MANAGER'S SOCIETY, LIMITED
Lorsque j'avais l'honneur d'habiter Singapour, je me faisais chausser par un vieux cordonnier malabare, homme prudent et avisé qui, dans les occurrences de la vie, avait accoutumé de ne laisser sortir de ses lèvres que les paroles suivantes :
Has muses ben patalou, betchouli naphgay harîna lanechtico.
Telle est la formule d'un proverbe indigène dont la saveur extrême-orientale est presque intraduisible dans le français policé qu'emploient les écrivains du Chat Noir. Je vais essayer pourtant de donner une idée de cette sentence en employant des périphrases. Daignent mes lectrices m'excuser si les libertés de ma plume trahissent la pudique réserve de ma pensée- Voici le sens du texte malabare :
Aussi fort que vous pétiez, c'est absolument comme si vous ne disiez rien du tout.
Je ne sais par quelle association d'idées ce proverbe m'est revenu avec persistance à la pensée en lisant dans les journaux l'annonce d'un syndicat formé par les directeurs de théâtre, et en apprenant quelle résolution avait été le fruit des délibérations de ces messieurs.
Nos confrères de la presse parisienne se sont élevés avec ironie contre l'intention des directeurs de théâtre d'exclure de leurs répétitions générales les importuns critiques et pâles reporters qu'ils y admettaient primitivement. On a accueilli avec la même irrévérence le projet bien arrêté des impresarii de la capitale de refuser à l'avenir tout billet de faveur.
Au risque de m'attirer les foudres de mes confrères les moins autorisés, je n'hésite pas une seconde à prendre la défense des directeurs et à proclamer qu'ils ont bien fait et agi au mieux de leurs intérêts. Et qu'on n'aille pas insinuer que je suis payé par la corporation des huissiers et syndics de faillite pour encourager de malheureux commerçants dans une voie désastreuse et au bout de laquelle ils trouveraient l'irrémédiable ruine.
Non, je le déclare bien haut, les directeurs de
théâtre sont des gens très malins et qui savent parfaitement ce qu'ils font. J'en pourrais citer parmi eux si je voulais, et sans avoir besoin de chercher, j'en pourrais citer, dis-je, qui sont des hommes d'une grande valeur et d'une vive intelligence. On comprendra le sentiment de délicatesse qui m'interdit de prononcer des noms à cette occasion.
J'accorde que les directeurs de théâtre sont modestes sur leurs mérites et pleins de réserve dans leurs actes, et qu'en général ils ne cherchent pas à faire éclater aux yeux du public la brillante variété de leurs ressources intellectuelles ; mais ce serait s'abuser étrangement que conclure de là que ces messieurs ne sont pas de rusés négociants doublés d'artistes vibrants et sincères.
Et les décisions qu'ils viennent de prendre le prouvent surabondamment.
Cette idée de fermer les portes de sa boutique pour y faire entrer le monde est une idée très moderne, très judicieuse sur laquelle naturellement s'est esbaudie la critique ignare et incapable de discerner le pourquoi des choses.
Et puis, je suis bien bon de discuter avec vous là-dessus.
Comme on l'a fait remarquer avec beaucoup d'à-
propos, charbonnier est maître chez lui, n'est-ce pas ?
Ne me faites pas dire à cette occasion des choses que je ne veux pas dire. Je n'établis pas ici un parallèle entre la profession de charbonnier et celle de directeur de théâtre, et je sais tout aussi bien que vous qu'il faut autant de tact, d'ingéniosité, et de capacités variées pour exercer la profession de charbonnier que celle d'imprésario et qu'évidemment c'est plus difficile de vendre des cotrets bien secs et de monter de l'eau à un cinquième étage que de s'en aller dans les prisons commander des levers de rideau, ou de laisser sans engagements des artistes comme mademoiselle Rousseil. Non, je ne veux pas proclamer ici la supériorité des directeurs de théâtre sur les charbonniers, je ne veux pas me faire foutre de moi à si bon compte. Ça n'empêche pas que lorsqu'une profession est honorablement et intelligemment exercée, elle en vaut une autre et qu'il n'est certainement pas plus ridicule de diriger un théâtre qu'une triperie, une division au Ministère du commerce ou L'éducation d'un enfant hydrocéphale.
Et puis, voulez-vous que je vous dise, il y a une questio n qui prime toutes les autres et devant laquelle tout Français doit s'incliner. Attaquer les di-
recteurs de théâtre, aujourd'hui c'est faire manque de patriotisme. Pourquoi? je n'en sais rien encore ; mais une personne en qui j'ai toute confiance m'a promis de me /expliquer. De source certaine, il appert que la campagne menée contre les directeurs parisiens a été ourdie de l'autre côté de la frontière. Quelle frontière, on l'ignore jusqu'ici, le mystère n'est pas éclairé, mais qu'importe !
Après une telle révélation, je suppose que la discussion est close et que tous les citoyens vraiment dignes de ce nom tiendront à cœur d'observer le silence qui doit planer sur toutes ces questions, quand elles intéressent à si haut point l'honneur d'une industrie nationale.
Léon Gandillot.