieure de la Drina avait servi de limite presque constante entre les deux États de Bosnie et de Rascie, alors qu'en amont de Srebrnica la commune frontière s'écartait de la rivière tantôt vers l'ouest (jusqu'en 1374), tantôt vers l'est. Durant toute la domination turque, ce qui devait être appelé le Sandzak de Novi-Pazar ne cessa pas d'être rattaché aux terres de l'ouest, au pachalik de Bosnie. Vers l'aval, par contre, le pachalik de Belgrade et celui de Bosnie se répondaient de chaque côté de la A-allée. La Drina marquait entre eux une très réelle séparation, dont le peuple avait nettement conscience '. 11 y avait là pour lui, en effet, plus qu'une simple limite administrative, car ce n'est pas seulement le dialecte qui change dès qu'on franchit la vallée (ekavski d'une part, jèkavski de l'autre), mais ce sont surtout les rapports religieux et par suite sociaux. A gauche de la Drina, les Musulmans, les « Turcs » comme on les appelle, forment un bon tiers de la population ; ils maintiennent les traditions de la féodalité militaire, farouche, turbulente, agressive. A droite de la rivière, à part les groupements des petites villes de Lesnica, Loznica, Mali Zvornik. il n'existe guère que le petit îlot musulman de Soko, lequel d'ailleurs fait alors partie du pachalik de Belgrade. D'une rive à l'autre, on se hait. Les « Bosniaques » sont considérés par les Serbes comme leurs pires ennemis. A de certains instants seulement la frontière avait débordé la vallée, mais elle ne faisait qu'effranger en quelque sorte et pour peu de temps le pays voisin. Seuls sur la rive droite, entre les pays de Sabac et de Soko, ceux de Jadar et de Radzevina
1. Il en a laissé maints souvenirs dans ses chants nationaux, par exemple en celui où il est question du soulèvement contre les dahis et où la Drina est appelée •• noble frontière entre Bosnie et Serbie ».
étaient demeurés en dehors de la Serbie après 1815.
Quelques restrictions que l'on doive apporter à la valeur comme limite, tant géographique qu'historique, de cette vallée de la Drina, il n'en reste pas moins que la première Serbie, aboutissant sur la rivière elle-même, au nord et au sud de ces deux pays de Jadar et de Radzevina, se trouvait obligée de chercher à se les réunir. Il lui fallait de toute nécessité rejoindre les deux éléments de rive qu'elle possédait déjà, amener tout son front de ce côté jusqu'à la rivière Drina et s'agréger ce coin de sol bosniaque encastré dans son propre territoire; ce que faisant, elle obéira bien plus au sentiment de sa propre sécurité qu'à des motifs d'ordre géographique ou historique. Milos songera d'abord à augmenter la cohésion et la force de résistance de son pays el seulement après à satisfaire les vœux d'une population impatiente de liberté.
Ainsi, vers l'ouest, la configuration du pays aussi bien que le type de population semblaient s'associer aux raisons à la fois stratégiques et politiques pour dicter à la première Serbie l'absorption des pays de Jadar et de Radzevina. Vers l'Est, par contre, il eût été difficile de découvrir un tel ensemble de circonstances pour nécessiter un remaniement de frontière et en même temps un accroissement de territoire.
Tout d'abord, dans cette direction, les limites du pachalik de Belgrade semblaient bien, en effet, coïncider avec une véritable zone frontière des mieux marquées dans la nature. Entre les grandes vallées de la Morava et du Timok, le pâté de montagnes qui se dresse est large de 50 à 50 kilomètres, haut de 800 à 1200 mètres et dans son ensemble doucement incliné vers le nord. Il est recouvert d'un épais manteau de forêts dans la région du Danube, là où il est le plus large; à partir de l'Homolje, les grandes étendues calcaires dominent vers le sud; de la surface émergent des dos, des tables, des pyramides, des cônes d'un blanc cendré. Si l'on excepte la haute vallée du Pek, riche en gisements
minéraux (fer, cuivre, sables aurifères), ce pays ne fut jamais qu'une zone de répulsion pour l'homme; aujourd'hui encore il reste peu ou pas habité.
Les voies de communication, elles aussi, l'évitent. Depuis le Danube jusqu'à la source du Timok noir (Crna rekaj. c'est-à-dire sur toute la longueur (90 km) de la limite orientale du pachalik de Belgrade, il n'y avait pas une seule route pour traverser cette zone montagneuse; la seule voie que l'on suivît longeait le Danube. Actuellement encore, pour traverser toute cette région, il n'y a pas une seule route digne de ce nom; les seules qui existent passent plus au sud, là où la bande montagneuse s'amincit (route de Paracin à Zajecar, d'Alexinac et de Nis à Knjazevac) ; le seul chemin de fer, à voie unique et étroite, qui relie les deux vallées (ligne de Paracin à Zajecar) n'a été ouvert à la circulation qu'en 1911.
Cet écran montagneux franchi, on entrait dans un pays bien différent de ceux que l'on avait laissés à l'ouest. Le bassin du Timok et plus encore la Krajina, avec leurs brusques écarts de température, leur régime de pluies rares et drues, de vents secs et violents, devaient surprendre quelque peu les hommes venus de la Sumadija et des pays plus à l'ouest. Ce n'était pas le paysage auquel leurs yeux étaient accoutumés : au lieu des collines parsemées de bouquets de bois, de vergers et de maisons accrochées, seules ou par petits groupes, vers le haut des pentes, c'était le plus fréquemment de grandes étendues finissant à des montagnes farouches d'aspect, d'où l'arbre était presque absent; pour trouver des maisons, il fallait descendre jusqu'au fond des vallées où elles étaient blotties en tas. En gagnant en puissance peut-être, la nature perdait beaucoup du charme rustique, de la fraîcheur et de la poésie pénétrantes qui s'en dégageaient à l'ouest-
Le caractère de la population, lui aussi, se modifiait profondément dès que l'on avait franchi l'épaisse barrière montagneuse. Tout d'abord elle n'était plus homogène. Outre que
les Turcs y étaient plus nombreux, les Valaques étaient déjà fortement représentés aussi bien dans la Krajina que dans la zone montagneuse, en particulier dans la région du Pek. Ceux même que Ton désigne comme Serbes sont bien diffé rents des hommes de la Sumadija ; leur costume est tout entier de laine blanche soutachée de noir; les hommes sont généralement plus grands et les femmes plus petites; la physionomie se ferme, revêt un air plus grave; le regard est moins brillant, l'arête du nez moins saillante; le visage reflète moins l'agilité d'esprit, la hardiesse de caractère. Ils tirent pour la plupart leur origine, non des hauts pays du sudouest, mais des plaines fertiles du sud, du Kossovo polje et de toute la région du Vardar. Parfois même on hésite à les reconnaître pour Serbes, soit parce qu'ils diffèrent de ceux du pachalik de Belgrade, soit plutôt parce que, relevant du pachalik de Vidin, ils ont été parfois appelés Bulgares1.
Aussi voit-on, pendant tout le cours de la période historique, que les hommes, dans l'organisation de leur domaine politique, ont rarement franchi la large bande montagneuse entre Timok et Morava, frontière idéale en un temps où les moyens dont on disposait ne pouvaient diminuer la valeur de l'obstacle. Dès l'époque d'Aurélien, la nouvelle Dacie ou Dacia ripensis, qui est alors formée vers 27 ï au sud du Danube, après l'évacuation de la Dacie de Trajan, reçoit du côté de la Mésie supérieure ces hauteurs pour limite. Au Moyen âge, si l'Étal bulgare du xe siècle parvient à déborder quelque temps au delà vers l'ouest, l'Etat serbe des xme et xive siècles s'arrête, lui, à ces mêmes montagnes. Puis cette limite va présenter une fixité remarquable; pendant six grands siècles, c'est à elle que viennent finir, après l'Etat serbe du moyen âge, le pachalik de Belgrade, puis la province autrichienne de la première moitié du xvme siècle;
1. On aurait tort d'attribuer à ces termes de Serbe. Valaque et Bulgare, une valeur ethnique et encore moins nationale dont ils étaient alors complètement dépourvus. Le nom de chrétien englobait et confondait tout; il créait à lui seul une réelle nationalité.
puis c'est de nouveau le pachalik et enfin la Serbie régénérée.
En présence d'un trait aussi fortement accusé dans la nature et si nettement exprimé dans l'histoire, il eût été difficile d'invoquer, comme pour l'ouest, des besoins d'ordre géographique ou des raisons empruntées au lointain passé pour réclamer un agrandissement de territoire ou une simple rectification de frontière dans cette direction. La première Serbie de Milos pouvait paraître avoir atteint vers l'est ce qu'on est convenu d'appeler une bonne limite naturelle. C'est de ce côté cependant qu'elle reculera le plus ses frontières et réunira le plus gros morceau de territoire. Aussi bien, pour réaliser cette extension, Milos recourra-t-il à de tout autres considérations que celles tirées de la disposition des lieux, de l'histoire des siècles ou de l'identité de race.
La limite méridionale du pachalik, après avoir remonté la grande Morava depuis Paracin jusqu'à Stalac, au confluent des deux Morava, suivait celle de l'ouest en s'en écartant à peine vers le Sud. Arrivée un peu en dessous de Karanovac (Kraljevo), elle gravissait le versant de droite, entrait dans les montagnes et presque aussitôt franchissait à angle droit les gorges de l'Ibar, entre la vieille forteresse de Maglic et la rivière Studenica. Elle se dirigeait ensuite presque en ligne droite vers l'Ouest par la montagne du Gemerno (1649 m.), traversait la Moravica entre Arilje et Ivanjica, après avoir englobé le pays de Dragacevo; puis, par les sommets du Murtenica, du Cigola (1540 m.), du Zlatibor et du Tara, elle rejoignait la Drina un peu en amont de Bojina Basta.
Coupant indifféremment plaines et montagnes, une telle limite ne pouvait guère avoir qu'une valeur purement administrative. Sauf peut-être vers le sud-ouest où elle coïncidait avec la ligne des hauteurs, il eût été difficile de lui trouver une justification quelconque dans les faits. Tous les géographes d'ailleurs s'accordaient pour l'ignorer. Pour eux, si le pachalik de Belgrade pouvait se terminer là, la Serbie s'étendait bien plus loin vers le sud.
De plus, cette frontière laissait en dehors du pachalik des lieux historiques dont le souvenir est un des plus puissants stimulants de l'âme serbe : telle la ville d'Aladza Hissar (Krusevac) sur la Morava de l'ouest, avec les restes de l'époque du tsar Lazare; tels aussi, dans les gorges de l'Ibar, le monastère de Studenica, sépulture des Nemanja, et au delà le pays de la Raska, où convergeaient les premiers souvenirs de la race.
Enfin, et tout particulièrement entre Ibar et Drina, la limite taillait en plein dans la masse serbe. Elle longeait en effet et parfois même ébréchait la vaste région du Stari Vlah ; or, c'était là un des réservoirs d'hommes qui avaient le plus contribué au peuplement du pays et qui participaient encore de la façon la plus active à l'émigration qu'encourageait Milos. Pour la jeune principauté, il y avait de ce côté une cause de troubles incessants en raison des fuites, des meurtres, des soulèvements de ces populations aussi impatientes du joug turc que l'avaient été les Serbes de la Sumadija eux-mêmes.
On est si accoutumé aujourd'hui à faire appel aux nécessités naturelles, aux « intérêts vitaux », aux problèmes ethnographiques ou nationaux, que l'on peut à peine concevoir pourquoi le prince Milos, pour parvenir à l'extension qu'il désirait, n'a pas recouru plus souvent, et avec plus de force, dans ses pourparlers avec la Porte, à ces diverses considérations. S'il s'appuie sur elles, en effet, ce n'est guère qu'en passant, par simple allusion. Il n'insiste pas sur de prétendus droits de la race, sur des obligations nationales ou autres. Il affirme tenir avant tout à posséder une bonne frontière stratégique, pour la sécurité de la principauté. Il veut procurer à son territoire des limites telles qu'elles puissent le prémunir contre les brigandages toujours à redouter de la part des Bosniaques et des Albanais, et il se déclare même disposé à de notables concessions pour obtenir ces limites1.
1. « Faites observer au beglikdji effendi (haut fonctionnaire au
A l'est, c'est pour une raison essentiellement stratégique, elle aussi, que Milos tient tant à la province de la Krajina. Il est disposé aux plus lourds sacrifices en argent, aux plus larges concessions sur les points qu'il juge secondaires. Mais, s'il est une question sur laquelle il ne transigera jamais, c'est celle de la Krajina. En dépit des obstacles naturels et des difficultés d'ordre politique qui s'opposent à la réunion de cette province, apanage de la mère du Sultan, Milos la veut à tout prix. Par elle, en effet, c'est la communication facile avec les Provinces danubiennes et par suite avec la Russie. Pour la jeune principauté, il y a là un gage de sécurité des plus réels en même temps que l'adjonction d'un territoire d'une grande valeur économique. « Rappelez-lui (à l'ambassadeur russe), écrit Milos à ses députés, que, pour ce qui est de la Krajina, nous ne saurions céder sur elle pour rien au monde et, qu'on le sache bien, même si nous avions à nous battre encore avec les Turcs! Pour nos rapporls avec la Russie, elle nous est aussi utile que le pain de vie1 ». Milos a une conscience, souvent très aiguë, des intérêts supérieurs de son peuple et de la mission qui lui est réserver. Il regarde très loin parfois. Sans doute il ne songe pas encore à la mer, il est trop pratique pour cela ; mais ce qu'il veut pour son pays, c'est la libre et entière disposition du large ruban d'eau qui, au nord, sur toute sa frontière, lui tient en quelque sorte lieu de mer. Redoutant de voir atlri-
Ministère des Affaires étrangères à Constantinople), écrit-il aux députés serbes à Constantinople (14/26 mars 1851), que nous avons le droit de réclamer un pays plus étendu : du côté de Vidin, où nous avons tenu le village d'Izvor avec plusieurs autres petits villages; du côté de Nis, où nos postes furent placés sur le ruisseau de Topolnica; du côté deLeskovac, Prokuplje ou Urcup avec plusieurs villages environnante, ainsi que du côté de la Bosnie où nous aurions droit à tout le Stari Vlan, à Sjenica, à Nova Varos et à Visegrad, que nous avons occupés. Mais nous ne les demandons pas, car la frontière que j'ai décrite plus haut est meilleure, tant par les grandes rivières que par les hautes montagnes qui la forment, et nous ne voulons pas donner l'occasion de compliquer les frontières, ni procurer aux hajduks la facilité de les franchir d'un côté ou de l'autre, et de causer ainsi du tort. »