‹ Les gaietés de l'annéeChapitre 9 sur 13 · L R S GAIETÉS · texte numérisé non relu

L R S GAIETÉS

se supprimer elle-même, — ce qui apporterait, aux yeux de bien des gens, une large compensation à la perte des huissiers, des avocats et même des conseils de préfecture.

Nous arriverons ainsi graduellement et sans secousses à la réalisation du fameux projet de loi imaginé jadis par Henri Rochefort et conçu en ces termes : « Article Ier. Il n’y a rien. — Article 2. Personne n’est chargé de l’exécution du présent décret. » Ce n’est plus maintenant qu’une affaire de temps.

Pour ce qui concerne les avocats, M. Michelin estime avec quelque apparence de raison qu’il n’est pas juste de laisser à une catégorie spéciale de citoyens le monopole de la défense des accusés et il ajoute cette réflexion fort sensée : « Si, moi prévenu, il me plaît de me disculper moi-même ou bien de charger de ce soin mon concierge, auquel je reconnais un certain talent oratoire, j’entends

en être libre ! » Voilà certes un argument

après lequel il ne reste plus à dire que : « Parlez, ô concierge ! »

Quant aux huissiers, M. Michelin ne songe pas un seul instant à investir les portiers de leurs délicates fonctions, ce qui offrirait cependant aux créanciers de précieuses garanties ; il se contente d’en charger les greffiers des tribunaux, jusqu’au jour où les greffiers seront eux-mêmes abolis.

Et tout permet d’espérer que, d’ici-là, les créanciers eux-mêmes auront été définitive-

ment supprimés par une bonne loi, ce qui simplifiera notablement la question sociale.

Restent les médecins, dont le privilège choque le libéralisme de M. Michelin, qui revendique le droit de faire appel aux rebouteurs pour les soins de sa santé :

grâce à lui, l’exercice de la profession médicale ne tardera pas à devenir aussi libre que l’art du p édicure et tous les garçons de bain seront

autorisés par les lois à pratiquer des amputations et à faire des expériences de thérapeuthique sur le tube digestif de leur clientèle. La pharmacie elle-même verra tomber enfin

les chaînes qui l’entravent et nos grandes épiceries, comme la maison Félix Potin, et même les vastes magasins du Bon Marché, ouvriront un rayon spécial de droguerie où seront débitées, aussi librement que la cassonade et le madapolam, les potions arsenicales ou opiacées dont quelques gouttes suffisent pour libérer l’âme d’un citoyen !

Tels sont les vœux de M. Michelin, et c’est à quoi il occupe ses veilles. Je vous demande un peu si cela ne vaut pas mieux que de passer le temps à changer les noms des rues de Paris comme il en usait naguère au conseil municipal.

Du reste, les huissiers peuvent dormir tranquilles, car il passera bien du papier timbré sous leurs yeux avant que les propositions de M. Michelin soient votées par la Chambre; aussi bien la majorité du parlement ne peut guère refuser sa protection à ces estimables officiers qui savent, à l’instar des membres du centre gauche, rester toujours ministériels en dépit des changements de cabinets.

On est, du reste, obligé de reconnaître que les huissiers ont du bon et que leur place est marquée dans toute société bien organisée : ils font marcher le commerce du papier timbré qui est d’une si précieuse ressource pour les finances de l’État, — alimentent les comptoirs de l’hôtel Drouot qui, sans eux , péricliterait promptement faute de denrées;

— ils jettent dans la vie des personnes affligées de dettes un imprévu qui en éveil et fait agréablement diversion à la tristesse des préoccupations pécuniaires. Enfin, le nombre est grand des gens auxquels ils rendent service, en venant

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les réveiller le matin à l’heure où les affaires appellent le travailleur au dehors.

Pour ces raisons et pour bien d’autres, il me semble qu’au lieu de déclarer la guerre à ces pauvres huissiers, il serait mieux de faire quelque chose pour leur encouragement : des expositions publiques, des concours, voire des courses plates ou à obstacles, seraient certainement utiles à l’amélioration de cette race, et j’aime à penser que, tôt ou tard, l’un de ces philanthropes qui ne reculent devant aucun sacrifice posthume en faveur de l’humanité prendra le sage parti de créer une fondation annuelle au profit de l’huissier le plus habile en l’art délicat d’opérer la saisie-foraine ou même la saisie-brandon.

Et pourquoi ne créerait-on pas un prix de lîome pour les huissiers qui débutent : il y en a bien un pour les élèves peintres !

En somme, la seule chose que l’on s’accorde à reprocher aux huissiers, c’est l’abondance et la facilité de leurs bénéfices ; il est

malheureusement incontestable que le plus petit acte en prose leur rapporte des droits d’auteur considérables; mais si l’on songe aux recettes produites par une pièce en quatre actes telle que le Maître de forge , on est obligé de reconnaître que le tarif des officiers ministériels n’a rien d’exorbitant au prix où sont les choses.

Et puis, c’est une bien douce consolation de penser qu’il y a des gens qui gagnent largement de quoi vivre avec leur plume.

Pourquoi l’on expulse les princes.

Heureuses les familles qui n’ont pas régné sur la France.

Les landaus de l’étranger.

Tous les ans, vers l’époque du Derby de Chantilly, quelques personnes éprouvent un pressant besoin d’expulser les princes.

Peut-être ne faut-il voir là qu’une simple coïncidence ; il est fort possible, en effet, que cette crise annuelle soit uniquement attribuable à des causes climatériques ; j’inclinerais cependant à penser que la présence de divers membres de la famille d’Orléans dans la tribune d’honneur du pesage de Chantilly doit être pour quelque chose, sinon pour tout, dans l’affaire, et que l’apparition de ces

figures princières fait brusquement déborder

Blés vieilles haines qui bouillonnent dans le sein du public de la pelouse, st bien douloureux pour un démocrate, — fortement cu- >ar la défaite imprévue de Saila, — de penser que le duc artres, grâce aux relations dont il dispose, a vraisemblablement profité du « tuyau » et ponté quelques joyeux louis sur la victorieuse Presia dans le Prix de Diane!

Un tel soupçon suffirait, à lui seul pour expliquer le reproche de conspiration à l’intérieur, sur lequel était basée la demande d’expulsion des princes.

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Et le fait est qu’il ne paraissait guère y avoir d’autre grief sérieux à invoquer contre leur séjour sur le territoire français ; tout se résumait en cette question dont l’importance n’échappera à personne : « La famille d’Orléans était-elle ou non dans le tuyau de ce Prix de Diane , où le Dieu des Hippodromes a si cruellement éprouvé les parieurs en leur posant un Lupin? »

L’enquête ouverte par les soins de M. de Freycinet n’a pas fait complètement la lumière sur ce point obscur de l’histoire de France, et nous ne savons pas encore à quoi nous en tenir sur les agissements des d’Orléans.

En tout cas, on doit reconnaître que les princes n’abusaient pas habituellement des manifestations que leur reprochent M. Germain Casse et les autres expulsionnistes ; le pesage de Chantilly était à peu près le seul

endroit ou ils se produisaient quelquefois en public, et tout le monde sait qu’ils s’abstenaient scrupuleusement de paraître dans la

tribune officielle de Longchamps, où M. Grévy se serait pourtant fait un véritable plaisir de les recevoir. On ne les voyait pas davantage aux Suburbains.

Ils ne se montraient jamais aux samedis du Cirque ni aux vendredis de l’Hippodrome, et il n’y a pas d’exemple qu’on les ait vus aux Biberons, chez Larue.

Cette réserve méritoire est en contradiction formelle avec les imputations de la presse

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avancée qui, selon le Matin , dont l’impartialité n’est un secret pour personne, « se plaignait de n’entendre parler que de princes et de fêtes royales! »

On reprochait donc aux princes de trop faire parler d’eux — et d’Eu... (font quatre, disait feu Barrême) ; et si l’on n’allait pas jusqu’à les accuser ouvertement de faire la fête, ce qui ne pouvait entrer dans l’esprit de personne, on se rattrapait en les incriminant pour la réception donnée à l’hôtel Galliera en l’honneur du mariage de la princesse Amélie.

Telle est, en effet, la liberté dont jouissent actuellement les familles, celles du moins qui ont eu la faiblesse de régner sur la France à un moment donné : on ne leur permet même plus de marier leurs filles et de donner à cette occasion une petite sauterie de famille.

Étonnez-vous donc après cela que le pays soit en proie à cette dépopulation croissante dont le recensement nous signale périodiquement les progrès !

« On se plaint, disait le Matin } de l’orgueilleuse joie où le succès de la réception de l’hôtel Galliera a plongé les feuilles monarchistes. » Et voilà pourquoi les rabat-joie de la démocratie adjuraient M. de Freycinet d’envoyer la princesse Amélie se faire marier ailleurs ; heureux encore qu’ils n’aient point poussé l’indignation jusqu’à exiger qu’on débaptisât, comme une simple rue, la station thermale d’Amélie- les -Bains, dont le nom abhorré eût fait place à la douce appellation de Louise -Michel-les-Eaux.

Il nous semble pourtant qu’on devrait savoir gré au comte de Paris du tact et de la discrétion dont il a fait preuve en mariant sa fille à l’étranger, dans le seul but d’éviter des manifestations qui pouvaient être de nature à troubler l’ordre public.

Ce père de famille s’imposait spontanément l’obligation d’un voyage long et coûteux pour aller célébrer les fêtes du mariage à Lisbonne, dans une contrée en proie aux tremblements

de terre et aux cyclones, lorsque tout semblait indiquer de faire la cérémonie à Paris, la ville du monde la mieux organisée pour les noces et les festins. Qu’auraient dit les expulsionnistes si, au lieu de s’en aller discrètement célébrer au loin le mariage royal, la famille de la fiancée avait tout bonnement choisi l’église de sa paroisse pour la bénédiction nuptiale? A l’issue de la cérémonie, un dejeuner chez Gillet eût réuni les parents, les amis et le corps diplomatique. Puis, après le café, quelques landaus de gala auraient promené la noce autour du lac, ainsi que dans l’allée des Acacias jusqu’à la Cascade, et tout se serait terminé par un dîner monstre au Salon des Familles (n’ayant jamais régné sur la France) , dans le parc de Saint- Mandé. Il y aurait eu probablement au dessert quelques couplets égrillardo-factieux, où les journaux républicains auraient trouvé matière à faire de la copie ; leurs récriminations sur les « fêtes royales » eussent enfin rencontré quelques apparences d’arguments

et, dès le lendemain, l’expulsion des princes était un fait accompli.

Ce lendemain de noce aurait été totalement dépourvu de gaieté ; le comte de Paris a eu la sagesse de le comprendre et c’est pourquoi il a emmené sa fille se marier chez les Portugais, qui ont, comme chacun sait, le mérite d’être toujours gais, même quand on leur donne des fêtes et qu’elles sont royales.

Cela n’a pas empêché M. de Freycinet d’expulser, comme une vulgaire MUe de Sombreuil, cette famille d’Orléans qui n’avait pourtant jamais, que je sache, entretenu des relations coupables avec le député Vergoin.

Il est vrai que nous attendons encore les graves révélations de l’enquête; mais, patience, nous apprendrons peut-être un jour que la disparition du fameux chronomètre anticlérical de M. Francisque Sarcey figure au dossier des agissements de la branche d’Orléans.

Co

Troubles à l’École de pharmacie.

Chatin s’amuse.

Vive la Pologne, Monsieur !

La pharmacie française est en proie aux luttes intestines : on a dressé des barricades de bocaux dans la cour de l’Ecole, et toute une artillerie de matassins s’est mise en batterie sur les hauteurs du grand amphithéâtre. Les fondements delà société ont été menacés et c’est miracle qu’il n’y ait point eu des bouillons de sang versé ; un seul coup de clysopompe tiré par un fanatique pouvait occasionner d’irréparables malheurs.

Grâce au ciel, tout 's’est borné à des cris séditieux et à quelques coups de canne dont

les principaux ont été reçus par un professeur de Montpellier, qui n’avait rien à faire dans cette galère. Ce jeune maître a été cruellement puni dans sa chair d’avoir abandonné celle où devaient le retenir les devoirs de son professorat.

On connaît la cause de tous ces désordres :

le directeur de l’École de pharmacie, M. Chatin, était graduellement arrivé à une telle impopularité que l’indignation des masses réclamait à grands cris sa déchéance ; et comme, avec une obstination rare, il refusait d’abdiquer, on se disposait tranquillement à le Watriniser, conformément aux règles en usage dans les bassins houillers ; poursuivi

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par une armée de jeunes apothicaires, il eut toutes les peines du inonde à protéger ses derrières contre l’effervescence de la foule qui ne parlait de rien moins que de lui infliger le supplice du pal, ou tout au moins ses horreurs préliminaires, à titre de premier avertissement.

Les choses en vinrent à ce point que le gouvernement fut obligé de reconnaître la nécessité d'une intervention énergique. On songea tout d’abord à envoyer des troupes sur le lieu des désordres, comme à Decazeville, mais les exigences du carrousel en préparation ne permettaient pas de disposer d’un effectif suffisant, et il fallut se contenter de fermer l’École de pharmacie, comme on fait pour les brasseries à femmes où il y a eu du tapage et pour les tripots signalés à l’attention de la police par des tirages excessifs.

11 fut même un instant question d’étendre cette mesure d’ordre à toutes les pharmacies de première classe, sous le prétexte assez

judicieux que la plupart d’entre elles donnent asile à des élèves dont les mauvais sentiments à l’endroit de M. Chatin ne sont un secret pour personne. Mais au dernier moment on recula devant une mesure aussi rigoureuse, qui menaçait de priver pendant de longs jours notre pauvre cité des produits pharmaceutiques auxquels elle a droit ; le président du conseil des ministres est digne des plus grands éloges pour la modération dont il a fait preuve en cette grave occurrence.

Heureux M. Chatin ! la fermeture de l’École lui a permis d’aller savourer en paix sous les ombrages d’une verdoyante campagne les joies si pures de l’impopularité.

Au lieu de s’esquinter le tempérament à débiter d’une voix forte, dans une salle surchauffée, ses leçons de botanique, ou à effectuer avec de la craie sur un tableau noir des dessins que le Salon des Indépendants luimême refuserait sans pitié, il a pu s’abandonner doucement aux saines distractions de

la villégiature, sarcler, biner, ramer ses choux et arroser ses petits pois, loin des tracas des villes et du bruit des écoles.

A l’heure où les professeurs des autres Facultés s’enferment dans des robes noires, par trente-cinq degrés de chaleur, pour interroger des candidats sur des matières dénuées d’agrément, M. Ghatin s’abandonnait librement aux caprices de son bon plaisir ; il fréquentait le Bois, suivait les courses suburbaines et autres, accompagnait les spahis dans leur vertigineuse excursion à travers les plaisirs de la capitale et rien ne l’empêchait de s’adonner au délicat passe-temps de traduire en vers libres quelques odes d’Horace. Autant d’agréments qui lui auraient été interdits si les jeunes élèves n’avaient eu la prévenance de faire du bruit à son cours. Ce sont là des considérations que les étudiants ont le tort de ne point envisager quand ils organisent un « chahut » contre leurs professeurs.

Tandis que M. Ghatin d’un côté et ses

élèves de l’autre savouraient un repos bien gagné après les luttes ardentes, une commission scolaire, présidée par M. Milne-Edwards, poursuivait laborieusement une enquête et réunissait les éléments d’un volumineux dossier où l’on rencontre diverses anecdotes

dignes de figurer avantageusement dans les Nouvelles à la main • en voici une poignée :

M. Chatin avait reçu la visite d’un sien ami, israôlite, qui désirait marier sa fille à un jeune pharmacien de la même religion.

— J’ai votre affaire! lui dit avec empressement le directeur, et, avisant un petit étudiant dont le nom ne laissait aucun doute

sur son origine sémitique, il le manda à son cabinet et l’invita à s’inscrire pour les examens de sortie. L’élève eut beau se défendre et dire qu’il n’était pas prêt,M. Chatin insista et fit discrètement comprendre à son protégé qu’il assumait toute la responsabilité de cette tentative: effectivement, lejeune homme franchit en quelques semaines les quatre épreuves qui le séparaient du diplôme de pharmacien de première classe.

Quand tout fut arrangé, M. Chatin informa son néophyte des intentions qu’il avait sur lui ; tout alla bien jusqu’au moment où l’on aborda la question religieuse ; lejeune homme était parfaitement disposé à faire un beau mariage, mais, en apprenant que les parents de la jeune fille ambitionnaient un gendre israélite, il se récria vivement :

— Mon nom est juif, exclama-t-il, mais moi je suis catholique et je ne songe point à abjurer ma foi !

En vain M. Chatin fit-il valoir une foule d’arguments : le jeune pharmacien refusa

obstinément de se faire initier par la main d’un rabbin aux mystères de la foi juive.

11 renonça au mariage, mais il garda son. . . diplôme.

Autre anecdote, à propos d’un examen où M. Chatin est accusé d’avoir refusé un candidat sous un prétexte de la plus aimable fantaisie; jugez-en :

— N’êtes-vous point Polonais ?

— Effectivement, monsieur.

— Eh bien, j’ai le regret de vous appren-

dre que vous êtes ajourné : je n’aime pas les Polonais !

La mésaventure de ce Polonais a été l’un des principaux motifs du soulèvement de l’École de pharmacie ; on trouve toujours des Polonais à l’origine de nos guerres civiles!

La déposition du roi de Bavière.

Ramollissement royal.

Dieu protège M. Grévy !

Le royaume de Bavière vient de donner à la République française une éclatante leçon de sagesse politique, en faisant voir comment une nation libre procède à l’expulsion des princes qui ont cessé de plaire.

A l’heure même où M. Madier de Montjau lançait du haut de la tribune française cette éloquente déclaration de principes : « Il faut vite se débarrasser de ce qui nous gêne, car, ainsi que le dit la grande voix populaire : Ousqu’il y a d’ la gêne, y a pas d’ plaisir! » le cabinet bavarois a compris que le moment

était venu d'en finir avec l’auguste gêneur, qui persistait à demeurer sur le trône en dépit des nombreux :

Ugène,

Ugène,

Tu ra’fais languir

qu’on lui chantait de toutes parts sur un air connu du Tannhnüser.

L’histoire ne connaissait jusqu’à présent que trois manières de débarrasser les peuples

des souverains qui les gênent : la prison,

quatrième, qui est la maison de santé.

Au lieu de convoquer les Chambres, qui sont généralement bruyantes et agitées, le conseil des ministres de Munich a simplement réuni quelques médecins, gens habituellement calmes et parlant bas ; on a de la sorte évité un débat parlementaire dont le retentissement pouvait ébranler la tranquillité du pays, et

le pharmacien du coin,

lequel joue dans cette affaire un rôle comparable à celui du Sénat dans notre législation.

On a soigneusement laissé à l’écart les questions politiques, qui sont toujours irritantes , et la discussion s’est maintenue dans le domaine pacifique de la science : tandis que le gouvernement français articulait contre nos princes une vague accusation de conspiration à l’intérieur, la Bavière a compris qu’il était à la fois plus digne et plus pratique de formuler contre son souverain le certificat

d’un gâtisme répandu jusqu’à l’extérieur.

Le génie des races du Nord éclate dans cette conception, où l'on voit combien nos Frevcinets sont inférieurs aux opportunistes munichois, qui viennent d’opérer le plus tranquillement du monde une révolution dont les conséquences pouvaient être désastreuses si on l’avait tentée de toute autre façon ; la chose s’est faite sans la moindre effusion de sang, car les médecins ont poussé la modération jusqu’à s’abstenir de pratiquer sur leur auguste malade une saignée destinée à lui rendre le calme; on n’a même pas eu à regretter une seule minute d’agitation dans le pays, car tous les partis se sont inclinés respectueusement devant l’arrêt de la faculté ; bref, au lendemain d’un événement de cette importance, le premier ministre a pu résumer la situation dans cette parole rassurante : « Il n’y

a rien de nouveau en Bavière, il n’y a qu’un gâteux de plus ! »

La grande supériorité du procédé bavarois sur celui de M. Brousse consiste notamment en ceci que, par l’internement dans une maison de santé, il met les princes sous la surveillance directe du gouvernement qui peut, avec quelques douches bien distribuées, couper court à leurs tentatives factieuses ; il n’en est pas de même avec notre loi d’expulsion, qui a pour effet de soustraire les prétendants à l’action de la police : or on ne conspire bien qu’à l’étranger, — l’histoire est là pour l’affirmer.

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Président le procédé gouvernemental qui a transporté tout doucement ce pauvre roi Louis II du trône de Bavière sur un fauteuil mécanique et de là dans le tombeau.

Quelle leçon pour la France si Paris, un de ces matins, se réveillait couvert d’affiches, arvnnséps r>ar Ips amis dps

toutes les ap- 1

parences se réuniraient pour accabler Ie.véné-

allégueraient inévitablement qu’il passe tout

rable chef de l’État, contre lequel ses ennemis

son temps à faire construire des immeubles ; tel était, en effet, le principal grief invoqué contre S. M. le roi de Bavière, et il n’en a pas fallu davantage pour le précipiter du haut des marches du trône.

Vous m’objecterez que la folie de Louis II s’est surtout manifestée par sa passion désordonnée pour les œuvres de Wagner, mais i\ serait facile de répondre en alléguant l’intérêt passionné que M. Grévy porte aux pièces de Valabrègue ; on l’a vu récemment encore, lorsque, dans une campagne demeurée célèbre, les journaux de tous les partis ont commenté l’empressement que le président de la République avait mis h louer une loge pour le Gymnase, où l’on représentait le Bonheur conjugal ■ ce symptôme était d’autant plus significatif que M. Grévy ne se montre jamais dans un théâtre non subventionné. 11 est juste d’ajouter que, légitimement ému de tout le bruit fait autour de son nom, M. Grévy s’abstint de paraître à la représentation où l’on avait annoncé sa présence ; mais la véritable

sentation pour lui seul des œuvres de Valabrègue.

Gomment s’étonner après cela si nous voyons un de ces jours sur les murs de la capitale une proclamation ainsi conçue :

« Au nom du peuple français,

« Notre maison de l’Élysée — et celle du boulevard Haussmann — viennent d’être frappées par un événement accablant : notre bien-aimé beau-père, M. Jules Grévy, est atteint d’une infirmité pénible qui l’empêche d’exercer le pouvoir aux termes de la Constitution.

« Comme l’auguste malade n’a pas pris luimême des mesures en prévision de cet événement, et, comme notre bien-aimé collègue M. de Freycinet est atteint depuis longtemps déjà d’un ramollissement qui l’empêche de se charger de la Présidence, les prescriptions de

DE L’ANNÉE

la Constitution nous imposent, tà nous qui

ministrer les affaires du gouvernement.

« Signé : Daniel Wilson. »

Nous faisons des vœux bien sincères pour qu’une aussi regrettable éventualité ne vienne pas à se produire; cependant, M. Grévy fera

bien d’y méditer et de s’arrêter dès maintenant dans la voie de dépenses où l’a entraîné le fatal exemple de son cousin de Bavière. Puisse-t-il ne pas en être réduit, dans quelques mois, à la maigre consolation de faire incarcérer le colonel Lichtenstein, comme Louis II en a usé avec son grand écuyer, le comte d’Holslein, chargé de lui notifier le décret de déchéance !

11 est vrai que l’intervention de ce grand dignitaire a pu sembler quelque peu déplacée à S. M. le roi de Bavière qui a sans doute considéré comme une humiliation de se voir forcé d’obéir aux injonctions d’un écuyer, ainsi qu’un cheval de cirque; — pauvre cheval couronné !

Les perturbations atmosphériques.

A quoi songe le bon Dieu?

Jouit-il de la plénitude de ses facultés?

Qui mettre à sa place?

Les perturbations atmosphériques dont nous avons été victimes pendant une grande partie de l’année inspirent aux spécialistes les plus vives inquiétudes sur l’état mental de Celui qui règne dans les deux, du haut desquels il se plaît à vider ses nuages intimes sur la tête des passants.

Le mois de juin a été d’une déliquescence à faire frémir Adoré Floupette lui-même : soixante -dix heures de pluie consécutives ont fait fondre les étrangers attirés au Grand Prix par la réputation européenne dont jouis-

sait jusqu’à ce jour son heureuse influence météorologique ; — la Seine a charrié des glaçons à la Grenouillère, et le bal des Canotiers n’a ouvert ses portes qu’à de joyeux couples d’ours

blancs; — les panamas étaient en déconfiture ainsi que tous les autres chapeaux de paille sans distinction de nationalité, les fourrures ont fait prime et

les constructeurs de canots n’ont eu sur le chantier que les arches commandées par quelques équipes de canotiers prévoyants, qui se préparaient joyeusement à aller commander une matelote chez le Fournaise ou le Contesenne du mont Ararat.

Les baromètres ne savaient plus où donner de l’aiguille et Paris s’est couvert d’affiches signalant la disparition du sieur Soleil, ancien chef de rayons des magasins du Printemps.

Un pareil état de choses ne pouvait pas se

prolonger sans de graves inconvénients, aussi n’a-t-on guère tardé à voir se constituer, au cœur de la capitale, une Ligue nationale pour la protection du beau temps; les adhésions étaient reçues au Jardin de Paris.

Sur l’initiative du comité de cette ligue, — qui comptait dans son sein les directeurs de nos principaux cafés-concerts et des divers établissements en plein vent, si éprouvés par l’intempérie delà saison, — un groupe d’alié-

nistes a été réuni d’urgence pour formuler une consultation sur les graves symptômes dont le spectacle plonge actuellement dans

l’inquiétude toutes les personnes qui s’intéressent à la santé du Très-Haut.

Les médecins ont été unanimes à se prononcer dans le sens d’un dérangement intellectuel, caractérisé par des troubles atmosphériques du caractère le plus fâcheux :

« refroidissement des extrémités, incohérence dans les saisons, vents, incontinence d’averses, pluie sous soi », ainsi se résume le diagnostic de ces princes de la science, qui n’ont reculé devant le diagnostic de gâtisme que par déférence pour l’imposante personnalité du malade.

Cette pénible infirmité n’est cependant point surprenante chez un sujet parvenu à un âge aussi respectable, et l’on aurait mauvaise grâce à la tourner en ridicule; quoi qu’il en soit, il

n’y a plus moyen de se dissimuler que l’auguste valétudinaire est depuis quelque temps en proie à un affaiblissement qui nécessite le remplacement de son trône de nuées par une chaise percée, — précaution devenue indispensable pour la sécurité des nombreux habitants du globe qui se trouvent placés audessous de son céleste séant.

L’emploi de cet appareil ne constitue d’ailleurs qu’une médication provisoire destinée seulement à atténuer les effets de la maladie en attendant que les autorités compétentes aient avisé : nous croyons savoir, en effet, que les Chambres, prochainement réunies en congrès à Versailles, vont être appelées à statuer sur cette douloureuse situation, qui n’est prévue par aucune des lois constitutionnelles. On pense généralement en haut lieu que, suivant la procédure employée à l’égard de l’infortuné roi de Bavière, l’affaire sera réglée par un arrêt de déchéance; c’est vraisemblablement au président du conseil, M. de Freycinet,

qu’incombera la délicate mission de la notifier à l’intéressé.

Reste à savoir sur qui se portera le choix du congrès pour la régence : à défaut d’un héritier en ligne directe, — car personne n’ignore que le fils unique de Dieu est mort sans laisser d’enfants, — on va se trouver obligé de faire appel à une branche collatérale : parmi les nombreuses candidatures en présence, nous pouvons dès maintenant citer MM. Allah, Vischnou, Jupiter, Crépitus, Ormuzd, Pan et Don Carlos, — mais ce dernier sera vraisemblablement écarté, car on s’accorde à redouter qu’il ne détrousse les comètes sur les grands chemins du firmament.

S’il est possible de s’en rapporter à des pointages consciencieusement établis, la majorité du Sénat semblerait favorable au principe d’une divinité constitutionnelle, tandis que la Chambre ne dissimulerait pas ses préférences pour une constitution républicaine à l’instar de celle dont nous jouissons : peut-

être ces messieurs espèrent-ils ainsi provoquer la création d’un certain nombre de portefeuilles qui auraient chance d’échoir à quelques-uns d’entre eux ; mais line foule de bons esprits, parmi lesquels je puis dès maintenant citer M. Jules Simon et M. Frédéric Passy, combattront ce projet de République céleste en faisant valoir les périls qui résulteraient de l’instabilité ministérielle pour l’administration des phénomènes météorologiques, dont le fonctionnement régulier est indispensable à notre agriculture, déjà si éprouvée.

Le bon sens de nos législateurs, auquel on ne fait jamais vainement appel, nous est un sûr garant que cet argument plein de sagesse suffira pour mettre en échec les promoteurs de la laïcisation météorologique.

Quant au reste, nous jetons sur l’avenir un regard plein d’angoisse, car il est, pour l’instant, impossible de prévoir quel sera le résultat de l’important débat qui va donner un successeur à cet Être suprême, admis à

la retraite après une carrière aussi longue qu’honorablement remplie.

Quelle que soit cependant notre estime pour l’intégrité de sa gestion et le zèle désintéressé dont il a si souvent fait preuve, nous croyons avoir le droit, voire même le devoir, de ne point garder le silence sur les erreurs de ses dernières années, et notamment sur les bizarreries séniles par lesquelles il nous a tous attristés depuis quelques semaines ; aussi bien nous voyons clans ces fautes de vieillesse un précieux enseignement pour nos législateurs, auxquels elles prescrivent impérieusement le devoir de porter leurs suffrages sur un dieu dans la force de l’âge, du talent et de la santé. Place aux jeunes !

Et si quelque jeune dieu ne nous rend le Soleil, odieusement séquestré par son prédécesseur, il n’y aura plus à compter que sur les progrès de l’industrie pour nous protéger contre l’incontinence céleste. Ainsi s’expliquerait peut-être l’utilité de la tour Eiffel, qui ne répond à un besoin que si son cou-

DE L’ANNÉE

structeur nourrit l’arrière-pensée d’en faire le manche d’un gigantesque parapluie destiné à abriter le département de la Seine.

La fln du monde.

Nous avons failli le perdre. — Ça ne sera rien pour cette fois.

Nous l’avons en dormant, messieurs, échappé belle : le Petit Journal affirme qu’il a été fortement question de la fin du monde pour la Fête-Dieu ; je crois inutile d’ajouter qu au dernier moment l’alTaire a été remise à une date ultérieure, mais il ne s’en est fallu que d’un cheveu de comète.

Toutes les personnes tant soit peu versées dans 1 astrologie savent, en effet, que ce grave événement était depuis longtemps annoncé pour le jour où la Fête-Dieu coïnciderait avec la Saint-Jean.

ICO

Lu nouvelle émanait du père Nostradamus, ce vieux donneur de pronostics qui s’était ac-

quis quelque réputation sur.les champs de courses de son temps, grâce à un certain nombre de « quasi-certitudes » heureusement réalisées; quoiqu’il ait beaucoup baissé depuis

lors et qu’on puisse notamment lui reprocher de n’avoir point tipstê le double « tuyau » d’Upas et de Sycomore, dans notre Derby de cette année, on constate avec stupéfaction qu’un certain public accorde encore quelque créance aux renseignements posthumes de cet ex-vieillard.

Ainsi s’explique l’affolement produit chez un certain nombre des lecteurs du Petit Journal, qui n’ont pas hésité à prendre leurs dernières dispositions en s’apercevant un jeudi matin, que le calendrier annonçait pour ce jour môme la rencontre si redoutée de la Saint-Jean avec la Fête-Dieu.

Cette coïncidence n’avait pourtant en elle-

même rien de bien inquiétant, et l’on pouvait difficilement y voir une cause de disparition pour l’ensemble des êtres et des choses, à moins de supposer que le Créateur aurait le caractère assez mesquin pour se formaliser des honneurs rendus à saint Jean et pour exprimer sa mauvaise humeur par un de ces gestes qui détruisent un monde ou une porcelaine, selon qu’ils proviennent d’un dieu fort et jaloux ou simplement d’un mortel en colère.

On sait d’ailleurs maintenant que ce soupçon n’était pas justifié : Dieu a eu le bon esprit de comprendre que les honneurs rendus à l’inventeur du baptême n’étaient que de la Saint-Jean à coté des fêtes consacrées à son propre anniversaire, et tout le monde lui saura gré d’avoir maîtrisé un mouvement d’impatience qui pouvait réduire à néant en une minute le travail de tant d’années.

11 n’en est pas moins vrai que l’attente du grand jour avait provoqué dans diverses classes de la société une vive émotion, portée à son comble par les racontars des feuilles à

DE L’ANNÉE

indiscrétions, dont l’une avait récemment pu= blié un « écho » ainsi conçu :

« Un gros scandale à l’horizon,

« Il n’est question dans le monde des étoiles que de la disparition imminente d’une personnalité en évidence, qui a fait beaucoup parler d’elle depuis fort longtemps (disons tout de suite qu’il ne s’agit pas de Sarah Bernhardt).

« A bientôt les détails. »

Cette information à mots couverts était promptement suivie d’une note plus explicite, où les masques étaient levés :

« A las poor Yarick!

« Après avoir usé la vie par tous les bouts et dispersé son patrimoine aux quatre coins de l’Univers, le Grand-Tout, cet aimable viveur que nous avons si souvent rencontré en compagnie de l’intrépide Vide-Bon-

teilles, vient de se décider brusquement à faire une fin.

« Les uns prétendent que l’aimable décavé va terminer ses jours à la Trappe ; d’autres affirment qu’il s’en ira tout bonnement rejoindre au Texas les nombreuses victimes du krach qui se livrent dans cette région aux joies amères de l’élevage ; on parle aussi d’un mariage avec une jeune et jolie Américaine du Sud, dont la iortune est colossale, et nous penchons pour cette dernière solution qui est sur le point de s’accomplir, en dépit des mots de la fin qu’une telle union menace d’inspirer à notre spirituel et mordant confrère Aurélien Scholl.

« Nos lecteurs seront tenus au courant de cet événement bien parisien. »

Ainsi le Grand-Tout allait donc faire une fin ; aussi bien il n’était que temps et la chose semblait tellement naturelle que personne n’en fut surpris ; on discutait seulement sur la forme de sa retraite : serait-ce l’entrée au cloître, l’émigration ou le mariage ; personne

encore n’avait songé à un suicide quand le Petit Journal vint brusquement donner l’alarme ; ce fut alors seulement que l’on comprit l’horrible réalité : le Grand-Tout était sur le point de se faire sauter la cervelle.

Organiser dans le jardin des Tuileries une fête de bienfaisance au profit de ce désespéré, ce ne fut que l’affaire d’un instant pour le Comité de la Presse, dont le zèle n’est jamais en faute quand il s’agit de subvenir aux grandes infortunes. Une délégation fut chargée de porter en toute hâte le produit de la recette au bénéficiaire, dont on eut beaucoup de peine à obtenir l’adresse : le malheureux la cachait pour échapper aux recherches de ses créanciers; on apprit enfin qu’il occupait une mansarde dans l’Immensité, où d’ailleurs il ne s’était fait connaître que sous le pseudonyme peu transparent de Ballinard.

Les membres de la délégation se rendirent sans aucun retard au domicile indiqué et gravirent quatre à quatre les six étages de l’infortuné ; hélas ! cet empressement n’était que

délégués n’hésitèrent point à rompre le sceau ; il contenait ces simples mots :

« Au Néant,

« Poste restante , partout.

« Qu’on n’accuse personne de ma mort :

je meurs volontairement ; ce n’est ni de misère, ni d’amour, ni de vieillesse, mais de pessimisme.

« A la suite d’une existence aussi longue que mal remplie, j’ai le regret de constater que j’en suis arrivé à me dégoûter moi-même et c’est pourquoi je me détruis afin de ne plus être exposé à me rencontrer.

Paris, le 23 juin 188(1.

« Le Grand-Tout,

« dit Ballinard. »

A la lecture de cette lettre déchirante, les membres de la délégation ne purent retenir leurs sanglots ; au bruit qu’ils firent, le Monde

tressaillit et s’aperçut de leur présence; on

s’expliqua. Ces messieurs prodiguèrent au désespéré les bonnes paroles dont on use habituellement pour réconcilier avec la vie les personnes qui l’ont momentaném ent prise en grippe ; ils lui démontrèrent que sa présence parmi nous était absolument nécessaire et qu’il n’avait pas dans sa situation le droit de s’en aller; bref, ils lui firent entendre raison et ce pauvre Grand- Tout finit par avoir la faiblesse de consentir à passer encore uu certain temps parmi les hommes.

On frémit en songeant que, sans la généreuse intervention des délégués de la Presse,

DE L’ANNÉE

nous étions exposés à entendre sur les boulevards des vendeurs de journaux crier : « La fin du Monde, — horrible catastrophe, — avec les nombreuses victimes ! »

Il est bien doux de penser que nous voilà rassurés pour quelque temps.

Bidel mangé par ses fauves.

Édouard Philippe dévoré de la Légion d’honneur.

La géographie en polkas.

Ainsi qu'il était facile de le prévoir, M. Bidel a fini par avoir le dessous dans cette lutte inégale qu’il soutenait depuis de longues années contre des lions qui n’avaient évidemment pas d’autre idée que de l’utiliser pour leur alimentation; c'est ainsi que se terminent habituellement ces luttes courtoises et il n’y a pas d’exemple que ce soit le lion qui ait été mangé par le dompteur. Telle est l’éternelle infériorité de l’homme sur la bête.

La race féline a eu de tout temps contre

l’espèce humaine une dent, qui finit tôt ou tard par entrer dans les chairs ; — c’est, du reste, le seul moyen que les fauves possèdent pour protester contre l’existence du barreau, dont M. Michelin demande actuellement la suppression par un projet de loi; nous croyons inutile de faire remarquer que cette dernière façon de procéder est de beaucoup la plus parlementaire.

En présence d’un pareil état de choses, on s’étonne que les dompteurs persistent à introduire entre les mâchoires des lions leurs crânes, fatalement voués à des digestions qui n’ont même pas l’excuse d’être laborieuses, car on sait que le lion assimile la tête d’homme avec autant de facilité que nous en usons pour celle de veau, et sans le secours d’aucune vinaigrette, avec ou sans échalottes.

C’est un entêtement dont aucune autre famille zoologique ne nous offre le spectacle, et l’on peut promener ses regards du haut en

bas de l’échelle des êtres sans trouver un autre animal que le dompteur pour offrir spontanément sa viande en consommation aux

appétits d’autrui ; l’oie elle-même, dont la bêtise n’est un secret pour personne, n’a jamais poussé la naïveté jusqu’à introduire dans les bouches affamées ses abatis, qu’elle y laisse parvenir seulement alors qu’une copieuse addition de navets la prive de son libre arbitre.

Aucun directeur de ménagerie ne se fait d’illusions à cet égard : ils savent mieux que

personne qu’il n’v a point à compter sur l’affection de leurs bêtes, car c’est un fait reconnu que lorsque les lions se mettent à aimer leurs maîtres, c’est à la manière dont nous professons notre amour pour le rosbif,

— avec cette seule différence qu’ils ont la délicatesse de ne les point enduire de purée de pommes de terre ni d’aucun autre légume,

— et ce ne doit pas être une mince consolation dans l’âme d’un dompteur cà ses derniers moments de penser qu’il est aimé pour luimême.

Béranger le disait :

Aimer, aimer, c’est être utile à soi.

Se faire aimer, c’est être utile aux autres,

et jamais on n’a mieux défini la nature des sentiments que le directeur de ménagerie provoque généralement chez les bêtes qui l’entourent.

Ce pauvre Bidcl, qui vient d’expier si cruel-

DE L’ANNEE

lement sa témérité, savait tout cela mieux que vous ou moi, et ce serait une erreur grossière de prétendre qu’il recherchait le commerce des fauves dans la seule intention de se donner un peu d’agré-

ment en leur compagnie pendant les longues soirées d’été, comme d’autres emploient les après-dîner à folâtrer nonchalamment avec leurs chats, leurs chiens ou leurs puces.

Tout autre était son but et ce n’est point un divertissement personnel qu’il recherchait, mais l’amusement du public, tangiblement exprimé par des pièces de cent sous. 11 ne viendrait, en effet, à l’idée de personne qu’un homme jouissant de la plénitude de ses facultés puisse concevoir un seul instant la pensée de faire des agaceries à un lion, lorsqu’il n’y a personne pour le regarder et pour applaudir à cet acte de téméraire familiarité.

Parmi tous les dompteurs mentionnés dans l’histoire, on ne cite guère qu’Orphée qui ait su inspirer aux bêtes une passion purement platonique; cela tient sans aucun doute à ce qu’il les charmait avec de la bonne musique, offerte gratuitement à leur dilettantisme.

M. Bidel se trouverait peut-être bien d’essayer l’influence de ce procédé sur ses fauves, et je ne serais aucunement surpris qu’il gagnât toutes les sympathies de ces nobles animaux en leur offrant quelques auditions des œuvres musicales du maestro Édouard Philippe.

Je choisis à dessein le nom du compositeur français le plus fraîchement décoré ; on sait, en effet, que le gouvernement de la République vient d’élever ce charmant jeune homme à la dignité de chevalier dans l’ordre national de la Légion d'honneur, au lendemain même du jour où il publiait dans le Figaro, sous le titre Gouffre d’enfer , une valse caractéristique qui, selon la notice, a été inspirée à l’auteur par « une ressouvenance des Pyrénées ».

Cette œuvre musicale ne figure pas à V Officiel parmi les titres qui ont valu à M. Édouard Philippe la distinction flatteuse dont il a été l’objet.

C’est une lacune ; aussi bien, avec cette composition de caractère, M. Édouard Philippe inaugure une méthode d’enseignement qui nous paraît appelée à rendre les plus grands services au ministère de l’instruction publique ; sous ce titre d’ensemble , la Géographie en douze polkas, le jeune compositeur se propose de faire paraître un album

qui ne tardera pas à remplacer sur tous nos pianos les œuvres de Klein, dont l’immense défaut est de ne rien apporter aux personnes qui recherchent dans la valse à trois temps une façon agréable de se familiariser avec la science géographique, si négligée jusqu’à ce jour par le plus grand nombre des compositeurs en vogue: Tout au mont Blanc , Vésuve enfeu , Fraises au Chimborazo et Himalaya au champagne , tels sont les titres de quelques-unes de ces polkas, où les principaux massifs orographiques des cinq parties du monde sont décrits avec une précision minutieuse.

L’auteur de Gouffre d'enfer fera paraître ensuite quelques mazurkas sur les grands fleuves et quatre-vingt-six valses relatives aux départements français ; il prépare également un quadrille à grand orchestre sur les frontières politiques et une gigue consacrée à l’étude comparative de la crâniologie chez les différentes races de l’ancien et du nouveau

continent. C’est l’Élisée Reclus de la chorégraphie.

Nous attendons avec une légitime impatience l’achèvement de cette œuvre considérable que M. Édouard Philippe promet de mener à bonne fin dans le plus bref délai, car le jeune compositeur jouit d’une facilité vraiment extraordinaire pour tout ce qui concerne les « ressouvenances » géographiques : chaque soir, après son dîner, les Pyrénées lui 1 eviennent avec musique le plus naturellement du monde, ainsi que fait parfois le radis noii chez des natures moins brillamment organisées.

En dehors de son caractère didactique,

1 œuvre de M. Édouard Philippe se recommande par une tendance politique dont tous les républicains lui sauront gré ; sa valse Gou/fre d’enfer réfute péremptoirement l’exorbitante affirmation d’un tyran abhorré, selon le dire duquel il n’existerait plus de Pyrénées depuis quelque chose comme deux cents ans.

Coups de revolver à la Chambre.

Au tir Hovelacque.

Considérations sur les puces laborieuses.

Les réjouissances du 1 h juillet ont commencé à la Chambre par un coup de pistolet, malgré l’ordonnanede M. Gragnon, qui interdit aux simples particuliers de faire parler la poudre en l’honneur de la Fête nationale. — Ce petit incident a du moins eu l’avantage de donner un peu d’animation à la séance, qui manquait d’entrain.

De la dépouille de nos lois, la Chambre

avait jonché la terre ; M. Floquet était sans voix; personne au banc du ministère; vif et joyeux, à son aurore, Arène Emmanuel, pimpant, descendait une fois encore de la tribune, lorsque : Pan !... c’est un revolver qu’on décharge et dont la balle, grâce au Ciel, respectueuse, passe au large du chapeau présidentiel !...

Une émotion indescriptible s’empare de toute l’assistance : quelques représentants du peuple se sauvent en poussant des cris de terreur; le centre gauche s’évanouit. — « On tire sur le peuple ! » crie M. Madier de Montjau. « Mourons pour vingt-cinq francs ! » vocifère Clovis Hugues ! — Au milieu de ce tumulte, un seul homme a gardé son sang-froid, c’est le député Bourois (retenez ce nom qui appartient désormais à l’histoire) ; il se précipite dans l’hémicycle avec l’intention bien arrêtée de ramasser le cadavre

DE L’ANNÉE

d’un de ses collègues ; mais, faute de mieux, il ne relève qu’une enveloppe cachetée à l’adresse de M. Floquet.

Cependant on ne tarde pas à reconnaître que le coup de revolver a été tiré par une main humaine et, grâce à l’absence du service de la Sûreté, on parvient rapidement à s’emparer de l’auteur de cet attentat ; il est incarcéré par les soins des questeurs, qui lui font immé-

diatement appliquer la questure pour arracher des aveux à sa souffrance : le seul spectacle de MM. Margaine, Madier de Montjau et des autres instruments de torture que prépare le bourreau suffit à faire parler le misérable, qui déclare

se nommer Capus et exercer la profession d’ouvrier sans travail.

Cet homme ajoute que, ne disposant pas

y suppléer par une balle de revolver, au risque de voir son enveloppe revenir avec la mention : affranchissement insuffisant.

Il y a là certainement une idée à creuser et

nous 11e cloutons pas que M. Granet ne s’empresse de la mettre à l’étude pour en faire profiter le public sous sa forme la plus pratique : après les cartes-télégrammes et les enveloppes timbrées, il est permis d’espérer la création du revolver postal , qui nous paraît appelé à rendre les plus grands services pour l’échange des communications entre électeurs et députés.

Voilà qui va faire réfléchir messieurs les conseillers municipaux et je ne serais point surpris que quelques-uns d’entre eux en fussent déjà à regretter la publicité qu’ils viennent de donner à leurs séances ; c’est un point que M. Hovelacque a complètement laissé de côté dans son discours d’inauguration : parmi les innombrables bienfaits qu’apporte l’admission du public dans les tribunes du conseil, l’honorable président a omis de signaler les avantages que la Société pour la propagation du Tir en France doit nécessai-

rement trouver dans l’ouverture, au cœur de l’Hôtel de Ville, d’un stand gratuit dont M. Abel Hovelacque en personne représenterait la cible avec une rare distinction ; — il manque pourtant quelque chose encore à cette œuvre de vulgarisation et, sans craindre d’entraîner le budget du conseil sur la pente savonnée de la prodigalité, nous l’invitons bien respectueusement à voter les crédits nécessaires pour l’achat de quelques douzaines de macarons, destinés à récompenser les tireurs les plus habiles.

Ce petit sacrifice apporterait bien vite aux exercices du conseil municipal une vogue comparable à celle qui , de tout temps , honore les séances de la fête de Neuilly, dont la clôture a suivi de près l’inauguration de la foire d’Hovelacque.

A cette occasion, je considère comme un devoir d’adresser quelques mots d’adieux aux vaillants artistes qui ont charmé le Tout-Pa-

DE L’ANNÉE

ris, ainsi que le Tout-Neuilly, pendant des semaines, et plus spécialement à ces nobles puces savantes, qui font l’admiration de tous les connaisseurs.

Les feuilles de reportage ont publié de curieuses révélations sur la vie privée de ces honorables animaux, mais il est à regretter qu aucun rédacteur n’ait poussé le sentiment du devoir professionnel jusqu’à les interviewer; on possède néanmoins d’intéressants détails,

çant tantôt sur un bras et tantôt sur fautre.

parmi lesquels je citerai le suivant, que j’emprunte à un journal -ss . du matin :

Le barnum a un moyen ès simple et très économique de nourrir \ ses pensionnaires :

\ en bon père de fa- J mille, il fait déjeuner et dîner ses artistes de son propre sang, — en les pla-

On me permettra de faire observer que le pauvre M. Bidel n’en use pas autrement pour ses lions, avec cette seule différence qu’il leur sert en une seule fois la potion que le dompteur de puces fait prendre à ses pensionnaires par doses homéopathiques, conformément aux principes d’une sage économie.

Il ne m’appartient pas de donner des conseils à la Société protectrice des animaux ; je prendrai néanmoins la liberté de lui rappeler que l’Association française pour l’encouragement au bien a récemment décerné l’une de ses plus hautes récompenses à un concierge de la place du 'lhéâtre-Français qui, par sept fois, avait mis son bras robuste à la disposition des médecins pour la transfusion du sang, — ce à quoi il n’était nullement contraint par son mandat de portier.

Ne pensez-vous pas qu’un tel précédent impose à la Société protectrice des animaux le devoir d’accorder tout au moins une médaille au dompteur de puces, qui, tous les

jours de la vie, accomplit, sans ostentation, l’acte de dévouement dont quelques renouvellements ont valu au concierge déjà nommé une haute distinction, mentionnée par toute la presse ?

Et notez bien que je ne dis pas cela pour amoindrir en rien le mérite de ce portier, qui est incontestablement un homme de bien ; je fais, au contraire, des vœux ardents pour qu’il ait un avancement rapide dans 1 ordre national de la Légion d’honneur, où je serais même enchanté de le voir quelque jour obtenir le grand cordon, — ce qui doit ètie particulièrement agréable pour un homme habitué à ce qu’on le lui demande jour et nuit.

Mais revenons à nos puces : le journal précédemment cité ajoute que ces bêtes de luxe proviennent d’un commerçant de larued Allemagne, qui achète, sur présentation, les puces bien conformées à raison d’un franc la douzaine.

Nous tenons son adresse à la disposition

des personnes qui désireraient emporter aux Eaux ou aux Bains de mer quelques puces de combat pour les mettre en

lits d hôtel ; c est une distraction charmante pour les longues nuits sans sommeil.

Un mot encore : à l’issue de la fête de Neuilly, les puces savantes ont manifesté l’intention de quitter la France pour une tournée en Amérique; elles feront probablement le voyage avec M. Coquelin.

On assure qu’elles ont pris cette détermination à la suite des regrettables dissentiments provoqués au sein de leur comité par l’engagement d’une pensionnaire que patronne un personnage haut placé.

Nos lecteurs doivent comprendre qu’il nous est impossible d’en dire plus sur une affaire de cette gravité.

Le 14 juillet aux champs.

Les Andelys en goguette. — Notes vaguement historiques.

Chacun fête à sa manière la prise de la Bastille. Il y a des gens auxquels ce glorieux anniversaire inspire le besoin irrésistible de tirer des pétards dans les jambes des chevaux et de danser le cancan sur l’asphalte des carrefours ; d’autres, au contraire, plus calmes en la façon de manifester leurs enthousiasmes, vont chercher dans la paix des champs le recueillement nécessaire pour méditer comme il convient sur les bienfaits de la Révolution française.

Moi, qui suis un garçon tranquille, j’ai fait fait comme ces derniers, et je m’en suis allé vers les pays les plus extravagants, dans l’intention chimérique d’échapper aux quinquets et aux feux d’artifice.

Yaine espérance : pendant toute la soirée du 1 k juillet, le territoire français n’est qu’un vaste feu de Bengale d’où s’échappent à chaque instant des bruits d’explosions : le pétard tricolore a fait le tour du monde; la fusée nationale est comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas !

Où se réfugier? — les grands bois, qui jouissaient jusqu’à présent d’une réputation de tranquillité bien établie, sont aussi tumultueux ce soir-là que les grandes villes : leurs vieux arbres s’agitent avec un bruit de foule, une lune exceptionnelle illumine a giorno les feuilles tricolores, et le rossignol ivre hurle la Marseillaise.

On n’a pas même la ressource de se jeter à l’eau : les poissons les plus humbles y sont phosphorescents, pour cette fois seulement.

Quant à se sauver par les airs, il n’y faut point songer, l’atmosphère étant encombrée de ballons et de montgolfières, dont le lancement constitue l’une desprincipales attractions de cette journée de plaisirs !

Reste le suicide. — J’y ai songé, mais c’est une ressource bien aléatoire, car rien ne prouve que ce monde meilleur dont parlent les religions n’ait point aussi sa fête nationale !

Malgré tout, il faut reconnaître que, pendant ces réjouissances publiques, la campagne est, somme toute, moins désagréable que Paris; et d’abord je n’apprendrai à personne que l’on y jouit du grand air, lequel me semble infiniment préférable à tous ceux qu’un public avide de mélodie vient entendre, par 39° de chaleur, au gratuit de l’Opéra.

On y rencontre, en outre, de ci de là quelques paysages, plus agréables à contempler que les magasins de la Ville de Saint-Denis,

couverts cle drapeaux-réclames, et je vous assure que le spectacle des bords de la Seine, du côté des Andelys, m’a tout à fait consolé de n’avoir point assisté aux fêtes nautiques qui ont embelli pour quelques heures le bassin de la Villette.

Ces Andelvs sont vraiment fort agréables; vous savez peut-être qu’il y en a deux, ce qui permet de choisir : le Grand-Andely, nonchalamment étendu dans le creux d’une vallée, et le Petit-.\ndely ,qui court joyeusement le long du fleuve, en face d’un archipel dont les indigènes doivent être ichtvophages, si j’en juge d’après le nombre des pêcheurs à la ligne.

Loin de moi la prétention d’avoir découvert ce pays! — Je vous avouerai même que, lors de mon arrivée, il existait déjà quelques auberges et même un service régulier d’omnibus en correspondance avec le chemin de fer.

Car, vous l’ignorez peut-être (on sait si mal fa géographie en France, malgré Edouard

Philippe !), le chemin de fer ne va pas jusqu’aux Andelys : on descend à Gaillon, une petite ville assez terne dont tout l’intérêt réside dans la présence d’une maison centrale et le voisinage d’un pénitencier modèle pour enfants, l’établissement des Douaires ; — il serait de mauvais goût de risquer à ce sujet

un jeu de mots facile sur les enfants des Douaires ; passons !

De Gaillon l’omnibus vous conduit en trois quarts d’heure au Petit-Andelv, lequel doit son nom à une phrase historique de Philippe- Auguste qui, harassé de fatigue, arriva dans le pays à la nuit et se coucha sans manger en

disant : « Le moment est venu de faire un petit temps de lit! » Reproduit par les chro-

niques du temps, ce mot eut quelque succès, et le nom resta au village où il avait été prononcé.

Je crois devoir ajouter que celte étymologie ne figure dans aucun ouvrage d’histoire, ce qui en augmente le prix.

D’ailleurs les Andelys abondent en souvenirs historiques : à une époque déjà lointaine,

la reine Clotilde y fit construire une abbaye ; la légende raconte que « les ouvriers qui travaillaient au monastère, se trouvant un jour exténués de chaleur et n’ayant aucune boisson pour les réconforter, s’adressèrent à sainte Clotilde, qui se mit en prières et obtint que l’eau d’une fontaine, qui se trouvait à côté, eût pour les ouvriers la force et le goût du vin. » Depuis ce temps, de nombreux « mastroquets » se sont établis dans la région, et c’est d’autant plus heureux que la source miraculeuse paraît avoir complètement perdu ses propriétés alcooliques, ce que l’on peut attribuer dans une certaine mesure à l’invasion du phylloxéra.

En revanche, on la dit infaillible contre certaines infirmités, et tous les ans, à la Sainte- Clotilde, de nombreux pèlerins viennent y plonger les parties les plus diverses de leurs corps; n’allez pas là-dessus prendre les Andelys pour une ville d’eaux : il n’y a pas de casino, et les petits chevaux, ainsi que le baccarat, y sont jusqu’à ce jour absolument inconnus.

Aussi la vie est- elle encore assez à bon marché dans le pays; jugez-en d’après cet extrait du Journal des Andelys :

Une fille de douze ans, envoyée par sa mère chez M. Batardy, boucher à Méru, a profité de l’absence du garçon pour enlever 50 francs qui se trouvaient dans le comptoir.

Elle revint chez sa mère, lui donna 30 francs et garda le reste, avec quoi elle acheta une paire de bottines en étoffe, de la toile pour faire un caraco, un saladier, un poêlon, une ombrelle, deux bracelets, une ( haine de montre, des boutons en acier, deux chapeaux de paille, une paire de bas, une paire de chaussettes, un paquet de nonnettes et un bâton de sucre de pomme.

Tout cela pour vingt francs, et je vous jure que je n’invente rien ; — allez donc voir ce

qu’on vous donnerait pour le même prix à Dieppe ou à Trouville.

La grande curiosité des Àndelys, c’est le Château-Gaillard, que les plaisantins du pays appellent finement Château-Ritt-et-Gaillard, quoique le directeur, fraîchement décoré, de l’Opéra n’ait rien à y voir.

Cette forteresse, dont les ruines sont encore fort présentables, fut construite par Richard Cœur de Lion pour tenir en échec Philippe-Auguste, qui s’en empara pourtant, après un siège de cinq mois; mais depuis lors, elle retomba plusieurs fois entre les mains des Anglais, qui, à l’heure où nous sommes, paraissent y avoir complètement renoncé.

Les récents débats sur la Tour de Nesle donnent une actualité palpitante à ce castel, où la libidineuse Marguerite de bourgogne expia son inconduite.

L’Académie menacée.

Elle aimait trop d’Aumale, c’est ce qui l’a tuée. A coups de rubans.

Républicains, mes frères, vous êtes de bien drôles de corps : à peine avez-vous réclamé la suppression de la censure pour les théâtres et les cafés-concerts que vous en demandez le rétablissement pour l’Académie française.

Il vous est agréable que l’on puisse tout dire, tout chanter et tout chahuter sur les planches des bouis-bouis où le peuple se réunit plus souvent que dans « ses comices », mais votre sens délicat des convenances est choqué par les formules de politesse dont les académiciens jugent nécessaire de faire usage à l’endroit d’un confrère brusquement éloigné

d’eux. Et vous sortez bien vite les ciseaux que la commission du budget venait de remettre en l’étui.

J’en suis personnellement ravi pour les fonctionnaires du bureau de la censure dramatique, qui vont évidemment retrouver dans la censure académique des situations équivalentes à celles dont le gouvernement se dispose à les frustrer aussi tranquillement que s’il s’agissait d’enlever son grade à un officier.

On est, du reste, obligé de reconnaître

que rien ne 1 empêcherait d’expulser comme

qu’en se bornant à

j$K\ imposer Upfe aux académiciens J p une cen-

sure ,

ministère fera preuve d'une louable modération envers cette compagnie,

appartenant à une famille ayant régné sur la langue française.

Et c’est une consolation de penser que l’Académie ne sera point obligée d’aller chaque semaine tenir ses séances du jeudi sur le rocher de Guernesey, — ce qui compliquerait infiniment la besogne de M. Julia Pingard, un des rares hommes de letlres décorés cette année à l’occasion du lh juillet.

L’Académie nous reste donc; on l’autorise à continuer ses travaux au cœur de la capitale, mais sous l’œil vigilant d’un groupe de censeurs chargés de pratiquer des coupures intelligentes dans les délibérations de la docte assemblée; cette surveillance s’exercera d’une façon toute spéciale sur le grand Dictionnaire, dont on exclura rigoureusement certains termes considérés comme attentatoires à l’ordre de choses établi : le mot prince est particulièrement visé, cela va sans dire, mais ces

messieurs du Dictionnaire s’en consolent en pensant qu’ils verront passer bien des gouvernements sous le pont des Arts avant d’arriver à la lettre P.

Signalons aussi le mot Boulanger , dont on s’occupe dès maintenant; mais nous croyons savoir que la majorité de la commission propose d’éluder toutes les difficultés en ajournant cet article par un simple renvoi : Boulanger, voyez Pétrin.

On ne sait pas encore exactement de quelle façon fonctionnera la censure académique : il avait été tout d’abord question d’introduire dans la salle des délibérations un certain nombre de garde-chiourme, qui se seraient promenés entre les fauteuils, prêts à réprimer d’un coup de trique toute parole subversive, comme on en usait jadis sur les galères du roi; mais il s’est trouvé dans le conseil des ministres un ou deux membres qui, par une sentimentalité bizarre, ont cru devoir déclarer que ce moyen de répression leur semblait

contraire aux usages d’un gouvernement républicain et on a eu la faiblesse de se rendre à leur objection.

On avait aussi proposé de confier la police des séances à M. Bidel, qui, aussitôt rétabli,

une cravache et quelques revolvers, voire même avec une barre de fer rougie au feu quand les circonstances l’auraient exigé ; —

c’eût été pour l’éminent dompteur une occasion tout indiquée d’obtenir le ruban d’officier d’académie qui l'attend depuis si longtemps; mais la durée de sa convalescence ne permet pas de compter sur lui pour l’instant.

Faute de mieux on se contentera donc de l’institution d’une censure préventive qui examinera les procès-verbeaux de l’Académie comme le bureau des théâtres faisait jusqu’à présent pour les manuscrits des revues de fin d’année et des chansonnettes de caféconcert; en outre, à la veille de chaque séance publique, l’Académie sera tenue de donner une répétition générale en costumes devant les censeurs.

Les regrets de l’Académie française pour le duc d’Aumale étaient cependant bien légitimés au lendemain du jour où ce prince venait de se révéler homme de lettres par celle qu’il avait adressée à M. Grévy»

Ce fragment de littérature épistolaire a tellement absorbé les esprits que l’on a prêté peu d’attention à la correspondance échangée dans le même temps entre deux autres gens de lettres, M. Henri Houssaye, de Y Agence lJavas , et M. Henry Houssaye, de la maison Arsène Houssaye et fils.

A l’occasion d’un décret conférant à M. Henri Houssaye (de l’agence Havas) la croix de la Légion d’honneur, M. Henry Houssaye [rien des agences ) a jugé nécessaire d’adresser aux journaux un communiqué les informant que, décoré depuis de longues années, il ne songeait pas un seul instant à s’attribuer le ruban accordé cette fois à son homonyme ; en raison de quoi il invitait le public à faire reprendre chez son concierge les cartes de félicitations dont il était encombré et à les reporter aux bureaux de l’agence Havas, où elles seraient favorablement accuillies.

M. Henri Houssaye {celui qui n’est pas au coin de la Revue des Deux Mondes) a répliqué par une épître assez verte, où il reprochait à

M. Henry Houssaye (le vieux médaillé ) cle ne pas porter son vrai nom, qui, paraît-il, est Henri Housset, sans l’ombre d’uni/ ; — voyezdonc où peut mener la passion des voyelles exotiques 1 !

Ce débat d’homonvmes n’était point pour intéresser le public ; c’est tout au plus s’il a pu l’amuser par son analogie avec les procès en contrefaçon que des chocolatiers ou des dentistes s’intentent de temps à autre.

En se jetant ainsi leurs noms propres à la tête, M. Henri Houssaye ( exiger la véritable marque) et M. Henry Houssaye [ruban fondé en 1872) attirent assez mal à propos l’attention du public, auquel ils risquent fort d’inspirer la désobligeante réflexion que tout cela ne fût point arrivé si l’on s’était abstenu de

1. Une lettre fort courtoise de M. Henry Houssaye m’informe que la diphtongue « aye » lui appartient par droit d’acte de naissance; j’en suis ravi pour cet écrivain de mérite qui est en même temps un très aimable confrère.

DE L’ANNÉE

donner à chacun de ces messieurs une distinction dont l’urgence ne se faisait pas impérieusement sentir.

Et, pour ma part, j’aurais jugé tout à fait suffisant qu’on leur accordât un ruban pour deux.

La vente des équipages de Chantilly.

Protestation de la meute.

L’affaire Crawford.

En exécution d’un vote récent de la Chambre, il a été procédé sur la pelouse des grandes écuries de Chantilly à l’expulsion de vingt chevaux de selle et de cinquante-trois chiens de chasse appartenant à des familles ayant régné sur la France.

L’exécution de cette mesure, généralement considérée comme indispensable au salut de la République, était confiée aux soins d’un officier encore plus ministériel que le général Boulanger, Me Hémat, huissier, assisté de

M. Lyon-Chéri, expert. Quant à M. Levaillant, directeur de la sûreté générale, on avait jugé inutile de le déranger pour cette fois; c’est dire qu’il n’y avait pas lieu de s’attendre à des troubles, quoique plusieurs membres du

chenil de Chantilly fussent signalés comme « très criants » sur le catalogue.

Nombre de personnes ignorent qu’au lendemain de cette expulsion arbitraire, les journaux du parti publièrent en tête de leurs colonnes un manifeste portant la signature de Fanfareau, doyen de l’équipage; il nous est

doux de pouvoir en communiquer le texte à nos lecteurs :

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