Alors ministre des Affaires Étrangères de Russie
LA RÉUNION DES SIX DISTRICTS (1835). 8r>
des nouvelles limiles serbes put recevoir une solution. Un grand pas néanmoins est accompli : le point de droit se précise, et en deux nouveaux actes diplomatiques, l'interprétation serbe est solennellement admise el confirmée1.
Vers la fin de Tannée Î&29, l'extension territoriale de la Serbie semble, en principe, définitivement réglée, mais on est encore loin de la précision désirable. Si finalement l'on élait tombé d'accord sur le principe de la « restitution des six districts », il importait de savoir quels étaient au juste ces six districts. Aucun d'eux, comme ailleurs aucun nom de lieu, n'était en effet désigné dans l'un ou l'autre des instruments diplomatiques. Plus de seize années s'étaient ('•coulées depuis la paix de Bucarest; on commençait déjà à ne plus savoir exactement quelles étaient les limites de la Serbie d'alors. Encore à la fin de mai !835, le comte Orloff, envoyé par le tsar à Constantinople, s'adressant aux députés serbes, s'écriera dans un accès d'humeur : « Vous êtes des gens volontaires, vous avez le droit d'hérédité, cela suffit au prince Milos, et voilà que vous avez obtenu tous les pays détachés, ce que ni vous ni moi n'avions espéré, car moi qui ai signé la paix d'Andrinople. je ne savais même pas quels étaient ces pays5 ».
Les Russes n'étaient pas seuls d'ailleurs à être aussi peu fixés sur l'étendue que comportaient les territoires annexés. L'embarras des délégués serbes à Constantinople ne laisse pas en effet d'être amusant, lorsque Ribcaupierrer' leur demande d'indiquer sur la carte les frontières qu'ils réclament. Si Milos désignait par leurs noms des points où
1. L'acle annexé à la convention d'Ackermann (7 octobre 1820) spécifiait « la réunion des districts dé tac tés de la Servie » comme un des points à régler de concert avec le peuple serbe dans un délai maxi inurn de dix-buit mois; et d'après l'article VI du traité d'Andrinople (li septembre 1829) la Porte s'engageait, de la manière la plus solennelle, à remplir, sans le moindre délai et avec la plus scrupuleuse exactitude, les clauses de la convention d'Ackermann relatives à la Serbie; elle s'engageait aussi <• à procéder notamment à Fa restitution immédiate des six districts détachés de la Servie ».
2. Les députés serbes de Constantinople à Milos, ler/ir, juin 1S.". ri. Représentant de la Russie auprès de la Porte.
Ni LES FRONTIÈRES HISTORIQUES DE LA SERBIE.
devait passer la nouvelle limite, il semble bien qu'il n'aii pas eu à ce sujet, lui non plus, une idée très netle, au moins dès le début; aussi Strogonoff, ne comprenant pas très bien, faute d'explications, le bien fondé des prétentions territoriales de Milos et craignant de lui voir compromettre tout le reste', lui recommandait-il la prudence, la modération. Et Milos aussitôt de le renseigner, de le convaincre; puis, sans attendre la réponse, redoutant évidemment d'avoir trop demandé, il propose de réduire sensiblement le territoire revendiqué.
Ainsi Milos ne réclamait plus que ce qui lui semblait strictement indispensab]e. Si à l'est et à l'ouest, il maintenait en effet ses prétentions sur la Krajina, le Jadar et la Radzevina, au sud par contre il abandonnait tout un morceau du Stari Vlah, tout le massif du Kopaonik avec la partie de l'Ibar correspondante, tout le riche et chaud pays de Zupa et, à l'est de la Morava, la cuvette de Soko Banja et toute la rive gauche du Timok jusqu'à la Krajina. Môme lorsque Strogonoff a compris la légitimité des demandes serbes et qu'il conseille de maintenir résolument tout ce qui semble revenir de droit à la Serbie, Milos demeure encore quelque temps indécis; puis, s'enhardissant, dans les instructions jointes à la « Très humble requête présentée par le peuple serbe à la Sublime Porte ottomane », datée de Kragujevac du 8/20 septembre 1820, au paragraphe .">, il revient à la ligne de démarcation qu'il avait proposée dès le début dans sa lettre du 25 mai (6 juin) à Strogonoff. Sur un point pourtant, il s'en écartait. C'était vers le sud. Là, en effet, il y a progrès très sensible des prétentions serbes. Au lieu de quitter le Jastrebac, pour obliquer au nord vers le défilé de (ijunis et vers Deligrad, ainsi que l'indiquait le premier projet, la frontière, d'après la nouvelle proposition, suivait vers l'est le Grand et le Petit Jastrebac sur toute leur longueur, pour franchir aussitôt la Morava du sud, en face du village de Supovac; remontant ensuite le ruisseau de Topaonica, elle
1. Droit d'hérédité, capitalisation du tribut, dépari des garnisons turques, etc.
longeait le rebord de la vallée vers le sud-est jusqu'au seuil de Gramada, à une dizaine de kilomètres au nord de Nîs; de là, elle rejoignait le Timok (branche de Svrljig) dont elle empruntait le cours jusqu'au Danube. Deux nouveaux pays venaient ainsi s'ajouter à ceux que Milos avait songé à réclamer tout d'abord. Plus par leur position encore que par leur étendue ou leurs ressources propres, ces deux pays offraient pour la principauté un très grand intérêt : c'était-, d'une part, le bassin d'Alexinac sur la Morava du sud, et de l'autre la cuvette du Svrljig, entre Nis et Gurgusovac (Knjazevae). Des deux côtés, la frontière passait à quelques kilomètres de Nis, elle suivait les positions dominantes au nord de la ville et enfin elle coupait le chemin, si important pour les Turcs, qui reliait Nis à Vidin.
Avec ce nouveau projet, les demandes serbes n'étaient pas encore définitivement fixées. On remarque, en effet, une nouvelle avancée de la frontière telle que la réclamaient les Serbes lorsqu'il s'agit pour eux de préciser à nouveau leurs aspirations après que la convention d'Ackermann, puis le traité d'Andrinople, en eurent reconnu la légitimité. Sous la date du 2/14 juillet 1850, une description très détaillée de la « frontière fixée par les traités » est remise à la Porte par l'intermédiaire de Ribeaupierre, représentant de la P»ussie.
Les Serbes maintenant ne demandent plus, à l'est, seulement le pay^ limité par le cours du Timok. Ils réclament aussi le pays île par delà ; toute la rive droite de la rivière doit leur revenir jusqu'à l'entrée des gorges à Vrazogrnac, un peu en aval de Zaje<ar. Au lieu d'aller par le fond de la vallée, la frontière suivait toute la haute et longue croupe de la Stara Planina, coupait au seuil de Kadi Bogaz (651 m.) le chemin de Nis à Vidin et parvenait jusqu'à l'imposant massif du Saint-Nicolas (Kruska 1489 m.); à partir de là seulement, elle prenait la direction de l'ouest : par la tête des hauts affluents du Timok et par les montagnes du Svrljig, elle rejoignait au seuil de (iramada la limite tracée dans les instructions du 8/20 septembre 1820.
Au sud-Ouest il y avait également à noter une autre modification, beaucoup moins importante d'ailleurs, dans le tracé précédemment projeté. Au lieu de la ligne haute si accusée du Murtenica, du Zlatibor et de l'Ivica, les Serbes demandaient comme frontière depuis Javor jusqu'à la Drina la vallée-canon de l'Uvac jusqu'au Lim, puis le Lim jusqu'à son confluent. Ainsi, tandis qu'à l'est la nouvelle extension devait amener la ligne frontière du bas de la vallée jusqu'au sommet du versant, ici c'était exactement l'inverse qui devait se produire, mais de cette façon, à l'exception du pays de Sjenica et de Nova Varos, tout le Slari Vlah était appelé à faire corps avec la Serbie.
Si ces nouvelles limites constituent le maximum des prétentions émises alors par la Serbie et si, à part quelques retouches de détail, ce sont elles qui finalement lui sont reconnues, il n'est pas impossible cependant de noter encore maintes fluctuations au cours des trois années qui s'écouleront avant le règlement définitif. C'est qu'en dépit des précisions que fournissait Milos, la lâche des négociateurs était singulièrement ardue, beaucoup moins d'ailleurs en raison de ces incertitudes que de l'impossibilité où l'on était de se représenter, exactement ou même de façon approximative, l'étendue du pays revendiqué. Il n'y avait, en effet, aucune carte assez détaillée à laquelle on pût se fier ou même recourir. Ribeaupierre avoue son embarras au comte de Nesselrode : « Je reconnais, Monsieur le Comte, que moi-même aussi, j'erre dans les ténèbres et qu'à chaque pas je rencontre une nouvelle difficulté, me trouvant entre deux parties si diamétralement opposées dans leurs désirs et connaissant elles-mêmes si peu les droits qu'elles prétendent avoir l'une contre l'autre : car si, d'une part, la Porte ne possède ni carte, ni données précises, les Serbes, d'autre part, pour déterminer les frontières qu'ils réclament, n'ont que des souvenirs de guerre et une mauvaise carte allemande qu'ils disent eux-mêmes inexacte, que tantôt ils suivent et dont tantôt ils s'écartent. D'après leurs instruc-
tions, me semble-t-il, ils doivent réclamer le plus possible ou plutôt autant que l'influence de la Russie peut leur procurer1 ».
Devant l'impossibilité de s'entendre et d'aboulirà un accord direct en exécution de la clause du traité d'Andrinople relative aux « six districts », il avait été décidé, parle hattichérif du -9 août 1850, qu'une commission russo-turque serait envoyée sur place pour constater l'exact état des choses, après quoi l'on agirait en conséquence.
Le 12/24 décembre 1X7)0, en présence de Milos et de Hussein pacha, vizir de Belgrade, une conférence préalable avait lieu entre les commissaires désignés*. La divergence des points de vue s'affirma aussitôt. Le commissaire turc s'appuyait sur l'article VI du traité d'Andrinople et prétendait que les six districts à restituer correspondaient à six kazas ou vojvodluks d'alors. Les Serbes soutenaient au contraire que le pays qu'ils occupaient au delà du pachalik et qu'ils avaient divisé en six nahijas ou districts avait été morcelé ensuite par les Turcs on quatorze kazas ou vojvodluks. Ils en appelaient au traité de Bucarest et à la convention d'Ackermann. Kotzebue, qui tenait le rôle de commissaire arbitre, proposa que l'on se rendît de suite sur le terrain ; on verrait sur place laquelle des deux thèses était fondée en droit.
En plein hiver, le 22 décembre 1850 (5 janvier 1851), la commission quitte Belgrade pour la Krajina, « le premier et le plus important des districts à restituer aux Serbes3 ».
Pour les Serbes, l'essentiel est de repérer les points extrêmes occupés par eux lorsqu'avait été signée la paix de Bucarest. Aussi Kotzebue et Sochalski, adoptant ce point de vue, relèveront-ils sur la carte qu'ils vont dresser tous les points où étaient situés les retranchements serbes, et ils interrogeront