‹ Les gaietés de l'annéeChapitre 8 sur 13 · MONSIEUR ROCHER · texte numérisé non relu

MONSIEUR ROCHER

J’ose l’affirmer, monseigneur. (Fredonnant,

avec un laisser aller qui n’exclut pas le respect) ! J eil-

tends un bruit de bottes, de bottes, de bottes, de bottes, de bottes...

LE COMTE DE PARIS

Fort bien, mais ce que je voudrais entendre, c’est un bruit de dot, de dot, de dot..., et, comme dans les Brigands , le gouvernement portugais fait quelques difficultés à verser les trois millions!

M. BOCHER, inquiet.

Est-ce que par hasard il aurait M. Léonce pour ministre des finances?

LE COMTE DE PARIS

Non; mais c’est plus grave encore: le parlement menace de refuser la dotation. — Cette union est impossible !

M. BOCHER, imitant la voix de Baron.

Oh ! que c’est grave !

LE COMTE DE PARIS

Bocher, veuillez prendre la plume et expédier à S. A. R. le duc de Bragance une dépêche chiffrée ainsi conçue : « Paris, 25 mars. — Tout est rompu, mon gendre ! »

entrée des choeurs.

Infortuné duc de Bragance,

Malgré toute ton élégance,

Jamais, jamais, jamais en France,

Tu ne pourras entrer dedanssse La famille des d’Orléanssse,

Si ton ministre des finances N’a son vote de confiance.

DE L’ANNÉE

courrier de cabinet. Il apporte dans sa giberne nn télégramme de l’Agence Havas, contenant les résultats du vote de la Chambre

portugaise : après une discussion qui n’a pas pris moins de trois séances, la dotation a été votée par 70 voix contre \ h.

LE COMTE DE PARIS

Bocher, veuillez prendre la plume et adres-

On a perdu Gayarré.

Talazac à l’assaut de Saint-François-de-Sales. Miousic.

11 y a eu beaucoup de musique dans l’air et beaucoup de musiciens dans les chroniques pendant le carême ; ces messieurs ont .fait du bruit jusqu’au fond des édifices les plus sacrés : tandis que Listz emplissait les voûtes de Saint-Eustache des sons harmonieux de sa ■ messe de Gran, qui n’a rien de commun qu’une apparence de nom avec la grand’rnesse, Talazac ébranlait aux accents de sa colère les arcades de Saint-François-de-Sales et, profitant du tumulte, Gavarré s’en allait à l’anglaise vers les pays du soleil.

L’illustre ténor a brusquement disparu au moment même où il devait débuter à l’Opéra lundi dernier, et quelques courriéristes se sont empressés d’en conclure qu’il avait pris la fuite :

ils donnaient même à ce sujet des détails tellement pittoresques que le public se croyait en présence d’un récit appelé à figurer honorablement dans l’histoire des évasions célèbres : on entrevoyait déjà le ténor réfugié sur le territoire de Monaco, tandis que son directeur, M. Gailhard, lançait dans toutes les directions des télégrammes avec le signalement du fugitif, et quelques esprits timorés semblaient déjà redouter un conflit franco-monégasque, dans le cas où le gouvernement de Monte- Carlo viendrait à refuser l’extradition du coupable.

Grâce au ciel cette émotion a été de courte durée, et le Figaro a fait renaître le calme dans l’opinion publique en annonçant que Gayarré était tout bonnement parti pour Arcachon, en vertu d’une ordonnance médicale et non seulement avec l’autorisation de son directeur, mais encore avec ce directeur luimême. Ils reposaient tranquillement au sein de la belle nature et tout faisait espérer que l’Académie nationale de musique reverrait sous peu de jours le pensionnaire et son directeur que les Espagnols appellent Gailhardo, pour le distinguer de Gailharré.

On frémit en songeant que si ce dernier avait un frère aussi ténor que lui, nous serions obligés de l’intituler Gayarré-Dièze pour éviter toute confusion ; il est vrai que cela ne saurait aucunement l’empêcher d’être un garçon « bécarre » si la fantaisie lui en prenait. ★

L’affaire de Talazac est d’une bien autre gravité ; notre grand poète Boileau serait seul

capable de chanter dignement cette épopée dont les principaux traits évoquent nécessairement le souvenir du Lutrin.

Il s’agit, en effet, du siège d’un orgue, dans lequel Talazac a tenté de s’introduire par la violence : après un assaut en règle, l’assiégeant a été repoussé avec pertes et obligé de se replier devant la supériorité numérique de l’ennemi.

Le casus belli était des plus minces, comme cela se produit si souvent à l’origine des guerres les plus désastreuses : sollicité de chanter au mariage de MlleGounod, l’excellent ténor de l’ Opéra-Comique gravissait péniblement les degrés qui conduisent à l’orgue de Saint-François-de-Sales, quand il fut arrêté brusquement par un homme d’église, qui lui barra la porte en disant : « Il y a quelqu’un! »

Le sympathique artiste pensa qu’il suffirait de décliner son nom pour obtenir l’entrée du sanctuaire ; c’est alors que s’engagea entre Talazac et l’homme noir un dialogue dont voici les grandes lignes, sinon le texte précis :

DE L’ANNEE

— Je suis Talazac.

— Qu’est-ce que vous me chantez?

— L’ Ave Maria de Gounod !

— Faites-moi voir votre laissez-passer, si vous X ave.

Talazac ne voulut pas en entendre davantage; il répondit simplement par un de ces zut de poitrine dont il a le privilège et courut avertir Gounod, lequel dépêcha son jeune fds ; inutile démarche ! Impatienté par tant de négociations vaines, le ténor finit par se décider à ouvrir les hostilités : en quelques coups d’é-

paille, il ébranla la porte qui ne tarda pas à céder sous ce bombardement ; les assiégés

comprirent alors que le moment était venu de faire une sortie en masse, et, accablé par le nombre, l’assaillant, mal défendu par un parapluie de petit calibre, fut violemment culbuté du haut de l’escalier.

Il n’y avait plus rien à attendre que d’un blocus, mais Talazac n’était pas suffisamment en nombre pour investir la place à lui tout seul; force lui fut donc de lever le siège et de rentrer dans ses foyers.

Cet épisode des guerres de religion nous ramène aux plus mauvais jours de notre histoire, et je crains d’y voir le prodrome inquiétant d’une Saint-Barthélemy qui se trame dans l’ombre ; demain, aujourd’hui peut-être, la cloche de Saint-François-de-Sales va donner au dernier coup de minuit le signal d’un épouvantable massacre qui remplira la Seine de cadavres ; aussi bien, dans le Bcnedictus chanté par la maîtrise au mariage Gounod, j’ai cru reconnaître les accents farouches de cette Bénédiction des Poignards qui, le même soir, retentissait si douloureusement aux oreilles des spectateurs du théâtre Cluny.

Toujours est-il que voici la guerre déclarée entre l’Opéra-Gomique et l’Eglise : le chapitre de Saint-François-de-Sales met à prix la tête

de Talazac, accusé de s’être violemment introduit dans le sanctuaire pour y jeter le désorgue ; — d’autre part, le directeur de l’ Opéra-Comique vient de lancer un mandement qui met les églises en interdit et menace de l’excommunication majeure quiconque, parmi ses artistes, entrerait en relations avec l’ennemi pour une messe de mariage ou toute autre cérémonie à musique.

Quelle que soit la solution de ce grave différend, il faut espérer du moins que les peuples en tireront un grand enseignement : puissent-ils enfin comprendre que la place des comédiens est sur les planches, et que les sanctuaires du culte ne doivent pas entrer en concurrence avec les salles de spectacles ! Et les choses seront ainsi rétablies en leur place.

Que chacun fasse son métier, les ouailles seront mieux gardées!

Encore Michelin.

La droguerie libre dans l’État libre.

Éloge des huissiers.

La corporation des huissiers, déjà si ébranlée par la main nerveuse de Mlle Thérèse Bréval, est actuellement en péril mortel : un projet de loi suspendu sur le bureau du parlement, où il ne tardera pas à se poser, la menace d’une suppression radicale et prompte.

L’initiative de cette proposition est due à M. Michelin, l’infatigable réformateur dont le silence inquiétait depuis quelques mois le monde politique : M. Michelin se recueillait; au sein d’une profonde solitude, il élaborait les plans d’une réorganisation générale de la

société moderne sur des bases absolument nouvelles ; enfin, sorti de sa retraite, il s’est décidé à parler et un reporter du Gaulois a

sténographié ses paroles, dans une de ces interviews où excellent les disciples d’Arthur Mever.

« Vous savez, a dit en substance le législateur, que j’ai déjà déposé une proposition tendant à supprimer l’ordre des avocats ; ce n’est là que le prélude de ma réforme judiciaire : je veux maintenant abolir les huissiers et les avoués; mais ce n'est qu’un commencement; nous supprimerons ensuite le conseil d’État, le conseil de préfecture, les cours d’appel et une partie des tribunaux d’arrondissement. Après quoi nous passerons aux docteurs en médecine. »

Reste à savoir si, après avoir tout aboli conformément au désir de M. Michelin, la Chambre des députés aura enfin la logique de

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