‹ Les galants de la couronneChapitre 16 sur 19 · I.ES GALANTS · texte numérisé non relu

I.ES GALANTS

Le même soir, qui était le lendemain du jour, où, disait-on, le cardinal avait dû être assassiné, M. de Beaufort, en revenant de la chasse, se rendit au Louvre.

Sur l’escalier, il rencontra M“‘« de Guise, mère du jeune duc Henri de Lorraine, et M“' de Vcndùme, sa mère à lui. Toutes deux descendaient, après avoir passé avec la reine cette journée d'agitation pendant laquelle on n'avait fait que parler de l’assassinat manqué. Les deux princesses, qui peut-être avaient entendu les paroles d’Anne d’Autriche à lilme de Molteyille, voulurent empêcher le duc de monter, l’avertissant qu’on l’avait publiquement désigné comme le chef du complot. Mais lui ne fît que rire de leur terreur et continua son chemin. Trois jours auparavant, la reine avait été se promener au bois de Vincennes où Chavigny lui avait donné une magnifîque collation, et là le duc de Beaufort était venu la rejoindre et l’avait trouvée fort gaie et fort gracieuse. La veille encore, il lui avait parlé, et rien dans ses manières n’avait indiqué un changement de dispositions à son égard. 11 entra donc chez la reine avec sécurité, et la trouva dans son grand cabinet du Louvre où elle l’accueillit de son plus gracieux sourire, et lui (it, sur sa chasse de la journée, des questions qui annonçaient l’esprit le plus libre et le plus détaché. Sur ces entrefaites Mazarin entra. La reine lui sourit et lui tendit la main. Puis, comme si elle se rappelait tout à coup qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire:

— Ah ! venez done, dit-elle.

Et elle emmena le cardinal dans sa chambre.

Là reine sortie, le duc de Beaufort voulut sortir à son tour par la porte du petit cabinet; mais, sur le seuil, il trouva Guitaut, capitaine des gardes de la reine, qui lui barra le chemin.

— Qu’y a t-il, M. de Guitaut? demanda le duede Beaufort étonné.

— Monseigneur, répondit celui-ci, je vous en demande pardon, mais, au nom du roi et de la reine, j'ai commandement de vous arrêter. Voulez-vous bien me suivre ?

— Oui, monsieur, mais voilà qui est étrange.

Puis, lout en suivant le capitaine des gardes, le duc, avec un sou rire moitié ironique, moitié menaçant, ditàM“"^’ de Clievreuse et do Hautefort qui causaient dans le petit cabinet :

— Voyez-vous cela, mesdames, Sa Majesté me fait demander m n épée !

M. de Beaufort fut conduit au donjon de Vincennes. On envoya en même temps à M, et à M“® de Vendôme, son père et sa mère, et à M. le duc de Mercœur, son frère, un homme qui n’avait jamais en rien trempé dans aucune cabale, l’ordre de sortir incessamment de Paris. M. de Vendôme, pour gagner un peu de temps, fit dire à Anne d’Autriche qu’il était fort malade ; mais, pour toute réponse, Sa Majesté lui envoya sa propre litière. M. de Vendôme comprit qu’après une attention pareille de la part d'une souveraine, il ne pouvait rester davantage à Paris et partit le jour môme. (A/é tnoires de A/'"* Molteville. )

.M™* de Clievreuse, on le comprend bien, ne vit pas sans se plaindre tous ses amis emprisonnés et exilés. Elle alla trouver la reine et « la rabroua vertement, * lui représentant que toutes les personnes avec lesquelles elle se conduisait si durement étaient justement celles qui avaient le plus pâti autrefois à son service, sous la tyrannie du feu cardinal et du feu roi. Mais Anne d’Autriche, s’armantde cet air froid et hautain dont elle savait au besoin écraser les fâcheux, lui répondit de la laisser gouverner le royaume à sa fantaisie, de ne se mêler de rien et de vivre en repos loin des affaires et dans les plaisirs. Le repos étant la chose du monde la plus antipathique à la duchesse, celle-ci s’emporta et fit sonner haut le temps où elle courait Paris et Londres, la France et la Lorraine, les secrets de Sa Majesté en poche. Alors la régente lui intima l’ordre de partir pour Tours « et d'y aller attendre l’expression de ses volontés. * Mxx de Chevreuse obéit; seulement elle ne resta pas longtemps à Tours et passa en Angleterre.

Les Importants ainsi anéantis, les amis d’Anne d’Autriche ainsi

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LES CALANTS

(lispcrs'js, Mazarin restait seul, tout-puissant sur la femme et sur le pays, — sur la régente et sur la France.

Le 7 octobre lGi3, Anne d’.Autriclie quitta le Louvre avec le jeune roi et le favori, et s’en vint habiter le palais élevé en 1629 par Itichelieu sur l'einplacemeni des bùtels de Rambouillet et de .Mercœur, palais dont les bâtiments et les jardins avaient débordé jusqu'aux prairies sur lesquelles on a construit la rueNeuve-des-Petits-Champs et la rue Vivienne, et dont Corneille avait écrit :

Non i'ullivcrs entier ne peut rien voit d'égat AU superbe dehors du IMlais-Cardinal.

Toute une ville entière, avec pompe bâtie,

Semble d'un vieux fossé par miracle sortie Ht nous fait présumera ses superbes toits, tyue tous ses habitants sont des dieux ou des rois.

Le Palais-Cardinal avait élé donné par Richelieu à Louis XIII. Sur l'observation du marquis de Prouville, grand-maréchal des logis, qu'il n'était pas convenable que le roi habitât la maison d'un de ses sujets, Anne d'Autriche fit substituer à l'inscription placée au-dessus de la porte celle de Pahm- Royal, dénomination que cet édifice a conservée jusqu’à nos jours. Louis XIV, alors âgé de cinq ans, y occupa la chambre de Son Éminence. La reine s'installa dans les appartements qui ouvraient sur les jardins; son cabinet renfermait un tableau de Léonard de Vinci, la Parenté de la Vierge, d’Andréa del Sarto, un Réiée sauvant Anchise, d’Aiinibal Carrache, une Fuite en Égypte, du Guide, un Saint Jean monté sur un aigle, de Raphaël, deux toiles du Poussin et les Pèlerins /rFnunaiis, de Paul Véronèse ; son oratoire et sa salle de bains, ornés par Philippe de Champagne et par Vouet, passaient pour la merveille de Paris. Quant à Mazarin, il s’était réservé le corps de logis communiquant avec la rue des Bons-Enfants ; il y avait à sa porte sentinelle et corps- de garde, comme aux autres entrées.

Au resie, à mesure que la n'genle manifestait d’une façon plus compromettante pour sa dignité et pour son honneur l’étrange sentiment qui l’asservissait â monseigneur Jules, le petit roi, de son côté, ne perdait pas une seule occasion de témoigner publiquement de son aversion pour le ministre. — Quelques anecdotes, recueillies dans Laporte, nous donneront la note exacte de cette aversion.

Un jour, raconte Laporte, qui, du service d’Anne d’Autriche, était passé â celui de Louis XIV, le roi voyant, à Compiègne, Son Éminence traverser la terrasse du château, se détourna et dit assez haut pour que Duplessis, gentilhomme de la manche, l’entendît : • Voilà le Grand Turc qui passe. » Duplessis rapporta ce propos à la reine, qui fit venir l’enfant, le gronda fort et voulut le forcer à dire quel était celui de ses serviteurs qui donnait ce nom au cardinal, pensant que ce n’était pas de lui-môme qu’il l’appelait ainsi ; mais le roi tint bon, et quelques menaces que lui fît sa mère, il soutint qu’il ne devait cette suggestion à personne, et que l'imagination lui en était venue à lui-même. Un autre jour que le roi était à Saint-Germain, dans un petit cabinet du vieux château, assis sur sa chaise d'a/faire, comme dit Laporte, M. de Chamarante, second valet de chambre du roi, que le cardinal avait mis en cette charge, entra dans le cabinet et dit à Sa Majesté que son Eminence, en sortant de chez la reine, s’était arrêtée dans sa chambre pour assister à son coucher ; ce qui était chose extraordinaire, le cardinal n’ayant pas pour habitude de rendre de pareils hommages au roi. Le roi ne répondit mol ; Chamarante, fort étonné de ce silence, regarda successivement, pour eu chercher l’explication, M. Dumont le sous-gouveiâieur, Laporte et un garçon de chambre qui étaient là. Laporte, qui considérait Chamarante comme un espion et qui craignait qu’il ne crût que c'était lui qui montait ainsi le jeune roi contre le cardinal, répéta ce qu’avait dit Chamarante en entrant, et fit observer à Sa Majesté que si elle n’uvaii plus alfaire où elle était, elle devait s’en aller se coucher, pour ne pas faire attendre plus longtemps Son Eminence. Mais leroi fit la sourde oreille, demeurant muet et immobile à l’observa-

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