‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 96 sur 102 · LA REDDITION · texte numérisé non relu

LA REDDITION

Et l'on hissa le drapeau blanc!

Quand on annonça l'entrée des Prussiens il y eut un émoi indescriptible.

Quelque chose comme une fourmilière qu'on a bouleversée à coups de canne.

Les Prussiens n'eurent pas besoin d'enfoncer les portes ouvertes.

Les Bavarois aux longues barbes blondes bercèrent les bébés sur leurs genoux.

Les Prussiens furent employés aux travaux des ménages ; ils se levèrent tôt pour cirer les chaussures.

Quand ils se saoulaient et insultaient les femmes, on leur prenait leurs fusils et alors ils pleuraient beaucoup pour obtenir qu'on les leur rendît.

Cependant, comme ils manquaient de confiance dans l'innocuité des breuvages qui leur étaient offerts, ils enfonçaient d'abord le goulot des bouteilles dans la gorge des bourgeois avant d'en goûter euxmêmes.

, C'est ainsi que plusieurs patriotes moururent empoisonnés.

A coups de hache les vainqueurs faisaient sauter les serrures des armoires et des secrétaires, pour voir ce qu'il y avait dedans.

Ils prirent aussi les robes blanches des fiancées et des communiantes.

Sans oublier l'argenterie.

Car on aime à emporter des souvenirs du pays que Ton traverse.

En passant devant le corps-de-garde et les casernes et partout où il y avait des soldats allemands, les petits enfants faisaient des pieds-de-nez.

Tous les chiens s'appelèrent Bismarck.

Et quand on voyait un casque sur un cerisier, on allait chercher une fourche; si on en voyait un se promenant seul au bord d'un étang, on le poussait dedans; on employa encore d'autres moyens très faciles pour en faire disparaître quelques-uns.

Des années après, dans les murs écroulés et dans le sable des jardins, les petits garçons trouvaient de& biscaïens et ils étaient bien contents.

les trous de dalles de la guerre

Depuis on a reconstruit les maisons, une partie aux frais du prince of Walles.

La maison de la ce dernière cartouche » qui avait été épargnée pour que de Neuville puisse en faire un tableau, est transformée en un musée où on boit de la bière à deux sous la chope, ce qui n'est vraiment pas cher.

On va aussi chez un charcutier qui a également un musée de « bouteilles fondues ».

Le malheureux raconte qu'à la guerre il a été traîné par les poignets derrière un chariot pendant deux jours et deux nuits.

Il s'en ressent toujours, mais ça ne se voit plus.

Après, il vous montre dans la muraille « les trous de balles de la guerre. »

C'est là, — je me penche par la fenêtre. — Je ne vois rien. — Voyez-vous? — Je me penche si fort qu'infailliblement je tomberais si Depaquit ne me

tenait par les basques de ma redingote. — Vous ne voyez rien? — Non. — Ah bien! c'est probablement parco que le mur a été recrépi !

La guerre est une chose terrible .

Jean Prairial.

Page 1