‹ Les galants de la couronneChapitre 14 sur 19 · I.KS GVLANTS · texte numérisé non relu

I.KS GVLANTS

Or, l’ordre nvait élé donné à M. d’Ilnmière?, premier gentilliomme de la cliambre, de ne laisser entrer personne dans l’appartement du roi, sans en demander auparavant la permission à l'auguste malade. Le pauvre gentilhomme crut que la reine devait être exceptée d’un pareil ordre, et l’introduisit sans l'annoncer. Dix m.inutes après, Anne d’Autriche sortit tout en larmes de la chambre de son mari, et M. d’Humii'res reçut l’ordre de quitter la cour.

Cependant Buckingham, tout à la fois ministre, amiral et général, poursuivait avec une vertigineuse activité sm projet d'invasion en France. Ce projet avait rencontré en Angleterre une assez vive opposition; cette opposition se changea en émeutes, lorsqu’on apprit à Londres que l’entreprise de File de Bé n’avait eu aucun résultat et qu'une seconde expédition venait de rentrer à Portsmnuth sans avoir rien fuit ni rien tenté. Accusé de n’avoir soulevé la Rochelle que pour livrer les protestants à la vengeance de Richelieu, assailli par les cris de toutes les familles que sa folle passion avait mises en deuil, obligé, pour obtenir des subsides, de convoquer un troisième parlement après avoir menacé, insulté et cassé les deux premiers, l'amoureux d'Anne d’Autriche opposa un front d'airain à toutes ces tempêtes et ne daigna pas même déguiser le frivole motif qui lui faisait épuiser de sang et d’or une nation et la déshonorer îi plaisir pour la satisfaction de ses extravagances. Le lendemain de son retour dans la capitale, le peuple se rua sur son hôtel et massacra son médecin. Le duc fit alors afficher une proclamation dans laquelle il annonçait qu’il n’avait rappelé la Hotte que pour en prendre luimême le commandement. A cette proclamation on répondit par le placard suivant :

« Qui gouverne le roynume? le roi. Qui gouverne le roi? le (lue? Qui gouverne le duc? le diable... — Que le duc y prenne garde, ou il aura le sort de son docteur. »

Buckingham, qui était fort brave, haussa les épaules à cette menace.

Le 22 août, il arriva à Porlsmouth; le 23, après avoir reçu, dans la maison qu'il occupait sur la rade, le duc de Soubise et les députés de la Rochelle, comme il se retournait pour adresser la parole au duc de Fryar, une vive douleur le fouetta au côté; il y porta la main et sentit le manche d’un couteau...

Au même instant, il aperçut un homme qui fuyait.

— Ah ! le misérable! s’écria-t-il, il m’a tué!

Et, arrachant le couteau sanglant de sa blessure, il s’affaissa entre les bras de ceux qui le suivaient, et rendit le dernier soupir.

A terre se trouvait un chapeau; au fond de ce chapeau était un papier, et sur ce papier on lut ces mots :

f Le duc de Buckingham était l'ennemi du royaume; c'est pour cela que je l'ai tué, *

Plusieurs officiers coururent aux fenêtres et crièrent ;

— Arrêtez l’assassin ! l’assassin est nu-tête.

Un homme marchait sans chapeau dans la rue; il était pôle, mais paraissait fort calme et fort tranquille. Une grande clameur s’éleva :

— Voilà l’assassin du duc.

— Oui, répondit cet homme, arrêtez-moi : c’est moi qui l’ai tué.

On se précipita sur lui et on le conduisit devant les juges. Là, il déclara tout, soutenant qu’il avait cru bien mériter de la patrie en frappant celui qui perdait Charles I'”’ par ses pernicieux conseils, niant avoir eu des complices et prétendant ne s’être porté à cette action par aucun motif de haine particulière. On découvrit cependant que cct homme, qui était lieutenant, avait deux fois demandé au duc^ qui le lui avait deux fois refusé, le grade de capitaine. Il mourut avec la fermeté d’un fanatique et le calme d’un martyr; on le nommait John Felton.

L’Europe entière tressaillit à la nouvelle de ce crime.

Louis XIII ne voulut laisser à personne le soin de l'annoncer à la reine.

— Madame, lui dit-il, j'ai la satisfaction de vous apprendre que la Providence vient enfin de nous délivrer d'un de nos plus grands ennemis : milord duc de Buckiogham est mort assassiné.

Anne d'Autriche devint très-pâle ; pour ne pas tomber, elle appuya sur une console sa belle main, qui semblait alors une main de cire, et, regardant le roi avec des yeux épouvantés :

— Oh 1 mais c’est impossible ! s'écria-t-elle, j'ai reçu tout à l’heure une lettre de lui.

Louis XIII ne releva pas cette imprudente parole, occupé qu’il était à savourer la douleur de la reine avec cette cruauté froide qui formait l’un des mauvais côtés de son caractère. Celle joie de son mari ôta à la jeune femme toute espèce de doute sur l'étendue de son malheur, et, quand le roi sc fut retiré, enchanté et souriant, elle s’agenouilla sur un coussin et pleura, la tête enfoncée entre ses bras palpitants...

Neuf ans après les événements que nous venons de raconter, le décembre I()37, le roi Louis XIII alla rendre une visite à son ancienne amie, M"° Louise Motier de la Fayette qui, au mois de mars précédent, s'était retirée au couvent de la Visitation de Sainte-Marie, situé rue Saint-Antoine, où elle avait pris le voile sous le nom de sœur Anyélique. Celle visite dura environ quatre heures. Sa Majesté en sortit environ sur les huit heures du soir. Il ' faisait une bourrasque horrible, mêlée de pluie et de grêle, et une

obscurité à ne pas voir à deux pas devant soi. Le cocher demanda au roi s'il retournait à Groshois d’où il venait; Louis XUl alors parut se faire violence, et après un instant d'hésitation :

— Non, dit-il, nous allons au Louvre.

Ce fut pour Anne d’Autriche un grand étonnement lorsqu’elle vit entrer son mari qui, depuis si longtemps, semblait avoir oublié le chemin de chez elle. Elle se leva et salua respectueusement. Louis XIII lui prit la main, la baisa avec cette gaucherie qui le rendait si ridicule auprès des femmes, et d’une voix embarrassée :

— Madame, il fait gros temps, je ne puis retourner à Grosbois, je viens donc vous demander un souper pour ce soir et un gîte pour cette nuit.

— Ce me sera un grand honneur et une grande joie d’offrir l’un et l’autre à Votre Majesté, répondit la reine, et je remercie Dieu maintenant de cette bourrasque qu’il nous a envoyée et qui m’effrayait si fort tout à l'heure.

Neuf mois, jour pour jour, après cette nuit, Louis XIV vint au monde.

Mille rumeurs étranges enveloppèrent celte naissance.

Ce dauphin avoué et reconnu n'étail pas, affirmait-on, I e premier enfant d’Anne d’Autriche. Un an auparavant, en 1636, cette princesse était accouchée clandestinement d’un garçon qui avait disparu sans que personne pût dire de qui il était advenu, ni ce qu’il était devenu. De plus, lors de la seconde grossesse, M. de Guitaut, c.apitaine des gardes de la reine, avait raconté non-seulement que ce n’était pas Louis XIII qui avait eu l’idée d’aller coucher et souper au Louvre, mais encore que, pendant cette mémorable soirée du

décembre, c’était Anne d’Autriche qui deux fois avait envoyé quérir au couveut de la Visitation son auguste époux. 11 y aurait donc eu scène préparée où Sa Majesté aurait joué le rôle de dupe et endossé de sa signature les œuvres d’autrui. — Pourquoi uon? —

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Ij! vieil axiome narquois : Is palet est quem nuptiœ demonslraut, rit au nez de tous les maris

Et la garde i|ui veille au\ barrières du Louvre N’eu défend i>as les rois !

Nous allons voir apparaître et grandir le père présumé de ces deux enfants, dont l'un illuminera l'Europe de son soleil, tandis que 'autre s'éleindra dans la nuit des cachots et de l'histoire, la face couverte d’un masque d’acier.

Buckingham mort, Richelieu n’avait pas lâché pour cela son resscniiment et sa jalousie. Sa tragédie de Mirante, composée en collahoralion avec üesmarets, fut remplie d’allusions amères contre Anne d’Autriche. On y remarqua les vers suivants :

Celle qui vous parait un céleste flambeau,

Est un flambeau funeste t toute ma famille,

Et peut-être à l’État

Plus loin, Mirame, après avoir été accusée de trahison enverslo P rvs, s'acctisait elle-même d’un autre crime :

Je me sens criminelle, aimant un élramjer Qui met, pir mon amour, cet État en danger.

C'étaient des vers méchants et de méchants vers. Louis Xlll en accepta cependant la dédicace que Desmarots signa seul. 11 esl vrai qu’en même temps il refusait celle de Poh/eurte, de peur d’êire obligé de donner à Corneille les deux cents pisloles qu’avait coulées la dédicace du Cid à M. de Monlauron. Polyeurtc fut donc dédié â la reine.

Au reste, le temps approchait où celle-ci allait être délivrée des deux hommes qui lui avaient fait une jeunesse si triste ; Richelieu et Louis Xlll se mouraient. Dans cette course au lomhcaii, ce fut le cardinal qui arriva le premier.

Il s’alita le 30 novembre lGi2.

1, l décembre, un gentilhomme do la maison d’Anne d’Autriche étant venu lui demander comment il se portait;

— Mal, monsieur, répondit-il, et dites à Sa Majesté que si, dans le cours de ma vie, j’ai pu l’offen -er en quelque chose, je la supplie humblement de me pardonner.

Il fallait que Richelieu se sentît bien mortellement frappé pour prononcer cette amende honorable*

En effet, le gentilhomme n’était pas plus tdt sorti, que Son Éminence expirait.

11 sembla que le ministre altirfti leroidansla mort. — Le 3 avril 1043, Louis XIII se leva pour la dernière fois; le 20, il déclara la reine régente, en présence de M. le duc d’Orléans, de M. le prince de Condé et de toute la cour; le 23, il reçut l’extréme-onction ; enfin, le 14 mai, jour de l’Asccncion, il s’éteignit, au bout de trentetrois ans de règne, à une heure près midi. — Plus tenace que Richelieu, il trépassa cramponné à ses rancunes; à cette heure suprême, M. de Chavigny s'étant penché vers lui pour protester, au nom d'Anne d’Autriche, contre les accusations d’adultère et de trahison si souvent prodiguées à l’endroit de cette princesse :

— En l’état où je suis, répondit le moribond, je dois lui pardonner, mais je ne puis la croire.

Après les funérailles, la régente fit au Louvre une entrée solennelle. « De Saint-Germain jusqu’è Paris la route était couverte de carrosses et l’on n’entendait de toutes parts qu’applaudissements et bénédictions. »

On eût cru assez volontiers que, débarrassée des deux geêliers qui avaient cadenassé sa vie dans la uiélancolie, la retraite et l’humiliation ; libre non-seulement de piaffer clic-même à travers tout bonheur et toute indépendance, mais encore d'ouvrir la cage h la nichée sans cesse retenue de ses fantaisies, de ses souvenirs, de ses espérances ; maîtresse absolue du royaume et d’elle-même, riche, puissante, émancipée, Anne d’Autriche allait fondre la dernière pis-

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