MARIE STUART
RIZZIO Kï BOTHWELL 1563 — 1587
Au mois de mai de raimée 1563, par une de ces rares journées de printemps où le soleil troue d'un rayon le plaid de brouillards dont s'enveloppe la froide Écosse, devant le porche du logis occupé à Édimbourg, non loin de Kircli of Field, par le comte Jean de Moret, ambassadeur du duc de Savoie, une litière était arrêtée, qui ressemblait à un bouquet de jolies femmes.
Elles étaient cinq, dont la beauté se détachait sur le velours sombre de l’antique équipage avec une aveuglante intensité de splendeur, — poignée d’yeux flamboyants, grappe de minois roses, nichée d’oiseaux jaseurs ! Toutes semblaient du môme âge et avaient la même taille. Pourtant, dans cette touffe de fronts couronnés de jeunesse et pavoises de gaieté, un front s’élevait au-dessus des autres, qui empruntait une sorte de majesté étrange et mélancolique à quelques plis précoces, à quelques rides sournoises. Les soucis,
le malheur avaient passé par ces sillons presque invisibles, et l’on devinait que ce n’était point sans raisons pour le présent, sans menaces pour l’avenir, que l’ongle de la fatalité avait marqué ce blanc ivoire d’une de ces égratignures plus légères en apparence que celles d’un stylet sur une armure de Milan, et qui deviennent, avec le temps, la fosse où s’engloutit tout un monde d’illusions, de regrets, de remords. Ah! c’est que cette tète charmante avait déjà vu s’amasser bien des nuages ; c’est que bien des tempêtes allaient se déchaîner sur elle ; c’est qu’elle devait enfin rouler, vingt-quatre ans plus tard, sous la hache du bourreau, expiant la vie par la mort, s’élevant du crime au martyre, et effaçant sous la rosée de son sang vermeil les taches rouges du sang d’autrui versé pour un de ses baisers... — Celte tète, c’était celle de la reine Marie Stuart.
Mais, au moment où nous la mettons en scène, la fille de Jacques V, la veuve de François II, l’épouse future de Dariiley, la future maîtresse des deux hommes qui 'ont donné leur nom à notre récit, était bien loin de se douter du rôle terrible qu’elle se trouvait jippelée à jouer dans l’histoire. -Elle n’en était qu’aux illusions et aux regrets, — aux regrets surtout, à ceux que lui avaient laissés la mort de son jeune roi et les adorations de la France. La vie épanouissait sous ses pas ses plus caressantes promesses i elle avait vingt et un ans à peine ; chaque jour, son peuple apprenait à la connaître, h l’aimer davantage ; une nombreuse et vaillante noblesse se massait autour de son trône ; ses alliances l’apparentaient aux cours les plus illustres de l’Europe; Guise et Tudor avaient mêlé leur sang dans ses veines. D’ailleurs, mieux que le rang et la naissance, les dons de l’esprit et du corps l’avaient sacrée reine entre toutes. Pour écraser non-seulement toutes les princesses, mais toutes les femmes, elle n’avait qu’à montrer ses magnifiques cheveux d’un blond cendré qu’a célébrés Brantôme, son sourire étincelant comme un collier de perles qui auraient un œillet pour écrin, son regard d ou ruisselait un philtre do flammes, ses épaules polies comme un marbre grec, ses bras ronde et potelés, son cou decygne.
sa main d'nlbùlre, sa taille de déesse et son pied d’enfant ; elle n’avait qu’à parler, elle n’avait qu'à chauler, et, soit que la poésie de Uonsard, de Clément Marot, de du Bellay ou de Maisuii-Flcur s’envolât en strophes sonores hors de scs lèvres, soit qu’elle ga- , zouillàt scs propres vers à elle, dont la poussière de trois siècles n’a pu ternir la douce naïveté et la mélodieuse fraîcheur, tous les cœurs « alloienl à sa personne et onc ne vouloient plus être sujets aultre ]iart. » Hélas! tout ce merveilleux ensemble a été sa plus grande faute : une seule impcrl'eclion dans toute cette harmonie, et la rivale d'Clisabelh ne niourait point sur l’échafaud. Tarquin n’a jamais décapité que les Heurs superbes.
Cependant M, dcMorct, escorté de scs gentilshommes, était venu tenir je marchepied à la reine.
— Comte, lui dit celle-ci, nous afons voulu vous rendre en personne la visite que vous iioifâ fîtes, l’hiver dernier, au nom de votre souverain, dans notre résidence de Saint- André. Toutefois, ce n’est pas tant pour honorer notre beau cousin de Savoie que pour vousroéme que nous venons. Le bruit court que vous cachez en ce logis bon nombre de trésors rapportés par vous d'Italie ; Ijvres, tableaux, statues, iusirumenis, que sais-je I Or, nos Gdèles; mais farouches highianders ii’ ayant point accoutumé nos yeux à de semblables régals, nous vous prévenons que nous ne vous laisserons aucune trêve que vous ne nous ayez tout montré.
M. de Moret mit un genou en terre et répondit ;
— Daignez entrer en ma maison, madame. Tout ce qu'elle renferme est, comme moi même, au service de Votre Majesté.
— Je n’attendais pas moins de votre courtoisie, comte, reprit Marie. Donnez-nous donc la main et guidez-nous. Et vous, mignonnes, qu’on me suive, ajoula-t-elle en se tournant vers son escouade de fillettes.
M. de Moret olfrit le poing. Les Maries de la reine suivirent.
On appelait ainsi quatre jeunes filles qui, nées la même année
It LES GALANTS
qu’elle, et, comme elle, portant le doux nom qui est l’anagramme du mol aimer, l’avaient accompagnée en France et no devaient la quitter dans sa bnime ni dans sa mauvaise fortune. C’étaient .Marie Livingston, Marie Fleming, Marie Seylon et Marie Béaton.
On n’avait point trompé la reine ; le comte Jean de Moret était ce que nous nommerions aujourd hui un colleclionneur intelligent et heureux. Différentes ambassades à Rome et à Florence, plusieurs voyages en France et en Allemagne, l’avaient mis à môme de fourrager, dans les ateliers des meilleurs maîtres en tous genres, quantité d’objets précieux, si l’o.i songe au .mépris que la noblesse écossaise affichait à cette époque pour tout ce qui tenait à l’art. Son logis, peuplé de tableaux et de statues, rappela à Marie ces galeries de Compiègne, d'Amboise et de Saint-Germain ou elle avait couru, enfant, .’i travers des forêts de chefs-d’œuvre. Aussi se plongea-t-elle, frémissante de bonheur, dans la contemplation de toutes ces merveilles : ses grands yeux ne lâchaient le marbre que pour dévorer la toile ou le panneau historiés ; ses belles mains ne quittaient le vélin enluminé que pour caresser les cordes d’un luth ou les touches d’une viole d’amour. C’étaient des ravissements, des ex'ases, des transports, des éclats tels qu’elle n’en avait jamais eus depuis son retour en Écosse.
Tout à coup un prélude de guitare résonna derrière une tapisserie, et une voix s’éleva qui chantait ;
L'on voit sous blanc atour, En grand deuil et tristesse.
Se promener maint tour De beauté la deesse.
Tenant le trait en main ne son nis inhumain 3 Et l’amour sans rronicaii Voleter autour d'elle.
Déguisant son bandeau Sous un funèbre voit;.
Où sont ces mots écrits :
< Mourir ou être pris. >
Celle chanson élait celle qu’avail faile sur Marie Sluart, au moment où elle quittait la Franco, M. de Maison-Fleur, gentil cavalier pour les lettres et pour les armes. La reine l’écouta avec une émotion extrême, puis, s’adressant à .M. de Moret :
— Qu’csI-ce que j’ai entendu là, comIe? demanda-t-elle. Est-ec encore une de vos merveilles?
L’ambassadeur s’inclina avec un sourire alTirmatif.
— Ne puis-je lavoir déplus ]irès? continua Marie.
— Si Ici est le bon plaisir de Voire Majesté...
Et M. de Moret, soulevant une portière, appela :
— Rizzio !
Le musicien parut. C'était un jeune bomnie de vingt liuit à trente ans, mince et blond, les tiviils réguliers, le visage jiàle, avec une grande douceur et ui;c grande finesse dans le regard. 11 se présenta modestement, salua la reine sans embarras ni hardiesse et attendit qu'elle lui adressât la parole. Mais .Marie élait trop occupée à le contempler; ce fut le comte .lean qui rompit le silence.
— Rizzio, dit-il, voici Sa Majesté la reine d'Écosse à qui je vous ai désigné comme l’une de nres merveilles, et non des moindres. ï.àcbez de ne pas me démentir et de vous montrer digne de l’attention qu’elle daigne vous prêter,
— J’attends les ordres de la reine, répondit Rizzio.
— Chantez encore, commanda cel'e-ci.
Le jeune homme prit sa guitare et commença aussitôt :
Adieu, ptaisant pays du France,
O ma pairie La plus rliéric.
Qui as nourri ma jeune enTancc I Adieu, France 1 adieu, mes beaux jours!
La nef i|ui disjoim nos amours N’a vu de moi que la moitié ;
Une part le reste, elle est tienne;
Je la Ile à Ion amitié.
Pour que de l’anire il le souvienne.
Celle fois, l'Ilalien s'attaquait aux œuvres attribuées i la reine ellc-mômo. N'était-ce point là, en effet, le dernier et poétique adieu dont la veuve de François H avait salué nos rivages du haut de la nef qui l’emportait?
A ce souvenir, les longs cils de Marie s’emperlcrent de larmes.
Rizzio se précipita à ses genoux. Sa voix, comme sa personne, avait un charme iiidéfinissable.
— Ahl madame, s’écria-t-il, aurais-je eu lo malheur d'offenser Votre Majesté?
— Vous ne m’avez point offensée, mon ami, fit la reine en essuyant ses yeux. Relevez-vous donc et apprenez-nous qui a composé l'air que vous venez de mettre sur nos paroles ; il est plein de douceur et d’expression.
— C’est moi, madame, répondit le jeune homme.
— Ohl intervint M. de Moret, David Rizzio n’est pas un musicien ordinaire. Outre qu’il possède un fort remarquable talent dans la composition et sur les instruments, il parle et écrit le français aussi galamment que les sieurs de Brantôme ou Montaigne, et je gage qu’il a sur le bout de la langue toutes les badincries de Ronsard et de Clément Marot.
— Vraiment I s’écria Marie, déjà rassérénée et toute joyeuse, vous connaissez, vous ai.aaez mes poètes, siguor Rizzio?
— J’aime tout ce qui vient de France, madame.
Marie, elle aussi, venait de Franco...
Cette flatterie, sinon cette déclaration à brùie-corsage, fit monter un nuage de pourpre aux joues de la reine. Elle couvrit sa rougeur d'un de ces éventails de plumes quo le Rouennais Hoishardy venait d’inventer, et, apostrophant l’ambassadeur :
— Comte, ne m’avez-vous pas dit tout à l'heure que tout ce que renferme celle maison est à mon service?
— Oui, certes, et Votre Majesté, peut choisir ce qu’elle désire emporter, si toutefois elle ne désire emporter le tout.
— Merci, comte, vous êtes généreux et magnifique, mais nous n'abuserons pas de vos largesses. Parmi toutes ces merveilles, nous
n’en choisissons qu’une, — celle que vous nous avez montrée la dernière, — votre sonneur de guitare...
— Hè! prenez-le, mademe!
Le digne seigneur cédait son musicien à Marie sans plus de souci qu'il n'en eût mis à lui faire don d'un chien de race ou d’un faucon bien dressé !
La jeune femme se tourna vers son nouveau serviteur :
— Rizzio, lui dit-elle en français, vous nous appartenez désormais et vous ne nous quitterez plus.
Puis, comme l'Italien chancelait, ébloui d’une telle fortune :
— Remettez-vous, mon ami, poursuivit-elle, nous n’avons que votre bien en vue et nous ferons en sorte que notre cour vous paraisse aussi agréable que le logis de votre rnaîire.
— Accompagnerai-je de suite Votre Majesté? demanda le jeune homme.
— Oui, certainement; nous n’avons pas de gardes; vous nous servirez d’escorte.
Et la reine prit congé à grande hâte, emportant son Rizzio comme si elle eût craint qu’on ne le lui volât. M. de Morel ût donner un cheval au musicien. Celui-ci se plaça à la droite de l’équipage et y cavalcada « de telle façon que tout le monde le remarqua. » {Mémoires lie Melvil.) Pendant le trajet, Marie ii’eut d’yeux que pour lui : • Comment trouvez-vous mon Rizzio? demanda-t-elle plusieurs fuis à scs fillettes, et n’est-ce pas là un gracieux cadeau de M. de Savoie? s Ses Maries ne l’avaient jamais vue d'humeur aussi folle.
On arriva à Ilolyrood.
Dans la cour du château, plusieurs lords se précipitèrent pour faire cortège à la reine et pour lui présenter la main.
Mais la reine cherchait Rizzio.
L'Italien, qui avait remis sa monture à un page, se tenait à l'écart et regardait quatre dalles de granit qui formaient une tache grisâtre sur le gazon de la cour.
Marie éleva la voix, et, toujours en français :
8 LES CALAMS
— Holi! signor Ilizzio, avez-vous oublié que vous êtes aujourd’hui noire cavalier servant?
Le musicien accourut.
Les lords le contemplaient avec une curiosité hostile. L'un d'eux, James Douglas de Morton, chancelier du royaume, os.i même adresser celte question à la reine :
— Que nous ramène donc là Votre Grâce?
— Le plaisir, milord, riposta Marie.
Puis, tout bas à Rizzio :
— Que çonsidériez-vous par là si attentivement tout à riicure?
— Madame, répondit l'ilalien, je cnnsiJéraiî la place où fut dressé 1 échafaud de feu M. de ChaslelarJ.
Ce prologue de noire drame esquissé, qu'il nous soit permis d'en molircr, comme on dit eu argot de coulisses, les deux principaux personnages.
Cédons le pas à l'actrice, à la femme, à la reine.
Le 14 décembre 1512, Jacques V, à peine âgé de trente et un ans, se mourait au château de Falkland,
La lièvre l'avait saisi, et aussi le désespoir et la honte, après l’ignominieuse défaite de Solway-Moss, où l’armée écossaise s’était enfuie devant cinq cents cavaliers anglais.
Le roi entrait en agonie, quand on lui apprit que sa femme, — Marie de Lorraine, veuve du duc de Longueville et sœur du duc François de Guise, laquelle il avait épousée en secondes noces en 1.538, — venait d’accoucher d’une fille à Linlithgow. A cette nou-
velle, le moribond murmura trislemenl, en parlant de la couronne d’Écosse, qu’une petite-fille de Robert Bruce avait fait entrer dans la maison des Sluarls :
— Pitr fille elle est venue, par ftlle elle s'en ira.
Ce furent scs dernières paroles.
Cette fille était Marie Stuart.
C’était la première fois qu’une femme était appelée à s’asseoir sur le trône de Robert Bruce. Marie y apportait la double infirmité de son itge et de son sexe. Calomniée dès sa naissance, le bruit s’était si généralement répandu qu’elle était mal conformée et qu’elle ne pouvait vivre, qu'un jour sa mère' lassée de ces faux rapports, la débarrassa de ses langes et la montra nue à l’ambassadeur d’ .Angle terre, qui venait, de la part de Henri VllI, la demander en mariage pour le prince de Galles, qui n’avait lui-méme que cinq ans. Couronnée à neuf mois par le cardinal liealon, archevêque de Saint - .André, elle fut enfermée aussitôt par Marie de Guise, qui craignait pour elle quelque perfidie du prince anglais, au château de Stirling. Deux ans plus tard, ne trouvant pas que cette forteresse lui présentât assez de sûreté, sa mère la fil transporter dans une île au milieu du lac Meutbeilh, où un monastère, seul édifice qui existât eu ce lieu, servit d'asile à l’enfant royal et à ses Maries. Elle y resta Jusqu’ à l’époque où, le parlement ayant approuvé son mariage avec le dauphin de France, fils de Henri H, elle fut conduite au château dcDumbarton, et, là, remise entre les mains de M. de Brézé, qui venait la chercher sur l’ordre de son futur beau-père. Elle s’embarqua alors sur les galères françaises, à l’embouchure de la Clydc, et, après avoir été vivement pourchassée par une flotte anglaise, elle entra, le 15 août 1518, dans le port de Brest, un an après la mort de François Outre ses quatre Maries, trois de ses frères naturels raccompagnaient, parmi lesquels était le prieur de Saint-André, Jacques Stuart, qui devait postérieurement abjurer la foi catholique et, avec le titre de régent du royaume et sous le nom de Murray, devenir si fatal à la pauvre f'mme. De Brest, la petite Marie fut menée à Saint-Germain, où le roi Henri II la combla de caresses. H