‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 45 sur 102 · SONNERIE LOUIS XV · texte numérisé non relu

SONNERIE LOUIS XV

— Ding!

C'est le timbre du petit cartel en porcelaine de Saxe que je viens d'hériter de ma grand'tante et que j'ai pour la première fois installé à mon chevet — un amour de petit cartel Louis XV tout enluminé de fleurettes rose tendre comme les falbalas de nos aïeules et presque aussi fragile que leur vertu.

Quelle heure est-il? — Minuit et demi.

Soufflons notre bougie, et rêvons... puisque nous sommes seule !

— Ding ! Ding !

Deux heures?... Déjà?... C'est impossible! Vite! allumons... Tiens, c'est bizarre : une heure seulement au petit cadran fleuri !

Je n'ai pas rêvé, cependant... J'ai bien entendu deux coups... Après tout, depuis tant d'années, la sonnerie a bien eu le temps de se déranger... — Dormons!

— Ding ! Ding ! Ding !

Au diable ce maudit timbre ! me voilà de nouveau réveillée. Quelle heure maintenant?. . . Deux heures ! ...

C'est de plus en plus surprenant.

En vérité, si mon arrière-grand'tante, la marquise de Montreton, n'a jamais su l'heure que de cette façon, il est probable qu'elle se souciait bien peu de la marche du temps...

Et ce fut ainsi toute la nuit.

Des heures passaient. La petite pendule restait muette.

Et soudain, elle se mettait à bavarder comme une folle, sonnant à l'étourdie, sans prendre garde au chiffre indiqué par ses aiguilles.

Quatre coups à cinq heures et demie du matin. Cinq coups à six heures. Et enfin, comme j'allais me lever, six coups aux environs de midi.

J'étais absolument bouleversée.

Voulant en avoir le cœur net, je portai mon héritage chez l'horloger.

Un artiste, fort heureusement, cet horloger.

Il prit l'objet avec la plus grande délicatesse, l'examina longuement... puis me le rendit en souriant :

— Madame, me dit-il, vous possédez là un bien curieux souvenir d'un temps plus joyeux que le nôtre l Et je vous assure que je me ferais un crime de régulariser cette sonnerie,

— Mais, monsieur!... murmurai-je, un peu interloquée.

— Je ne puis vous en dire davantage, madame ; mais, s'il vous reste dans vos papiers de famille quelques renseignements sur le caractère de la grande dame à qui appartint jadis cet objet, vous y trouverez peut-être l'explication de la singularité qui vous préoccupe tant...

A ces mots, je rougis.

Renveloppant alors précipitamment le « souvenir d'un temps plus joyeux que le nôtre », je sortis de la boutique tout émue, car je venais de me rappeler ces deux lignes à double entente que j'avais jadis lues avec étonnement dans les mémoires joyeux de mon arrière-grand'tante :

c Je ne me lève plus guère depuis tantôt dix ans qu'après le sixième coup de midi... »

Vous aviez trente-cinq ans, marquise, quand vous écriviez cela... mais j'y pense, était-ce bien toujours la même clef qui remontait votre pendule?

Moi qui n'ai pas trente-cinq ans, ma belle arrièregrand'tante aux cheveux poudrés, et qui ne me sers que d'une clef, vu la bégueulerie de ce temps-ci, je suis toujours en retard sur votre joli cartel!

Rita.

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