‹ Les galants de la couronneChapitre 12 sur 19 · LK8 GALANTS · texte numérisé non relu

LK8 GALANTS

Carlisic avait été expédié en France eu qualité d'ainbasjadcur extraordinaire, chargé de solliciter pour le prince de Galles la main de madame Henriette, sœur de Louis \III. Le comte de Carliste avait emmené avec lui milord Ricli, qui fut depuis comte Holland. A son retour à Londres, celui-ci vanta fort à Buckingham la beauté de la reine Aune, déclarant que, s'il avait quelque espoir de plaire à une pareille princesse, il risquerait joyeusement fortune et existence, dans la ferme persuasion que la perte de l’une serait bien payée par un regard, et la perte de l'autre par un baiser. Il n’en fallait pas tant pour aiguillonner la curiosité du duc ; il obtint donc du roi la faveur d’aller le représenter à Paris dans les négociations du mariage, et, nu commencement de l'année 1625, il arrivait au Louvre ( avec tant d’agréments et de maguificeuce, qu’il donnoit de l’admiration au peuple, de l'amour aux dames, de la jalousie aux maris et de la haine aux galants. • Louis XIII fut un de ces maris et Bicliclieu un de ces galants.

Les mémoires du temps nous ont conservé la relation exacte de la première entrevue de Buckingham et d’Anne d'Autriche.

Buckingham, introduit d rus la salle du trône, s’avança, accompagné d’une suite nombreuse, vers le roi et la reine, auxquels il devait remettre ses lettres de créance. Il était vêtu d’un pourpoint de satin blanc, broché d’or, sur lequel était jeté un manteau de velours gris-clair, tout brodé de perles fines. Cette nuance si dangereuse pour le teint d'un homme de l’âge du duc, — il pouvait, à cette époque, avoir trente-deux ans, — doit nous prouver quel éclat avait la figure de Buckingham, puisque celte purure lui seyait. Bientôt on s’aperçut que toutes les perles avaient été cousues avec un lien de soie si frêle, qu’elles se détachaient par leur propre poids et tombaient à terre. Cette magnificence, un peu brutale dans sa délicatesse même, ne serait plus de mise aujourd’hui, grâce à nos mœurs hypocrites et vaniteuses ; mais alors ou ne se fit pas scrupule d’accepter les perles que le duc offrait si courtoisement à ceux qui, prenant d’abord la rupture du fil pour un accident, s’empressaient de les ramasser pour les lui rendre;

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L’imogination de la jeune reine fut vivement frappée « par la vue d'un cavalier aussi accompli, qui avoit tous les trésors d'un grand roi à dépenser et tous les joyaux de la couronne d’Angleterre pour se parer. » De son côté, Georges Villiers n’avait pu admirer Anne d’Autriche sans la désirer de toutes les forces de sa nature impétueuse et romanesque. Anne d’Autriche avait alors vingt-trois ans. Sa taille et sa démarche étaient celles d'une déesse ; ses yeux jetaient des reflets d’émeraude; sa bouche, petite et vcrineillc, était éminemment gracieuse dans le sourire, mais aussi profondément dédaigneuse dans le mépris ; tous les poètes du temps avaient chanté à l’cnvi le modelé et la hlanrhour incomparables de ses bras ; enfin, scs cheveux, qui, de blonds qu’ils étaient dans son enfance, étaient devenus châtains, et qu’elle portait frisés très-clair, encadraient merveilleusement son visage, auquel le censeur le plus rigide n’eflt pu souhaiter qu'un peu moins de rouge, et le statuaire le plus exigeant qu’un peu plus de finesse dans le nez. « Encore, ajoute de Motteville, qui nous a légué ce portrait, la grosseur de ce nez n’allait-elle point mal avec de grands yeux et contribuait-elle à lui rendre la physionomie plus grave. »

En homme expert dans la stratégie amoureuse, Buckingham n'avait pas seulement compté sur sa bonne mine et sur scs semailles de pierreries pour battre en brèche la vertu de la reine; il lui fallait encore avoir près d’elle quelque auxil aire dont l’adresse et le dévouement pussent dépister les soupçons du roi et les limiers du cardinal. M™* de Cbcvreusc, aventureuse plus que pas un aventurier des cinq royaumes d’Europe, s’offrit à lui, et il l’acheta sans marchander. Un nœud de diamants de cent mille livres, un prêt de deux mille pistoles, et puis, peut-être bien aussi, le côté hasardeux de l’entreprise, firent l’affaire.

D’après le conseil et avec l’argent du duc, M™' de Chevrcusc imagina d’offrir au roi et à la reine fête et collation en son hôtel. Leurs Majestés acceptèrent l’invitation. .A cette occasion, Louis XIII fit présent à sa jeune femme d’un nœud d’épaule qui se terminait par douze ferrets en diamants.

Un rapport que Richelieu se fit adresser après coup, et que nous publions textuellement, comme d’autres l’ont fait avant nous, va nous permettre de suivre pas à pas, et sous scs difTércnls travestissements, Buckingham dans celte fête.

D'abord, la reine, après être descendue de voiture, désira faire lin four dans les parterres; en conséquence, elle s’appuya sur le bras de la duchesse et commença sa promenade. Elle n’avait pas fait vingt pas, qu’un jardinier se présenta devant elle et lui offrit d'une main une corbeille de fruits et de l’autre un bouquet. La reine prit le bouquet ; mais, au moment où elle accordait ce salaire à la prévenance dont elle était l’objet, sa main toucha celle du jardinier, qui lui dit quelques mots tout bas. La reine Gt un geste d étonne • ment; et ce geste et la rougeur qui l'accompagna sont consignés dans le rapport où nous puisons ces dékiils.

A l’instant même, le bruit se répandit que le galant jardinier n'était autre que le duc de Buckingham. AussilAt chacun se mil en quête, mais il était déjà trop tard, le jardinier avait disparu, et la reine se faisait dire la bonne aventure par un magicien qui, à l’inspection seule de sa belle main, qu’il tenait entre les siennes, lui contait des choses si étranges, que la reine ne pouvait cacher son trouble en les écoutant ; enGn, ce trouble augmenta au point que la princesse perdit tout à fait contenance, et que M*"' de Chevreuse, effrayée des suites que pouvait avoir une pareille fuLe, Gt signe au duc qu'il avait outre-passé les bornes de la prudence, et l’engagea désormais à plus de circonspection.

Toujours est-il que, quels que fussent les discours qu'elle entendit, Anne d'àutriche les souffrit, quoiqu'elle ne se fût pas plus méprise aux hommages du magicien qu’à ceux du jardinier; la reine avait de bens yeux, et, d'ailleurs, son oGicieuse amie était là qui voyait double.

Le duc de Buckingham excellait dans l’art de la danse, qui, à celte époque, — nous en avons vu la preuve dans la sarabarule dansée par le cardinal, — n’était dédaignée de personne ; les tètes cou-

ruimées elles-mèincs avaient à cœur celte sorte de supériorité dont les dames se montraient fort touchées. Louis Xll[ composait luimême la musique des ballets qu’on dansait devant lui, et il en avait surtout un de prédilection, qu’on appelait le ballet de.la Merhd'O >. On sait, en ce genre, les succès de Grammont, de Lauzun et de Louis XIV.

Buckingham figura donc avec un éclat surprenant dans un certain ballet de démons, qu’on avait imaginé ce soir-là comme le plus gracieux divertissement dont on pût réjouir Leurs Majestés Le roi et la reine applaudirent le danseur inconnu, qu’ils prirent — U est probable qu’un seul des deux commit cette eireiir — pour un seigneur de la cour de France. Enfin, le ballet terminé. Leurs Majestés se préparèrent à ouvrir la séance du divertissement le plus pompeux de la soirée ; là aussi Buckingham remplissait un réie, et il l’avait non pas choisi, mais usurpé d'une manière bien audacieuse et bien adroite.

C’était la coutume alors de flatter les rois jusque dans leurs plaisirs, et les Orientaux, si habiles dans ce genre de courtisancrie, étaient mis à contribution par les maîtres des cérémonies français. La coutume des mascarades, dans le genre de celle que nous allons raconter, sé perpétua jusqu'en 1720, et fut appliquée une dernière fois à CCS fêtes de nuit données par M'"° du Maine, en son palais de Sceaux, et qu’on appelait les nuits blanches. Il s'agissait de supposer que tous les potentats du la terre , et surtout ceux des pays mystérieux qui sont situés de l’autre cûté de l'équateur, les fabuleux sophis, les khans bizarres, les mogols riches à milliards et les incas souverains des mines d’or, s’étaient avisés de se réunir pour venir adorer le trône du roi de France ; ces monarques devaient être représentés par des piinces des maisons souveraines de France. MM. de Lorraine, de Rohan, de Bouillon, de Chabot et de . La Trémouille, furent désignés par le roi pour faire partie du divertissement. Le jeune chevalier de Guise, fils du Balafré, qui faisait le Grand Mogol, était frère cadet de M. de Chevreusc. La veille, Buckingham était allé le trouver, et, comme ce jeune seigneur était • 10

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furl i,'èné, le due avait mis à sa disjiositioii, pour la inascaiade du lendemain, uon-seulemeul sa bourse, mais encore tous les joyaux de la couronne d’Angleterre, que Jacques VI avait laissé cmpoilcr à son rejirésenlant.

C’était plus que n’eût osé espérer le chevalier : il tendit la main à Cuckingliam et lui demanda quelle chose il pouvait faire pour reconnaître un si grand service.

— Écoule?., lui dit Georges, je voudrais, c’est une satisfaction puérile peut-être, mais c’est une chose qui me fera grand plaisir, je voudrais trouver une occasion de porter à la fois sur mon habit toute celte cargaison de pierreries que j’ai apportées avec moi ; prétez-moi votre place une partie de la soirée de demain ; tant que le Grand Mogol restera masqué, je ferai le Grand Mogol ; au moment oû il faudra se démasquer, je vous rendrai votre place. Nous pourrons ainsi jouer, vous ostensiblement, moi en secret, chacun notre rôle. Nous ferons un seul personnage à nous deux, voilà tout ; vous souperez, et je danserai. Cela vous convient-il ainsi?

Le chevalier de Guise trouvait la chose trop facile pour refuser le marché, et tout fut arrêté, entre les deux seigneurs, comme le désirait Buckingham.

Le chevalier accepta donc, se croyant l’obligé du duc et reconnaissant en lui son maître; car, quoique ses folies eussent fait quelque bruit en France, il était loin encore d’approcher, pour l’extravagance surtout, d’un amoureux comme Duckingham.

Les choses furent faites ainsi qu’il était convenu, et le duc, masqué, resplendissant au feu des lustres et des flambeaux, apparut aux regards de la reine, escorté d'une suite nombreuse dont la magnificence n’égalait point, mais ne déparait pas la sienne.

La langue orientale est fertile en comparaisons emphatiques et en poétiques allusions. Buckingham mit tout son art à glisser à la reine plusieurs compliments passionnés ; celle situation plaisait d’autant plus à l’esprit aventureux du duc cl à l’esprit romanesque d’Anne d’Autriche, qu’elle était fort dangereuse ; le roi, le cardinal

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ni toute la cour étaient là ; et comme le bruit s'était déjà répandu que le duc se trouvait au bal, chacun regardait de tous scs yeux, écoutait de toutes ses oreilles, mais nul ne se doutait que ce Grand Mfgol, que l'ou prenait pour le chevalier de Guise, fût Duckingham lui-méroe. Aussi le divertissement eut-il un si prodigieux succès, que le roi ne put s'empêcher d'en témoigner sa satisfaction à M'"' de Clievreusc.

Enfin arriva le moment où l'on annonça que le roi était servi; c'était I heure de se démasquer, et des salons avaient été préparés à cet effet. Le Grand Mogol et son porte -sabre se retirèrent dans un c;ibinet : le porte-sabre n'était autre que le chevalier de Guise, qui prit à son tour les habits du duc, et s’en alla souper en costume de Grand Mogol, tandis que Buckingham avait pris le sien. L'entrée du chevalier fut un véritable triomphe, et il lui fut adressé force compliments sur la richesse de ses habits et sur la grâce avec laquelle il avait dansé.

Après le souper, le chevalier vint rejoindre le duc dans le cabinet où celui-ci l'attendait ; là la transformation s’opéra de nouveau. Le chevalier redevint simple porte-sabre, le duc remonta au rang de Grand àlogol, puis ils rentrèrent dans la salle ; il va sans dire que la richesse du costume de ce puissant souverain et le poste élevé qu'il occupait dans la hiérarchie des têtes couronnées, lui valurent l’honneur d’être choisi par la reine pour danser avec elle. Buckingham eut ainsi jusqu'au matin toute liberté d’exprimer, sous le masque et dans le tumulte de la fête, des sentiments qui, grâce aux confidences préparatoires de M"'* de Chevreuse, n’étaient déjà plus un secret pour la reine.

Enfin quatre heures du malin sonnèrent, et le roi parla de se retirer; la reine ne fit aucune instance portr rester, car déjà, depuis quelques minutes, les cinq monarqites avaient disparit, et avec eux s'étaient évanouis l’entr’ain du bal et l’ornement de la fête. Anne d'Autriche r’cgagna donc son carrosse ; un laquais à la livrée et aux armes de la connétable se tenait à la portière pour l’ouvrir et la refermer. A la vue de la reine, il mit un genott ert terre, mais au

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