‹ Les gaietés de l'annéeChapitre 11 sur 13 · LUS GAIETÉS · texte numérisé non relu

LUS GAIETÉS

qui proclamait officiellement ses infortunes conjugales ; on parle même d’instituer une petite fête annuelle pour perpétuer le souvenir de cet anniversaire.

Dans le midi de la France, on se contente, en pareil cas, d’un vulgaire charivari à l’adresse du mari trompé, et il ne vient à l’idée de personne de lui élever des arcs de triomphe sous lesquels il aurait, d’ailleurs, bien de la peine à passer.

Toujours est-il, cet heureux coqu...in de Grawford a été l’objet d’une ovation des plus flatteuses, dans laquelle on a seulement eu le tort d’oublier celle à l’initiative de qui revient la plus grande part dans cette situation que l’Angleterre lui envie ; — il est* en effet, incontestable que, sans le généreux concours de sa vaillante petite femme, qui n’a ménagé ni son temps ni sa peine, M. Grawford ne jouirait pas aujourd’hui de cette réputation européenne qui le place immédiatement à la suite de Ménélas dans l’histoire des maris célèbres.

Et, sous peine de faire preuve de la plus noire ingratitude, il ne doit pas oublier que, s’il est actuellement donné en exemple par tous les pères de famille à leurs fils parvenus

en âge de nubilité, c’est principalement à Mme Crawford qu’il le doit, — car somme toute, M. Charles Dilke ne paraît y être guère pour autre chose que la forte somme dont le voici contraint de se dessaisir entre les mains du mari.

Payez et vous serez considéré, dit la sagesse des nations; il faut croire que cette sagesse n’est pas encore parvenue jusqu’en

Angleterre, car ce pauvre sir Charles Bilke a beau payer l’amende, il n’en est pas moins honni par ses compatriotes, qui lui ont fait entendre, à sa sortie du palais, trois « grognements » des plus significatifs.

On ne peut pourtant pas se dissimuler qu’il est le seul dindon de cette petite farce, dans laquelle les vaudevillistes anglais vont vraisemblablement trouver de quoi s’alimenter pendant quelques années, . — ce qui aura du mois l’avantage de protéger notre répertoire contre leurs incursions.

Le fait est qu’il y a de quoi désopiler plusieurs générations de spectateurs avec ce type de Clavaroche en jupons, qui compromet les hommes du monde par le récit de ses bonnes fortunes, alors que le sentiment des convenances les plus élémentaires lui commandait d’imiter la réserve du tendre Fortunio, et de se renfermer vis-à-vis du ministère public dans une déposition conçue à peu près en ces termes :

DE L’ANISEE.

« Monsieur le coroner,

Si vous croyez que je vais dire Qui j’ose aimer,

Je ne saurais pour un empire,

Vous le nommer. »

et terminée par cette proposition à laquelle le tribunal ne pouvait que difficilement se soustraire :

«Nous allons chanter tous en rond,

Si vous voulez,

Que je l’adore et qu’il est blond Comme les blés. »

ce qui n’avait rien de compromettant pour sir Charles Dilke, ni pour le capitaine Forster, — vu la quantité d’albinos dont fourmille la Grande-Bretagne.

En agissant autrement, Mmc Crawford a gravement forfait au devoir sacré que toute galante femme contracte vis-à-vis des messieurs qui l’ont honorée de leurs faveurs.

Quel avertissement pour les hommes du monde sur le point de fauter !

Modernisons le Prix de Rome.

Quelques sujets sans prétention.

Une cure miraculeuse.

M. Francisque Sarcey, qui se consume en louables efforts pour décider Maubant à jouer la tragédie d’une façon un peu plus en rapport avec les progrès de la civilisation, ferait bien d’user de son influence en vue d’obtenir la modernisation des con-

pour le prix fie Rome, notamment en ce qui concerne les sculpteurs.

Vous ne devineriez jamais le sujet qu’on a eu l’aplomb de leur imposer cette année ; j’en emprunte le texte à des gazettes graves, incapables de plaisanter avec une chose aussi sérieuse qu’un concours de sculpture; voici :

Tobie, se lavant les pieds, aperçut un énorme poisson qui le remplit de frayeur. L’ange le rassura et lui ordonna de prendre le poisson par les ouïes.

DE L’ANNÉE

Un point, c’est tout ; — mais que de choses en si peu de lignes !

Je ne m’imagine pas du tout comment cette petite scène balnéaire a été comprise par les concurrents admis à pénétrer dans les loges où se tire le cordon qui ouvre aux statuaires les portes de l’immortalité, mais je suis intimement persuadé qu’on ne pouvait que gagner à l’interpréter d’une façon conforme aux préoccupations de l’existence actuelle.

Si donc la nature, aidée par l’éducation, m’avait accordé le talent de façonner des petits bonshommes en plâtre, j’aurais saisi avec empressement cette admirable matière à mettre en sculpture française, et j’en aurais tiré une petite scène d’intérieur, sans prétention, dans le goût de ceci :

« M. Tobie, honorable commerçant du Marais, est en train de prendre un bain de pieds au sel de Pennés dans l’intérieur de son cabinet de toilette où s’introduit avec effraction un horrible malfaiteur, facilement reconnais-

sabie à la casquette à

trois ponts qui surmonte son visage animé des plu s coupables desseins. — Un ange apparaît au même instant, sous les traits de M. le chef de la Sûreté, qui ordonne au commerçant de saisir ce récidiviste par les accrochecœurs. — Obéissant aux ordres du haut fonctionnaire , M. Tobie précipite l’ai pho use dans les profondeurs du bain de pieds où celui-ci retrouve son élément naturel. »

Et je n’hésite pas à déclarer que cette œuvre aurait produit sur la foule une impression au

moins égale à celle que ressentent les visiteurs du Louvre devant le célèbre tableau de Prudhon, intitulé : la Justice poursuivant le Crime.

Du reste ce sujet est bien tentant et rien ne dit que je ne vais pas consacrer mes prochaines vacances à étudier la sculpture pour le mettre à exécution. — Au cas fort improbable où cette humble tentative serait couronnée de succès, mes lecteurs peuvent compter qu’ils auraient la primeur de cette œuvre de début.

Par malheur, les sujets proposés à l’ardeur sculpturante des candidats au prix de Rome ne se prêtent ordinairement point à d’aussi faciles modernisations, et c’est dommage, car la nécessité d’un art contemporain s’impose de jour en jour.

Il serait temps d’aborder résolument en sculpture, comme on le fait depuis longtemps en peinture, les choses qui se passent sous nos yeux, et je ne verrais aucun inconvénient

à ce que l'on s’élevât jusque dans le domaine de la plus haute actualité.

Ne pensez-vous pas en effet que Coquelin, secouant la poussière de ses cothurnes sur le seuil de la maison de Molière, pourrait fournir à nos sculpteurs des inspirations au moins équivalentes à celles qu’ils ont tant de fois été chercher dans les annales de la Grèce?

On trouverait même avantage à en faire un basrelief qui aurait les plus grandes chances d’être acheté par l’État, pour le foyer de la Comédie française.

A la veille de l’émission du Panama, M. de Lesseps était tout désigné pour fournir le sujet d’un concours de sculpture: on nous eût montré ce vieux lutteur, sous le costume ha-

DE L’ANNEE

«f'OJ

bituel des athlètes forains, avec clés bottines à revers en poil de lapin, levant à bout de bras le nouveau monde, comme une haltère gigantesque dont les boules eussent été représentées par les deux Amériques, tandis que l’isthme panamique en eût figuré le manche.

Et, sur le socle, on eût gravé cette légende explicative :

— Allons,

Messieurs, un

peu de courage à la poche !... Encore dix centimes et l’Homme-Catac-lysme va recommencer ses exercices !

\ v* vt

Ws. .

Dans un autre ordre d'idées, j’aimerais voir le ministre des beaux-arts proposer à la commission du prix de Rome un sujet comme celui-ci :

« Le général Boulanger, caracolant sur son cheval de gala, préside la distribution des prix aux élèves de Saint-Denis et en profite pour inviter ces jeunes personnes à laisser croître leur barbe. »

On pourrait peut-être également immortaliser par la sculpture le curieux incident dont le ci-devant M. le ministre de l’intérieur a été le héros, s’il faut en croire la France.

Ce journal, habituellement bien informe, rapporte que M. Sarrien a visité par une belle après-midi l’établissement national des sourdsmuets, rue Saint-Jacques, et il croit devoir ajouter que, sur un signal de l’aumônier, les élèves ont salué le ministre du cri de : « Vive la République ! »

Quoique ce dernier détail soit évidemment difficile à reproduire avec du plâtre et même avec du marbre, je crois que l’art moderne pourrait avantageusement s’emparer de ce touchant épisode qui, par plus d un côté, rappelle les pages les plus curieuses de l’Evangile et de la Vie des Saints, tant de fois mises à contribution par les artistes auxquels nous devons des œuvres de sainteté.

De même que jadis les rois de France avaient la précieuse faculté de guérir les écrouelles à l’aide d’une seule imposition des mains, nos ministres de l’intérieur jouissent actuellement, paraît-il, d’un don mystérieux qui leur permet de rendre la

C’est bizarre que notre ministre n’ait point encore songé à exercer cette heureuse influence sur les nombreux députés qui restent des sessions entières au Palais-Bourbon sans desserrer les mâchoires.

Il est vrai d’ajouter qu’Orphée avait besoin

MM

d’une lyre pour donner la parole aux bêtes ; or, M. Sarrien est absolument dénué de cet instrumenta cordes, et voilà, sans doute, pourquoi sa puissance, efficace sur les sourdsmuets, est sans aucun effet sur la plupart des représentants du peuple.

Car ils sont nombreux à la Chambre, les députés qui semblent absolument privés de l’organe de la parole, quoique ayant obtenu de leurs concitoyens assez de voix pour être régulièrement élus.

et, bientôt après, les Ilots de rubans du \k juillet ; après quoi le Conservatoire, le concours général et les lycées

de jeunes hommes, ainsi que ceux de jeunes filles ; enfin le prix Montyon.

DE L’ANNEE

Édouard Philippe et les collégiens des deux

sexes ont été récompensés selon leurs mérites respectifs ; seuls, dans l’espèce humaine, les journalistes échappent jusqu’à présent à ce fléau périodique qui exerce ses ravages du haut en bas de l’échelle des êtres, et l’on est fier de tenir une plume en songeant que la presse n’est encore en proie ni à un salon, ni à un jury, ni même à une distribution des récompenses, — car il serait mal-

séant de considérer comme des prix les témoignages de satisfaction accordés par M. de Lesseps à certains publicistes en l’honneur de l’émission du Panama.

Cette introduction progressive du concours dans toutes les carrières dites libérales me semble, quoi que l’on dise, en contradiction formelle avec les mœurs démocratiques, et je m’étonne qu’un réformateur de la trempe de M. Coblet n’ait point déjà reconnu la nécessité d’abolir ce système qui, — par cela même qu’il accorde à quelques élus des distinctions telles que des prix, des rubans, des médailles ou de simples accessits, — choque le grand principe égalitaire sur lequel sont basées nos institutions ; je parle, bien entendu, des institutions républicaines, et non de celles qui fonctionnent sous le titre familier de « boîtes à bachot ».

Il faudrait n’avoir jamais traîné ses fonds de culotte sur les bancs d’un collège ou d’une école primaire pour se dissimuler un seul instant que les distributions de prix ne tendent

à rien moins qu’à créer de bonne heure line véritable aristocratie au sein de la jeunesse des écoles, — 1’°™'“-

qui s’appellent

les fruits secs. Et, par une étrange ironie du sort, on a choisi, pour célébrer ces solennités antidémocratiques, la date du h août, qui évoque le souvenir de cette nuit fameuse où, dans une sublime aspiration vers 1 égalité, les titres nobiliaires furent abolis par la noblesse elle-même.

A cela vous objecterez que 1 oligarchie des lauréats est l’oligarchie du mérite, fille de ses œuvres et ne devant rien a 1 hei édité ni au privilège ; il n’en est pas moins vrai que les

tocratie des laur

dont les couronnes insultent aux malheurs de ces prolétaires de l’enseignement

distributions de prix viennent prématurément enlever à notre belle jeunesse les illusions qu elle poui 1 ait avoir sur la portée de la devise républicaine gravée aux murs des établissements où l’on fait son éducation ; elles lui enseignent de bonne heure que l’égalité n’est pas de ce monde, comme ces murs eux-mêmes lui font connaître les bornes de la liberté et comme les camarades se chargent de lui démontrer, par des arguments contondants, où s’arrête la fraternité.

Le baccalauréat lui-même est-il autre chose que la consécration officielle des privilèges d’une caste bourgeoise devant laquelle toutes les carrières sont ouvertes et à qui appartiennent de droit toutes les fonctions publiques, impitoyablement fermées au citoyen qui' n’a pas eu les ressources pécuniaires et intellectuelles nécessaires pour acquérir le diplôme?

Au lieu d abolir cette « maîtrise » digne de 1 ancien régime, M. Goblet ajoute un nouveau baccalauréat à tous ceux dont nous jouissions

DE L’ANNÉE

déjà, en sorte que nous allons avoir une caste de plus, — les bacheliers ès Goblet; ce sera l’espèce la plus dangereuse,

Ce baccalauréat, qui a perdu son latin, se recommande par un programme essentiellement pratique: il n’y sera guère question que de langues vivantes, de géographie et des diverses sciences qui rendent journellement des services dans la vie courante.

L’innovation semble excellente à bien des gens qui pensent, avec une certaine apparence de raison, que l’étude approfondie de Xénophon ou de Velleius Paterculus est sans aucune utilité pour les jeunes gens qui se destinent à l’ébéniste rie artistique ou au commerce des sardines en gros, et qu’elle est plus inutile encore pour les petits messieurs de bonne maison dont le seul but dans l’existence est de dilapider convenablement

les capitaux amassés par leurs pères ou leurs grands-pères.

Pour ceux-là, le baccalauréat ne saurait jamais être assez pratique et le seul reproche qu’on pourrait adresser à M. Goblet, c’est précisément de n’avoir pas été assez loin dans la voie des réformes nécessaires. Sans doute l’anglais et l’allemand ont du bon, ainsi que la géographie; mais je vous demande, un peu, si cela suffit pour armer convenablement un homme en vue du slruggle for life ?

11 n’y a point à se le dissimuler : le baccalauréat ne sera pas véritablement pratique avant le jour où l’on prendra le parti d’interroger les candidats sur la boxe et le chausson, sur le whist et le canotage, sur le tirage à cinq et l’art de rompre avec les femmes du monde, sur l’escrime et la danse, voire même sur les performances des principaux chevaux de course ; — en fait de géographie, quelques notions usuelles sur les environs de Paris et les principales excursions de bains de mer ; — en

fait de langues vivantes, une teinture d’auvergnat et de bas-breton , sans négliger le volapük : voilà quel serait le complément indispensable d’un examen destiné à rendre de véritables services aux jeunes gens qui font leur entrée dans la vie.

M. Goblet l’a certainement compris, mais il a manqué d’audace et son œuvre est incomplète.

Le baccalauréat ès lettres n’en conserve pas moins de très chauds partisans ; je ne dis pas cela pour le général Boulanger, qui a pris les lettres en horreur depuis qu on imprime les siennes ; la publication de cette correspondance obtient pourtant un succès dont on n’avait pas d’exemple depuis Xavier Doudan ; on parle même d’en faire un volume, avec quelques croquis de Caran d’Ache représentant le colonel Boulanger saluant le général duc d’Aumale dans des attitudes variées.

a Méfiez-vous des gens polis », dit la sagesse des nations ; c’est un proverbe que

Son ex-Seigneurie le duc d’Aumale a eu bien tort de ne pas prendre au sérieux, lorsqu’il recevait à Besançon les poulets de ce Coislin militaire qui oublie « que la lettre tue ».

M. Taylor en voyage. — Puissantes inductions. Trouville-souricière.

On mande de Trouville-Doauville, en date du 12 août :

L’affaire de la femme coupée en morceaux vient d’entrer dans une phase nouvelle : M. Taylor est parti pour Trouville.

Ce serait bien peu connaître le zèle c'airvoyant du chef de la sûreté que de partager à son égard la singulière méprise des reporters de faits divers qui ne voient dans ce déplacement qu’un voyage de plaisir. — Quand un homme de l’importance de M. Taylor fait tant que de se porter en personne sur les bords de l’Océan, il obéit généralement à une

préoccupation plus élevée que le simple désir de prendre des bains à la lame ou de taquiner la crevette.

Soyez donc assurés que le chef de la police réserve ses coups de filets pour des crustacés plus dignes de sa haute attention et que le genre de pêche auquel il va se livrer sur les côtes normandes est sans aucun rapport avec le doux passe-temps qui charme le loisir de nos Parisiens en vacances.

Vous devinez dès lors que l’infatigable policier ne vient à Trouville que pour y chercher quelques assassins, et il lui faudrait vraiment avoir la main bien malheureuse pour ne pas en attraper une poignée dans la foule bigarrée qui sillonne les Planches, entre cinq heures et minuit.

En la saison où nous sommes, il ne reste plus dans la capitale que des malfaiteurs sans importance : vers la fin de juillet tous les assassins vraiment dignes de ce nom bouclent leurs malles et se dispersent sur nos plages ou nos villes d’eaux, et celui qui

se montrerait sur les boulevards après la distribution des prix du Conservatoire perdrait aussitôt son prestige. Ils le savent si bien que ceux-là mêmes qui ont la campagne en horreur sont réduits à se cacher jusqu’à l’automne au fond des plus noirs faubourgs, comme ces villégiateurs « à la manque » qui se gîtent, pour la durée des vacances, dans des pensions de famille à Montsouris ou à la Petite-Villette, et reparaissent vers la fin de novembre, en laissant croire qu’ils arrivent des vallées de l’Engadine ou des fjords de la Norvège.

Ayant donc minutieusement exploré tous les recoins du vieux Paris et du nouveau, le chet de la sûreté en est venu à penser que l’assassin de la rue d’Alésia était sans doute en déplacement et villégiature sur quelque plage normande, où il dissimulait vraisemblablement sa personnalité sous un incognito fait à la fois de prudence et de modestie.

Cette séduisante hypothèse traçait nettement le devoir du chef de la sûreté, qui n’hésita pas

une minute à prendre sur la ligne de l’Ouest un billet circulaire dit de bains de mer, avec arrêt facultatif à toutes les stations du parcours ; le voilà maintenant arrivé à Trouville, après avoir eu le soin de faire annoncer dans les

journaux qu’il résidait en ce lieu de plaisirs pour y prendre de l’agrément, — sage formule de précaution destinée à donner le change aux assassins qui, sur la foi de cette insertion, laisseront sans méfiance approcher M. Taylor, sous le fallacieux prétexte qu’un fonctionnaire qui se respecte ne consentirait pour

rien au monde à travailler eu vacances.

On compte beaucoup, à la préfecture, sur l’effet de ce stratagème qui va permettre à l’infatigable policier d’étudier à loisir et de près ceux des baigneurs qui lui paraîtront suspects : lorsque, dans le nombre, il aura positivement re J connu l’homme auquel les faits divers doivent cette femme coupée en mor-

ceaux qui rend actuellement de si grands services au reportage, M. Taylor attendra froidement sur les sables l’heure de la marée montante, puis, revêtu de son costume de bains et de l’écharpe

tricolore qui ne le quitte jamais, il s’élancera dans les Ilots à la poursuite de son homme et lui mettra résolument la main au caleçon en lui faisant observer que dans une pareille tenue, la moindre résistance serait du plus mauvais goût.

Mais, me direz-vous, quelles raisons M. Taylor a-t-il de penser que l’assassin est en ce moment à Trouville plutôt qu’à Paramé ou aux Sables-d’Olonne?

C’est par la force du raisonnement que, de déduction en déduction, le chef de la sûreté est parvenu à cette conclusion, dont la sagacité n’étonnera personne; avec cette prodigieuse connaissance du cœur humain qui le caractérise, M. Taylor sait, à n’en point douter, que les criminels redoutent la solitude et qu’ils cherchent dans le bruit et le mouvement une diversion au remords qui les accable; c’est dire qu’aucun d’entre eux ne pourrait passer une seule soirée dans des

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déserts comme ceux de Paramé ou des Sables, sous peine de se faire justice à soimême avant le lever du jour.

Trouville-Deauviile , au contraire, abonde en distractions trop connues pour que je m’attarde à en parler : c’est une fête perpétuelle et tellement absorbante qu’après avoir pris un bain le matin, galopé son cob sur la route d’Honfleur, gagné quelques « poneys » aux courses, perdu quelques louis aux pigeons, jeté quelques francs aux petits chevaux et fini la soirée au Casino de Deauville avec Suzanne Reichemberg et Talazac, après avoir savouré toutes ces joies lady Macbeth elle-même oublierait sa tache de sang et dormirait avec le calme d’une conscience pure; — ajoutez à cela les Tziganes, lesquels, du matin au soir, raclent dans le jardin d’un grand hôtel qui, avant leur arrivée, était déjà le plus bruyant du pays : il n’y a rien de tel pour endormir le remords !

Cette lointaine harmonie fait à travers les fenêtres de la vaste salle à manger, un dis-

cret accompagnement aux œuvres d’un chef de cuisine, auprès duquel celui de la sûreté n’est qu’un vulgaire gâte-sauce.

Ceci soit dit sans offenser cet excellen t M. Taylor , dont je serais désolé de froisser la susceptibilité légitime au moment même où il fait preuve d’une rare clairvoyance: il donne, en effet, la marque d’une remarquable faculté d’induction en choisissant

DE L’ANNÉE

pour y chercher clés criminels cette plage de Trouville où chacun sait que la cherté des vivres rend l’existence presque impossible aux personnes qui n’ont point assassiné père et mère.

Une autre remarque a puissamment aidé le chef de police dans son raisonnement : vous savez que plusieurs journaux ont fait courir le bruit d’une épidémie de rougeole dans le pays; ce racontar, dénué de toute exactitude, était généralement attribué à la malveillance des intéressés de quelques plages concurrentes ; mais M. Taylor, mieux avisé, n’a pas tardé à en découvrir la provenance : il sait maintenant, à n’en plus douter, que ce bruit émane d’un criminel installé dans le pays et qui a cru, de bonne foi, constater sur la plage quelques cas de rougeole — avec cette étrange aberration qui fait que la plupart des assassins « voient rouge ». — Mais des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer.

Arrivage des Cinghalais.

Tout pour les chats. — Déliquescence.

Les morues du général.

Le Jardin d’acclimatation a fait annoncer l’arrivage d’un stock considérable de Cinghalais assortis, pour la demi-saison.

Ce grand déballage ne pouvait manquer d’obtenir auprès de la population parisienne un succès considérable, à en juger d’après l’accueil fait, il y a quelques années, aux Esquimaux, aux Fuégiens et à de précédents Cinghalais exposés dans les mêmes rayons.

Nous profiterons de cette circonstance pour adresser nos plus vives félicitations à M. Geoffroy Saint-Hilaire, qui ne négjige aucune

occasion d’encourager le perfectionnement de la zoologie domestique en acclimatant dans nos régions toutes les espèces utiles : il est en effet de toute évidence que les Cinghalais du Jardin d’acclimatation sont appelés à

rendre d’éminents services à l’amélioration de la race parisienne, pour peu que lesfamillesse décident à introduire dans leur sein ces magnifiques représentants de la vieille humanité, — superbes étalons anthropologiques bien désignés pour restituer à notre élevage abâtardi toute la pureté du type primitif.

C’est dans ce but élevé que le directeur du Jardin d’acclimatation met à la disposition de

sa clientèle un grand assortiment de Cinghalais pour les deux sexes; il nous est malheureusement impossible pour l’instant de donner un aperçu du tarif, mais nous croyons savoir que le prix de la paire (mâle et femelle) ne dépassera pas sensiblement celui des dogues d’LIlm, et qu’on pourra se procurer un Cinghalais de forte taille aux mêmes conditions que le zèbre moyen. — • Nota bene : On ne rend pas l’argent du Cinghalais qui a cessé de plaire.

Mentionnons cependant l’ouverture d’un rayon spécial de location pour bains de mer et villégiatures, au mois, à la journée, voire même à la course; — pour les environs de Paris, on traite de gré à gré.

En même temps que cette exhibition d’êtres humains, les journaux annoncent l’inauguration prochaine d’une exposition de chats.

Voilà de quoi faire plaisir à une foule de jolies femmes, connues par l’intérêt dont elles

environnent ces petits animaux privés qu’elles ne négligent jamais une occasion de faire admirer.

Aussi bien, c’est un fait indiscutable que le chat est l’animal caractéristique de la femme, tout ainsi que le chien et le cheval sont les bêtes masculines par excellence; il y a certainement des exceptions, mais elles vont en quelque manière contre la nature.

Dans une boutade célèbre, le caricaturiste Gham disait : « Ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien ! » On pourrait ajouter : « Ce qu’il y a de plus charmant dans la femme, c’est le chat! »

« Qui m’aime aime mon chien, » dit un proverbe bien connu, et vous serez encore plus dans le vrai si vous l’appliquez au chat quand il s’agit d’une femme; c’est là une vérité dont ne sauraient trop se pénétrer les gens qui veulent faire leur chemin à travers le monde. Jeunes hommes qui débutez dans l’existence, méditez bien ce conseil : lorsqu’une femme vous honore d’une intimité suf-

DE L’ANNÉE

fisante pour vous faire admirer son chat, n’hésitez point à prodiguer vos meilleures caresses à ce doux animal ; on vous en saura gré, et il n’y aurait rien de surprenant à ce que la dame elle-même se laissât toucher par ce procédé gracieux.

C’est d’ailleurs, croyons-nous, la première fois qu’on nous offre une exposition publique en ce genre ; jusqu’à présent, les collectionneurs étaient obligés de courir les maisons spéciales où d’odieuses créatures offrent aux amateurs, contre espèces sonnantes, leurs minets et leurs minettes.

L’exposition des chats, si elle réussit comme on s’y attend, aura du moins l’avantage d’amener toutes ces dames au Salon du palais de l’Industrie.

A propos d’industrie, il convient d’en signaler une bien étrange, qui, à peine créée, fait de si grands progrès qu’elle menace de prendre rapidement la place de notre vieille littérature française, autrefois si estimée.

Je veux parler de la fabricalion des phrases par le procédé mécanique de l’ingénieur Stéphane Mallarmé ; grâce à quelques améliorations de détail, ce système de décortication du langage est parvenu à un tel degré de perfectionnement que les gens les plus inexpérimentés peuvent, au bout de quelques jours, se trouver à même de décarcasser un cent de phrases en moins de temps qu’il n’en faudrait pour les écrire ; c’est ainsi que deux jeunes romanciers viennent de manufacturer, à l’aide des nouveaux appareils, un recueil de nouvelles intitulé le Thé de Mirànda, dont il me paraît suffisant d’échantillonner quelques lambeaux :

N° I à 3 fr. le mètre sur 0m,70 de large.

En la profondeur violâtre des tapis, des cycloïdes bigarrures. — En les froncis des tentures, l’inflexion des voix s’apitoie; en les froncis de tentures lourdes, sombres, à plumetis.

C’est l’hiémale nuit, et ses buées, et leurs doux comas.

Item le : N° Vil , à 0m,95, grande largeur.

Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des

engoulevents volètent, la ceignent. A gauche des peupliers que le cadre étronçonne {(i! levüainmot!) et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la garniture..., etc.

Passons !

Ces petits jeunes gens, quelque petits soient-ils, feront bien de ne jamais voyager du côté de Lilliput, où, si j’en crois Gulliver, leur littérature risquerait bien d’obtenir un fâcheux accueil ‘ écoutez plutôt ce que dit Swift à ce sujet : « Un auteur qui quitte le style pur, clair et sérieux, pour employer un jargon bizarre et guindé, avec des métaphores recherchées et inaccoutumées, est poursuivi et hué dans les rues comme un masque de carnaval. »

Je ne connais pas assez MM. Jean Moréas et Paul Adam pour leur donner des conseils, sans quoi je les inviterais charitablement à ne pas s’en aller prendre des bains de mer sur les côtes de Lilliput.

A vrai dire, j’aimerais encore mieux le style

épistolaire de ce soldat écrivain qui s’appelle modestement le général Boulanger et qui dans ses armoiries porte une plume et une épée de sable entrecroisées sur champ de gueules rasées.

Les journaux officieux annoncent qu’il a reçu une adresse d’actions de grâce du syndicat des pêcheurs nantais, le remerciant d’avoir autorisé l’introduction delà morue dans l’alimentation des troupes.

Voici ce document dans son élégante concision :

« Excellence,

« G est à vous que la morue doit son avancement.

« Béni soit le jour où elle a fait son entrée dans l’armée française sous vos ordres! »

DE L’ANNÉE

La démarche des pêcheurs nantais a si favorablement impressionné le ministre de la guerre que, si nos informations sont exactes, il se dispose à introduire prochainement la queue de morue dans l’uniforme de nos troupiers.

Coquelin part. — Coquelin est parti.

Coquelin dictateur.

En cette heure grave où l’Europe a le regard fixé sur la Comédie française, il est impossible

J| \ de se dissimu-

\nnnn n ^ ja retrajte ^ e

M. Coquelin atteindrait fatalement les proportions ~ ‘ d’un désastre comparable à

celle de Russie ; tant il est vrai que la plus grande faute de Napoléon

tn

fut de se rendre à Moscou, ville fatale où ces deux retraitesont eu leurpointde départ, l’une dans un incendie et l’autre dans un décret!

Tel est le destin des peuples : en 1886, la République française était heureuse sous Jules Grévv, son président ; les affaires tendaient à reprendre ;

Paul Déroulède se taisait; l’hydre de l’anarchie somnolait; Chevreul devenait centenaire du jour au lendemain, et l’acteur Baron acceptait la charge de codirecteur près le théâtre des Variétés.

La confiance renaissait.

Rien ne semblait devoir troubler cette sérénité, quand retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Coquelin s’en va, Goquelin est démissionnaire !

DE L’ANNÉE

Bientôt après le bruit se répandait, dans les cercles diplomatiques, que l’illustre comédien réclamait impérieusement la liquidation de sa retraite ; on alla même jusqu’à prétendre qu’il l’exigeait aux flambeaux.

Aussitôt une émotion indescriptible a couru,

comme la traînée de poudre, d’un bout à l’autre de l’univers, et c ést la mort dans l’âme que le prince Karamoko a effectué sa rentrée sous la hutte de ses pères. Du haut en bas de l’échelle des êtres, tout ce qui pense et

tout ce qui respire a douloureusement ressenti l’atteinte d’un coup si cruel et les arbres eux-mêmes en ont perdu leurs feuilles, ainsi qu’il est facile de le constater depuis quelques jours dans l’allée des Acacias.

Il n’y a même point d’exagération à affirmer que le cours de la vie publique en a été momentanément suspendu : malgré l’égoïsme féroce qui caractérise notre époque, personne n’avait plus le cœur de songer à ses propres affaires quand un pareil danger menaçait la patrie, et toutes les préoccupations se tournaient vers le foyer de la maison de Molière:

Ni loups, ni renards n’épiaient

La douce et l’innocente proie ;

Les tourterelles se fuyaient!...

Plus de Coquelin, partant plus de joie !

Abandonnant pour quelque temps les luttes stériles de la politique, la presse concentrait toute son attention sur Celui qui menaçait d’emporter la prospérité du pays dans le sac ridicule ou Scapin s’enveloppe.

DE L’ANNÉE

On l’interviewait de toutes parts ; on le faisait parler au peuple ; des groupes passionnés stationnaient jusqu’à des heures avancées sur les boulevards, discutant avec une animation qui tournait parfois à la rixe les conséquences de l’événement ; les baissiers se réjouissaient, les haussiers grinçaient des dents ; les joueurs des casinos et des clubs abandonnaient les tables de baccarat pour engager des paris sur l’issue du conflit Coquelino-Français ; enfin — par un de ces miracles comme il s’en produit à la veille des grandes catastrophes — la fontaine Molière cessa de couler...

Cependant, ainsi qu’il en est presque toujours lorsque l’opinion publique est affolée par la crainte, personne ne connaît encore exactement la vérité sur la question, et aucun journal n’a su jusqu’à présent pénétrer les causes profondes de cette calamité nationale ; c’est pourquoi nous nous faisons un devoir de révéler à la foule le véritable mobile au-

quel obéit notre grand Coquelin, en se déterminant à priver l’art français de sa haute personnalité.

M. Coquelin, nous dit-on, préfère l’argent de l’étranger aux bravos de ses concitoyens, et cela n’est pas d’un bon patriote !... Erreur profonde et cruelle injustice : en abandonnant le Théâtre-Français à un âge où il est encore dans tout leclat de ses facultés, M. Coquelin obéit au patriotisme le plus élevé, car, apprends-le donc, peuple ingrat, s’il quitte résolument nos planches nationales, c’est pour prendre pied sur un terrain où il se croit appelé à rendre de plus grands services : j’ai nommé le terrain brûlant de la politique.

M. Coquelin a enfin compris qu’il avait une mission plus haute que de faire rigoler les abonnés du mardi ; ce devoir lui est apparu sous les traits d’un portefeuille ministériel ; il a entendu des voix, parmi les bruits de coulisses, des voix qui lui ordonnaient de

sauver notre pauvre France ; et en voyant Je général Boulanger caracoler sur un noir éta-

lon, il a senti passer en lui le frisson du Corrège et s’est écrié tout à coup : Anchio son pittore! qu’il serait inconvenant de traduire : « Et moi aussi je suis pitre ! »

En voyant manœuvrer l’homme populaire du jour, le premier comique des Français a compris ce qu’il fallait à la France et il a senti qu’il l’avait en soi.

Sa parole chaude et vibrante, illustrée par

la mobilité générale de sa physionomie , lui assurent une autorité qui le rendra facilement maître du public dans les réunions électorales ; la tribune de la Chambre n’aura rien d’inquiétant pour un comédien habitué à jouer les Scapins et les Mascarilles sur une scène

où la critique a de plus sévères exigences — et, de là, à la formation d’un ministère Coquelin, il n’y a que l’espace de quelques monologues parlementaires.

Le pouvoir n’a point de secrets pour un homme dont la poigne s’est imposée longtemps aux sociétaires de la Comédie; le ministre Coquelin saura, soyez-en certain, faire tout ce qu’il faut pour le bonheur d’une nation libre, et je me plais à croire que son premier acte gouvernemental sera d’inviter les comédiens à laisser pousser leur barbe. Je vous dis qu’il y a du Boulanger dans cet homme-là !

Tu Marcellus eris! Oui, vaillant Coquelin ! vous serez — je dis vous, car je ne me crois autorisé à vous tutoyer qu’en latin — oui, grand Coquelin, vous serez un Boulanger en pékin — manutention civile — et il ne vous manquera qu’un étalon noir pour qu’on vous décerne sur la voie publique les honneurs d’un triomphe comme en obtint naguère ce

général, dont on nous fait un émule de Josué, sous le fallacieux prétexte qu’il arrête le Soleil — avec des communiqués de Y Agence Havas.

Louise Michel ,

au quartier latin. — Les femmes décadentes. Chantilly académique.

Le quartier latin n’a pas manqué de gaieté, grâce à notre vieille Louise Michel et à son excellent orchestre de petits décadents; depuis longtemps on n’avait autant ri. Quel dommage que cette merveilleuse artiste s’abandonne à la regrettable monomanie de passer en prison un temps qu’elle pourrait si fructueusement employer sur nos théâtres de genre !

Tout la désigne pour un emploi de commère dans une revue de fin d’année, et je m’étonne que les directeurs du Palais-Royal

n’aient point encore songé à elle : ni l’exubérante Mathilde, ni la troublante Lavigne, ni la piquante Derozer, ni l’affriolante Berthou, ne

possèdent un entrain aussi communicatif, et je garantirais une forte recette à l’ imprésario qui l’engagerait au poids de l’or pour interpréter devant le grand public les couplets relatifs à la sociologie canaque dans ses rapports avec la littérature décadente, créés par elle l’autre soir, à la salle de la rue des Écoles, sur l’air connu de la Canaque-Anada.

N’allez pas au moins me prendre pour un raseur à froid qui se moque de son monde ; en mon âme et conscience j’estime — et je le

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jure sur la tête de Valabrègue — que, depuis de longues années, la littérature française n’a produit aucune œuvre d’une pareille intensité comique. Du reste, on pense bien que je ne me permettrais sous aucun prétexte de blâmer la Grande Citoyenne, même dans ce moment où, parvenue au faîte, elle aspire à dccader — ce qui n’est, somme toute, que le synonyme en style noble du verbe neutre et trivial « dégringoler ».

Toutes les opinions sont respectables, même les plus dégringolantes, et je m’écrierais volontiers avec le poète :

Oh ! n’insultez jamais les femmes décadentes!

qui sait sous quel fardeau leurs adjectifs succombent ?

11 me faut cependant avouer la cruelle déception que j’ai ressentie à la lecture du compte rendu publié par tous les journaux bien informés sous ce titre alléchant : les Femmes décadentes.

J’avais espéré tout d’abord qu’il s’agissait

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gistes s’accordent à reconnaître en effet que, chez les femmes, la décadence se porte plus fréquemment à la poitrine qu’à la littérature; ce n’est même pas pour autre chose qu’on a inventé le corset ; mais voici que le mal menace de s’étendre au domaine de la pensée et vient imposer à ces dames la rude obligation de maintenir leur style avec une grammaire, cette ceinture hypostatique du langage.

Il n’est que temps d’aviser, et nous pensons qu’avant peu toutes nos élégantes emporteront un exemplaire de Noël et Chapsal au creux de leur tournure, pour éviter dans celle de leurs phrases une décadence trop accentuée.

N’empêche que le néologisme lancé dans la circulation par notre vaillante Louise Michel constitue un fâcheux abus de langage, et l’on ne m’ ôtera pas de la tête qu’il y avait mieux à faire avec cette expression si caractéristique : elle convenait à merveille pour désigner les femmes qui tombent et remplacer cet « horizontalisme » dont on nous rebat les oreilles. Allons, messieurs des échos, il en est temps encore : parlez-nous deux ou trois fois dans vos œuvres de quelques « décadentes» de grande marque; il n’en faudra pas davantage pour enrichir la langue française.

Ce n’est, d’ailleurs, pas seulement dans le monde des belles-lettres et dans celui des

b elles -petites que la fâcheuse décadence exerce actuellement ses ravages : elle s’infiltre partout et les arbres de nos bois sont euxmêmes à tel point infectés par le fléau que les feuilles leur en tombent, comme celles que le décadent Moréas balaye sous le souille de sa prose autumnale.

Seule notre vieille forêt de Chantilly semble devoir échapper à la loi commune, ce qu’il est permis d’attribuer à ses relations de fraîche date avec l’Institut, et les pronostics des feuilles de sport annoncent aux turfistes qu’il leur sera donné de voir cet aprèsmidi les vieux arbres environnant le champ de courses remplacer leurs feuillages déchus par une verdoyante frondaison de palmes académiques.

Tel est le premier effet de la générosité du duc d’Aumale, qui vient de faire recevoir le plus facilement du monde son domaine à l’Académie, où d’ailleurs il n’a pas rencontré de concurrents sérieux.

Nous croyons savoir, du reste, que la salu-

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taire influence des bienfaits de la famille d’Orléans ne s’arrêtera pas en si beau chemin, et l’on parle déjà d’un certain nombre de modifications importantes, conséquences toutes naturelles de la prise de possession de Chan tilly par les membres de l’Institut.

Dans cet ordre d’idées, il est dès maintenant arrêté que l’hippodrome de la forêt sera désormais une sorte de sixième académie, qui prendra le titre officiel de « Section sportive de

seront tenus de remplacer leurs jaquettes bariolées et leurs toques multicolores par des uniformes d’académiciens, avec bicornes assortis, mais on les dispensera du port de

l’épée, qu’il leur sera permis de remplacer par une cravache dans le cas parfaitement admissible où ils tiendraient à faire avancer leurs chevaux.

M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, donnera les départs, et le directeur en exercice, entouré de deux assesseurs, jugera les arrivées.

Empressons-nous d’ajouter que les chevaux seront vraisemblablement dispensés de la formalité pénible des visites, et que le gagnant ne sera tenu, dans aucun cas, de prononcer un discours de réception. Signalons, en outre, une heureuse innovation : les bookmakers seront autorisés à opérer sur les élections académiques, et, dès le premier dimanche, Jack Moore fera la cote sur la pelouse pour la succession au fauteuil de M. de Falloux.

Yoilà pour les courses; quant aux chasses, MM. les membres des cinq Académies ont été invités à les suivre, à cheval autant que possible; en prévision de ce sport, la plupart de ces messieurs ont cru devoir prendre leur

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douzaine de cachets au manège Duphot; bref, ce ne sera pas un spectacle banal que de voir M. Renan courre le cerf et M. X.

Marmier forcer le sanglier... à lire ses œuvres complètes.

L’hallali sera fait, autant que possible, en présence de M. Ernest Legouvé ,

qui s’est rendu inimitable dans l’art d’hallalire. On espère enfin que M. Emile Ollivier daignera de temps à autre honorer les chasses de sa présence ; nous croyons superflu d’ajouter que l’éminent homme d’Etat est tout désigné à l’avance pour les honneurs du pied. . . quelque part.

Bon voyage M. Freycinet!

L’Élixir des sous-préfets. — Merlatti et Hawkins. Constitution opiniâtre.

En l’espace de quelques jours, il est tombé de la neige et un ministère ; la neige est balayée et le ministère remplacé. On ne pourrait, sans contrevenir aux exigences de l’actualité, parler encore de ces oubliés, à moins d’écrire la Ballade des ministres des temps jadis ; où sont les ministres d’antan?

Faute de rimes assez riches, en cette saison de misère, je me contenterai delà prose la plus vulgaire pour traiter ce sujet de dissertation : « Est-il vrai que M. de Freycinet se dispose à franchir les océans dans la mauvaise pensée

de dérober ses cendres à son ingrate patrie? »

Le bruit en a couru dans les contrées perdues où je prends mes quartiers d’hiver : des gens bien informés affirment que le départ de Coquelin pour l’Amérique a été le principal motif de la démission du cabinet ; sans doute il doity avoir quelque chose d’exagéré dans une telle affirmation, mais on ne peut méconnaître que la disparition d’u n artiste dramatique aussi considérable a dû faire réfléchir l’homme qui tenait alors dans sa main les destinées de la France, et il est, après tout, bien naturel que M. de Freycinet soit tombé en proie au plus profond découragement quand il s’est vu abandonné par le premier comique sur lequel l’opportunisme fondait de si grandes espérances. Pauvre Freycinet, malheureuse France!

Puissent les quelques amis demeurés fidèles àl’infortune empêcher l’ex-président du conseil de s’abandonner aux funestes inspirations d’une douleur qui ne le pousse à rien moins qu’à suivre l’illustre fugitif à travers les deux continents, dans l’espoir chimérique de nous

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le ramener ! Certes, une tournée Freycinet, sous la direction de l’impresario Schürmann, aurait surtout en Amérique, les plus grandes chances de succès, mais ce se-

rait vraiment trop de malheur pour notre infortuné pays de perdre Freycinet au lendemain du

jour où les impresarii de l’étranger lui ont arraché Coquelin !

Soyez d’ailleurs assurés que si un homme politique de la valeur de M. de Freycinet se décide à accepter les propositions lucratives d’un Schürmann quelconque, ce sera seulement dans le but philanthropique d’amasser un pécule suffisant pour mettre à 1 abri du besoin les deux ou trois cents sous-préfets que la rigueur des Colfavrus menace de jeter impitoyablement sur un pavé qui, n’étant pas en pain d’épice, leur offrirait assez peu de ressources alimentaires.

La brusque radiation du budget des souspréfectures est, en effet, d’autant plus grave que les estimables fonctionnaires qui les occupent sont généralement choisis avec un soin tout spécial parmi les jeunes gens dépourvus de moyens d’existence et notoirement incapables de gagner leur vie par un travail quelconque ; la' suppression de leur traitement

aurait donc pour conséquence immédiate de faire descendre sur le boulevard, d’où ils sont le plus souvent originaires, une légion d’affamés cent fois plus redoutables pour le paisible promeneur et le consommateur inoffensif que les bandes de grévistes et les meetings d’ouvriers sans travail, dont l’exaltation est toujours plus ou moins tempérée par le vague espoir d’une reprise des affaires, tandis que rien de pareil ne viendrait apaiser les angoisses des sous-préfets licenciés auxquels il resterait tout au plus la perspective d’être quelque jour recueillis dans un des établissements hospitaliers de l’abbé Roussel, — à moins de se faire courtiers d’annonces, députés, racoleurs d’abonnés pour la Petite France ou jeûneurs à façon.

Cette dernière profession a, du reste, l’avantage d’être assez peu courue jusqu’à présent, rare privilège en ce temps où toutes les autres carrières libérales sont encombrées : deux concurrents sont seuls à s’y disputer les faveurs

d’une clientèle qui s’annonce fort lucrative, et tout permet d’espérer qu’au bout de quelques années seulement de pratique, il leur sera permis de se retirer desaffaires après fortune faite.

Ajoutez à cela que leur petit commerce n’exige qu’une mise de fonds assez minime pour le mettre a la portée de toutes les bourses, et que l’outillage se compose à peu près exclusivement d’un tube digestif dans lequel on est prié de ne rien jeter, ce qui réduit à peu de chose les frais de son entretien.

On ne saurait donc trop vivement appeler l’attention des pères de famille sur ce nouveau débouché, largement ouvert aux jeunes gens, hélas ! trop nombreux qui cherchent à se faire une position sans avoir les capitaux nécessaires pour entrer dans le commerce, ni la tournure d’esprit qui pousse aux belleslettres, ni la vocation puissante qui porte quelques privilégiés au Conservatoire national de musique et de déclamation.

Un avenir superbe s’offre aux jeunes êtres que des parents prévoyants auront la sagesse

de priver de nourriture dès leur plus tendre enfance, et le jour est peut-être proche où les petits enfants soigneusement élevés seront alimentés à l’aide du biberon Succi.

Quelle fortune il y aurait à faire avec cette liqueur réparatrice qu’une publicité bien comprise aurait peu de peine à « lancer », sous ce titre de circonstance : « Liqueur des anciens sous-préfets . »

Quelques esprits chagrins prétendent, il est vrai, que la profession de jeûneur est contraire aux lois de l’hygiène, et il s’est rencontré un groupe de médecins Tant-Pis pour condamner Merlatti par un pronostic inquiétant : le vaillant abstentionniste n’en a pas moins passé outre, et il semble avoir eu raison, car le dernier bulletin de sa santé laissait entrevoir qu’il suffirait de quelques jours de diète pour amener son rétablissement.

Mais la gloire est chose fragile : au moment même où le jeûneur en évidence se prépare à savourer, avec une bien naturelle voracité,

les joies d’une victoire si péniblement conquise, voici qu’apparaît un nouveau prodige dont le rayonnement éclipse l’astre de Merlatti : il s’agit du nègre Joë Hawkins, auquel la Pathotogical Ileview de Chicago attribue l’étrange faculté « de pouvoir se nourrir copieusement tous les jours sans être soumis à aucune excrétion, pendant un laps de temps de plus de trois mois ». En langage vulgaire, ce Joë Hawkins est un heureux vivant pour lequel les chalets ne sont pas de nécessité.

On nous annonce la visite de cet intéressant phénomène, qui ne peut manquer de passionner la curiosité d’une grande ville comme Paris, à laquelle il apporte peut-être la solution du « Tout à l’égout ».

Il arrivera dans quelques mois, et nous le verrons sans doute à la foire au pain d’épice, qui nous semble tout indiquée pour être le théâtre de son exhibition : ce sera un spectacle grandiose que d’assister dans la baraque de Marseille jeune aux luttes émouvantes de

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ce Bamboula intestinal contre Y Unyadijanos et les autres agents purgatifs auxquels il jettera le caleçon. «

Rectifions en terminant une fausse nouvelle qui a circulé à son égard : on prétend que saisi d’admiration pour un homme qui a su pousser à un tel point la pratique de l’économie, M. Grévy l’aurait sollicité d’accepter un portefeuile, et que Joë Hawkins aurait refusé en alléguant que sa situation lui interdisait formellement d’entrer dans le cabinet.

Le naufrage du Crocodile. — Sarcey sauveteur.

La vérité sur la Tarasque.

Les derniers télégrammes du Bureau Veritas ne laissent aucun doute sur la perte du Crocodile, coulé à pic dans l’océan de l’ennui par le travers d’une longitude interminable et de l’attitude somnolente des spectateurs, dont on n’a sauvé qu’un petit nombre.

Cette épouvantable catastrophe plonge dans la désolation le directeur de la Porte-Saint- Martin et un nombre incalculable de familles qui se disposaient à prendre passage sur l’immense bateau monté au public par les forges et chantiers Victorien Sardou.

Grâce à l’émouvant récit de plusieurs « lendemainistes » oculaires et aux précieuses communications de l’agence des « soireux, » nos lecteurs connaissent déjà les principaux dé-

tails de cet horrible drame en mer ; mais ces diverses correspondances, rédigées dans la fièvre de la première minute, ont forcément laissé de côté quelques épisodes de ce sinistre dramatique, et nous sommes heureux de pouvoir compléter leurs informations avec les notes personnelles d’un passager miraculeusement arraché au désastre par le dévouement d’une ouvreuse, qui n’a pas hésité à se jeter toute vêtue dans la salle pour recueillir ce

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malheureux sur l’épave de fauteuil d’orchestre à laquelle il se tenait désespérément cramponné depuis cinq mortelles heures.

Nous renonçons à décrire les poignantes sensations du sinistré pendant ces cinq heures d’angoisse par lesquelles il faut avoir passé pour en comprendre toute l’horreur ; nous tenterons seulement d’esquisser, d’une plume rapide, quelques-unes des scènes déchirantes entrevues à la fulgurante clarté des becs de gaz, tandis que l’ouragan s’engouffrait dans les clefs forées, narguant les tentatives des équipages de la Claque qui se multipliaient héroïquement sur tous les points où des voies d’eau se faisaient jour.

Inutiles efforts! 11 fallut bientôt reconnaître la nécessité de mettre quelques tableaux à la mer, ce qui se fit au sein d’une confusion indescriptible. « Sauve qui peut! » cria Lemaître des Débats. Seul, M. Auguste Vitu demeura sur sa passerelle jusqu’à la dernière minute et ne consentit à abandonner le Crocodile que

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