‹ Les galants de la couronneChapitre 15 sur 19 · I.ES GAI.ANTS · texte numérisé non relu

I.ES GAI.ANTS

lole de ses coffres au dernier rayon de ses yeux, pour en frapper une médaille à l’amour qui a rompu sa chaîne, amori pjlienti et invicto, à l’Amour patient et invincible. — Il n’en fut rien: les pistoles restèrent dans les coffres, où monsignor Giulio Mazariui les trouva et les consigna héroïi|uement jusqu’à sa mort; quant à ces éclairs qui avaient allumé le cœur de Buckingham et menacé d’incendier la France et l’Angleterre, les larmes les avaient rouillés, sinon éteints, et le grand soleil d’une passion publique ne pouvait plus que les blesser, tout affaiblis qu’ils s'étaient à pleurer dans l’ombre et le mystère. — A force de dissimuler, la reine éUiit devenue hypocrite ; sa pureté s'était tournée en pruderie, sa piété s'était aigrie en dévotion ; le déguisement s'était fait habit, le masque s’était fait visage. Anne d’Autriche ressemblait à cette fiancée de la ballade écossaise qui, le soir de son mariage, se blottit en jouant dans un bahut dont la lourde porte se referme sur elle, sans qu’elie puisse parvenir à la rouvrir ou à appeler ; au bout de dix ans seulement, un valet, par hasard, retrouve la jeune fille dans ce tombeau improvisé, tout aussi belle que le jour où elle y est entrée, mais morte, mais froide, mais raide, mais momifiée ! Dix années de contrainte avaient agi de même sur l’épouse de Louis XllI ; son sang s’était cristallisé en marbre ; la femme s'était figée en statue. — Dans cette disposition de corps et d'esprit, il est évident que la reine ne devait pas appartenir au plus fringant, au plus tumultueux, au plus héroïque, mais au plus fin, au plus utile et au plus discret. Richelieu et Buckingham n’avaient guère réussi qu’à introduire violemment dans son existence le roman, avec toutes scs péripéties douloureuses, entraînantes, échevelées et brutales ; il lui restait à tâter, par contraste, de cette tendresse bourgeoise qui hait les aventures et que le monde tolère en raison de sa monotonie et de son manque absolu d’émotions. — D’ailleurs Richelieu et Buckingham cuvaient leur passion sous six pieds de terre, et c’est surtout pour les Artémises de tous les rangs et de toutes les époques que le proverbe dit : Mieux vaux goujat debout qu'empereur au cercueil. Or si nous ajoutons foi à une dépêche contemporaine de l’ambassadeur

vriiiiirn Sagredo, Giulio Muzariii. liait non -seulement très-vivant, mais fort, jeune, robuste, agréable, bien fait, civil, adroit, impassible, infatigable, avisé, prévoyant, secret, éloquent, persuasif, courtois et fécond eu expédients. — La reine égréiia ce chapelet de qualités et se le passa au cou. — Voilà comment celle qui s’était dérobée aux tentatives hautaines de l'Éminence rouge, celle qui s'était refusée aux chevaleresques folies du duc Charmant, se livra tout de son long à un prestoict italien à museau de fouine et à gambades de Scaramoucbe. • Oimc! povera prinripessa ! > s’écria le cardinal Benlivoglio, lorsqu’il apprit les liens qui, dans la suite, unirent son ancien laquais à la mère de Louis XIV, oîmp ! pover.t principessaî il faut que les hommes lui aient fait bien du mal, pour qu’elle se soit rabattue sur un singe ! >

Voyons venir ce singe :

Giulio Mazarini, dont nous avons francisé le nom en celui de Jules Mazarin, naquit, le U juillet 1602, à Piscina, dans l’Abruzze, et étudia d’abord à Rome, puis en Espagne. De retour en Italie vers 1622, dans la tragédie que firent représenter les Jésuites à l’occasion de la canonisation de leur bienfaiteur, le jeune homme remplit, auxapplaudissements de tous, le rèle d’Ignace de Loyola : — c’était d’un assez bon augure pour un piccolo abbate qui se destinait à la diplomatie. — Vers cette époque, il entra chez le cardinal Bentivoglio. En quelle qualité ? on n’est pas fixé sur ce point : ses ennemis affirment que ce fut en qualité de domestique. Quoi qu’il en soit, son maître reconnut bientôt chez lui de singulières capacités, car, un jour, l’ayant conduit chez le cardinal Barberino :

— Monseigneur, dit-il à son collègue, j’ai de grandes obligations à votre illustre famille; mais je crois m’acquitter envers elle en vous donnant ce jeune homme que je vous amène.

Barberino regarda avec étonnement celui qui lui était présenté d’une façon si honorable; mais il ne le connaissait pas même de vue :

— Je vous remercie du présent, répondit-il ; maintenant puis-je

savoir comment se nomme celui que vous me donnez avec une si belle recommandalion?

— (’iiulio Mazarini, monseigneur.

— Mais s’il est tel que vous le dites, demanda le déQant prélat, pourquoi me le donnez-vous?

— Je vous le donne, parce que je ne suis pas digne de le garder.

— F.h bien! soit, je l'accepte de votre main. Mais à quoi le jugez-vous bon ?

— A tout, monseigneur.

— Si cela est comme vous le pensez, répondit Barberino, nous ne ferions pas mal de l’envoyer en Lombardie, avec le cardinal Binetli.

Cette présentation lui ouvrit la route des honneurs. Recommandé comme il l’était, Mazarin fut chargé de quelques petites négociations qu’il accomplit assez heureusement et qui lui facilitèrent la voie à de plus grandes. Enfin, en 1629, lorsque Louis XIII, en forçant le pas de Suzc, coLtraignit le duc de Savoie à se séparer des Espagnols, le cardinal Sacchctti , qui représentait le pape à Turin, revint a Borne et laissa Mazarin avec le titre d’internoncc et ses pleins pouvoirs pour conclure la paix.

Les nouvelles fonctions dont le jeune diplomate était chargé l'amenèrent à faire plusieurs voyages, dont l’un fut la source de sa fortune. 11 vint à Lyon en 1630, fut présenté à Louis XIII, qui s’y trouvait alors, et, après la présentation, causa deux heures avec le cardinal de Richelieu, lequel fut si charmé de cette coitversalion, où l’adroit ItaLen avait déployé les ressources de son esprit et la finesse de ses vues, qu'il sortit en disant : — Je viens de parler au plus grand homme d'État que j’aie jamaisrencontré.

On comprend que, du moment où Richelieu avait conçu d’un homme une pareille opinion , il fallait que cet homme fût à lui. Mazarin rentra en Italie entièrement dévoué aux intérêts de la France.

Cependant tous scs efforts n’avaient pu amener lu paix : les Es-

pagnols assit’geaient Cuzalc, et les Français voulaient secourir la place, ^lazarin^ en passant d'un camp à l'autre, obtint d'abord une trêve de six semaines; puis, ce temps expiré, comme toutes ses tentatives de pacifirntion avaient été inutiles, et que les Français marchaient au combat, il s'élance au galop dans l'étroit intervalle qui les séparait des Espagnols, afin de tenter un dernier elTort sur le maréchal de Schomberg. Mais celui-ci, dans l'espoir de la victoire, propose des conditions presque inacceptables Mazarin ne se rebute pas : il court aux Espagnols déjà sous les armes , s'adresse à leur général, exagère les forces des Français, lui montre sa position et celle de son armée comme désespérée, obtient de lui les conditions demandées par le maréchal de Schomberg et pousse aussitôt son cheval à toutes brides vers notre armée, en criant : la paix! la paix! Mais nos soldats, comme leur général, voulaient une bataille. On répond aux cris de Mazarin par les cris de/) 0 !«< de paix! point de paix! accompagnés d'une vive fusillade. Le négociateur ne se laisse point intimider par le danger, il passe au milieu des balles qui se croisent, son chapeau à la main, et criant toujours : la paix! la paix! arrive ainsi près de Schomberg qui, étonné qu’on lui accorde avant la bataille plus qu'il n'aurait osé demander après une victoire, accepte le traité et fait poser les armes à ses troupes. Deux heures après, les préliminaires de la paix, confirmée l'année suivante par le traité de Cherasco, étaient signés sur le champ de bataille.

En 163i, Richelieu, qui voulait avoir Mazarin près de lui, le fit nommer vice-légat d’Avignon ; en 1 639, il était envoyé en Savoie avec le titre d'ambassadeur extraordinaire; enfin, le 1 6 décembre 1641, il fut créé cardinal, et, le 25 février de l'année suivante, il reçut la barette des mains mêmes de Louis Xlll. De plus, à son lit de mort, Richelieu recommanda particulièrement trois hommes à son maître; — ces trois hommes étaient Chavigny, des Noyers et monseigneur Jules.

Depuis quelque chose comme deux ans, ce dernier fréquentait assidûment les réunions du soir dans les appartements de la

rrinc, appelées le petit -romeil; il y avait été admis sur la préscnlation de lord Montaigu et avait promptement accaparé lesbonnes grâces d’Anne d’Autriche par ses conretti et ses cabrioles. Pourtant, lorsque trois jours après les funérailles du roi, le parlement déclara la reine régente * pour avoir le soin et l’éducation de la personne de Sa Majesté et l’administration entière des affaires, demeurant, au reste, en son pouvoir de faire choix de telles personnes que bon lui semblerait pour délibérer, > ni .Mazarin, ni Chavigny n’assistèrent à cette déclaration ; leur absence fut remarquée, et on les regarda tous deux comme en disgrâce. — Or, le soir même où les deux amis, qui, disait-on, s’étaient juré l’un à l’autre de faire cause commune dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, étaient, d'après l'opinion générale, occupés à préparer leurs bagages pour retourner, qui en Italie, qui dans ses terres, on les aurait trouvés fort tranquillement attablés au jeu chez le commandeur de Souvray, qui venait de leur donner à souper. Tout à coup, Beringhen entra.

En voyant paraître le premier valet de chambre de la reine, Mazarin se douta qu’il venait à son intention. Aussi donna-t-il surle-champ ses cartes à tenir à Bautru, et il passa avec le nouveau venu dans une chambre voisine, sans s’inquiéter du regard dont le poursuivait Chavigny, qui jouait à la même table.

— Monseigneur, dit Beringhen, je viens vous donner une bonne nouvelle.

— Laquelle? demanda Mazarin, avec son sourire froid et sa voix soyeuse.

— C’est que la reine est, à l’égard de Votre Éminence, dans de meilleures dispositions qu’on ne le croit.

— Et qui peut vous faire penser une chose si heureuse pour moi, monsieur de Beringhen?

— Une conversation que je viens d’entendre entre elle et M. de Bricnne, dans laquelle, sur l'avis de M. de Brienne, elle s’est dite disposée à vous faire premier ministre.

Contre l'attente du messager, le sourire commencé sur les lèvres

du cardinal s’elfaça ; sa figure redevint froide, et un regard impassible, mais profond, sembla plonger jusqu’au fond du cœur du messager.

— Ah ! ahi fit-il ; vous avez enteudu celte conversalion ?

— Oui, monseigneur.

— Et que disait Brienne?

— 11 disait à la reine que, puisqu’il lui fallait un premier ministre, Votre Éminence était, dans ce cas, le meilleur choix quelle pût faire, non-seulement comme homme rompu aux affaires, mais comme serviteur dévoué.

Mazarin dessina une pirouette.

— Merci, cher monsieur de Beringhen, fit-il, et tenez pour certain que dans l’occasion, je me souviendrai de la peine que vous avez prise pour m’annoncer cette bonne nouvelle.

Et il glissa vers la salle du jeu ; mais Beringhen le rattrapant par un ruban :

— Est-ce tout ce que Votre Éminence daigne me dire?

— Que voulez-vous que je vous dise?... Vous m’annoncez que vous avez surpris une conversation dans laquelle la reine a manifesté les meilleures intentions à mon égard. Je n’ai à remercier que vous, et je vous remercie.

Beringhen vit que Mazarin, craignant sans doute un piège, était résolu de jouer serré ; il comprit la faveur dont allait jouir le rusé Italien, et pressentit que le lendemain il y aurait une foule de gens désireux de s’attacher à s;i fortune; il résolut donc de prendre position le jour même.

— Écoutez, monseigneur, dit-il, je serai franc avec Votre Éminence : je ne viens pas de mon propre mouvement.

— Ah ! ah ! fit Mazarin, et au nom de qui venez-vous?

— Je viens au nnm de la reine.

Les yeux du futur ministre rayonnèrent de joie.

— Alors, c’est autre chose, dit-il ; parlez, mon cher monsieur de Beringhen, parlez.

Beringhen lui raconta qu’il n'avait rien entendu de la conversation

de In reine et de M. de itrienne, conversation qui cependant avait eu lieu, mais qui lui avait été entièrement rapportée par Sa Majesté.

— En ce cas, dit Mazarin, c’est Jonc Sa Majesté qui vous a chargé de venir me trouver ?

— Elle-même, répondit Dcringhcn.

— Sur votre honneur ?

— Foi de gentilhomme ! Elle désire savoir si elle peut faire fond sur vous, et si, dans le cas où elle vous soutiendra, vous la soutiendrez ?

Aussitôt, passant de l’extrcme défiance à la confiance extrême :

— Monsieur de Heringhen, reprit Mazarin, retournez vers la reine, et diles-lui que je remets, sans condition aucune, ma fortune entre ses mains. J ai peine à le taire, il est vrai, sans avertir M. de Chavigny, nos intérêts étant communs ; mais j'ose espérer que .Sa Majesté me gardera le secret, comme, de mon côté, je le garderai religieusement.

— Monseigneur, dit Bcriiighen, j'ai bien mauvaise mémoire, et je crains vraiment d’atr.uhlir les termes dont vous vous servez, en les reportant à la reine. Je vais faire demander du papier, une plume et de l’encre et vous me les donnerez, s’il vous plaft, par écrit.

— Non pas ; car, si nous demandions toutes ces choses, Chavigny se douterait que nous sommes en conférence et non en causerie.

— Eh bien ! riposta Heringhen en tirant des tablettes de sa poche et en les présentant avec un crayon au cardinal, écrivez avec ceci.

Il n’y avait pas à reculer ; monseigneur Jules prit les tahlettcs, le crayon et écrivit nombre de choses ; ensuite i! rendit les f.iblettes tout ouvertes .à Heringhen qui lut la promesse et qui, après l’avoir lue, secoua la tête.

— Eh quoi! demanda le cardinal, trouvez-vous, mon cher Bcringheii, que ce billet ne dise pas tout ce qu’il doit dire?

— Au contraire, répondit Heringhen, je le trouve si bien tourné

que je donnerais beaucoup de clioses, et la reine aussi, j'en suis sûr, pour qu’il fût écrit à la plume au lieu de l’être au crayon. Le crayon s' efface vite, monseigneur, vous le savez.

— Dites à la reine que plus tard je l’écrirai à l’encre, sur le papier, sur le parchemin, sur l’acier, où elle voudra , et que je le signerai de mon sang, s’il le faut.

— Ajoutez cela eu post-scriptum, monseigneur, dit Beriiighen, qui tenait à faire les affaires en conscience ; il y a encore de la place.

Le crrdinal écrivit le post-scriptum demandé, et Beringlien, tout joyeux du succès de sa négociation, rapporta la promesse au Louvre.

La reine était encore avec le comte de Bricnne, lorsque rentra Beringlien. Le comte de Brienne, par discrétion, voulut se retirer; mais la reine le retint. Après avoir lu avec une grande joie ce que le cardinal avait écrit, elle donna les tablettes à garder à Bricnne qui, remarquant qu'oulre la promesse de Mazarin, il y avait sur ces tablclles plusieurs choses écrites encore, voulut les rendre à Bcringhen pour qu’il les effaçât, mais Beringhen refusa de les reprendre. Alors, en présence de la reine, le comte les cacheta et, rentré chez lui, les enferma dans une cassette d’où elles ne sortirent que lorsque la reine les lui demanda, c'est-à-dire lorsqu’eut paru la déclaration du parlement à laquelle Mazarin poussa de toute sa force, sûr de regagner plus qu’il n’avait perdu. (Mémoires de Brienne.)

Ce môme jour, les tablettes furent apportées au cardinal par .M. le Prince, que la reine voulait mettre bien avec lui, et qui était chargé de lui donner en même temps le brevet par le<^uel Anne d’Autriche, non-seulement lui rendait la place qu’il avait perdue, mais encore le nommait chef de son conseil.

Uuelles pouvaient donc être ces plusieurs autres choses écrites sur les tablettes et que la reine voulait qu’on effaçât, — ces choses

que le fidèle Beringhen jugea prudent de sceller sous cachet et de ' renfermer sous serrure^

Sans- doute n’avaient-elles point trait aux affaires de l'État et n'intéressaient-elles que les affaires particulières du prélat et de la régente.

Quoiqu'il en soit, à la vue de cette faveur aussi immense qu'inattendue et imméritée, de méchants bruits commencèrent à sourdre.

On assura que, depuis 1635, Mazarin était l'amant d’Âune d'Âu- ' triche. '

Ainsi se trouvait expliquée la naissance miraculeuse de Louis XiV, | après vingt-deux ans de stérilité. {

Ainsi se trouvera peut-être encore résolue plus lard l’énigme historique de YJlummc au masque de fer.

« Ceux qui ont partagé la disgrâce des grands pensent avoir le droit de partager leur puissance ; mais c’est la loi générale et commune, que ceux qui arrivent par un parti doivent d'abord, tant scs exigences sont grandes, se brouiller avec ce parti. Voilà ce qui fait de l’ingratitude une vertu royale. »

M“*' de Chevreuse allait s’offrir en consécration à cet axiome politique et en holocauste à cette vertu royale,

W'"' de Chevreuse revenait en France. Depuis vingt ans elle était l’amie d’Anne d’Autriclie; depuis dix ans elle était persécutée puur elle ; exilée, proscrite, chassée du pays, menacée de la prison, elle avait fui, déguisée sous des vêtements d'homme, costume qu’elle

DE LA COUKONNE

catfeldi portait, au reste, aussi élégamment que celui Je femme *, et, de même qu'Annibal allait partout cherchant des ennemis au peuple romain, elle avait, dans tous les royaumes de l’Europe, cherché des ennemis à Richelieu.

Comme tout ce qu’entreprenait de Chevreuse, son retour faisait grand bruit ; elle était sortie de Bruxelles avec vingt ism carrosses et rentrait en France avec un train de reine. Sans doute, en se rappelant son ancienne influence sur Anne d’Autriche, au temps de ses amours et de ses malheurs, elle se croyait la seule et ,0'il' véritable régente, et elle accourait, toute joyeuse, dans la ferniî persuasion qu’elle n’avait qu’à se présenter pour reprendre son ancien rang de fiivorite en pied, d’amie en chef et de confldente sans partage. .Malheureusement, comme toutes les exilées, la pauvre femme n’avait point senti marcher le temps et croyait retrouver toutes choses en l’endroit où elle les avaient laissées. Or, non-seulement les sentiments privés de la reine avaient changé, mais encore ses sentiments politiques, les uns subissant l’influence des hommes, les autres celle des événements. M"'* de Chevreuse rappelait à Aune d’Autriche sa liaison intéressée avec son beau-frère et sa sympathie pour Buckingham. Mais la veuve de Louis XllI n’était p!us la jeune princesse persécutée, alliée aux intrigues de Gaston et prête à bouleverser le pays pour assurer le triomphe de sa beauté;

' EItti était retirée à Tours. Richelieu lui envoya un exempt qui devait l’arrêter et la mener à la tour de Loches. Elle rc(ut l’exempt à merveille, lui lit faire bonne chère et lui dit qu’ils partiraient le lendemain; mais pendant la nuit elle passa des habits d’homme qu'elle tenait prêts à tout hasard, et se sauva avec une demoiselle de compagnie, déguisée en homme comme elle. Cet habit lui allait si bien, qu’on avait fait à ce propos le couplet suivant, qui se chantait sur l'air de la Belle PiimaiiUtiae :

La Boissiérc, dis-moi :

Suis je pas bien en homme f — Vous chevauchez, ma foi 1 Mieux que tant que nous sommes.

Parmi les hallebardes.

Elle est, J

Au régiment des gardes,

Comme un Cadet.

cVlail la mère du roi, la régente de France. En se souvenant du passé, elle eût embarrassé le présent et l’avenir. Aussi reçut-elle t d'un air assez pincé et sans trop d'embrassades • la duchesse, laquelle, n’avait nullement modifié les façons de son caractère écervelé et franc parleur, t et , dit .M“* de Motteville , était demeurée dans les mesmes sentiments de galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements à l'âge de quarante-cinq ans. > La froideur de cet accueil mécontenta grandement M"' de Cbevreuse. Ce fut bien pis, lorsqu'elle s'aperçut que le ministre la promenait de révérence en révérence sans faire droit à aucune de ses requêtes, et lorsque, dans l'ignorance de l'intimité où vivait Mazarin avec la reine, ayant décoché plusieurs traits piquants contre l’Italien, elle reçut de Sa Majesté l’injonction d’avoir à cesser ses méchants propos, « attendu que mal parler de monseigneur Jules, c’était mal parler de celle qui l’avait choisi.» Ce fut Beringhen qui lui apporta cette semonce. La duchesse l'écouta en se mordant les lèvres; puis, sentant se réveiller son vieux levain d'aventures;

— Pardieu', s’ccria-t-elle, j’ai assez longtemps conspiré pour; nous allons voir maintenant à conspirer contre...

Elle commença par s'assurer l’appui du duc de Beaufort. Celui-ci, qui devait jouer un si grand rôle dans la Fronde et qui descendait d’Henri IV par César de Vendôme, fils naturel de ce prince et de Cabriclle d’Estrées, était l'amant de M““ de Montbazon, belle-mère de de Chevreuse, beaucoup plus jeune, au reste, et beaucoup plus jolie que sa bcllc-fille. Blond et pâle comme un Anglais, brave comme son épée, toujours prêt à dégainer partout où il y avait des coups à donner ou à recevoir, mais esprit borné, grossier, inculte, sans éducation, sans jugement et sans consistance, François de Vendôme, duc de Beaufort, se donnait en ce moment beaucoup de mal pour se faire regarder comme un profond machinateur de complots. Son parti, composé, dit le cardinal de Retz, de quatre ou cinq mélancoliques qui avaient la mine et le penser creux, s tenait cabinet mal à propos ; on donnait

des rendez-vous sans sujet; les chasses même étaient mystérieuses. » l'Milt Aussi le peuple avait-il baptisé cette faction de imli des importants, Anne d’Autriche leur opposa Mazarin et les Condc. — Un artiflce de jcliiS' de Motitbazon vint enflammer les deux camps. — Un soir

anflif que celte dernière avait cercle clicz elle, une servante trouva dans

, k le salon deux lettres qu'elle remit à sa inaiircsse ; ces deux lettres,

nilw lesquelles sont citées au long dans de Monli ensier, ne laissaitnt aucun doute sur la nature des rapports qui avaient existé • et entre la personne qui les avait écrites et celle fi qui elles étaient

îl'(i adressées ; seulement elles ne portaient pas de signature. M'"' de

nef Mon'bazon n'hésita point à les attribuer à de l.ongueville, et c<> assura qu'elles étaient tombées de la poche de Goligny, qui lui •0 faisait la cour, r»

lit Anne-Geneviève de Dourbon, duchesse de Longueville, fille

d'Henri de Bourbon, prince de Condé, et de ccifc belle Charlotte t Montmorency contre laquelle le Vert-Galant avait brûlé — raté plulêt

— ses dernières cartouches, et sœur du jeune duc d'Enghien qui {'■ venait de vaincre à Rocroy, était alors l’amie intime de la reine

et de Mazarin. Forte de son innocence, elle ne daigna pas relever les propos de M'"* de Montbazon ; mais sa mère, M"‘® la prinrt cesse, fit de cet événement une affaire d’État ; elle accourut au

ï Louvre tout éplorée et demanda justice avec des pleurs et des gé-

« missements. Anne d’Autriche lui promit une réparation exemplaire.

I- De plus, M“'“ de Longueville s'étant, pour passer les comnien-

1 céments d’une grossesse, retirée à l’une de ses campagnes nom-

! mée La Barre et située à quelques lieues de Paris, la reine et le

ministre lui rendirent une visite de eérémonie dans laquelle ils lui renouvelèrent la promesse d’une éclatante réparation.

Toute la cour, qui n'attendait qu'une occasion pour prendre parti pour ou contre le cardinal Mazarin, avait profilé de celle-là, quelqué futile qu elle fût, et s’était divisée en deux camps. Les femmes étaient pour M"'” la princesse et sa fille ; les hommes étaient pour M"'° de Mimtbazon ; et le jour mime de la visite de la

LES CALANTS

roine à M'"'’ de Longueville, de Montbazon, par opposition, reçut celle de quatorze princes.

Cependant la reine tenait parole : elle avait ordonné que de Montbazon ferait des excuses à M""* de Longueville ; mais la rédaction de ces excuses n’était pas chose facile. M“'' de Motteville raconte dans le plus grand détail toutes les agitations de la soirée où elles se rédigèrent. Ce fut le cardinal qui les écrivit de sa main, et il dit plus d’une fois que le fameux traité de paix de Cbérasco lui avait donné moins de mal à conclure. Chèque parole en était discutée par la reine elle-même en faveur de M'"' de Longueville, et par M'"‘‘de Chevreuse en liiveur de de Montbazon. Knfîn la rédaction en fut arrêtée.

Mais ce n’était pas le tout que d’avoir trouvé la formule des excuses : lorsqu’on les lut à M'”*’ de Montbazon, elle refusa tout net de les prononcer ; alors la reine ordonna, et il fallut se sou mettre. Mazarin, pendant ce temps, riait sous cape et voyait ses ennemis se perdre dans une lutte particulière ; le prétendu ntiédiateur ne manquait pas une occasion de les déprécier de plus en plus dans l’esprit de la reine.

Malgré l’ordre positif d'Anne d'Autriche, les négucations durèrent encore plusieurs jours; enfin il fut arrêté que M”' la Princesse donnerait une grande soirée à laquelle se trouverait toute la cour; que M"'^ de Montbazon y viendrait avec tous ses amis et amies, et que là la réparation aurait lieu.

En effet, à l’heure convenue, M"" de Montbaz- n, fort parée et avec une démarche de reine, entra chez M™' la Princesse, qui resta debout à l’attendre, mais sans faire un pas au-devant d'elle, pour qu’on vit bien que Mn>o de Montbazon était forcée à cette démarche, et que les excuses qu’elle allait faire étaient des excuses imposées. Arrivée près dr la princesse, elle déploya un petit papier attaché à son éventail et lut ce qui suit ;

t Madame, je viens ici pour protester que je suis très-innocente de la méchanceté dont on a voulu m’accuser. Il n'y a aucune per-

sonne d’honneur qui puisse dire une calomnie pareille. Si j’avais fait une faute de celte nature, j’aurais subi les peines que la reine m’aurait imposées; je ne me serais jamais montrée dans le monde et vous en aurais demandé pardon. Je vous supplie de croire que jene manquerai jamais au respect que je vous dois et à l’opinion que j’ai de la vertu et du mérite de de Longueville. »

Hl""^ la princesse répondit :

— Madame, je crois volontiers à l’assurance que vous me donnez de n’avoir pris aucune |iart à la méchanceté qu'on a publiée. Je défère trop au commandement que la reine m’en a fait pour conserver le moindre doute à ce sujet.

Quelques jours après, M'"® de Montbazon reçut l’ordre de se retirer dans ses terres.

Cet exil irrita vivement le duc de Beaufort. Or, comme il n’iguorait pas que le coup venait encore plus de Mazarin que des Condé, ce fut à Mazarin qu’il résolut de s’en prendre, et il fut décidé entre lui et ses amis que la première fois que le cardinal irait dîner à Maisons, des soldats, embusqués sur la route, le fusilleraient au passage. Tout était prêt, assure M"'" de Motteville, lorsqu’une circonstance imprévue Qt manquer l’affaire. Le duc d’Orléans, étant arrivé au Louvre au moment où Mazarin allait partir, fut invité par lui et 1 accompagna avec son carrosse; sa présence empêcha l’exécution du complot. Un autre jour, des mesures avaient été prises pour tirer sur monseigneur Jules d’une fenêtre devant laquelle il devait pa.iser pour se rendre au conseil; mais il fut averti la veille au soir et prit un autre chemin.

Le lendemain, on fit grand bruit au Louvre de cette entreprise vraie ou supposée. La reine, surtout, prenait fort au sérieux le danger qu’avait couru le cardinal, et, s’approchant de Moio de Muttcville, les yeux ardents de colère, elle lui dit d’une voix altérée : — Avant deux fois vingt quatre heures, Motteville, vous verrez comment je me vengerai des tours que ces méchants amis me font.

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