I.FS r.AlANTS
ajoute-l-il, que, du moment où elle fut veuve, je la vis toujours en son pâle teint, tant que j'eus l'honneur de la voir en France et en Kcosse, où il lui fallut aller nu bout de dix-huit mois, à son trèsgrand regret, et après sa viduité, pour pacifier son royaume, fort divisé pour sa religion. Hélas! elle n'en avoit pourtant ni envie, ui volonté, et je lui ai vu dire souvent et appréhender comme mort ce voyage ; car elle désiroit cent fois plus de demeurer en France simple douairière, et se contenter de sa Toufainc et de son Poitou pour son douaire, que d’aller régner là eu son pays sauvage; mais messieurs ses oncles, au moins aucuns, car non pas tous, l'en conseillèrent et même l’en pressèrent, qui se repentirent bien après cette faute. »
Ces oncles, dont parle Brantôme, étaient les cardinaux de Guise et de Lorraine.
Pendant ces dix-huit mois, la pauvre petite reine n’avait pas passé un seul jour sans les supplier de lui permettre de rester en France ; la raison d'État était demeurée inflexible.
La raison d’État est le manteau dont se servent, pour draper leurs projets d'intérêt personnel, les politiques et les ambitieux. Or, Dieu sait si MM. de Guise étaient do grands ambitieux et de grands politiques !
1 e 9 août 15G1, Marie Stuart arrivait à Calais, où l’altendaienl, pour la mener en Écosse, deux galères, l’une sous les ordres de M. de Mévillon, l’autre sous le commandement du capitaine Albize. Outre ses oncles, le duc et la duchesse de Guise, le duc d’Aumale et M. de Nemours, avec force noblesse, l’avaient accompagnée jusqu’à ce point extrême.
Le 15 du même mois, à son lever, on la prévint qu’il fallait s'embarquer. Aussitôt, elle éclata en sanglots ; on eût dit que l'instant de sa mort venait de lui être annoncé; et certes, l’entrée funèbre du bourreau dans sa prison de Fotheringay devait la trouver plus calme et plus souriante!...
L’embarquement eut lieu à midi. Plusieurs gentilshommes sui-
virent Marie sur la galère de M. de Mévillon : MM. d’Aumale, d'Elbeuf et Damville, avec Brantôme et Chastelard, étaient du nombre.
A trois heures, on appareilla, et les deux bâtiments sortirent du port en s’aidant de la rame, le vent n’étant point assez fort pour qu’on pût se servir des voiles.
La jeune femme se tenait debout sur le lillac.
Plus blanche que son long voile de deuil, immobile et comme pétrifiée, elle semblait une statue de la Douleur.
Parfois, de grosses larmes silencieuses mouillaient le marbre de sa joue; parfois aussi la statue s'animait et saluait de la main, de la voix, du mouchoir ceux-l.à qu’elle laissait derrière elle et dont l’image allait disparaissant dans la brume du soir...
« Tout à coup, de grands cris retentirent : un bâtiment, qui arrivait à pleines voiles, avait, par l’ignorance du pilote, touché contre un rocher; de sorte qu’il s'était ouvert, et, après avoir tremblé et gémi un instant comme un homme blessé, il commençait à s’engloutir aux cris de tout son équipage. Marie, épouvantée, pâle, muette et immobile, le regarda s’enfoncer graduellement dans la mer, tandis que le malbeureux équipage, à mesure que la carène disparaissait, montait dans les vergues et dans les haubans, afin de retarder son agonie de quelques minutes. Enfin, carène, vergues, mâts, tout s’engouffra dans la gueule héante de l’Océan. On vit surnager un instant quelques points noirs, qui disparurent â leur tour les uns après les autres; puis le flot poussa le flot, et les spectateurs de cet horrible drame, voyant l’Océan calme et solitaire, comme si rien ne s'était passé, se demandèrent si ce n’était pas une vision qui leur était apparue, et puis s’était évanouie.
* — Hélas! s’écria Marie en se laissant tomber assise et en appuyant ses deux bras sur la poupe de la galère, quel triste augure pour un si triste voyage !
» Puis fixant de nouveau^ vers le port, qui commençait â s’éloigner, ses yeux séchés un instant par la terreur et qui se mouillèrent de nouveau :
IG
LKS GALANTS
« — Adieu, France! murmura-l-clle, adieu France!
» Et, pendant cinq heures, elle resta ainsi, pleurant et murmurant :
• — Adieu, France! adieu, France!
» L’obscurité vint qu'elle se lamentait encore; et alors, comme les objets s’effaçaient, et qu’on l'appelait pour souper :
• — C’est bien maintenant, ma chère France, dit- elle en se levant, que je vous perds réellement, puisque la nuit jalouse met deuil sur deuil, en jetant un voile noir devant mes yeux. Adieu donc une dernière fois, ma chère France, car jamais je ne vous verrai plus!...
« A ces mots, elle descendit, disant qu'elle était tout au contraire de Didon, qui, après le départ d'Énée, n'avait plus fait que regarder .es flots, tandis qu’elle, Marie, ne pouvait détacher ses regards de la terre. Alors tous firent cercle autour d’elle pour essayer de la distraire et de la consoler ; mais elle, toujours plus triste, ne pouvant répondre, tant ses larmes l’étouffaient, mangea à peine; et, se faisant dresser un lit dans la traverse de la poupe, elle fit venir le timonnicr et lui ordonna, s’il voyait encore la ferre au point du jour, de venir la réveiller aussitôt. Et sur ce point Marie fut favorisée, carie vent ayant calmé, la galère, lorsque revint le jour, se trouva encore en vue de la France.
» Ce fut une grande joie pour Marie, lorsque, réveillée par le timonnicr, qui n’avait point oublié l’ordre reçu, elle se leva sur son lit, et, fl travers la fenêtre, qu’elle fit ouvrir, revit une fois encore ce rivage bien-aimé. Mais, sur les cinq heures du matin, le vent ayant fraîchi, la galère s’éloigna rapidement ; de sorte que bienlût la terre disparut tout à fait. Alors Marie retomba sur son lit, pfile comme si elle était morte, et murmurant encore une fois :
« — Adieu, France! je ne te verrai plus! »
Ce fut alors que, — nénie suprême! — s’épandit hors de ses lèvres l’essaim de vers que nous avons placé tout à l’heure dans la huuche de David Rizzio.
Il serait injuste de ne pas ajouter que les savants lui ont contesté ce soupir.
Car cela est ainsi, en vérité : toutes les fois qu’une croyance poétique, ou grande, ou généreuse, voltige dans notre esprit, un Sidias, un Vadius, un Trissotin quelconque se trouve là tout à point, qui vous attrape par l’aile la pauvre innocente et qui vous l’écrase brutalement contre une pile de bouquins, comme un beau papillon de pourpre et d’or entre les doigts tachés d’encre d’un cuistre l
Laure n’est qu’une chimère, soit dit sans calembour; Béatrix avait des écrouelles; Bonaparte n'a pas plus parlé aux Pyramides que Mirabeau au Jeu de paume; il faut avoir cela pour certain. 1,1 n’y a de vraiment grand, de vraiment beau, de vraiment vrai que l’interjection de Cambronne !
Cependant, Marie avait encore un espoir, c’est que la vue d'une flotte anglaise forcerait sa petite escadre à retourner en arrière; mais elle avait ses destins à accomplir. Un brouillard extraordinaire en cette saison d’été s’étendit ce jour même sur tout le détroit et la déroba à la croisière. Ce brouillard, si épais qu’on ne pouvait voir de la poupe au mât, dura toute la journée du dimanche, qui était le lendemain du départ, et ne se dissipa que le lundi à huit heures du matin. Grâce à cette éclaircie, le pilote reconnut les côtes d’Écosse. Le 20 août, on abordait à Leith.
Rien n’était préparé pour recevoir la reine. Une méchante couchette d’ajoncs, sans draps ni rideaux, dans un vieux donjon délabré, qui prenait la pluie et le soleil par maintes crevasses, voilà quel fut son premier gîte en son royaume paternel. Qu’étaient devenus ses beaux appartements du Louvre, de Saint-Germain et de FonUiinebleau, leurs riches tentures, leurs tapis si doux aux pieds mignons, leurs glaces de Venise, leurs plafonds illustrés par les maîtres, leurs meubles fouillés dans l’ébène, et leurs grands lits tout égayés de ciselures, avec leurs colonnes de ebéne sculpté, leurs courtines de velours, leurs crépines d’or, et leur baldaquin empanaché? — Plusieurs des principaux de la ville et des environs s’en
vinrent pourtant la saluer. Mais, lorsque Marie vit ces hommes de haute taille et de mine sauvage, les jambes nues, le dirrk et la claymore au tlauc, le buflle à l’épaule, tout graves, tout renfrognés, tout revêches dans leur plaid en dents de scie, et aussi rebelles à tourner un compli;r.ent qu'à découvrir leur front coiffé d’une plume d’aigle, alors la frayeur la prit et elle se mit à pleurer amèrement en songeant aux gentils cavaliers, cuirassés de satin, qui jusqu’alors lui avaient fait compagnie, et dont la conversation brillait d’autant d’images que de pierreries le poui point. Ce fut bien pis quand on lui amena les équipages qui devaient la conduire à Edimbourg, — trois ou quatre bidets aux harnais tombant en lambeaux.
— Hélas! béhs! s’écria-t-ellc, où sont les haquenées de mes dames et les palefrois de mes chevaliers?
Du premier coup, l’Écosse lui apparaissait dans toute sa misère. Le lendemain, elle devait lui apparaître dans toute sa férocité.
Après avoir passé au cbàteau d’Holyrood une nuit * pendant laquelle, dit Brantôme, cinq à six cents marauds de la ville lui vinrent donner, au lieu de la laisser dormir, une aubade enragée sur de méchants violons et de petits rebecs, » elle désira entendre la messe. Malheureusement le peuple d’Edimbourg appartenait presque entièrement à la religion réformée, de sorte que, furieux de ce que la reine débutait par celte preuve de papisme, il entra de force dans l’église, armé de couteaux, de pierres et de bâtons, dans l’intention de mettre à mort l’officiant catholique. Celui-ci se réfugia près de la reine, tandis que le frère de Marie, le prieur de Saint-André, qui avait plus de disposition, dès cette époque, à être soldat qu’ecclésiastique, sauta sur une épée, et, se jetant entre sa sœur et cette canaille, déclara qu’il tuerait de sa main le premier qui ferait un pas de plus. Cette fermeté, jointe à l’air digne et imposant de la reine, arrêta le zèle des nouveaux réformés.
C est que Marie tombait, en effet, en pleine révolution religieuse. Soulevées par des prédications fanatiques, plus encore que par l’évidence des avantages sociaux qu’elles devaient en retirer, les populations écossaises se ruaient alors vers le protestantisme avec une
fougue habilement exploitée par des ambitions particulières. Le ronverlisseur John Knox était le Pierre niermilc de celle croisade contre Rome. De par l’aulorilé de saparolOj Étlimboiirg ne retentissait plus que de discussions tliéologiqucs. Ce bruit était, on l’avouera, médiocrement réjouissant pour une jeune femme qui arrivait riche de ses vingt ans et qui ne demandait qu’à les dépenser dans le plaisir. D’autre part, la noblesse n’affectait pas une attitude beaucoup plus gaie, beaucoup plus rassurante; habillés d’acier, toujours casqués et éperonnés pour la bataille, aussi raides et aussi durs que leur armure, les lords n'avaient d’autre passe-temps que de se faire la guerre entre eux, quand ils ne la faisaient pas au souverain. Marie en acquit liientôt la preuve. Son frère naturel, le prieur de Saint-André, — fils de Jacques V et d'une comtesse de Mar, laquelle n’en avait pas moins épousé lord Douglas de Locbleven, — ayant jeté le froc aux orties, fut nommé par elle comte de Mar et de Murray. Or, donner les litres était facile ; donner les terres 1 était moins. Les terres, quoique appartenant au domaine de la couronne, avaient été peu à peu envahies par des voisins puissants au nombre desquels se trouvait le comte de llunlly, et, quand Murray v(iulut en prendre possessiouj il les trouva hérissées de piques et d’épées ; llunlly tenait et ne voulait point rendre.
Marie résolut d’arracher cette broussaille de fer, de briser cette résistance. Par ses ordres, son frère convoqua les barons du Nord ; tous obéirent, car la maison de Coidon, dont était Huntly, leur pesait, depuis longle.mps, par son orgueil et sa puissance. La reine se mit à la tète de l’expédition. Expédition, distraction. Marie s’ennuyait trop et était trop coquette pour perdre cette occasion d’essayer un costume de guerre !
U Les deux armées se rencontrèrent près d’Aberdeen : Murray disposa aussitôt les troupes qu’il avait amenées d’Edimbourg, et desquelles il était sûr, au sommet d’une éminence, et disposa en échelons sur le penchant de la colline tous ses .alliés du Nord ; llunlly s’avança résolùment sur eux, et atbiqua les montagnards ses voisins, qui, après une coût le résistance, se retirèrent en désordre. Aussitôt
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ses soldais jetèrent leurs lances, et tirant leurs épées, en criant : Gordon, Gordon > ils poursuivirent les fuyards et croyaient déjà avoir gagné la bataille, lorsqu’ils vinrent sc heurter tout à coup au corps d’armée de Murray, qui demeura immobile comme un rempart de fer, et qui, avec ses longues lances, eut bon marché de ses adversaires, armés seulement de leurs claymores. Alors ce fut aux Gordon de reculer à leur tour, ce que voyant, les clans du Nord se rallièrent et revinrent au combat, chaque soldat ayant pour être reconnu de ses camarades une branche de bruyère à sa toque. Ce mouvement inattendu décida de la bataille ; les monlagnards roulèrent de la colline comme un torrent, entraînant tout ce qui aurait voulu s’opposer à leur passage. Alors Murray, voyant que le moment était venu de changer la défaite en déroute, donna avec toute sa cavalerie: Ilunlly, qui était très-gros cl très-pesamment armé, tomba et fut écrasé sous les pieds des chevaux. Son fils, John Gordon, fait prisonnier dans sa fuite, eut trois jours après la tète tranché à Aberdeen; enfin son frère, trop jeune pour subir en ce moment le même sort, fut enfermé dans un cachot et exécuté plus tard, le jour même où il eut seize ans. >
Marie avait assisté à la bataille. Sa bonne mine sous sa cotte de mailles et son chaperon orné de plumes couleur de feu, son adresse à manier son genêt d Espagne et à l’enlever par-dessus les obstacles par la seule pression de son houseau de cuir gaufré et mordoré, son sang-froid et son courage au moment de rengagement avaient vivement impressionné les highlanders. Aussi fut-elle reçue à son retour à Edimbourg avec de bruyants transports d’enthousiasme. Elle ne rêvait alors que c.isque eu tôle, bouclier au bras et épée au côté... — Mais l’expédition finie, mais les supplices terminés, elle recommença à s’ennuyer. — Ce fut alors qu’arriva !a tragique histoire de Chaslelard.
Chaslelard était un beau gentilhomme, de grande naissance, de grandes façons, de grand courage et de grand esprit, neveu p.ir sa mère de M. de Bayard, « auquel, dit Brantôme, il re.’semblait de taille, » et appartenant au maréchal Damville qui l'avait attaché à sa maison et à sa fortune. Très-goùté à la cour de France, où toutes
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les (laines rafl'ulaictit de sa personne, le jeune homme avait piofité des libertés qui y régnaient pour entourer Marie Stuart d'une passion respectueuse que celle-ci avait semblé confondre parmi tous les hommages qui naissaient sous ses pas. Quand la veuve de François II fut obligée de partir pour l’Ecosse, Damville l'accompagna et offrit à Cliastelard de remmener. On pense si ce dernier y consentit facilement. Le maréchal était lui-mème fort amoureux de la reine; il confia ses sentiments à Chaslclard, sans se douter que le jeune liomme ('tait son rival, et, quand on le rappela en France, il le laissa près de Marie, le chargeant d’avoir soin des intérêts de son amour.
A peine Damville fut-il parti que la belle inhumaine sembla se dé- • partir de ses rigueurs. S'il faut en croire John Knox, elle encouragea le jeune homme par des manières qui ne convenaient pas à une bonuêle femme ; eile s’eufermail souvent avec lui, s’appuyait parfois sur son éjiaulc, lui donnait en cachcltc scs deux mains à baiser, etc., etc. Ces faveurs, qu’il ne devait qu’à la coquetterie, au désœuvrement de la femme, cuivrèrent Chast(;lar(l : il se crut aimé, et, s’imaginant eue la reine jouait avec lui la comédie rie la pudeur, il SC résolut à en brusquer le dénoùment.
A cet effet, un soir ipie Marie soupait chez le comte d’Argyle, il s'introduisit dans le palais sous les habits d'un page aux couleurs de .Murray, traversa tous les corridors qu'il connaissait parfaitement, SC glissa dans la chamhrc royale et, là, se cacha sous le lit. La reine rentra, queh|ues instants apres, suivie de ses Maries. Celles-ci avaient com uencé à la défaire, quand un petit chien, qui ne la quittait jamais, SC mit à aboyer avec force. Marie Seyton suivit du regard la direction des aboiements du chien et poussa un cri de terreur. . .
— Qu’est-ce donc, mignonne ? demanda la reine.
La jeune fille était trop frémissante pour pouvoir répondre ; elle se borna à désigner le lit d'un geste effrayé.
La reine se baissa, aperçut Cliastelard et le reconnut aussitôt.
— Sortez, monsieur ! sortez donc 1 commanda-t-elle.
Le jeune homme obéit en s’écriaut :
LES CALANTS
— Ah ! madame, fàtes moi tuer, car j’ai commii un cnrac qui inérilc la mort...
Mais elle, en souriant :
— Oui certes, si vous faites autant de bruit, j’y serai obligée et ce me sera grand’peine...
Puis, elle se mit à le gronder aussi doucement que, deux cents ans plus lard, la comtesse devait gronder Chérubin, dans Beaumarchais.
Enfin, appelant sir Arthur Erskine, son capitaine djs gardes :
— Reconduisez, lui dit-elle, cet étourdi qui a pris un habit de page pour venir courtiser mes femmes.
On voit que Marie était femme avant d'élre reine.
Malheureusement cette bonté acheva naturellement d'affoler Chastelard. Il attribua à la présence des Maries de la reine la conduite de celle-ci envers lui et supposa, non sans raison peut-être, que si elle eût été seule, elle lui eût pardonné plus complètement encore : dans cette persuasion, il n’hésita pas à renouveler l’aventure.
Donc, trois semaines après, il prit le même déguisement et reprit le même chemin : cette fois, il se tapit dans un armoire.
Cette fois aussi Marie rentra seule.
Que se passa-t-il alors ?
Nul ne sait.
Toujours est-il que, tout à coup, des cris perçants se firent entendre...
Murray, qui traversait le corridor, les entendit, appela des gardes et enfonça la porte ; il trouva Marie demi-nue et Chastelartr agenouillé.
On prétend que, dans l'emportement de l’indignation et de la honte, la reine commanda à son frère de poignarder le jeune homme.
Celui-ci fut arrêté. Un tel scandale était fatal à Marie, s'il ne l'était à Chastelard, Murray prit en main l’affaire, et, pensant qu’un procès public pourrait seul sauver la réputation de sa soeur, il poussa
Diqitized t Cot *
DE LA COtmONNE
l’accusalionavec tant de vigueur que Chastelard, convaincu du crime de lèse-majesté, fut condamné à mort. Un instant, on pensa que la reine ferait grâce : il n’en fut rien.
L'échafaud avait été dressé dans la cour du palais. Chastelard en gravit fort allègrement 'les degrés, saluant les assistants du sourire et de la main ; il avait refusé l'aide d’un prêtre. Arrivé sur la plate • forme, il s’assit ; puis, tandis que le bourreau vaquait aux derniers apprêts, il tira un livre de la poche de ses chausses et se mit à lire à haute voix l’ode de Ronsard sur la mort. Quand il en fut aux vers si conformes à scs sentiments :
• Le désir n’est rien que martyre.
Content ne vit te désireux,
Et t’homme mort est bien heureux,
Heureux qui plus rien ne désire.
11 les répéta plusieurs fois. « Ensuite, ajoute Brantêrne, il se tourna vers le lieu où il pensoit que la reyne fust, s’écria : Adieu, la plus belle et la plus cruelle princesse du monde ! et puis, fort constamment tendant le col à l’exécuteur, se hissa défaire fort aisément. » Marie, assure-t-on, assista à l’exécution, cachée derrière un rideau.
Voyons maintenant quel était ce sonneur de guitare italien, qui, ramené par la reine du logis du comte de Moret au château royal d’ilülyrood, examinait avec un si vif intérêt l’endroit où feu M. de Chastelard avait passé de Vie à trépas.
En 1534, dans une taverne perdue au fond d’un faubourg de Turin, la femme d’un pauvre musicien ambulant mettait au monde son sixième enfant.
Cet enfant reçut au baptême les nom et prénom de Duiid llizzio.
Ses parents l’élevèrent à grand’ peine : il était si frêle et si ebétif que la mort l’eût emporté d'un souffle; mais la mort l’oublia...
Sa mère le berça des lambeaux de poésie populaire qu’elle allait fredonnant par les rues et dans les carrefours, pour gagner le pain de la journée. Quand il eut l’âge de comprendre, son père lui apprit la musique.
Nature nerveuse et délicate, le petit David n'avait de force que pour l'étude, d’ardeur que pour la science et l'art, ces deux choses extra-terrestres qui consolent les faibles et les souiïrauts en les rapprochant de ce ciel vers lequel leur âme semble toujours prête à s'envoler avec leur vie. A douze ans, il était souverainement incapable d'embrasser une profession manuelle quelconque. En revanche, le latin et le français — qui les lui avait enseignés? — lui étaient aussi familiers que sa langue maternelle, et il jouait du luth, de la viole, de la flûte et du tympanon à humilier sainte Cécile elle-même, celte sublime maîtresse de la chapelle céleste. Son suprême plaisir consistait à improviser des paroles sur les airs que composait son père ou à accompagner, sur le premier instrument venu, sa mère, lorsqu'elle chantait en plein vent. Il se montrait alors bien plus friand des œillades dont l’applaudissaient les belles signorines que de la pluie de baloqnes dont le récompensaient les cavaliers !
Ses camarades lui jalousaient étrangement ces succès de tliéàtrc. L’un deux, un jour, — c'était le bâtard d’un bouclier, — choisit le moment où David commençait une de ses improvisations, pour lui lancer à la tête une pierre énorme, en criant :
— Tiens, cigale.
Bizzio tomba sur le coup.
Une vieille femme le ramassa sanglant et le rapporta k sa mère, ù qui elle dit :
— Que l'enfant prenne garde aux bâtards !
Comme à l'hirondelle sous le soleil du printemps, il faut à certaines individualités leurs heures de grand air et de vol large et libre. Quelque temps après cette mésaventure, David Rizzio quitUiit Turin, à pied, la mandoline au dos, beaucoup d'espoir au cœur et peu d’argent en poche. Il s’en alla par tout le Piémont en laisse de sa bonne humeur et de ses seize ans, courant le guilledou artistique, pépiant dans la rosée matinale de la vie, cueillant la pâquerette des folles aventures à l’aube charmante du renouveau... — Nous le retrouvons à Nice vers 1560.
Il y donnait au coin d’une rue concert aux gens du peuple, alors que les équipages du comte Jean de Muret vinrent à passer.
Si plantureuse était la cohue d'auditeurs massée autour du jeune chanteur, que la tête de la cavalcade dut s’arrêter pour n’écraser personne.
Surpris de ce retard, le comte expédia un page, afin d’en connaître la cause. Le page revint quelques instants après, fort maltraité et fort en colère •: non-seulement la foule avait refusé de s’écarter devant lui, mais il avait été accueilli avec murmures, avec huées, avec menaces. A ce rapport, M. de Moret, dont la patience n’était point la vertu dominante, s’élança hors de sa litière, une houssine à la main :
— Mordit s’écria-t-il, puisque ces marauds aiment tant la' musique, je vais leur en noter sur les épaules un air dont ils se souviendront !
Et, se faisant amener un cheval, il l’éperouna à travers les flots serrés du popuLire. Mais le cheval eut beau ruer, le comte eut beau jurer, bi houssine eut beau sitfler, nul ne bougea. Les marauds recevaient les coups et ne se lassaient d’écouter. Force fut au comte d’attendre.
Il s'y résigna en maugréant :
— Par mon patron, si cet effronté coquin clianle seulemenl faux ou ne joue point juste, je jure Dieu que je le ferai pendra demain par le prévôt de la ville, afin de lui apprendre à me valoir cette avanie.
Mais la voix était souple et admirablement timbrée.
Aussi, la cbanson finie, M. de Moret chercha-t-il son côté sa bourse, pour rémunérer le chanteur.
Mais un Malalobos du crû avait profité de son attention pour en couper les cordons.
M. de Moret appela alors Rizzio et l’interrogea avec bienveillance sur son pays, son âge, sa famille et ses talents. Le jeune homme répondit à ces questions avec une modestie si spirituelic et si enjouée que le comte, charmé, lui proposa d’entrer à son service. David accepta. Le lendemain, il était installé à l’hôtel de Moret, en qualité de valet di caméra.
Ce fut dans cette maison seigneuriale qu’il compléta son éducation et qu’il s’assimila plus particulièrement les poètes français, parmi lesquels il affectionnait surtout Ronsard et Marot. Il y acquit aussi quelques notions de politique et de philosophie, notions trèssuperficielles sans doute, mais fort rares à celle époque dans un homme de sa classe et de son extraction. M. de Moret, gentilhomme des plus lettrés et des plus polis, ne s’étant point borné à se délecter de ses compositions musicales, mais l’ayant appelé à Ja rédaction de sa correspondance, David devint, en quelque sorte, son secrétaire et son confident. Cette position aiguisa son mérite; elle lui donna aussi beaucoup de suffisance.
M. de Moret ayant été nommé ambassadeur en Ecosse, Rizzio l’accompagna à Édimbourg. Il y arriva au mois de décembre 1662; il avait alors vingt-huit ans.
« Sa taille était moyenne, sa démarche aisée, son regard expressif, et sa chevelure blonde et bouclée était en parfaite harmonie avec la blancheur de son teint, avec les traits doux et réguliers de son visage. Seulement, il avait une épaulé légèrement plus haute qüé
Diniiized tv t ! lOgle I
l’aulre. » (U;t Sluarts dévoilés, brochure anonyme, Louvain 1786,)
C’est sur cette épaule légèrement plus haute que l’aulre que s'écliafaude tout le système des gens qui ont prétendu canoniser Marie Stuart.
Sans se ranger parmi ces derniers, M. Édouard Fournier, dans un livre d'une désespérante érudition — l'Esprit dans l'Histoii'e— n'Iiésite pas à déclarer que Rizzio « n'avait rien d'attrayant. « Hais M. Édouard Fournier commet ici une erreur qu'il importe de rectifier. Le Rizsio, ou plutôt le Riccio dont il parle, d'après Fétis (Dùigraphiedes musiens) et d'après Hawkins (Liclitenthal, Diction^ naire de musique, traduit par Mondo), naquit à Brescia en 1540, entra au service de l'empereur à Vienne, se fit protestant et se maria à Dresde, alla à Kœnigsberg où il devint maljre de chapelle du margrave de Brandebourg et y mourut très-tranquillement dans son lit vers 1581, On voit que ce ne saurait être le nôtre.
Marie a parlé d'or, quand elle a répondu à James Douglas de Morton : » C'est le plaisir que je ramène. «
A peina Rizzio a-t-il mis le pied nu palais qu’on voit la petite cour d'Holyrood se désembéguiner de sa morosité ordinaire et rabattre subitement le collet si haut monté de sa pruderie protestante. Los poêles reprennent leur plume, les musiciens leurs instruments, Marie fout son esprit, toute sa gaieté, toutes ses couleurs. L'Itr.licn est devenu le grand maréchal des fêtes galantes, le génie de la distraction. C’est lui qui ordonne les banquets, les
bals, les concerts, les spectacles. Les pavés d’Edimbourg ont beau crier au scandale sous la piaffe des chevauchées et des chasses royales ; John Knox a beau prêcher en chaire « qué les grands sont plus exercés à faire de la musique et à s'asseoir à des festins qu'à écouter la sainte parole de Dieu; » l’histoire tragique d’Hérodiade et de saint Jean-Baptiste a beau être opposée aux pastorales dans lesquelles la fille de Jacques V ne craint pas de remplir un rôle prés de son favori qui chante la basse ; qu’importe ! Le gentil tapage des verres choqués, des concetti échangés et des baisers pris et rendus couvre tous ces bruits maussades. La reine est catholique d’ailleurs, et le catholicisme n’est-il pas la religion de sainte Thérèse qui plaignait le démon de ne pouvoir aimer? Puis, voilà si longtemps que ses charmes sont en grève et qu’elle n’a à caresser que sa beauté! Aussi, l’ennui délogé s'enfuit-il d’Holyrood : malheureusement il emporte avec lui un peu de la vertu de la femme, beaucoup de la réputation de la reine.
Car ce n’est pas impunément que Marie s’est renfermée de longues heures à rimer des sonnets ou à soupirer des canzone, avec ce pâle jeune homme que, dès l'abord, elle a trouvé au gré de ses yeux et de son cœur...
Et si, au lieu d'une action purement dramatique à raconter, nous avions une étude psychologique à écrire, il nous serait facile d’in voquer en faveur de Marie Stuart ce que le code moderne appelle le bénéfice des circonstances atténuantes.
Figurez-vous-la, en effet, esseulée et perdue au milieu d’un pays barbare, aiguillonnée des souvenirs de son adolescence et dévorée de celte soif de coquetterie et de protection à exercer que décuplent chez la femme l’oisiveté et l’abstinence. Les lords l’ont réduite à une sorte àefar niente gouvernemental; son autorité est une sinécure; elle ne peut même régner sur les chiffons, car l’Océan est entre sa beauté et les modes nouvelles du Louvre. Avec cela que la politique, cette alchimie morale qui remue les destinées des peuples dans le creuset de la pensée, est une science si attrayante pour une jeune femme qui déborde de sève et qui n’a été mariée que juste le temps
nécessaire pour désirer l’être encore ! La politique, c’est bon pour Élisabeth d’Angleterre, qui a les cheveux roux et le pied d’un gendarme! Marie a la nostalgie de la galanterie française; elle est rêveuse, nerveuse, immatérielle et inalérielle à la fois comme l’ange qui veut l’encens des hommes, habituée à tous les luxes, ceix du corps et de l’esprit, et, de quelque cêté qu’elle se tourne, elle se heurte à la cuirasse de scs barons et se déchire à leurs instincts plus grossiers encore (|ue leur liahil de combat et leur langage de taverne. 11 n’y a pas même un clavecin à llolyrood, l'herbe pousse presque dans les ap|iartemcnls, la façade du château s'écaille et tombe en miettes. Quant aux courtisans, ils ne savent guère que converser à coups d'épieu avec les ours et les loups, et se nourrissent de bœuf saignant et de petite bière. Ajoutez des pays;igcs tourmentés et d’une tristesse féroce, un soleil rouillé parla brume, une nature qui a inspiré à Ossian ses plus nébuleuses fantaisies. Maintenant, mettez en regard Ilizzio, le midi dans le nord, la qioésie dans la prose; Hizzio qui s’est frotté à la France et qui a apporté d’Italie ces philtres de séduction dont lu secret s'éteindra avec Mazarin et Casanova; Hizzio tendre et passionné, enjoué et mélancolique, si fort de sa faiblesse, si dangereux dans son respect; Hizzio enfin qui connaît ce que la reine tonn:ut, qui aime ce que la reine aime, et qui distrait, et qui est seul!... Avouez, madame, qu’il n’en faut pas tant pour que le péclié vienne. Il est vrai que Marie lui épargne la moitié du chemin.
Un matin, elle emmène le musicien à Saint-André, et là, dans la maison d’un marchand, ils vivent, savourant la lune de miel, sans pompe et presque sans suite.
Puis, Hizzio est nommé secrétaire delà correspondance étrangère de Sa Majesté en remplacement du Français Raullet. Ce poste lui permettra de ne plus quitter la reine et de l’entretenir seule aussi souvent qu’il le voudra.
« 11 réussit ri bien dans cet emploi, écrit l’ambassadenr de Tosraim dans une dépêche adressée au duc Côme l‘H que la plus grande p.arlie des iffaiies du rovaume lui passe par les mains. Il les
dirige avec tant de prudence et les mène à une si bonne fin qu'il en est très^affectiimné de Sa Majesté. »
Noire Piémontais s’est, on le voit promptement façonné à sa nouvelle fortune. Sa politique est simple du reste et il l'arbore ouvertement : lier la reine avec le pape et le roi d’Espagne, la séparer de 1 Angleterre et rompre avec le parti protestant, voilà le triple but auquel il tend. Marie est trop zélée catholique pour ne pas le suivre dans cette voie si conforme à ses sympathies ; les Guise l’y encouragent il’ailleurs. Des envoyés extraordinaires parlent donc pour l'Escurial et pour le Vatican ; ils sont chargés des propositions de la reine, rédigées par lîizzio. Quant aux nobles, ils laissent faire ; Murray flatte le favori.
Seule Élisabeth s'alarme ; • J'ai appris, dit elle à l’ambassadeur de France, que ma soeur Marie favorise un Italien nommé David en lui accordant plus de crédit et d'autorité que ne le permettent ses affaires et son honneur. » Marie rit des colères d’Élisabeth. En même temps, llizzio croît en puissance et en honneurs : il a la parole au conseil, reçoit les ambassadeurs étrangers et traite directement avec eux, chevauche à la droite de la reine dans toutes ses cavalcades, s’assied à sa droite dans tous scs petits soupers, donne le mot d'ordre aux sentinelles. Souvent on l’aperçoit le matin sortant de la chambre royale, les aiguillettes dénouées et l’épée sous le bras. Lui qui est arrivé en Écosse sous une livrée de valet, il a des pages, des écuyers, presque une garde. Un laird ' de Cockerill ayant, sous l’empire de Fivressc, tiré la claymore dans le palais, l’ancien laquais de M. de Moret le fait arrêter et le fait pendre.
Sur ces enircfai'.cs, le bruit s’étant répandu que la reine consentirait volontiers à se remarier, plusieurs prétendants se présentèrent, qui étaient issus des premières maisons souveraines de l’Europe : ce furent l’archiduc Charles, troisième fils de l’empereur d’Allemagne ; le prince héréditaire d’Espagne, don Carlos, le même qui fut exécuté depuis par les ordres de son père ; le duc d’Anjou, qui devint Henri III ; enfin Lcicestcr, lequel était alors favori d’Élisabeth.
Marie consulta Rizzio. Celui-ci lui conseilla de s’en remettre en apparence au choix de la reine d’Angleterre. Marie envoya donc à Londres lord Jacques Melvil et le chargea de demander pour elle à <1 sa bonne sœur e ses avis et son patronage. Élisabeth avait, à cette époque, neuf ans de plus que la fille de Jacques V. Bien supérieure à cette dernière en politique, en philosophie, en histoire et en éloquence, elle savait lui être inférieure en grâces et en séductions; cette assurance lui avait mis au cœur une jalousie qui devait se tourner en haine mortelle, jalousie qu’elle ne pouvait dissimuler et qui se manifestait sans cesse par des questionsetdes impatiences. Les détails de l’ambassade de Melvil en font foi.
a Un jour Élisabeth lui montra le portrait de Marie Stuart qu’elle baisa fort tendrement, témoignant à Melvil grande envie de voir sa maîtresse. — Celaestbien facile, madame, répondit celui-ci : faites garder votre cbamhre sous le prétexte que vous êtes indisposée, et partez incognito pour l’Écosse, comme a fait le roi Jacques V pour la France, lorsqu’il voulut voir Madeleine de Valois, qu’il épousa depuis.
» — Hélas ! répondit Élisabeth, je le voudrais bien ; maiscelan'est pas si facile que vous le croyez. Dites néanmoins à votre reine que je l’aime tendrement, et que je veux que nous vivions plus amies que nous ne l’avons fait encore jusqu’à présent. — Puis passant à un sujet qu’elle paraissait depuis longtemps avoir envie d'aborder : Voyons, Melvil, continua-t-elle, dites-moi franchement: ma sœur est-elle aussi belle qu’on le dit?
» — Elle passe pour fort belle, répondit Melvil ; mais je ne puis en donner une idée à Votre Majesté, n’ayant pas de point de comparaison.
1 — Je vais vous en donner un, dit la reine : est-elle plus belle que moi?
« — Madame, répondit Melvil, vous êtes la plus belle de l’Angleterre, et Marie Stuart est la plus belle de l'Ecosse.
» — Enfin , laquelle des deux est la plus grande ? demanda
Élisabeth, que celle réponse, si habile qu’elle fût, ne satisfaisait pas entièrement.
» — C'est ma maîtresse, madame, reprit Melvil ; je suis forcé de l’avouer.
» — Alors, elle l estdonc trop, dit aigrement Élisabeth, car je suis de la plus grande taille. Et, continua -t-elle, quels sont scs amusements favoris ?
• — Madame, répondit Melvil, c’est la chasse, l’équitatioii, le luth et le clavecin.
» — Est-ce qu’elle est forte sur ce dernier instrument? demanda Klisahelh.
» — Mais oui, madame, dit Melvil; assez forte pour une reine.
» La conversation en resta là ; mais comme Élisabeth était elleméme excellente musicienne, elle chargea milord Husden d’introduire Melvil chez elle au moment où elle serait à son clavecin, afin qu’il pût l’entendre sans qu’elle eût cependant l'air de jouer pour lui. Eu effet, le même jour, Ilusden, conformément à ses instructions, conduisit l'ambassadeur dans une galerie qui n'étnit séparée de l’appartement de la reine que par une tapisserie; de sorte que, l’introducteur l’ayant soulevée, Melvil put entendre à loisir Élisabeth, qui ne se retourna que lorsqu’elle eut achevé le grand morceau quelle était en train de jouer, au reste, avec beaucoup de talent. En apercevant Melvil, elle feignit'd’entrer dans une grande colère, et voulut même le battre ; mais celte colère se calma peu à peu devant les compliments de l’ambassadeur, et finit par tomber lorsqu'il lui avoua que Marie Stuart n’était point de sa force. Mais ce n’était pas tout : fière de ce triomphe, Élisabeth voulut encore que Melvil la vît danser. En conséquence, elle retarda ses dépêches de deux jours pour qu’il pût assister à un bal qu’elle donnait. Ces dépêches contenaient le désir que Marie épousât Leicester; mais cette proposition ne pouvait être prise au sérieux. »
Dans le même temps, un nouveau concurrent se présenta pour briguer la main de la reine: c’était lord Henry Darnley, fils du comte de Lennox.
Au physique, Henry Darniey était un jeune homme maigre, imberbe, la figure dessinée mollement, l’œil vague, la lèvre très-efféminée ; au moral, c’était un fourbe, un lâche et un hypocrite. Dés le début, il donna de son adresse une preuve non équivoque en s’attaquant, pour enlever l’affaire de son mariage, au personnage qui, de quelque façon qu’elle lui fût venue, paraissait exercer sur Marie une suprême influence, — à David Rizzio, Celui ci fut-il acheté ou trompé par le fils du comte de Lennox? Il serait juste de s’arrêter à la dernière hypothèse. En effet, le Piémontais, soit qu’il conseillât comme amant, soit qu’il commandât comme ministre, n’avait jamais eu en vue que la gloire de la reine. Il est donc à présumer que, dans cette circonstance, il fut la dupe de Darniey et crut agir pour le bonheur de sa maîtresse. Quoi qu'il en soit, le jeune lord, appuyé par le fivori, fut agréé, et, le 29 juillet 1565, Marie et lui recevaient la bénédiction nuptiale en l’église cathédrale d'Edimbourg.
Pendant les quatre mois qu’avaient duré les préliminaires de cette union, Darniey s’était montré fort empressé près de sa royale fiancée, affable, prévenant, modeste envers tout le monde, et éminemment affectueux et reconnaissant â l’endroit du favori, qu’il n’appelait pas autrement que * mon cher Rhxio, mon cher cousin et mon ami. » Le lendemain même du mariage, l’ambassadeur d’Angleterre écrivait à Élisabeth ; « Ce n’est plus ce lord Darniey que nous avons connu ; ses paroles sont pleines d’orgueil et on le prendrait pour l’empereur du monde, »
Marie reconnut quelle s’était donné un maître, — et le pire de tous, jaloux, brutal, impérieux, plein de vices honteux, parmi lesquels l’ivrognerie et la débauche étaient les moindres ! — Alors elle lui ferma son cœur d’abord , sa chambre ensuite.
Darniey se souciait bien de l’un et de l’autre ! Ce qu’il voulait, c’était le pouvoir. Or, en épousant Marie, le fils du comte de Lennox n’était p.is devenu roi, mais seulement mari de la reine. Il fallait» pour lui confier une autorité à peu près égale à celle d’un régent, que Marie lui accordât ce qu’on appelait la couronne matrimoniale ,
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!.ES OALAMS
couronne que, pendant sa courte royauté, avait portée François II. On comprend que^ d’après la conduite de Darniey à son égard, Marie n'avait aucunement l'intention de la lui accorder. Aussi toutes les instances du jeune homme, de quelque forme qu’il les enveloppait, vinrent-elles se briser contre un refus constant et obstiné. Darniey, étonné de cette force de volonté qu’il n’avait point soupçonnée dans une femme qui s’était aussi imprudemment jetée dans ses bras, et niant chez les autres cette qualité qu’il était loin de posséder lui-même, chercha parmi les familiers de Marie lequel pouvait lui avoir inspiré cette résolution et fa fortifier dans cet eiilétement. Ses soupçons ne furent pas longtemps à se fixer : ils s’arrêtèrent sur Rizzio.
Dès ce moment, ses manières envers le favori devinrent pleines d’amertume et d’arrogance. Un jour, il l’apostropha rudement dans l'antichamhre de la reine :
— Je sais, lui dit-il, que vous vous mêlez de mes affaires autrement qu’il ne convient à un homme parti de si bas. Mais prenez y garde, raesser Rizzio, je pourrais bien vous faire repentir de vos conseils.
— Milord, il est certains conseils dont je me repens assez moimême, riposta l'Ilalien, en faisant allusion à la part beaucoup trop active qu’il avait prise dans le mariage de Marie et de Darniey.
Celui-ci comprit le coup et la colère l’envahit de plus en plus.
— Quel est ici votre métier, poursuivit-il, sinon de jouer de la guitare et d'amuser la cour par vos momeries italiennes ?
— Je ne sais, milord répondit le favori avec calme, si mon métier est tel que vous le dites ; mais ce que je sais, c’est que, parti de si bas, ainsi que vous me le reprochez, et élevé si haut par ma souveraine, j’essaye de lui rendre en dévouement ce que je dois à ses bontés.'
Darniey allait répliquer, lorsque la reine, qui avait entendu le commencement du débat, intervint et, tirant Rizzio dans sa chambre, s’écria ;
— Pour Dieu, mon cher signer, n’engagez pas de querelle avec
cel homme ! Ne voyez-vous pas qu’il esl ivre et qu’il re croit ici dans quelque hôtellerie, avec des matelots et des cocicalrices (courtisanes), sa compagnie habituelle? Puis, jetant à Darnley un regard de mépiis et de courroux :
— Monsieur, ajouta-t-elle, ne forcez pas la veuve de François H à venger les injures de Marie Stuart !
Le soir même de celte scène, sir James Douglas de Morton veillait rn son logis, quand on vint l’avertir qu’un homme, qui avait refusé de se nommer, désirait l’entretenir en particulier.
James Douglas de Morton, dont ce n’est pas la première fois que nous prononçons le nom dans ce récit, appartenait à cette antique et puissante famille des Douglas, qui, lorsque la descendance mâle de Robert Bruce avait disparu, n’avait pas craint de disputer la royauté au chef de la maison de Stuart, et qui, depuis ce temps, avait constamment côtoyé le trône, tantôt son soutien, tantôt son ennemie.
Pendant tout le régne de Jacques V, grAce à la haine qne leur portait le roi, les Douglas avaient non-seulement perdu toute leur influence, mais ils avaient été exilés en Angleterre. Cette haine venait de ce qu’ils s’ôtaient emparés de la tütelle du jeune prince, et l’avaient gardé prisonnier jusqu’à l’Age de quinze ans. Alors, avec Laide d’un de ses pages, Jacques V s’était sauvé de" Falkland, et avait gagné Stirling, dont le gouverneur était dans ses intérêts. Puis, à peine arrivé dans ce château, il avait fait proclamer que tout Douglas qui en approcherait à douze milles de distance serait ^«rsuivi comme coujtable de hanté trahison.' Ce ne fut pas tout, il
obtint un arrêt du parlement qui les déclara coupables de forfaiture et les condamna à l’exil ; ils demeurèrent donc proscrits tant que le roi vécut, et ne rentrèrent en Écosse qu’à sa mort. 11 en résultait que, quoiqu’ils eussent été rappelés autour du trône, et qu’ils y occupassent, grâce à l’influence (,u avait eue Murray, qui, on se le rappelle, était Douglas par sa mère, les emplois les plus importants, ils u'avaicnt point pardonné à la fille la haine que leur portait le père. Aussi lord James Douglas, flairant un mécontent dans le visiteur inconnu, donna-t-il sur-le-champ l’ordre que celui-ci fût introduit auprès de lui.
Le visiteur n’était aulrc que Darnley, sous l’habit d’un bas ofiieier des gardes.
— Comte, dit-il brusquement, un homme nous gêne également tous les deux en Écosse ; il m’empêche, moi, d’être ce que je veux, le régent, le roi, le maître; toi, il t’empêche d’être ce que je voudrais que lu fusses, le plus puissant, le plus riche, le plus honoré après moi. Veux-tu que nous nous débarrassions de cet homme?
— 11 s’agit du musicien? demanda Douglas.
— Oui, répondit Darnley.
— Soit, reprit lord James. On peut le traiter comme ont été . traités les favoris de Jacques III au pont de Lauder ; lui faire son procès et le pendre.
Darnley frappa du pied avec colère ;
— Comte, s’écria-t-il, crois-tu que la reine laisse faire le procès au favori? Crois-tu que la maîtresse laisse pendre l'amant? Non; je veux que cet homme meure violemment, sans jugement ni confession, devant celle qui, depuis six mois, me fouette au visage de son amour adultère, de ses mépris et rie ses menaces. 11 y a longtemps que le procès est fait dans mon esprit et que j’ai condamné le coupable. Si lu me refuses ton aide, je m’en irai partout, en Écosse, en Angleterre, sur le continent jusqu'à ce que j’aie trouvé une tête qui me comprenne, un bras qui me venge ; et si, par aventure, la tête et le bras me manquaient, eh bien ! je me ferais moi-même le médecin de mon honneur et je poignarderais de ma main le baladin
DE L.\ COUr.ONNE • 3/
aux pieds de la rciiic 1 Maintenant réponds : es-tu pour moi ou contre moi?
— Mais, liasarda Douglas, je suis chancelier du royaume, et, comme tel, chargé de faire exécuter les lois. Or, ce que vous me proposez est un complot qui a pour but la violation de toutes les lois divines et humaines.
— Niais ! répéta Darnley; oui, ce soir encore, tu es chancelier du royaume, mais qui te lépond que, demain, Rizzio ne le sera pas à la place ?
Cette considération décida James Douglas.
— Je suis à vous, milord, dit-il ; seulement quelles garanties nous donnez-vous, à moi et à ceux qui me seconderont, que, la besogne faite, nous ne serons pas inquiétés ?
— Ma parole.
— Ce n’est pas assez ; nous voulons des garanties écrites.
— Vous les aurez.
— Alors assurez-vous de Ruthwen et de Murray ; je me cliargc de tout le reste.
Quelques instants après cette conversation, Darnley entrait à la taverne de lu Licorne, théâtre ordinaire.de ses orgies nocturnes.
Ruthwen l’y attendait, entouré de femmes et de flacons.
Darnley commença par renvoyer les femmes et par jeter les flacons par la fenêtre. Ruthwen eut une exclamation de surprise :
— Œil de Dieu ! à qui diable en as-tu ce soir, compagnon? Tu agis comme un sermon du révérend John Knox I
— J'ai, que si nous n’y mettons bon ordre, tu cours grand risque, mon pauvre Ruthwen, de t’en venir avec moi jeûner le bon vin et les jolies filles dans la cellule d’un cloître ou le donjon d’une forteresse...
— Est-ce que la femme serait jalouse? demanda Ruthwen avec un sourire.
— La reine n’est plus ma femme, depuis le lendemain de nos noces, répondit Darnley. Mais il paraît que nos joies importunent les siennes ot quelle a résolu de se défaire de moi et de ceux qu’elle
appelle mes associés de luxure et d’ivrognerie. C’est son Italien maudit qui lui souille toutes ces belles choses.
— Ah! le favori? fit le jeune lord, en se soulevant à moitié du siège sur lequel le tenait cloué une vieille maladie de débauche, c’est bien ; je tuerai le favori.
Darnley saisit le bras de son nouveau complice.
— Merci, mon fidèle, fit-il : mais tu es eucore bien faible et bien souffrant pour cela...
— Sois tranquille, repartit Ruthwen, je mettrai une cuirasse.
Ainsi fut arrêté le membre de Rizzio.
Darnley avait Douglas et Rntliwen ; il leur adjoignit Georges Douglas, bâtard d’Angus, Lindsay, .André Karrew, Letbington, les deux ministres d’Edimbourg John Knox et Craig, le clerc de justice Bellenden, le clerc du protocole Makgill et les lairds de Rrunston, de Calder et d’Orniiston. En même temps, le comte de Lennox partait pour Londres et s’abouchait avec les exilés, Murray, de Rotbes, de Granges, de Glencairn et d’Orchitréc ; ce dernier était le beau-père de Knox. Tous adhérèrent au complot et promirent de se rendre sur la frontière pour être prêts à rentrer en Écosse aussitôt que le coup aurait réussi.
Randolph, ambassadeur d'Angleterre, eut pareillement connaissance de la machination. Le 13 février 1566, il écrivit à Leicester : « Je sais qu’il existe des pratiques pour s’emparer de la couronne malgré la reine; je sais que, si le projet réussit, on coupera la gorge de David avec le consentement du roi. »
On a vu tout à l’heure que lord James Douglas, se fiant médiocrement à la parole de Darnley, avait exigé de celui-ci des garanties écrites. A cet effet, on dressa deux covenants (contrats) par lesquels le roi — Darnley prenait ce titre — déclarait que, la reine étant circonvenue et trompée ; ar des hommes pervers, notamment par un Italien nommé David, il s’jlait déterminé, avec l’assistance de la noblesse et d’autres personnes, à s’emparer de ces ennemis du royaume et, s’ils résist>'v<ut, à les frapper. Il s'engageait sur sa foi
DE LA COUROMNE
de prince à soutenir et à défendre ses associés en présence de la reine et dans l'intérieur du palais. Nous montrerous plus tard comment il entendait interpréter ce dernier brin de phrase.
Ces deux covenants furent soumis à Randolpli, qui en transmit copie à lord Cécil. Randolph et le comte de Bedford écrivaient, en date du (5 mars, au secrétaire d’État d'Élisabeth, en lui recommandant de garder le secret le plus absolu, excepté vis-à vis de la reine et de Leicester, sur l’entreprise prête à être mise à exécution ; « Vous connaissez les mésintelligences qui se sont élevées entre la reine et sonmari, parce que, d'un côté, elle lui a refusé lu couronne matrimoniale, el parce que, de l'autre, il a appris qu’elle faisait de sa personne un usage qu’on ne saurait rapporter et qu’il nous répugnerait d'admettre comme réel, s’il n était pas trop connu. Afin de supprimer ce sujet de scandale, il a résolu de se trouver présent à l'arrestation et à l’exécution de celui qu’il est en mesure de charger de ce crime et qui lui a causé le plus grand déshonneur qu'un homme puisse éprouver, et surtout un homme dans sa position. »
Ni Marie ainsi trahie, ni Rizzio ain.'i menacé ne se doutaient de ce qui se tramait, l’une contre son pouvoir et contre son honneur, l’autre contre sa vie, bien que cette ténébreuse conjuration fût connue de tant de jiersonnes. Cependant la reine n’ignorait pas l’aversion que certaine partie de sa noblesse avait manifestée à l’endroit de son trop intime et trop accrédité secrétaire. (Mignet, Histoire de Matie Stuart.) Dans un écrit où se trouvaient exprimés ses sentiments à cet égard, elle répondait avec une verve poignante aux prétentions des lords qui, s’autorisant des mérites de leurs ancêtres, voulaient tout conduire dans l’Etat, et elle ajoutait ; k Si le roi trouve un homme de bas estât, pauvre en biens, fidèle en cœur et propre à la charge requise par son service, il ne luy osera commettre autorité, parce que les grands qui en ont desjà en veulent encore ! » Elle était donc bien fermement résolue à soutenir contre tous Rizzio, qui était cet homme de condition inférieure, à l’esprit généreux et au coeur fidèle. Rizzio, de son côté, comptait sur l’appui de la reine, sur l’amour de la femme ; aussi méprisa-t-il plusieurs avis qu’il reçut
du com|>lot. Sir Jacques Mclvil, entre autre;, essaya de toutes les façons possibles de lui faire comprendre les périls que courait un étranger de son mérite et de son influence dans une cour toute peuplée ( d' assassins. i Comme le Balafré à Blois, Rizzio répondit : « Ils n'oseraient 1 > et Jacques Melvil, convaincu qu’il en avait fait assez pour l'acquit de sa conscience, n’insista point davantage.
Vers le même temps, un prêtre français, qui passait pour un fort habile astrologue, sollicita une audience du favori et, ayant été reçu par lui :
— Monseigneur, lui dit-il, j’ai tiré hier votre horoscope et j’y ai vu que vous étiez en danger de mort.
— Mon père, répondit l'Italien, du jour où j’ai été honoré de la confiance de ma souveraine, j’ai fait d’avance le sacrifice de ma vie à ma position. Du reste, depuis que j’habite ce pays, j’ai eu mainte occasion de m’assurer que les gens y sont plus prompts à la menace qu’à l'effet. Donc prenez ceci et ne dérangez plus les astres pour moi. Et il lui donna sa bourse; mais l’astrologue insistant :
— Monseigneur, monseigneur, défiez-vous de certain bâtard I
C’était la deuxième fois que cette prédiction concernant les bâtards se reproduisait dans la vie de Rizzio; pourtant il n’y prit garde et, croyant qu’il s’agissait de Murray :
— Ohl reprit-il, quant à ce bâtard-là, j’aurai soin qu’il n’entre jamais assez loin en Écosse pour que son épée puisse m’atteindre, fùt-elle lougue de Dumfries à Edimbourg!
Il voulait dire que Murray, lequel avait été exilé en Angleterre après une révolte, y resterait toute sa vie, puisque Dumfries était une des premières places de la frontière.
Le 3 mars, avait commencé la grande semaine du jeûne général des réformés. Cette solennité religieuse avait attiré à Edimbourg les plus zélés protestants du royaume. Knox et Craig, qui faisaient tous deux partie de la conspiration, choisirent en cette occasion les sermons les plus propres à exalter les esprits et à les préparer à ce qui allait s’accomplir. La Bible abondût en exemples sanglants ; la mort d’Oreb et de Zeb, lu défaite des Benjamites, l’histoire d'Es-
tlier, l’exécution d'Âman enseignaient à des hommes effrayés cl violents comment il fallait traiter les ennemis du peuidc de Dieu. — Le 8, Darnley, ayant été averti que la reine était seule avec Rizzio, voulut s’assurer une bonne fois du degré de faveur dont le musicien jouissait auprès d’elle. En conséquence, il se rendit à son appartement par une petite porte dont il avait toujours la clef sur lui; mais la clef eut beau tourner dans la serrure, la porte ne s’ouvrit point. Alors Darnley frappa.
— Qui va là ? demanda la voix de la reine.
— Moi Darnley, moi le roi, moi votre mari.
— Passez votre chemin, milord, répondit la voix qui se fit railleuse. Ce n’est pas ici la taverne de la Lirorne,
Et Darnley fut laissé dehors.
Cette ironie l’exaspéra tellement qu’il réunit sur-.'e-cbamp chez lui les principaux conjurés, les adjurant d'en finir sans plus tarder. Ils venaient donc d’arrêter le plan delà sanglanle tragédie et de s’en distribuer les réles, lorsque tout à coup, au moment où l’on s’y attendait le moins, la porte s'ouvrit avec fraruis et l'on vit apparaître Marie Stuart sombre, les sourcils froncés, les dents serrées, les narines flairant le meurtre, des ténèbres au front et dos éclairs aux yeux.
— Milords, dit-elie, je sais quelle sinistre besogne vous brassez tous tant que vous êtes dans le silence et le mystère. Je vous tiens, vous et votre complot, dans ma main ; tremblez que je ne vous écrase en la refermant!
A CCS mots, et avant que les lords eussent eu le temps de se reconnaître, elle referma la porte et disparut comme une vision éphémère, mais menaçante. Tous restaient atterrés. James Douglas recouvra le premier la parole :
— Messcigneurs, fit-il, nous jouons ici un jeu de vie et de mort, et cela non pas au plus habile et au plus fort, mais au plus prompt. Si nous ne perdons pas cet homme, nous sommes perdus. Ce n’est donc pas après-demain qu’il faut le frapper, mais bien ce soir.
Tous partagèrent cet avis. Le seul point qui y fultbnngé, c’est
que le meurire n’aurait lieu que le lendemain, far il ne fallait rien moins qu’un jour d'intervalle pour rassembler les conjurés subalternes, lesquels étaient au nombre de cent cinquante.
Celte journée du lendemain, qui était le samedi 0 mars 1566, se leva pleine de frimas et de tem|)étes. On eilt dit que le crime avait choisi lui-même son décor ; n'était-ce pas, en effet, un lieu bien propre à en augmenter l’horreur que ce vieux château de granit aux corridors embouchés par la bise, aux murailles déchirées par la pluie noire et la neige rageuse ? — Perdus dans leur amour, enfermés dans leur nid, Marie et Rizzio insultaient l'ouragan du bnnt de leurs baisers. — Plusieurs fois, Darhley, qui s’était glissé jusqu'à la porte secrète, n'avait, suivant la belle expression d’un poêle, rien entendu que le silence, ce silence cent fois plus effrayant pour un mari que tous les tumultes, alors qu'il sait sa femme aux bras d'un autre. Puis, des canzonc étaient venues jusqu’à lui par bouffées. C’était le favori qui chantait quelques-unes de ces douces mélodies qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours et que le peuple d'Édirabourg lui attribue encore. Ces mélodies étaient pour la reine un souvenir de son séjouren ce plaisant pays de France, dont les artistes venus à la suite des Médicis avaient déjà fait un écho de l’Ilalie ; mais Darnley les dévorait comme un affront et elles coulaient dans ses veines le plomh fondu de la jalousie. « Je détesté le Maure, et l’on croit dans le monde qu’il m’a remplacé dans mes fonctions maritales; j’ignore si cela est vrai; mais sur un soupçon de celte nature, j'agirai comme s’il y avait certitude. Voyons un peu : lui prendre sa place et me venger, double bénéfice ! i Ainsi parle lago, dans Shakespeare. — Darnley avait la môme ambition que lago et il ne pouvait plus avoir les mêmes doutes, — Aussi, avec quelle effroyable impatience attendait-il l’heure convenue!
Sur le soir, les conjurés s’acheminèrent vers le château. Tous ceux que nous avons nommés, à l’exception de Knox et de Craig, étaient là, armés jusqu’aux dents; le reste se composait de soldats, véritables machines à meurtres, qui ne savaient même pas de quoi il
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s’agissait ; on les payait, ils tuaient, voilà tout. — Darniey leur ayant envoyé dans la journée le mot de passe, ils arrivèrent sans la moindre difTiculté jusqu'à la poterne où le roi, enveloppé d’un manteau, avait remplacé le liallebarJicr de garde. La poterne livrée par lui, toute la bande s'engouffra dans le château. Aussitôt les cent cinquante soldats se glissèrent dans une cour, où ils se rangèrent sous des hangars, autant pour se garantir du froid que pour n’étre pas aperçus sur la neige dont le sol était couvert. Une fenêtre mouchetait d'une tache de feu la façade grisâtre d'Holyrood; c'était celle du cabinet de la reine : au premier signal qui leur serait donné par cette fenêtre, les soldats devaient enfoncer la porte et accourir au secours des chefs de la conspiration.
Ces dispositions prises, Darniey guida Morton, Ruthwen, Lennox, Lindsay, André Karrew et le bâtard de Douglas jusqu’à une chambre contiguë au cabinet de la reine et qui n’en était séparée que par une portière de tapisserie. De cette chambre on pouvait entendre tout ce qui se passait dans le cabinet. Darniey les y installa, leur recommandant le silence; puis, leur donnant comme signal d’entrée le moment où ils lui entendraient crier : A moi. Douglas! il fit le tour par le corridor secret, « afin que, le voyant arriver par sa porte accoutumée, la reine ne prit aucun soupçon de cette visite imprévue. »
Le cabinet de la reine était une petite pièce d’environ douze pieds carrés. Marie y soupait, ce soir-là, avec lady d'Argyle, sa sœur naturelle, sir Arthur Erskine, son capitaine des gardes, le commandant d'Holyrood, le laird de Creich et Rizzio, qui avait sa toque sur sa tête. D’après de Thou et Melvil, ce dernierétait, selon son habitude, assis à la droite la reine; Campden assure, au contraire, qu'il mangeait debout à un buffet. La jojj^use compagnie pépiait follement et se laissait aller avec abandon à la volupté de se sentir en un lieu bien chaud, capitonné, plein de lumière et de parfums, et devant une table rayonnante de fleurs, de cristaux, d'orfèvreries et de femmes charmantes, alors que la raiiile vient battre les fenêtres et que le vent mugit dans les cheminées... Tout à coup, les propos
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galants se lurent. Élunnée du silence de scs convives et du nuoge d'inquiétude qui obscurcissait leur gaieté, et, soupçonnant à la direction de leurs regards que la cause de foute cette émotion se trouvait derrière elle, Marie se retourna à demi : — Darnley s’appuyait au dossier de son fauteuil.
Le roi était plus pâle que de coutume. Il se pencha en avant et mit sa lèvre sur le front de sa jeune femme : cette lèvre était glacée.
Marie se cabra violemment sous ce baiser. Ses yeux avaient plongé dans ceux de Darnley, et elle y avait lu que quelque chose de terrible allait se passer.
Âu même instant, on entendit un pas lourd et traînant retentir dans la chambre voisine et se rapprocher du cabinet; puis,la portière se souleva etl’nn vit émerger de l’ombre la tête livide de Rulhwen. Le jeune lord vacillait sous le poids de sa lourde armure et piquait le plancher de la pointe de son épée nue.
La reine le crut en délire.
— Que voulez-vous, milord? s’écria-t-elle, et d’où vous vient celte audace de vous présenter ainsi armé devant moi?
— Demandez cela au roi, madame, prononça Rulhwen d’une voix sourde. C’est à lui de vous l’apprendre.
Marie apostropha Darnley.
Expliquez-vous, milord? Que signifie un pareil ouldi de ma dignité et de la vôtre?
— Cela signifie, madame, riposta Darnley en désignant du doigt Rizzio que cet homme m’a fait une offense...
— Et quelle offense, s’il vous plaît, milord ?
— La plus grande et la plus détestable qui se puisse faire à votre époux, à la noblesse et^au peuple d’Ecosse. Doue, j’entends qu’il sorte d’ici sur-le-champ.
— Cet homme est à moi, repartit Marie fièrement, et par conséquent ii’a d’ordre à recevoir que de moi.
— A moi, Doiiylns ! appela le roi.
Aussitôt Douglas, l’épéc à la main, apparut derrière Riitliwen, et.
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derrière Douglas, André Karrew et Lindsay, le pistolet au poing.
A la vue de Douglas, Rizzio jeta un grand cii.
Douglas était un bâtard !
Se rappelant la prédiction, le favori se sentit perdu. II se jetaaux genoux de la reine, invoquant non pitié, mais justice.
— Gitislizia! giustizid! criait-il en se cramponnant au bas do la robe de Marie,
Celle-ci avait bondi en avant et couvrait l’Italien de sa majesté. Mais elle avait trop compté sur le respect de cette noblesse habituée depuis cinq siècles à lutter corps à corps avec ses rois. André Karrew et I.indsay dirigèrent leurs pistolets contre sa poitrine, la menaçant de la tuer si elle s’obstinait plus longtemps à défendre celui dont la mort était résolue. En mémo temps, Darnley la saisissait à bras le corps et l'enlevait de devant Rizzio.
— Madame, je suis mort! gémissait le malheureux. Sauvez-moi, sauvez ma vie !
Douglas le prit parles épaules et le poussa dans la chambre voisine où le suivirent les autres.
— Si nous le gardions jusqu’à demain pour le pendre? insinua Morton, en le voyant entrer pantelant et fou de terreur.
Lindsay appuya cette motion. Mais Georges Douglas :
— Par saint Angus ! mes maîtres, êtes- vous des traîtres?
Puis, tirant la dague de Darnley, que celui-ci lui avait donnée,
et se retournant vers Rizzio :
— Tiens! dit-il, voilà le coup royal 1 Et il le frappa à la gorge.
— Oh ! la prédiction! ràla Rizzio — et il tomba.
Alors la bande des assassins s’abattit sur ce pauvre corps comme sur une curée et le déchira de cinquante-six coups de poignard. .
Le roi et la reine étaient restés en présence.
Le roi parlait. Il reprochait à la reine de n'avoir été sa femme