Milos aux députés serbes à Constantinople, 2/14 mai
buer aux provinces roumaines une partie des îles du Danube auxquelles la Serbie prétendait, il écrit aux députés serbes à Saint-Pétersbourg- : « Les Allemands f Autrichiens) nous ont pris toutes les îles le long de leur frontière, les Turcs gardent les forteresses. Il ne nous reste plus maintenant que de voir les Roumains nous prendre encore ces îles. Resterons-nous donc enfermés dans l'intérieur et dans les montagnes, comme le sont les Monténégrins' ? «Ainsi il pressent ce qui doit être la condition même du libre développement de son pays et il souffre des nécessités qui l'entravent.
Il prévoit également les obligations qui s'imposent pour l'avenir de la race : on le voit, en août 1852, supplier la Russie d'intervenir pour sauver le Monténégro, entouré par les troupes du grand vizir et menacé d'extermination.
Milos enfin n'hésite pas, le cas échéant, à faire appel aux droits de la race, à la volonté du peuple, aux considérations d'humanité. Il songera à une sorte de consultation nationale, à l'envoi de pétitions; il adressera à la Porte des listes détaillées d'atrocités commises, il décrira l'état de détresse, la situation désespérée des populations serbes avoisinant la principauté et, le moment venu, il ne reculera pas devant le pas décisif, tout en ayant clairement conscience des risques qu'il affronte. Dans une lettre confidentielle envoyée à trois des députés serbes à Conslantinople pour leur annoncer ses préparatifs en vue de l'occupation, le 16/28 avril 18">r», Milos écrit : « Et si je sais qu'en agissant ainsi je puis perdre ma patrie, ma dignité et ma vie même, je ne reculerai pas. Mais en m'appuyant sur l'esprit bien uni de mon peuple, j'ai le ferme espoir que notre œuvre, cet été, se terminera d'ellemême par notre peuple, »
Néanmoins, dans ses pourparlers avec la Porte aussi bien que dans sa conduite, Milos reste toujours soucieux de ne pas se départir de son loyalisme vis-à-vis du sultan. Il se
1. Lettre écrite le 16 28 septembre 18Ô0, alors qu'il allait être procédé à l'exécution du traité d'Andrinople en ce qui concernait la frontière entre la Turquie et la Valachie.
garde soigneusement de réveiller les souvenirs du lointain passé et d'exprimer des prétentions analogues à celles des insurgés durant les années J 807-1 8 1 "2. Énoncer de telles aspirations eût été en effet maladroit et n'eût pu que manquer le but. Que l'on se représente seulement ce qu'était alors la Serbie et politiquement et territorialement, sans peine on concevra comment Milos, esprit avisé, devait laisserai! second plan les considérations géographiques et les droits historiques ou nationaux susceptibles d'effrayer la Porte. Il ne porta donc pas la question sur le terrain national, mais très habilement il recourut à un argument de droit. Il saisit l'occasion où la Russie lui demandait les réformes désirées par son peuple, d'après l'article 8 du traité de Bucarest, pour y comprendre ses revendications en matière de territoire. Il y avait là, selon lui, une des conséquences impliquées par le traité. Présenter ainsi la question comme découlant d'un acte politique international, c'était mettre la Porte en présence d'une obligation publiquement contractée par elle. Enfin, pour l'empêcher de se dérober et lui imposer son interprétation, Milos devait compter sur l'appui efficace de la Russie, signataire du traité.
La question de la réunion des six districts une fois posée, il ne fallut pas moins de treize années pour qu'elle reçût sa solution. Coupées de pauses souvent très longues, les négociations passèrent par plusieurs phases; elles ne devinrent vraiment actives que durant les trois dernières années et ne prirent fin, en 1855, que lorsque, excédé par les perpétuels atermoiements de la Porte, Milos la mit devant le fait accompli.
C'est dans une lettre écrite le 25 mai (6 juin) 1820 au baron de Strogonoff, représentant de la Russie à Constantinople, que Milos soulève la question des nouvelles limites. La Russie, depuis 1816, s'occupait d'obtenir de la Porte la mise en vigueur des différentes stipulations delà paix de Bucarest. Lorsqu'il s'était agi de passer à l'exécution de l'article VIII
du traité, le baron de Strogonoff avait reçu de Saint-Pétersbourg- un plan de réformes, et ce plan, combiné avec les réclamations à formuler par les Serbes, devait être ensuite remis directement par eux à la Sublime Porte, sans que rien pût laisser soupçonner l'intervention de la Russie. Parmi les vingt et un points que contenait le projet de requête soumis à Slrogonoff, il n'y en avait aucun qui fût relatif à une extension quelconque de territoire. Milos ne découvrait son idée que dans la lettre particulière adressée au représentant de la Russie en même temps que le projet : « J'ai l'honneur d'ajouter encore à ce qui précède ces quelques mots concernant les limites serbes qui existaient lorsque la paix fut conclue entre la Russie et la Turquie, à Bucarest en 1812. Voici quels sont les principaux points et les retranchements indiquant ces limites : la Drina, la Save et le Danube séparent de trois côtés la Serbie des autres États; vers le sud, les principaux retranchements étaient, le premier à Raca, près de la Drina, le second sur le mont Ivica, le troisième sur le Sargan, le quatrième sur le Zlatibor, le cinquième sur le Javor, le sixième sur le Golija, le septième sur le Jovik, le huitième sur le Kopaonik, le neuvième sur le Bogovac, le dixième à la Jankova Klisura, le onzième sur le Jastrebac, le douzième sur le Siljegovac, le treizième à Deligrad, le quatorzième à Banja (Soko Banja), le quinzième à Gurgusovac (Knjazevac), et enfin depuis Gurgusovac par le Timok jusqu'au Danube, celte partie étant la plus importante pour la Serbie, à cause des communications avec la Valachie. La Serbie ainsi limitée peut payer annuellement au sultan un million et demi et même deux millions de piastres. » En ces quelques lignes, Milos non seulement définissait tout le territoire occupé en 1812 par les Serbes, mais il mollirait aussi l'intérêt que présentait, et pour lui et pour la Russie, la réunion de la région du Timok et de la Krajina, et en outre, pour la Turquie, il faisait aussitôt valoir ce que le trésor du sultan aurait à gagner à un tel remaniement'. La 1. Durant tout le cours des négociations, la question du tribut va
Serbie, explique-t-il ensuite1, comptait dix-huit pays oii nahijas au 16/28 mai 1812, date où fut conclue la paix de Bucarest. En 1813, les Turcs réoccupèrent tout le pays; lors du second soulèvement, les six nahijas situées en dehors du pachalik de Belgrade leur restèrent, bien qu'elles eussent dû bénéficier, elles aussi, des avantages garantis par l'article VIII du traité.
Le point de droit sur lequel s'appuie Milos est bien mis en lumière par le baron de Strogonoff écrivant au comte de Nesselrode* le 26 septembre (8 octobre) 1820 : « On ne saurait dire d'avance jusqu'à quel point la Porte voudra consentir à cette demande, mais la prétention de Milosch à cet égard paraît fondée sur le sens du traité, lequel en parlant de la nation servienne ne fait aucune différence entre les divers districts et les comprend tous dans l'amnistie, puisque tous ils ont pris les armes contre la Porte pendant la guerre avec la Russie. » Et voici l'argumentation recommandée par Milos aux députés serbes auprès de la Porte (8/20 septembre 1820) : « Vous vous tiendrez fermement à ces frontières, en montrant au Divan qu'elles existaient lors de la conclusion de la paix de Bucarest, que le peuple qui y vit a été mêlé avec nous en tout temps et dans tous nos actes, mais qu'après la catastrophe la moitié des familles resta là où elle était, tandis que l'autre moitié émigrait dans le pachalik de Belgrade; vous montrerez encore qu'ils ont. voulu, lors du dernier soulèvement de notre peuple, se soulever eux aussi, excilés qu'ils étaient par leurs parents vivant dans le pachalik. Cependant le grand knéze le leur a défendu en leur persuadant qu'ils partageraient le môme sort que notre peuple et qu'ils ne seraient pas abandonnés lorsqu'on demanderait grâce à la Sublime Porte. »
Durant les dix années qui suivent, l'attention générale est
trop absorbée par les affaires de Grèce pour que la question
rester étroitement liée à celle des nouvelles limites, et elles ne seront résolues toules deux que simultanément.