X6 LES GALANTERIES
Recevaient des baisers humains.
La nuit dans un bois solitaire Surprend-elle un jeune chasseur, Au ciel sa naissante frayeur Adresse une vive prière ; Lucidine aussitôt paratt :
Douce surprise ! moins timide» Jusqu'à l'aube dans la forêt Il retient son aimable guide.
L'adolescent dans son sommeil Voit-il une amante divine, Ses yeux s'ouvrent ; c'est Susurrine Qui hâte et charme son réveil.
Plein de sa fidèle tendresse, A l'ombre des bosquets déserts Un amant chante, et dans ses vers Compare aux anges sa maîtresse :
Pudorine passe ; il poursuit Sa beauté, ses grâces nouvelles ; Sourde et légère, elle s'enfuit; Mais du désir il a les ailes ; Suivent les amoureux combats ; En rougissant, sur ses appas Elle étend sa main protectrice ; Le sort injuste la trahit ;
Elle fait un faux pas, et glisse :
C'est par là toujours qu'on finit.
Du ciel les jeunes habitantes Choisissent pour leur rendez-vous Des bosquets .le jour faible et doux, Un tapis de fleurs odorantes ; Elles ménagent le boiiheur, Aiment les tendres confidences, Les soupirs échappés du cœur, La flûte et les longues romances.
De Tenfer les fières beautés Demandent d'autres voluptés.
Il leur faut des rochers arides.
Le sable brûlant des déserts.
De vieux troncs de mousse couverts.
Et le bruit des torrens rapides :
Elles préfèrent aux soupirs L'aigre cri des oiseaux sauvages ; Rien n'intimide leurs désirs ; En vain grondent les noirs orages ; La foudre éclaire leurs plaisirs.
Les faveurs de ces immortelles N'avaient aucun danger pour elles ; Mais des anges les doux transports.
Ceux des diables, moins doux, plus forts,
l8 LES GALANTERIES
De nos vierges firent des mères :
Les géans naquirent alors,
Et prirent les goûts de leurs pères.
La force n'entend pas raison ;
Plus de lois. Dans certain village
Dont l'histoire oublia le nom,
S'établit un coupable usage.
De ses voiles officieux
Lorsque la nuit couvre les cieux.
Toutes les femmes, je dis toutes,
Dans les détours d'un bois épais
S'enfoncent, et peuplent ses routes.
Les hommes arrivent après.
Le silence est sur chaque bouche.
Au hasard la main cherche et touche.
A-t-elle choisi ? Les refus
Comme un crime sont défendus.
Après ce mélange bizarre,
Sans se connaître, on se sépare.
Et Ton trouve un heureux somttieil.
Au premier fayon du soleil.
Tout changeait ; Tordre et la décence,
Le sage hymen, le tendre amour,
Les soins, Tétemelle constance,
Etaieïit t-éservés pour le jour.
DE LA BIBLE. ig
Trop souvent le mal a des â!leS| Tandis que le bien est boiteux.
Ces gens étaient peu scrupuleux ; D'autres s'amusèrent comnie eux ; D'autres surpassaient leurs modèles.
Bientôt l'abomination, Que suit la désolation, S'étendit et couvrit la tdrre ; Et Dieu, dans sa juste colère.
S'écria : « Fougueux ouragans, Chargez-vous de grêle et de pluie ; Soufflez sur cette terre inipie^ Et noyez tous ses habitans.
J'eus tort de créer cette espèce Avide du fruit défendu ; Je m'en repens, je le confesse ; Et pourtant j'avais tout prévu. »
Noé, ses enfants et son arche.
Furent le précieux noyau D'où sortit un monde nouveau.
De l'ancien il prit la marche. L'homme toujours se dépravant, Au risque d'un second délug6.
Fut à la barbe de son juge Plus libertin qu'auparavant.
Le seul Abraham, loin des villes Où naissaient les arts corrupteurs, Heureux dans ses vallons fertiles, Du vice préserva ses mœurs, n en reçut la récompense.
De la famine menacé, A regret il se vit forcé De chercher Memphis : Tinnocence Y courait des risques, dit-on ; Les maris tremblaient à ce nom,.
€ Sara, vous êtes jeune et belle.
Dit Abraham ; je crains pour vous^ Ces gens traitent de bagatelle Ce qui désole un pauvre époux.
Toujours le bien d'autrui les tente.
A leurs yeux passez pour ma sœur,.
Non pour ma femme ; cette erreur Préviendra ce qui m'épouvante. >
Le bonhomme se trompait fort.
Des courtisans remplis de zèle A leur maître firent d'abord De Sara le portrait fidèle.
< Du fi'ère que Ton prenne soin, Dit-il ; bon lit et bonne chère.
Pour la sœur, il n'est pas besoin
D'un Ut nouveau ; c'est mon affaire. >
A la nuit close, près du roi La belle se laissa conduire.
En disant : « Que veut-il de moi ? Si tard ! à peine je respire. »
Aux prières elle eut recours ; Par un baiser on la fit taire.
Un roi, quoi qu'il fasse, est toujours L'image de Dieu sur la terre ; Et puis Abraham l'a voulu, Et sans doute il a tout prévu ; Mieux qu'elle il sait ce qu'on doit faire.
C'est ainsi qu'elle raisonnait ; Et sa docilité crédule Prenait et rendait sans scrupule Tout le plaisir qu'on lui donnait.
Mais voilà qu'un affreux tapage Rompt le silence de la nuit :
Tous les vents soufflent avec rage ; Sur les toits la grêle à grand bruit Tombe et rebondit ; du nuage Mille éclairs fendent l'épaisseur ; On voit l'Ange exterminateur.
Terrible, debout sur l'orage.
Lever son glaive destructeur.
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as , LES Gi^^ANTERIES
Ses regards commandaient la crainte.
Et sur son front était empreinte La menace du Dieu vengeur, n parle, et la frayeur augmente :
« Voici ce que dit TEtemel :
J'aime Abraham ; sa voix touchante A percé la voûte du ciel.
Monarque injuste, écoute et tremble.
Rends cette femme à son époux, Et qu'un même lit les rassemble ; Rends-la ; je suis le Dieu jaloux. »
< J'ignorais qu'elle fût sa femme.
Dit le prince un peu sèchement :
S'il se plaint, c'est injustement. A cette épouse qu'il réclame.
Pourquoi donner le nom de sœur ?
Ce nom, que j*ai cru véritable.
Causa son prétendu malheur.
De sa feinte suis-je coupable?
Je lui rends la jeune Sara ; Je la rends innocente et pure ; Le temps m'a manqué, je vous jure ; Elle-même vous le dira. »
La belle trouva plus honnête D'éviter l'explication,
Et de baiBBer un peu la tête, En signe d'approbation i Et quand sa main alla reprendre Celle de son mari boudeur, Elle tourna sur le menteur Un œil reconnaissant et tendre.
Ils partirent le lendemain.
D'abord on garda le silence ; Puis quelques mots sans conséquence Sur le bcaii temps, sur le chemin ; Par degrés ce fâcheux nuage S'éclaircit ; au déclin du jour, On sourit, on parla d'amour; Et depuis on lït bon ménage.
Un fils manquait à leur bonheur.
Du Ciel ils avaient la promesse.
Pour l'accomplir, avec ardeur Hs travaillaient ; et leur jeunesse S'écoulait dans ce vain labeur.
Enfin l'épouse débonnaire S'avisa d'un nouveau moyen.
Très-simple, et qui réussit bien, c Dieu t'a promis le nom de père.
Dit-elle à son mari. — Cent fois.
— Mais il n'a pas borné ton choix ;
Il n'a point désigné la mère.
— Non. — Je le vois avec chagrin, Le Seigneur a fermé mon sein, Conclusit me : prends cette fîlle Qui d'Egypte nous a suivis :
Elle est jeune, fraîche et gentille.
Agar te donnera des fîls.
— Soit, essayons : mais de ma couche Crois-tu qu'elle veuille approcher ?
Elle est sage, un rien l'effarouche.
— Moi-même je vais la chercher. > Elle sort, instruit sa rivale, Combat ses timides refus,
Et sur la couche nuptiale Elle place ses charmes nus.
Leçon touchante pour les femmes I L'hymen serait un paradis.
Si vous aviez souvent, mesdames.
Ces petits soins pour vos maris.
Ce sacrifice un peu pénible.
Mais assez fréquent dans la Bible, Ne fut point perdu devant Dieu.
Il s* en souvint en temps et lieu.
Sara vieillit, sans plus attendre Ce fîls annoncé tant de fois;
Quatre-vingt-dix ans et trois mois
Courbaient sa tête ; que prétendre
A cet âge, avec un mari
Qui comptait un siècle accompli ?
Des morts réchaufTe-t-on la cendre ?
Or, un jour que paisiblement
Ils causaient devant leurs cabanes,
Invisible pour les profanes.
Dieu leur apparaît brusquement.
Ils se prosternent et l'adorent.
« Béni soit mon maître et seigneur
Qui visite son serviteur,
Dit Abraham ; nos vœux implorent
Une autre grâce : qu'en ce lieu
Il daigne s'arrêter un peu ;
Qu'assis sous ce toît de verdure,
Il permette à nos faibles mains
De verser sur ses pieds divins
Une eau rafraîchissante et pure. >
Jéhovah, comme vous savez.
Aux gens simples se communique ;
Il s'assit sous un arbre antique ;
Et quand ses pieds furent lavés.
On servit le festin rustique.
Un pain blanc, du beurre et de l'eau.
Du lait qu'à Tinstant même on tire,
Et pour dessert un jeune veau
Que sur des charbons on fît cuire.
Dieu dîna de bon appétit
Par complaisance, et puis il dit :
« Ce fils trop annoncé peut-être,
Ce fils qui sera juste et bon,
Ce cher fils, eh bien, il va naître.
Dlsaac qu'il porte le nom. »
A ces paroles, dans son âme
Le bonhomme rit et douta ;
Mais de son indiscrète femme
Le rire avec force éclata.
Dieu lui dit : « Apprends, téméraire,
Créature vaine et sans foi.
Que la raison doit devant moi
S'humilier, croire, et se taire.
— Seigneur, que votre voix sévère Daigne s'adoucir ; un enfant
Fait par nous ! le moyen d*y croire ?
J'ai perdu jusqu'à la mémoire.
— Je me nomme le Tout-puissant.
— Nous sommes si vieux ! — Bagatelle,
— Une indigestion vient-elle A femme qui ne mange pas ?
L'appétit peut renaître. — Hélas !
— Je le vois, avec sa servante Le Seigneur s'amuse et plaisante.
— Adieu, dès demain tu croiras. »
Qu'avec raison l'on vous regrette,
Jours d'innocence, jours heureux I Moins sédentaire dans les cieux, Dieu visitait notre planète.
£t tout en allait beaucoup mieux.
Les anges parcouraient la terre.
Chargés de messages divins ; Et leur présence toujours chère Servait de spectacles aux humains.
Grâce à leurs charmantes figures, Chez des gens sans mœurs et sans lois Il leur arrivait quelquefois D'assez fâcheuses aventures.
Sodome paya cher l'affront Que sa brutale impertinence Imprima sur leur chaste front.
Le châtiment suivit l'offense.
Le ciel avait vengé l'amour, Sodome était réduite en poudre, £t les derniers traits de la foudre Tombaient sur cet affreux séjour.
Loth, débarrassé de sa femme.
Fuyait gaîment ces tristes lieux ; Bénissant le ciel en son âme, £t disant : Tout est pour le mieux.
Ses filles, 'respirant à peine, Près de lui viennent se ranger :
Leur frayeur survit au danger ; Et vers la montagne prochaine Tous trois courent d'un pied léger.
Un antre devient leur asile ; Mais ce séjour n*a rien d*affreux.
Le rocher lentement distille Une eau qui tombe exprès pour eux :
Cette eau qui descend goutte à goutte, Et semble se perdre en vapeurs, S*unit, coule, et marque sa route Par un léger ruban de fleurs.
Planté par la sage nature.
Un large buisson de rosiers Pouvait aux animaux guerriers De Tantre cacher l'ouverture .
Des pampres chargés de raisins Courent sur le roc et serpentent.
Au fruit coloré qu'ils présentent Déjà Loth a porté ses mains.
DB LA fiIBLB. 29
Tandis qu'il remplit la corbeille, Phëoné tout bas à l'oreille Disait à la jeune Thamna :
« Eh bien, qu'en penses-tu, ma chère ?
Adieu l'hymen, et nous voilà Désonnais seules sur la terre. Notre sort est bien malheureux !
Plus de ressource. — I! n'en est guère.
— Pas un homme, et nous sommes deux.
— Il en reste un. — C'est notre père.
— C'est le seul, et ce mot dit tout.
— La nécessité nous absout, J'en conviens ; mais à la sagesse Loth est fidèle : ne crois pas
Que vers nous il &sse un seul pas.
— Peut-être. -Etquel moyen? — L'ivresse.»
Pendant ce rapide entretien Dont le papa n'entendit rien, Et qui colora leur visage, La cadette, suivant l'usage.
Apprêtait le repas du soir.
C'était sur le nectar des treilles Qu'elle fondait tout son espoir :
Elle en prépara deux bouteilles.
Le premier moment d'un soupe
Est toujours donné au silence ; Puis un discours entrecoupé Commence, tombe et recommence ; L'esprit s'anime, et Tenjoûmeiit Du dessert forme l'agrément.
Au dessert bientôt Loth arrive, Et sa gaîté devient plus vive.
Ses filles tout en Técoutant, Suivaient leur insolente idée ; Sa coupe, à chaque instant vidée.
Se remplissait à chaque instant.
Par degrés sa langue affaiblie Dans ses discours s'embarrassa.
Un dernier verre on lui versa, Et sa raison devint folie.
Si j'en crois de savans rabbins Qui sur ce texte ont fait un livre.
Le bonhomme n'était pas ivre, Mais seulement entre deux vins,
Thamna sourit, tourne la tête, Et pour ne pas troubler la fête, Elle s'éloigne prudemment.
Assise dans l'enfoncementj La jeune et maligne pucelle Lorgnait du coin de là phinelle.
£t son cœur battait fortement.
La nuit survient, et la pauvrette S'endort, ne pouvant faire mieux.
Mais un songe capricieux Tourmenta son âme inquiète.
Sous des ombrages parfumés Tout-à-coup elle est transportée :
Dans cette retraite enchantée Tout plaît à ses regards charmés.
La nature y paraît plus belle, Le ciel plus pur, et l'air plus doux.
Un amant tombe à ses genoux ; Il est tendre, il sera fidèle.
Mais la scène a déjà changé :
Les vents précurseurs de l'orage, En sifflant, courbent le feuillage ; De vapeurs le ciel est chargé ; L'éclair a déchiré la nue ; Thamna s'enfuit ; avec fracas La foudre soudain descendue , La suit et s'attache à ses pas.
Puis un souvenir pour sa mère ; Puis un retour vers ce jardin.
Vers ce bocage solitaire Où Tamour lui tendait la main.