NARCOTISME CHRONIQUE
Après la période d'excitation simple, dont la durée est plus ou moins longue, suivant la constitution du fumeur et les doses d’opium dont il fait usage, arrive la période réellement pathologique, que nous avons appelée, comme nous l’avons dit plus haut, la période de narcotisme
chronique. Le premier symptôme morbide de cette période est la gastralgie, et le plus ordinairement encore la gastro-entérite, qui passe facilement à l’état chronique, et se traduit par une douleur épigastrique vive, s’irradiant dans tout l’abdomen et s’exaspérant par la pression, par une alternative de constipation et de diarrhée, une inappétence complète, ou bien un appétit bizarre et morbide, des vomissements fréquents, qui surviennent surtout le matin. La langue est saburrale, rouge sur les bords ; les dents sont noires, déchaussées, branlantes; les gencives rouges, souvent saignantes; mais ces symptômes sont causés autant par l’effet physique de la fumée d’opium sur l’appareil dentaire, que par l’affection abdominale.
Le premier symptôme extérieur de cet état gastrique est la maigreur, qui arrive très rapidement jusqu’à l’émaciation la plus complète ; nous avons connu plusieurs fumeurs qui avaient perdu, en deux ans, plus du tiers de leur poids.
A Fo, l’un de nos coolies était un homme vigoureux et d’un embonpoint remarquable : il pesait 200 livres, à son entrée au service français. Quoiqu’il fût âgé de vingt-cinq ans il n’avait jamais fumé jusqu’au commencement de l’expédition, lorsque les nombreuses prises d’opium, qu’il eut l’occasion de faire dans les villes et les villages abandonnés, l’engagèrent à prendre cette habitude ; il s'y livra avec fureur. Au bout de deux mois il fut pris de gastro-entérite aiguë avec vomissements presque incoercibles. Il ne pouvait se soulager un peu qu’avec la pipe, et augmentait ainsi en réalité son mal tout en le soulageant momentanément.
Là gastro-entérite passa à l’état chronique ; au bout de dix mois son poids était réduit à 132 livres.
Ces exemples d’amaigrissement rapide sont très fréquents, surtout chez les fumeurs qui se livrent d’une façon immodérée à la pipe. Aussi avons-nous été trèsétonné de lire, dans l’ouvrage du docteur Ainslie (1), « qu’un engraissement considérable était le premier phénomène observé sur les fumeurs d’opium. » Nous ne savons où le docteur Ainslie a observé ces fumeurs ; mais, pour notre compte, nous n’avons constaté l’embonpoint que bien exceptionnellement.
Quelquefois la gastro-entérite amène un état particulier des sucs digestifs. Tout le travail de la digestion se fait aux dépens des matières grasses, qui seules sont assimilées, tandis que les matières protéiques sont rejetées en partie ou en totalité. Cet état conduit à la dégénérescence graisseuse.
Les fumeurs prennent alors de l’embonpoint, il est vrai, mais un embonpoint maladif, leur tissu musculeux s’atrophie et s’infiltre de graisse, ainsi que le cœur et le foie.
Ce cas est le seul où nous ayons vu survenir l’embonpoint à la suite de la fumée d’opium ; dans tous les autres cas, la maigreur nous a toujours paru le signe le plus constant et le plus caractéristique de l’habitude.
Mais ces troubles abdominaux ne se montrent pas isolément ; ils sont accompagnés de phénomènes cérébraux, plus graves encore. L’action stupéfiante de l’opium sur le cerveau et l’insuffisance de nutrition de cet organe, amenée par la maladie du tube digestif, rendent parfaitement compte de ces manifestations morbides.
(1) Materia Indica, art. Opium, London, 1826, volume 1 er , p. 271.
Le premier indice du trouble cérébral est l’obnubilation intellectuelle. L’intelligence devient moins nette, la mémoire est paresseuse, elle s’obscurcit ; le fumeur oublie souvent les faits qui se sont passés la veille, pendant qu’il se rappelle avec détails les scènes de son enfance.
Les sentiments affectifs deviennent egalement moins vivaces : le fumeur néglige sa femme, ses enfants et ses amis.
Toutes les facultés semblent concentrées, à cette période, dans l’exercice d’une passion dont il a épuisé les jouissances et qui ne lui réserve que des souffrance^ et des douleurs.
Le système nerveux central se prend également. Le fumeur éprouve des picotements et des fourmillements pénibles dans tout le corps ; à cette excitation succède une abolition plus ou moins complète de la sensibilité ; la peau s’écaille et se desquame ; les sueurs, qui étaient très-abondantes et qui survenaient au moindre effort, dans la première période, deviennent rares, presque milles.
Cette insensibilité de la peau, quand les fonctions musculaires s’exercent encore librement, est un fait remarquable ; nous avons observé quelquefois des fumeurs parfaitement éveillés, garder sur leur corps, pendant quelques minutes, un charbon ardent sans s’en apercevoir. Quoique le système musculaire soit le dernier à se prendre, il finit cependant par s’affecter. La marche devient lente et pénible, le fumeur fauche du pied ; quand on lui fait etendre les bras, la main tremble ; la langue est également prise d’un tremblottement continu, qui produit le bégaiement en empêchant l’articulation complète des sons.
Cliez quelques fumeurs, se déclarent à ce moment, les premiers symptômes de l’atrophie musculaire, qui se traduit par la maigreur et la ténuité des muscles interosseux de la main.
Les fonctions psychiques, dont l’altération s’était bornée d’abord à l’obnubilation intellectuelle et à l’affaiblissement graduel de la mémoire, se pervertissent ; le malade éprouve des sensations étranges, son jugement se fausse, ses idées cessent de coordonner, il devient incapable de raisonnement ; sa conversation est d’une mobilité extraordinaire, il passe d’un sujet à un autre, sans suite, et, pour ainsi dire, sans avoir la conscience de ce qu’il dit, ou de ce qu’il pense. Bientôt il devient la proie des hallucinations les plus diverses. Mais ces hallucinations sont loin de revêtir le caractère agréable ou voluptueux qui l’avait séduit dans les premiers temps de son initiation.
Les images les plus dégoûtantes, les scènes les plus atroces se déroulent devant lui. C’est ordinairement pendant la nuit, où il cherche en vain le sommeil, que ces images le poursuivent et l’obsèdent ; tantôt il se voit entouré de crapauds et des animaux les plus immondes, tantôt un dragon de feu tourne autour de lui et l’entraîne dans un gouffre béant ; il est soumis à toutes les tortures de l’enfer boudhique ; d’autres fois encore il embrasse sa femme, et c’est un spectre hideux qu’il serre dans ses bras et dont les débris informes viennent joncher la couche nuptiale (1).
Ces hallucinations constituent ce que j’appellerai le delirium-tremens narcotique.
(1) Cette description n’est pas une description de fantaisie : c’est le résultat de l’analyse de plusieurs observations de délire narcotique, prises par nous et dont nous garantissons l’exactitude et l’authenticité.
Ce délire s’accompagne ordinairement, mais pas toujours cependant, d’uii tremblement des extrémités inférieures, affectant surtout les mains et les avant -bras.
Il a avec le delirium-tremeiis alcoolique de grandes analogies : le tremblement musculaire, la nature des images délirantes, qui sont dégoûtantes ou atroces dans les deux ; l’augmentation des symptômes morbides dans la soirée et la nuit; mais il en diffère par sa durée. Le delirium-tremens des buveurs est essentiellement aigu, sa durée est de six à huit jours ; celui des fumeurs a la plus grande tendance à demeurer permanent et chronique.
Il s’accompagne d’une grande faiblesse intellectuelle, le malade est complètement incapable de s’occuper de ses affaires, ou de se livrer à une suite d’idées ; sa mémoire est abolie, en partie ou en totalité.
Les hallucinations ont quelquefois lieu pendant le jour, mais, le plus ordinairement, elles se présentent pendant la soirée et la nuit. A certaines heures, surtout quand il est sous l’excitation de sa pipe, le fumeur retrouve son intelligence.
Le tremblement musculaire est ordinairement continu, quelquefois intermittent, revenant à la moindre émotion.
Les fonctions digestives ne sont pas moins altérées. Généralement l’appétit est nul, les vomissements fréquents, la douleur épigastrique vive, en un mot les symptômes de la gastro-entérite existent à un haut degré.
Cet état peut persister pendant longtemps, souvent il se termine par la mort, d’autres fois par l’idiotie ou la manie aiguë, d’autres fois par la paralysie générale.
Le delirium-tremens narcotique ne se déclare pas chez tous les fumeurs.
Sur huit cent soixante-cinq fumeurs, dans la période du narcotisme chronique, je l’ai observé quatre-vingtdouze fois.
Ce chiffre, malgré le-nombre restreint d’observations, peut donner une idée de la fréquence de cet état morbide.
Sur les quatre-vingt-douze cas que j’ai observés, trente-six fumeurs avaient passé rapidement à des doses excessives d’opium : quarante-trois avaient eu une imagination très-exaltée dès leur enfance, et avaient exercé des professions libérales ; treize avaient été atteints sans cause particulière.
Le délire narcotique se présente rarement à l’état aigu, j’en ai observé vingt et un cas sur les quatrevingt-douze ci-dessus mentionnés.
Pour mieux faire apprécier cet état de délire, nous transcrirons ici deux observations recueillies, l’une à Ïicn-Tsin, l’autre à Shang-hai.
DÉLIRE NARCOTIQUE CHRONIQUE ; OBSERVATION RECUEILLIE PENDANT L’HIVER DE 1860, A TIEN-TSIN
Tch-ou est un homme de trente ans, il fume l’opium depuis vingt et un ans ; depuis un an il en consomme environ 40 grammes par jour. D’une fortune indépendante, il s’était livré dans sa première jeunesse à la peinture et à la poésie ; il a toujours été d’une sensibilié maladive : son père fumait l’opium. Au mois de février 1860, son intelligence, qui était assez nette jusqu’à ce moment, se troubla ; il avait souvent des absences ; sa mémoire était devenue d’une faiblesse extrême ; il ne se sentait plus capable d’aucune espèce de travail. Bon appétit, qui était demeuré exceptionnellement robuste, malgré ses excès d’opium, diminua en même temps.
Il était pris tous les matins de vomissements, et ne digérait presque plus. Sa nourriture consistait, presque exclusivement, en bouillie de farine de riz.
Au mois d’août, il fut pris d’hallucinations fréquentes ; il lui semblait souvent que sa table était couverte de crapauds ou d’araignées ; quand il embrassait sa femme ou ses deux enfants, il voyait un squelette horrible, et il fuyait avec dégoût. C’était surtout pendant la nuit que ses idées délirantes atteignaient leur maximum d’intensité ; il poussait alors des cris, ses yeux étaient hagards et tout son corps se couvrait de sueurs. Dans le même mois, il fut pris également d’une faiblesse musculaire, qui fut bientôt suivie d’un tremblement presque continu des extrémités supérieures et surtout des deux mains. 11 ne retrouvait un peu d’intelligence qu’en fumant l’opium. Tous ces symptômes allaient en s’aggravant de jour en jour, lorsqu il nous fut présenté par un de ses amis, au mois de décembre
État actuel.
Emaciation extrême ; figure jaune, osseuse ; les yeux sont ternes ; le regard inquiet et hagard ; les avant-bras et les mains sont affectés d’un tremblement continu ; les extrémités inférieures d’une faiblesse extrême. Quand il marche, il fauche du pied ; du reste, il peut à peine faire quelques pas, il nous a été amené en palanquin.
Il s’exprime avec peine, sans aucune suite ; la langue est sujette à un tremblotternent intermittent, qui le force à bégayer. Il est en proie aux hallucinations les plus étranges ; souvent, quand il mange, il s’arrête tout à coup, parce que sa tasse de thé lui semble remplie de sang humain ; les personnes qui l’entourent se transforment en démons ; la nuit, il est hanté par les images les plus terribles. Il est emporté par un dragon rouge et livré tout vivant aux tortures de l’enfer ; il crie et se démène alors dans ses nuits sans sommeil, jusqu’au matin. Il s’endort généralement aux premières lueurs du jour. Dans la journée, après une vingtaine de pipes d’opium, la lucidité intellectuelle revient en partie ; il cause alors un peu, le reste du temps il est morne et silencieux. La langue est saburrale, rouge sur les bords, la pression de l’abdomen est
douloureuse, surtout dans la région épigastrique. A la percussion de la poitrine, on observe une submatité masquée ; le murmure vésiculaire est rude.
Je conseillai une réduction progressive dans les doses d’opium et de l’assa-foetida en pilules.
L’état du malade ne fit qu’empirer. Tous les symptômes de la paralysie progressive se déclarèrent au mois de février, et il mourut quelque temps après.