LIS GALANTS
qu’aulant que le favori l’avait bien voulu et de s'étre donnée à David plus souvent qu’à lui-môme.
Marie, ramassée sur elle-même, les coudes repliés, les ongles enfoncés dans le bois de son fauteuil, restait de marbre sous ces discours. La vie semblait s’êlrc réfugiée sous l’arcaêle sombre de ses sourcils d’où jaillissaient des foudres muettes.
Au bout de quelques minutes, Ruthwen reparut, plus blafard et plus chancelant encore que la première fois. Damley l'interrogea :
— Est-ce fini là-bas?
Ruilnven fit un signe affirmatif, et, comme dans l’état de convalescence où il se trouvait, il ne pouvait supporter davantage une plus longue fatigue, il s'assit. Ce mouvement Gt éclater la reine.
— Milord, s'écria-t-elle, qui vous a permis de vous asseoir devant moi?
— Madame, répondit le jeune homme, ce n'est point par manque de respect, mais par faiblesse que j’en agis ainsi; car je viens de prendre pour le service de votre mari plus d'exercice que les médecins ne me le permettent.
Puis appelant un valet ;
— Holà! qu’on m’apporte du vin! commanda-t-il en montrant, avant de le repousser au fourreau , son poignard tout ensanglanté ; car voilà la preuve que je l’ai bien gagné.
Le valet obéit et Ruthwen vida son verre avec autant de tranquillité que s’il venait d’accomplir l’action la plus innocente.
— Milord, dit alors la reine en faisant un pas vers lui, il se peut que , comme je suis une femme , malgré le désir et la volonté que j'en ai , je ne trouve jamais l'occasion de vous rendre ce que vous me faites ; mais , ajoula-t-elle en frappant son flanc avec énergie , — elle était alors enceinte de six mois, — celui que je porte là, et dont vous auriez dû respecter les jours , puisque vous respectez si peu ma majesté, me vengera dans l'avenir de toutes vos insultes.
En ce moment , on entendit tinter le tocsin et les conjurés refluèrent dans le cabinet.
— Madame, ût rudement l’un d’eux, si vous poussez un cri , si
DE LA GODRONNE 47
VOUS appelez quiconque à votre aide , nous vous jetons par-dessus les murailles.
C’était le prévôt de la ville qui , ayant appris qu’il se passait quelque chose d’inusité à Holyrood , avait fait sonner tes cloches et se dirigeait sur le château avec les bourgeois armés. Darnley se porla à leur rencontre.
— Messieurs, leur déclara-t-il , la personne de la reine et la mienne sont en sûreté , et il ne s’est rien passé ici que par mon ordre. Retirez-vous donc; vous en saurez davantage quand il en sera temps.
Lorsqu’il revint :
— Milord, lui dit Marie, je ne serai contente que le jour où votre cœur sera aussi désolé que l’est aujourd’hui le mien.
Ensuite regardant les assassins en face, comme pour graver leurs traits dans son esprit :
— Oh ! murmura-t-elle , ce sang coûtera cher à quelques-uns d'entre vous !...
La maxime favorite de Louis XI et de Catherine de Médicis ; Qui ne sait dissimuler ne sait régner, revint-elle à la mémoire de Marie Stuart pendant la triste nuit qui suivit l'assassinat de Rizzio, nuit qu’elle passa si étroitement prisonnière que ses femmes même ne purent pénétrer jusqu’à elle? Nous le croyons sans oser l'afQrmer. Toujours est-il que , le surlendemain , la reine sortait de la chambre du meurtre, appuyée au bras de Darnley qui ployait de bonheur sous ce faix délicieux. Un pacte de réconciliation avait été signé en face du sang à peine essuyé , et , trois jours
U;S G.aANTS
après , les deux époux s’envolaient vers le cliîUeau de Diimlmr , bien (dus semldaldcs à un coii|dc d’amoureux en vacances qu’à un mari qui vient do faire tuer l’amant de sa femme et à une femme qui vient de voir hier ect amant sous ses yeux.
A celle nouvelle, les assassins montèrent à rlicval et gagnèrent à franc étrier la frontière d’Angleterre.
Pion leur en prit, — Darnley ne s’étant engagé à défendre ses associés qu’en ;jrése/ice de lu reine et dans l'intérieur du palais.
Tous les conjurés subalternes que l’on put arrêter furent décapités ou pendus.
En même temps, Murray était rappelé , bien que sa (larticipation au complot fût évidente, et Rizzio, qui avait été enterré sans appareil au seuil du temple le plus proche d’Holyrood , était exhumé et transporté avec pompe dans la sépulture des rois d’Écosse. Cette dernière mesure amena de nouvelles tempêtes dans le royal ménage.
De querelles en raccommodements , on arriva au 19 juin. Ce jour-là, Marie accoucha, au château d’Édirnbourg, d’un üls qui fut depuis Jacques VI. Le baptême en eut lieu à Stirling. On remarqua que Darnley ne parut point à cette cérémonie , absence qui sembla fort scandaliser lord Bedford, envoyé de la reine d’Angleterre. En revanche, Jacques Hepburn, comte de Bothwell, y occupait le premier rang.
Jacques, quatrième comte de Bothwell et chef de la famille d'Hepburn, qui possédait une immense influence dans le Lothian occidental et dans le comté deBerwick, avait déjà passé la trentaine. D’une ambition qui ne connaissait ni limites , ni scrupules , son caractère offrait le plus affreux chaos de défauts et de vices ; il était lâche , violent , cauteleux, brutal , dissimulé et sanguinaire , — un renard dans lu peau d’un loup , Machiavel doublé de Scoronconcolo. Quelques historiens prétendent que, le soir du meurtre de Rizzio ,
soupant avec lluntiy et d’Athole dans rinlérieur d’ilolyrood, il était accouru au bruit, pour porter secours à la reine ; d’autres — et ce' sont les plus nombreux — aflirmerit, au contraire, que les trois
Digilizroi':y CiOO^Ie
compagnons, épouvantés par les rumeurs du p ilais, s’étalent sauvés par une fcnélrc et avaient gagné au pied dans la campagne. Quoi qu’il en soit, Marie avait remarqué nolliwell et l’avait nomme lord gardien de toutes les marches du royaume. 11 avait la taille forte, le nez gros , le poil roux et l'aspect insolent. Cette écorce peu séduisante cachait assurément l'homme le plus entreprenant et le plus dangereux de l’Écossc.
Les progrès de sa faveur vers la fin de l’été do cette môme année éclatèrent aux yeux de tous. Il disposait de tous les emplois à la cour, où il dirigeait entièrement les volontés de la souveraine. Les courtisans tout aussitôt s’étaient tournés vers le soleil levant de cette nouvelle fortune eUaissaient s’émacier dans l’ombre l’astre aux trois quarts rongé du crédit de Darnley ; ou affectait de ne plus se découvrir quand celui-ci entrait, on lui parlait assis ; son train avait été diminué, sa vaisselle d’argent supprimée, et les quelques officiers, qui avaient consenti à lui continuer leurs services, lés lui faisaient acheter par les dégoûts les plus amers. Quant à Marie, elle ne prenait même plus la peine de dissimuler son aversion pour lui , l’évitant sans ménagements, à un tel point qu’un jour qu’elle était allée avec Bolhwell à AIway, elle en repartit aussitôt, parce que son époux les y était venu rejoindre. — Darnley ne se sentit pas seulement offensé par cette conduite de tout le monde à son égard : il se crut menacé et songea à se retirer sur le continent. Par ses ordres, un navire fut secrètement préparé pour le transporter en France, et, dans les derniers jours de septembre, son père étant venu le visiter à Stirling, il lui fit confidence de son dessein. Le comte de Lennox en écrivit immédiatement à la reine , qui se trouvait alors à Edimbourg. Le jour même où Marie reçut ce message (59 septembre) et où elle pouvait croire le roi déjà embarqué pour l'étranger , elle le vil subitement arriver nu palais d’ilolyrood : le faible prince venait essayer une réconciliation et tenter de rallumer dans le cœur de la jeune femme un sentiment dont le sang de Rizzio avait complètement noyé les capricieuses étincelles. Marie le reçut dans la chambre du conseil où elle avait fait convoquer les lords et appeler Du Croc,
ambassadeur de France. En leur présence , elle l’interpella hardiment et lui demanda à brûle-pourpoint pourquoi il voulait quitter l'Écosse ; les lords et Du Croc lui adressèrent la môme question. Darnley hésiLi, se troubla, balbutia des réponses vagues et formula des accusations sans portée. Sur ce, la reine haussa les épaules et lui dit « quelle se contenlait de rela. » Ainsi, d’accusateur le roi était devenu accusé. — Les deux époux se séparèrent plus froidement que jamais. — Le lendemain de cette entrevue. Du Croc écrivait à l’arcbevéque de Glascow : € Je n'ai pas la prétention d’annoncer d’avance comment tout cela finira, mais je dirai que ces affaires ne peuvent rester longtemps telles qu’elles sont sans amener de bien mauvaises conséquences. »
Le 6 octobre, la reine avait envoyé Bothwell vers la frontière du sud-est pour apaiser les querelles des lairds. Le 8 , elle l’y suivit elle-même et se rendit à Jedbnrgh, afin d'y tenir ses assises et de joindre l’action de la justice à celle des armes. Or, Bothwell, ayant appris , au débotté , qu'un fameux bandit du pays , nommé John Elliot du Parck , avait osé se montrer dans les environs , se fit accompagner par quatre cavaliers et partit aussitôt pour l’arrêter. Us le trouvèrent attablé dans une métairie , ayant à portée de la main une longue claymore, dont il s’escrima si furieusement que deux des cavaliers du comte d'Hepburn furent tués et que lui-même reçut au bras une blessure assez dangereuse. Marie allait se rendre au conseil lorsqu’on lui apporta cette nouvelle ; à l'instant , elle remit la séance au lendemain , et ayant donné l’ordre qu’on lui sellât un 'cheval, elle se mit en roule pour le château de l’Ermitage qu'habitait le favori, et fit tout le chemin d'une traite , quoiqu’il y eût vingt milles et qu'il lui fallût traverser des bois, des marais et des rivières ; puis, après être restée quelques heures en tête-à-tête avec lui, elle repartit avec la même diligence pour Jedburgh , où elle fut de retour dans la nuit. « La fatigue , ajoute Crawford , et l’angoisse de son esprit pour le comte lui donnèrent le lendemain la maladie la plus dangereuse. » Bothwell accourut auprès d’elle ; Darnley s’y transporta aussi ; mais , cette lois , il éleva la voix et
DE LA CODROITNE
reprocha amèrement à la jeune femme d’avoir compromis son honneur et sa vie par celte évidente imprudence. Alors Marie , croisant scs bras sur sa poitrine et le regardant avec un front superbe :
— Eh bien ! oui , dit-elle , j’éprouve pour M. de Bothwcll une affection toute particulière. Après? — Le ferez-vous encore assassiner par vos coupe-jarret, celui-là ?
Le roi n’osa répliquer. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait de se débarrasser du comte ; mais , comme depuis sa trahison envers ses complices , il n’eût point trouvé en Écosse une lame qui eût voulu sortir du fourreau en sa faveur , il résolut d’aller rejoindre son père, le comte de Lennox , et de se servir de l’influence de ce dernier pour rallier les mécontents et s’en faire une armée avec laquelle il pût changer l’ordre des choses. Malheureusement , indiscret et imprudent comme d’habitude , il babilla de ce projet à quelques-uns de ses officiers , qui prévinrent Bothwell. Celui-ci ne parut s’opposer aucunement à ce voyage ; mais Daniley était à peine â un mille d’Édimbourg, qu’il ressentit d’affreuses douleurs ; il n’en . persista pas moins à aller en avant ; toutefois force lui fut de s’arrêter à Glascow. Il fit immédiatement appeler le célèbre médecin Jacques Albrenets , qui lui trouva le corps couvert de pustules et déclara, sans hésitation, qu’il avait été empoisonné. Cette assertion a été combattue par plusieurs écrivains et notamment par Walter Scott ; le roi, prétendent-ils , souffrait tout simplement de la petite vérole. — Nous le voulons bien, mais que deviennent alors certaines phrases des lettres de la reine ? — Car la reine écrivait trois lettres...
Ces trois lettres, elle les adressait à Bothwell, de Glascow où elle s’était rendue pour soigner le malade ; elle les adressait à l’amant , du chevet du mari ; elle les adressait à l’assassin, du lit de la victime.
Un magistrat fameux a dit ;
• Donnez-moi quatre lignes de l’écriture d’un homme et je me charge de le faire pendre. »
Nous vous donnons ici quatre pages de l’écriture de Marie Stuart,
■ — -T— od by GoogU:
LES CALANTS
Lisez-les aticntivement, et, ce soin pris, dites-nous s’il n’y a pas là de quoi faire couper le cou par nos procureurs généraux à une demi-douzaine de dames Lafarge modernes I
Nous transcrivons textuellement :
rnEMIÈRE LETTRE.
« Quand je suis partie du lieu où j’avais laissé mon cœur, jugez dans quel état j’étais, pauvre corps sans âme ; aussi pendant tout le dîner n’ai-je parlé à personne, et personne n’a-t-il osé s’approcher de moi, car il était facile de voir qu’il n’y faisait pas bon. Lorsque je suis arrivée à une lieue de la ville, le comte de Lennox m’a envoyé un de ses gentilshommes pour me complimenter de sa part et pour l'excuser de ce qu’il n’était pas venu lui-méme : il m'a fait dire, en outre, qu’il n’osait se présenter devant moi depuis' la réprimande que j'avais faite à Cuningham. Ce gentilhomme iil’a priée, comme de son propre mouvement, d'examiner la conduite de son maître, pour vérifier si mes soupçons étaient fondés. Je lui ai répondu que la peur était une maladie incurable, que le comte de Lennox ne serait pas si agité si sa conscience ne lui reprochait rien, et que, s’il m’était échappé quelques vivacités, ce n’étaient que de justes représailles de la lettre qu’il m’avait écrite.
> Aucun des habitants n’est venu me faire visite, ce qui me fait croire qu’ils sont tous dans ses intérêts ; de plus, ils en parlent en fort ^ns termes, ainsi que de son fils. Le roi envoya chercher hier Joachim, et lui demanda pourquoi je ne logeais point avec lui, ajoutant que ma présence le guérirait bientôt ; et me demanda aussi dans quel dessein j’étais venue ; si c’était pour me réconcilier avec lui ; si vous étiez ici ; si j’avais fait dresser l’état de ma maison; si j’avais pris Paris et Gilbert pour secrétaires, et si j’étais toujours dans la résolution de congédier Joseph. Je ne sais qui l’a si bien instruit. Il n’est point jusqu’au mariage de Sébastien dont il ne soit informé. Je lui ai demandé l’explication d’une de ses lettres
dans laquelle il se plaignait de la cruauté de certaines gens. Il m’a répondu qu’il était frappé, mais que ma présence lui causait tant de joie qu’il croyait en mourir. Il m’a fait quelques reproches de ce qu’il me trouvait rêveuse ; je l’ai quitté pour aller souper ; il m’a priée de revenir : j’y suis allée. Il m’a fait alors l’histoire de sa maladie, et m’a dit qu’il ne voulait faire qu’un testament par lequel il me laisserait tout, ajoutant que j’étais un peu la cause de son .mal, et qu’il l’attribuait à mon refroidissement. — Vous me demandez , ajouta-t-il , quels sont ces gens dont je me plains : c’est de vous, cruelle, de vous, que je n’ai jamais pu apaiser par »• mes larmes et par mon repentir. Je sais que je vous ai offensée, mais non pas sur l’article que vous me reprochez : j’ai offensé aussi quelques-uns de vos sujets, mais vous me l’avez pardonné.
Je suis jeune, et vous dites que je retombe toujours dans mes fautes ; mais aussi un jeune homme comme moi, dépourvu d'expérience, ne peut-il point en faire, manquer à scs promesses, se repentir ensuite, et se corriger avec le temps ? Si vous voulez me pardonner encore une fois, je vous promets de ne plus vous offenser jamais. Toute la grâce que je vous demande, c’est de vivre ensemble comme deux époux, de n’avoir qu’une même table et qu’un même lit : si vous ôtes inflexible, jamais je ne me relèverai d’ici. IJites-moi, je vous prie, votre résolution ; Dieu seul sait ce que je souffre, et cela parce que je ne m’occupe que de vous, parce que je n’aime et n’adore que vous. Si je vous ai offensée quelquefois, c’est à vous que vous devez vous en prendre; car, lorsque quelqu’un m’ofl'ense, s’il m’était permis de me plair dre à vous, je ne confierais point mes chagrins à d’autres; mais lorsque nous sommes mal ensemble, je suis forcé de les renfermer en moi-même, et cela me rend fou.
» Il m’a ensuite fort pressée de rester avec lui et de loger dans ‘ sa maison ; mais je m’en suis excusée, et lui ai répondu qu’il avaii besoin d’être purgé, et qu'il ne pouvait l’être commodément à Gla:cow : alors il m’a dit qu’il savait que j’avais fait venir une litière pour lui, mais qu’il eût mieux aimé faire le voyage avec moi. Il
5tl
croyait, je pense, que j’avais le dessein de l’envoyer dans quelque prison. Je lui ai rdpondu que je le ferais conduire à Craigmiller, qu'il y trouverait des médecins, que je resterais près de lui et que nous serions à portée de voir mon fils. Il m’a répondu qu'il ira où je voudrai le conduire, pourvu que je lui accorde ce qu’il m’a demandé. Il ne veut, au reste, être vu de personne.
» Il m’a dit plus de cent jolies choses que je ne pois vous rapporter et dont vous seriez vous-même surpris ; il ne voulait point me laisser aller, il voulait me faire veiller toute la nuit. Pour moi, je faisais semblant de tout croire, et je paraissais m’intéresser véritablement à lui. Au reste, je ne l'ai jamais vu si petit ni si humble; et si je n’avais su combien son emur s'épanche facilement, et combien le mien est impénétrable à tout autre trait çu’ù reujr dont vous l'avez blessé, je crois que j’aurais pu me laisser attendrir : mais que cela ne vous alarme pas, je mourrai plutôt que de renoncer à ce que je vous ai promis. Pour vous, songez à en user de même vis-à-vis de ces perfides qui feront tous leurs efforts pour vous éloigner de moi ; je crois que tous ces gens-là ont été jetés dans le môme moule : celui-ci a toujours la larme à l’œil, il s’incline devant tout le monde, depuis le plus grand jusqu’au plus petit ; il veut les intéresser en sa faveur ot se faire plaindre. Son père a jeté aujourd’hui le sang par le nez et par la bouche ; jugez ce que signifient ces symptômes : je ne l'ai point encore vu, car il garde la maison. Le roi veut que je lui donne à manger moi-même, ou sans cela il ne mange point ; mais quoi que je fasse, vous n’y serez pas plus trompé que je ne m’y trompe moi- même. Nous sommes unis, vous et moi, à deux espèces de gens bien haïssables; que l'enfer brise donc ces nœuds, et que le ciel en forme de plus beaux, que rien ne puisse rompre, qu'il fasse de nous le roupie le plus tendre et le plus fidèle qui soit jamais ; voilà la profession de foi dans laquelle je veux mourir.
» Excusez mon griffonnage; il faudra que vous en deviniez plus de la moitié, mais je n’y sais point de remède. Je suis forcée de vous écrire à la hâte tandis que tout le monde dort ici : mais
Digilized by G(
DE LA CODROWNE
soyez tranquille, je prends à ma veille un plaisir infini ; car je ne puis dormir ainsi que les autres, ne pouvant dormir comme je le voudrais, c’est-à-dire entre vos bras.
» Je vais me mettre au lit; demain j’achèverai ma lettre : j’ai trop de choses à vous mander, la nuit est trop avancée ; jugez de ma peine. C’e: t à vous que j’écris, c’est de moi que je vous entretiens, et je suis forcée de finir...
» Je ne puis cependant m’empécher de remplir à la hâte ce qui me reste de papier. Maudit soit l'écervelé qui me tourmente si fort ! sans lui je pourrais vous entretenir de choses plus agréables. Il n’est pas fort changé ; et cependant il en a pris beaucoup. Il m’a, au reste, presque fait mourir par la fétidité de son haleine; car il l’a maintenant plus mauvaise encore que celle de votre cousin : vous devinez que c’est une nouvelle raison pour que je n’approche pas de lui ; au contraire, je m’en éloigne le plus que je peux et me tiens sur une chaise au pied de son lit.
» Voyons si je n'oublie rien.
» L’envoyé de son père pendant la route ;
» L’interrogation sur Joachim ;
» L’état de ma maison ;
> Les gens de ma suite ;
» Sujet de mon arrivée ;
» Joseph ;
s Entretien entre lui et moi ;
) L’envie qu'il a de me plaire et son repentir ;
I Interprétation de sa lettre ;
I Le sieur de Lewingston.
> Ah ! j’oubliais cela. Hier Lewingston dit fout bas pendant le souper à la de Hère de boire à la santé de qui je savais bien, et de me prier d’y faire honneur. Après le souper, comme je m’appuyais sur son épaule auprès du feu, il me dit : N’est-il point vrai que voilà des visites bien agréables pour ceux qui les font et ceux qui les reçoivent? Cependant, quelque satisfaits qu’ils paraissent de votre arrivée, je défie que leur joie égale le chagrin de celui que
LES CALANTS
VOUS avez laissé seul aujourd'hui, et qui ne sera jamais content qu il ne vous revoie. — Je lui demandai de qui il voulait me prier. Il me répondit alors en me serrant le bras ; — D'un de ceux qui ne vous ont pas suivie; et parmi ceux-là, il vous est facile de deviner qui je veux dire.
* J'ai travaillé jusqu'à deux heures au bracelet ; j'y ai enfermé une petite clef qui est attachée par deux cordons : il n'est pas aussi bien travaillé que je le voudrais ; mais je i\’ai pas eu le temps de le faire mieux; je vous en ferai la première fois un plus beau. Prenez garde qu'on ne vous le voie, car j'y ai travaillé devant tout le monde, et à coup sûr il serait reconnu.
» Je reviens toujours, malgré moi, à l'attentat horrible que vous me conseillez. Vous me forcez à des dissimulations et surtout à des trahisons qui me font frémir ; j'aimerais mieux mourir, croyez-moi, que de commettre de pareilles actions; car cela me fait saigner le cœur. Il ne veut point me suivre que je ne lui promette de n'avoir qu'une même table et qu’un même lit que lui, comme auparavant, et de ne point l'abandonner si souvent. Si j’y consens, il fera, dit-il, tout ce que je voudrai, et me suivra partout : cependant il m'a priée de retarder mon départ de deux jours. J'ai feint de consentir à tout ce qu'il voulait, mais je lui ai dit de ne parler à personne de notre réconciliation, de peur qu'elle ne caus.àt de l'ombrage à quelques seigneurs. Enfin je l'emmènerai partout où je voudrai... Hélas ! je n’ai jamais trompé personne ; mais que ne ferais-je pas pour vous plaire? Ordonnez, et, quoi qu’il puisse arriver, j'obéirai. Mais voyez vous-même si l’on ne pourrait pas imrginer quelque secret moyen par forme de remède. 11 doit se purger à Craigmiller et y prendre les bains; il sera quelques jours sans sortir. Autant que je puis le voir, il est fort inquiet : cependant il a grande confiance dans ce que je lui dis, mais sa confiance ne va pas jusqu’à s’ouvrir à moi. Si vous voulez, je lui découvrirai tout : je ne puis avoir de plaisir à tromper quelqu’un qui est dans la confiance. Au reste, il n’en sera que ce que vous voudrez : ne m’eu estimez pas moins pour cela. C’est vous qui me l’avez conseillé ; jamais la ven-
SI
(icance ue m'cùt emportée si loin. Quelquefois il m’attaque par un endroit bien sensible, et il me touche an vif quand il me dit que ses crimes à lui sont connus, mais qu’il s'en commet tous les jours de plus grands, que l’on entreprend inutilement de cacher, parce que tous les crimes, quels qu’ils soient, grands et petits, viennent à la connaissance des hommes et font la matière ordinaire de leurs entretiens. Il ajoute quelquefois, en me parlant de madame de Rère : Je souhaite que ses services vous fassent honneur. — 11 m’a assuré que bien des gens croyaient, et qu’il le croyait lui-méme, que je n’étais pas ma maîtresse ; c'est sans doute parce que j'ai rejeté les conditions qu’il m’offrait. Enfin, il est sûr qu’il est fort inquiet au sujet de ce que vous savez, et qu’il soupçonne même que l’on en veut à sa vie. Il mire en désespoir toutes les fois que la conversation tombe sur vous, sur Lctliiglon et sur mon frère. Au reste, il ne dit ni bien ni mal des absents ; mais, au contraire, il évite toujours d’en parler. Son père garde la maison : je ne l’ai point encore vu. Les llamilton sont ici en grand nombre, et m’accompagnent partout; tous les amis de l’autre me suivent chaque fois que je vais le voir. Il m’a priée de me trouver demain à son lever. Mon courrier vous dira le reste.
I Brûlez ma lettre ; il y auîait du danger à la garder. D’ailleurs elle n’en vaut guère la peine, n’étant remplie que de pensées noires.
* Quant à vous, ne vous offensez pas si je suis triste et inquiète aujourd'hui, que pour vous plaire je passe par-dessus rhonneu.*, les remords et les dangers. Ne prenez donc pas en mauvaise part ce que je vous dis, et n'écoutez point les interprétations malignes du frère de votre femme; c'est un fourbe que vous ne devez point entendre au préjudice de la plus tendre et de la plus fidèle maîtresse qui fut jamais. Ne vous laissez pas surtout fléchir par cette femme : ses feintes larmes ne sont rien en comparaison des larmes réelles que je verse, et de ce que l’amour et la constance me font souffrir pour parvenir à lui succéder; c'est pour cela seul que je trahis, malgré moi, tous ceux qui pourraient traverser mon amour. Dieu me fasse
miséricorde et vous envoie toutes les prospérités que vous souhaite une humble et tendre amie, qui attend bientôt de vous une autre récompense. 11 est fort tard , mais c’est toujours à regret que je quitte la plume quand je vous écris ; cependant je ne finirai ma lettre que lorsque je vous aurai baisé les mains. Pardonnez- moi de ce qu’elle est si mal écrite : peut-être le fais -je exprès ainsi pour que vous soyez obbgé de la relire plusieurs fois. J’ai transcrit à la hâte ce que j’avais mis sur mes tablettes, et le papier m’a manqué. Souvenez-vous d'uue tendre amie, et écrivez-lui souvent : aimezmoi aussi tendrement que je vous aime, et souvenez-vous » Des paroles de madame de Rère ; t Des Anglais ;
» De sa mère;
» Du comte J’Argyle ;
R Du comte de Botliwell ;
» De la demeure d’Edimbourg. »