‹ Les galants de la couronneChapitre 7 sur 19 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

« Je me suis arrêtée où vous savez plus longtemps que je n’aurais fait, si ce n’eût été pour tirer de lui une chose que le porteur de ces présentes vous apprendra : c’est là une belle occasion d’envelopper tous nos desseins : je lui ai promis d'amener demain la personne que vous savez. Prenez soin du reste, si vous le trouvez bon. Hélas ! j’ai manqué à nos conventions; car vous m’avez défendu de vous écrire, ou de vous dépêcher un courrier. Au reste, mon dessein n’est point de vous ofenser : si vous saviez de quelles craintes je suis agitée, vous n'auriez pas vous-même tant d’ombrages et de soupçons. Mais je les prends en bonne part, persuadée que je suis qu’ils n’ont d’auircs principes que l'amour, amour que j’estime plus que tout ce qui est sous le ciel.

* Mes sentiments et mes bienfaits me sont de sûrs garants de cet amour, et me répondent de votre cœur ; ma confiance est entière sur cet article; mais expliquez-vous, de grâce, et ouvrez-moi votre âme ; autrement, je craindrai que, par la fatalité de mon étoile, et par l’intluence trop heureuse des astres sur des femmes

GO

moins tendres et moins fidèles que moi, je ne sois suppluntcc dans votre cœur, comme Médée le fut dans celui de Jason ; non que je veuille vous comparer à un ?mant aussi infortuné que Jason, et me mettre en parallèle avec un monstre tel que Médce^ quoique vous ayez assez d'influence sur moi pour me forcer à lui ressem~ hier foules les fois que l'exigera notre amour, et qu’il s’agira de me conserver votre cœur, qui m’appartient, et qui n’appartient qu’à moi seule . Car j'appelle m’appartenir ce que j’ai acheté par l'amour tendre et constant dont j’ai brûlé pour vous, amour aujourd’hui plus vif que jamais, et qui ne finira qu’avec ma vie ; amour enfin qui me fait mépriser et les djngcrs et les remords qui en seront peut-être les tristes suites. Pour prix de ce sacrifice, je ne vous demande qu’une grâce, c'est de vous souvenir d'un lieu qui ii’est pas loin d’ici : je n’exige pas que vous teniez demain votre promesse; mais je veux vous voir, afin de dissiper vos soupçons. Je ne demande qu’une chose à Dieu : c’est qu’il vous fasse lire dans mon cœur, qui est moins à moi qu’à vous, et qu’il vous préserve de tout malheur, du moins pendant ma vie : celte vie ne m’est chère qu’autant qu’elle vous plaît et que je vous plais moi-mème. devais me remettre au lit : adieu; donnez-moi demain matin de vos nouvelles ; car je serai inquiète jusqu’à ce que j’en aie. Semblable à l’oiseau échappé de sa cage, ou à la tourterelle qui a perdu son compagnon, je serai seule à pleurer voire absence, si courte qu’elle puisse être. Cette lettre, plus heureuse que moi, ira ce soir où je ne puis aller, pourvu que le courrier ne vous trouve point endormi, comme je le crains. Je n’ai point osé l’écrire en présence de Joseph, de Sébastien et de Joachim, qui ne faisaient que de me quitter quand je l’ai commencée. »

N’y eut-il pas insigne folie de la part de Marie Stuart à couvrir presque un mètre de parchemin de semblables pattes de mouche et à aiguiser sur de pareilles fleurs de rhétorique la hache du bourreau de la reine d’Angleterre !

N’y eut-il pas aveuglement plus insigne encore de la part de

Bothwcll à ne poinl brûler, comme on le lui recommandait, tout ce fatras amoureux et criminel, et à le renfermer dans une cassette que son familier Jacques Balfour devait vendre plus tard à Murray !

Alors qu'Ëlisabeth eut reçu celle cassette et pris connaissance de ce qu’elle contenait :

— Par la mordieu! ma gentille sœur d’Écossc, s’écria -t-ellc, je tiens donc enfin votre vie et votre honneur entre mes mains !

Quos vult perdere, Jupiter dementat.

Que si vous nous demandez maintenant par quels artifices , par quels sortilèges, par quelles magies, Marie en était venue à enlacer sa nature toute de finesse, toute de sentiment, toute de préciosité, — antidatons ce mot d’un siècle, — à la vulgaire individualité de ce gentilhomme de taverne, qui n’était plus jeune, qui n’était point beau, qui ne possédait que l’esprit d'un casseur de pots et le cœur d’un traîneur de sabre, nous vous répondrons à l’instar du philosophe du bon empereur Charlemagne, qui , lorsqu’il ignorait une chose, disait tout simplement qu’il ne la savait pas :

> La femme est illimitée. »

Un poêle a dit cela, et c’est peut-être la première fuis que la poésie a marché bras dessus bras dessous avec le bon sens.

Le poison s'éUint entêté à épargner Darn'ey, il fallait imaginer autre chose.

D’abord Bothwcll chercha des hommes : il les trouva dans Lctliiugton, dans lord Caithness, dans rurcheveque de Saint .André et

surtout dans Ruthwen, Lindsay et d'Orniiston, ces anciens complices de l'assassinat de Rizzio.

La reine, ou l’a vu, était toute prête à rouler dans le crime, pourvu que ce fût aux bras de son amant.

Celui-ci avait placé près d'elle un Français nommé Nicolas Hubert, qui le servait depuis bon nombre d'années et qu'on appelait communément Paris, du lieu de sa naissance Ce Paris fut l'intermédiaire des volontés du favori. D’après ses instructions, Marie déclara à Darnley qu’elle allait le ramener de Glascow à Edimbourg où il passerait sa convalescence; seulement, la maladie du roi étant contagieuse, il n'habiterait point liolyrood : on le logerait à Kirch of Ficld.

Kirch of Field était un vaste champ aux portes de la ville, bien aéré, coupé de jardins, mais d’assez triste aspect, situé qu’il était entre 1e couvent de Black-Frinrs et un cimetière, et d’assez méchante réputation, rapproché qu’il était d’un carrefour appelé la Pointe des voleurs. Robert Bilfour, créature de Bolhwell, y possédait une maison entourée d’une sorte de parc qui isolait ce corps de logis des habitations du voisinage, parmi lesquelles celles du duc de Chàtelleraiilt et de l’arcbcvêque de Saint-André en étaient éloignées d’une portée d’arquebuse. Cette maison avait été surnommée le Prébendaire. Les conjurés la cboisirenl. Paris aperçut deux fois, en conférence à ce sujet avec Balfour, Bnthwell, qui le renvoya en lui disant : « Betourne-fen à la royne et me recommande bien humblement à sa bonne grâce, et dis-luy que tout ira bien, car maistre Balfour et moy n’avons dormi de toute la unit, ains avons mis ordre en tout et avons appresté le logis, et dis à la royne que je luy envoyé ce diamant que tu luy porteras et que si j'avois mon cueur, je luy envoyerais tres-vollontiers. »

Marie répondit :

« Suivant la charge que j’ay reçue, j’ameine l’homme avec moy lundy. I

Malgré toutes les blandices dont l’acciiblait la jeune femme, le roi u’était point tranquille.

DE LA GODRONNE 63

( Je suis tourmenté par des soupçons, avait-il dit à sir Thomas Crawford. Que Dieu juge entre elle ei moi! »

Ce fut dans ces dispositions qu’il quitta Glascow pour se rendre à Kirch ofField. Il y arriva le 31 janvier 1567. La solitude du lieu parut l’impressionner désagréablement. A peine descendu de litière, il fit le tour de son nouveau domicile, et, comme il aperçut dans la muraille deux brèches assez grandes pour livrer chacune passage à un homme, il demanda instamment que ces deux brèches fussent bouchées. On le lui promit, mais on n’eut garde de le faire : la muraille resta libre et éventrée.

Li maison était peu propre, du reste, à recevoir un roi et une reine. Petite, étroite, mal tenue, elle n’avait que le rez-de-chaussée composé d’un cellier et d'une autre pièce, et le premier étage, consistant en une galerie placée au-dessus du cellier, et en une chambre qui correspondait à la pièce du rez-de-chaussée. Darnley occupa le premier étage. Son page Taylor et ses deux camériers, Nelson et Edward Simon, s’établirent dans la galerie; il s’installa dans la chambre. On avait transformé le cellier du rez-de-chaussée en cuisine, et la reine s'Aait fait dresser un lit dans la pièce située immédiatement au-dessous de celle du roi.

Tandis que la victime s’étendait ainsi dans le cercueil, Bothwell poussait avec une diligence extrême les apprêts de son entreprise; outre les principaux conjurés dont nous avons parlé tout à l’heure et qui ne lui avaient apporté que l’appui moral de leur influence et de leur fortune, il s’en éUiit adjoint quelques autres po\ir tout faire : son valet de chambre Dalgleihs, son tailleur Wilson, son portier Powrie et deux gentlemen de sac et de corde, Ilay de Tallo et Hepburn de Bollon, dont il avait éprouvé le courage et le dévouement dans la guerre des frontières. En même temps, il avait envoyé chercher de la poudre à Dumkar, et il avait fait fabriquer de fausses clefs au moyen desquelles on pouvait pénétrer sans obstacles dans la maison de Balfour. Mais, pour essayer ces clefs et pour placer celte poudre, l’assistance de Paris lui était nécessaire; il s'ouvrit donc de ses projets au jeune domestique; celui-ci.

LtS GAI.ASTS

Gi

aux premiers mots «le la eonCdencc, se mil à trembler affreusement, le rcpiir lui luurnn, il s’écria tout effaré :

— Hé! monseigneur, que me dites-vous là? C’est une horrible chose, en vérité!

— Qu'en penses-lu’ demanda froidement Bothwell.

— Ce que j’en pense, monseigneur? Me pardonnerez-vous si je le dis selon mon pauvre esprit?

— Qu’csl-ce, coquin? Vas-tu prêcher? Allons, parle, parle donc!

— Monseigneur, m’est avis que vous jouez une grosse partie et qui pourrait apporter beaucoup de trouble dans votre vie...

Botiivvcli lui posa en riant sa large main sur l’épaule.

— Imbécile ! dit-il, est ce que lu crois que je fais tout ceci tout seul et de moi-même?

Dans le procès de Marie Stuart, Paris déclara plus tard, en rapportant cette conversation, que ces dernières paroles du favori lui avaient p:iru signilier que la reine était du complot. Il consentit donc é tout ce que l’on attendait de lui. Cette condescendance ou celle faiblesse eurent le gibet pour résultat.

La nuit du dimanche, !) février, avait été fixée pour l’accoinplissernent du crime.

Le 7 au soir, Daniley, ayant aperçu de la lumière dans une maison voisine qu'il croyait ialiabilée, demanda à qui celle maison appartenait. Ou lui répondit qu’elle servait de pied à terre à l’archevéque de Saint-André et que ce prélat y était arrivé de la veille. Celle nouvelle nugmcnia de beaucoup les inquiétudes du roi : l’archevéque de Saint-André élait un de scs ennemis les plus déclarés.

Dans la nuit du 8, Parnlcy réveilla Taylor : il lui avait semblé entendre des pas d'homme dans l’oppar'cmtnt au-dessous du sien. Le page, qui était homme de résolution, prit une épée d’une main, un fiambeau de l’aulrc, et descendit au rcz-Je-cbausséc. Quelques inslanis après, il remonta et rassura son maitre : tout était tranquille dans la maison et aux alentours.

Le Icnder. ain, dans la malinée, la reine donna l’ordre qu’on en-

DE LA COUnONNF.

levât un lit de velours neuf qui meublait In cliambrc du roi et qu'on l’y rem{daçiât par un vieux; elle fit parcilleinent iclircr de sa propre cliainlirc une riche couverture de peau de marirc qu’elle ne voulait sans doute point laisser perdre, — Ces soins étaient sinistrement puérils : une femme peut, il est vrai, posséder jusqu’à une certaine limite ; le droit d'avoir l’envie de bilfer son mari de la vie de ce monde — mais elle nous semble impardonnable de lésiner sur les moyens.

Vers midi, Bothvvell avait réuni dans scs appartements tous scs complices et avait assigné à chacun le poste qu’il devait occuper. La veille, Hepburn avait apporté à Holyrood la poudre renfermée dans un coffre. Celte poudre fut distribuée dans des sacs dont se chargèrent Da'gleishj Wilson et Powrie qui gagnèrent à travers les jardins la Pointe des voleurs, où Hay de Tallo, Hepburn et d’Ormislon vinrent les relayer. Ceux-ci introduisirent les sacs, par les deux brèches de la muraille, dans la maison de Balfour; Paris les attendait avec les fausses clefs: la poudre fut répandue en tas sur le plancher du rez-de-chaussée, au-dessous de la place qu’occupait le lit du roi; puis, d'Ormiston sortit et Hay de Tallo resta avec Hepburn dans la chambre même de la reine. Ceci fait, Paris remonta : il devait prévenir Marie.

Celle-ci, tandis que toute cette infernale besogne se terminait au rez-de-chaussée, causait tranquillement avec Darnley au premier étage. Jamais, depuis la mort de Rizzio, son esprit et sa beauté n’avaient étincelé en gerbes plus vives et plus lumineuses ; jamais elle n’avait étouffé son mari sous d’aussi luxueuses prodigalités de verve, d’attentions et de cajoleries. A ce beau feu flambant de jeunesse et de gaieté, le roi sentait peu à peu se fondre ses pressentiments et ses appréhensions ; il avait bu le pardon et l'oubli dans ces grands yeux si onctueux et si temlres qui, pour la première fois, semblaient s’asseoir sur les siens avec tant de volupté et d’abandon, et les spectres échevelés de ses nuits sans sommeil s'en étaient allés devant une caresse de cette main blanche et rose qui eût tenu dans un baiser. Pourtant, un an n’avait pas encore passé entre lui et le

soir fatal oiV pendant que les assassins fouillaient à coups de dague la poitrine du Piémonlais, Marie avait laissé siffler hors de ses lèvres hléniies par l’épouvante, la colère et la douleur celte prophétique menace: « Oh! ce snntj coûtm'n cher à quelques-uus d'entre vous ! t Marie se souvenait, elle, et le moment était venu pour Darnley de payer. Aussi, parfois, le flot envahisseur d’une haine implacable montait du cœur de la jeune femme à sa joue, qu’il marbrait d’une pâleur sinistre; sa prunelle se dilatait avec une fauve expression de sensualité féroce, et sa bouche avait d’imperceptibles ondulations de vipère. Mais Darnley ne comprenait rien, n’entendait rien, ne voyait rien ; on lui promettait de l’aimer, peut-être passerait-on cette nuit-là avec lui, — il était ravi, il était fasciné, il était heureux ! — Nous ne voudrions pas introduire dans la mise en scène de ce drame une plaisanterie surannée, un mot si souvent répété eu blague depuis les derniers jours de la Restauration ; cependant, eu égard au réveil qu’on leur préparait, ne pourrions-nous pas dire avec quelque raison que toutes les illusions du misérable dansaient sur un volcan ?... — Tout à coup, on heurta à la porte et Paris entra.

Il venait avertir la reine que son escorte l’attendait dans le jardin.

Marie se leva.

— Comment, madame, vous me quittez? s’écria le roi tout surpris.

— Vous avez oublié, mylord, que j’ai marié ce matin mon valet de chambre Sébastien avec ma fille d’atours Marguerite Carwood, et que j’ai promis de venir ce soir en masque à leur bal.

— Mais, insista Darnley, ne m’aviez-vous pas fait espérer que vous resteriez avec moi jusqu’à demain?

— Ceci est impossible ; que penseraient ce pauvre Sébastien et sa jeune femme ? Mais ne vous désolez point pour si peu, mon cher lord; les noces seront finies demain, et, s'il plaît à Dieu, nous réparerons le temps perdu la nuit prochaine...

Et la reine appuya cette parole d’un sourire chargé de si consolantes promesses, que Darnley n'osa plus réjiliquer sur ce sujet. Il ajouta seulement :

— Vous savez, madame, que Nelson et Edward Simon, ayant

imprudemment brûlé leur matelas, sont allés coucher à la ville. Je vous serai donc obligé de m'envoyer du château un valet pour les remplacer , je n’aime pas à rester seul ici avec Taylor.

— Soyez tranquille, milord, la chose sera faite, répondit Marie. Maintenant, bonne nuit et à demain !

Elle descendit aussitôt, et Bothwell, qui commandait l’escorte, lui ayant olfert la main, tous deux sc dirigèrent aux flambeaux vers Holyrood.

La reine partie, la nuit, le silence et la solitude enveloppèrent le Prébendaire d'un triple voile.

Darniey ouvrit sa fenêtre ; un brouillard si intense se collait à la vitre, que la vue ne pouvait distinguera deux pas.

Saisi par l’humidité, le roi se rejeta frissonnant dans la chambre ; en même temps, ses terreurs, un instant dissipées par la présence de la reine, sortaient de l’ombre et s’abattaient sur lui avec plus de force ; l’absence de bruit, de mouvement, de vie, pour ainsi dire , qui s’était faite aux alentours, le glaçait d’épouvante, et, avec l’épouvante, le remords commençait à lui tenailler le cœur, — Il attendit longtemps le valet qu’on lui avait promis ; ce valet ne vint pas. — Taylor s’était déjà couché dans la galerie, selon son habitude, Darniey se décida à en faire autant; il mit son épée nue sous son chevet, se déshabilla et prit sa Bible...

A ce moment, un craquement étrange résonna à l’étage inférieur : un homme marchait dans le cellier!

Appeler était inutile, sortir était dangereux; attendre était le seul parti qui restât au roi. Il éteignit donc sa lampe, de peur que sa lueur tie le dénonçât, et demeura immobile dans son lit, les cheveux hérissés, la sueup au front. « Si c’était l’Italien ? » pensait-il.

A Holyrood, le bal faisait rage.

A minuit, Bothwell s’esquiva et gagna ses appartements; là,- il / ôta son riche costume de velours noir doublé de satin et entrelacé d’argent, pour endosser un vêtement de drap brun qui recouvrait une cotte de mailles; il boucla ensuite à son côté une épée de com-

C8 LhS GAL.’NTS

bat, agrafa drux pislolcis rt une dague à son ceinturon, cl, après s'ètrc embossé dans un large manteau do rcîlre, il sortit, suivi de Dalialeisb, de Wilson et de Powrie, descendit par l’escalier tournant du cliiïleau dans le jardin de la reiue et se dirigea vers la porte du sud que flanquait un corps de garde. Une sentinelle se promenait devant ce corps do garde. Elle croisa le mousquet et cria :

— Qui vive !

— Amis, répondit Powrie.

— Amis de qui ?

— Amis de moi, répliqua le favori en s’avançant et en se faisant reconnaître.

Le soldat releva son mousquet.

— Très-bien, milord, dit-il, passez.

La petite troupe traversa alors la Canongate en s’en fut donner contre la porte de Neilherbow qui était fermée. On réveilla 1? gardien John Galloway; encore celui-ci ne consentit-il à ouvrir que sur l’assurance que les gens qui voulaient sortir étaient des amis do milord Bolhwell et de fidèles serviteurs de la reine. Unefois dehors, on s’achemina vers Kirch of Field. fialfour faisait le guet à l’une des brèches de la muraille.

— Eh bien 1 interrogea Bothwell, où en sommes-nous?

— Tout est prêt, répondit Balfour , et nous vous attendions pour mettre le feu à la mèche,

— Un instant! reprit vivement le favori, je veux auparavant m’assurer s’il est dans la chambre.

A ces mots, il ouvrit la porte de h maison avec une fausse clef, et, ayant monté l’escalier à tâtons, il alla, avec Hay de Tallo, écouter à la cloison du premier étage : on entendait la respiration de Darnley et celle de son page.

— Ils dorment, murmura Bothwell.

— Oui, fit à voix basse observer Hay de Tallo, mais il y en a un qui a le sommeil bien agité.

— Qu’importe ! ils sont-lè, c’est tout ce qu’il faut. Finissons- en donc promptement !

GO

Une mèche avait été préparée et n’attendait qu’une étincelle pour communiquer la flamme au volcan. Hepburn sc chargea de l’allumer. Bolhwell et les autres se retirèrent au fond du jardin. Au bout d’un moment Hepburn vint les rejoindre.

— C’est fait, dit-il.

l’hisiciirs minutes s’écoulèrent, longues comme des jours.

Tous CCS liommes sc regardaient avec une anxiété terrible et comme elTravés d’eux mêmes.

Pourtant l’explosion n’arrivait pas...

Botlnvell apostropha Hepburn.

— Mille diables! la main l’aura tremblé, mon maître. Je ne sais ce qui me relient d’aller faire la besogne moi-môme...

— Gardez-vous-cn bien, monseigneur, riposta l’aventurier. La mèche est allumée, j’en suis certain, et il pourrait vous arriver malheur. D’ailleurs, j’y vais aller voir, pour vous prouver que je n’ai pas peur.

Kt il disparut dans l’ombre.

On attendit do nouveau.

Deux minutes après, Ilcpburti hondiss.ût au milieu de ses compagnons.

— La mèche brûle, murmura-t-il; je m’en suis assuré en passant la tête par un soupirail ; dans quelques secondes, le feu aura atteint la poudre et... ^

L’aventurier n’acheva pas.

Une épouvantable détonation fit osciller le sol; une immense colonne de flammes et d'étincelles tourbillonna jusqu’au ciel, forçant la nuit à reculer ; la maison de Balfour vola on débris ; la ville et le golfe se teignirent un instant d’une clarté rougeoyante qui surpassait la lumière du jour le plus vif; puis tout rentra dans l'obscurité, et le silence ne fut plus interrompu que par la chute des pierres, des solives et des madriers qui retombaient aussi pressés que la grêle dans un ouragan.

Bizzio était vengé !

A trois heures du matin, Bothwell, qui s’était couché à deux heures et demie, feignait de dormir, quand son sécretaire Georges Hackctt entra chez lui pour lui apprendre l’événement.

— Fyl trahison! s'écria le favori en s’élançant hors de son lit; et, s’étant habillé, il courut chez la reine.

La reine avait été réveillée par l'explosion.

Que se passa-t-il dans cette entrevue entre ces deux complices, dont l’un venait confirmer à l'autre l’accomplissement du crime qu’ils avaient tramé ensemble? — C’est ce que savent seuls Marie, Bothwell et Dieu. — Au jour, le favori sortit de la chambre royale et, se mettant à la tête d’une compagnie des gardes, se transporta à Kirch of Field.

Le corps de Darnley avait été lancé dans un jardin du voisinage; il avait été garanti de l’action du feu par les matelas sur lesquels il était couché, et comme sans doute, dans sa terreur, il s’était seulement jeté sur son lit, enveloppé dans sa robe de chambre et ses pantoufles aux pieds, on crut qu'il avait été étranglé d'abord, puis porté là. Telle est l’opinion de MM. Mignet et Dargaud. Mais la version la plus probable fut que les meurtriers s’en étaient tout simplement rapportés à la poudre ; cet auxiliaire était assez puissant par lui-même pour qu’on n’eût pas à craindre qu’il manquât son effet.

Le cadavre, enlevé par les soldats, fut apporté à llolyrood et étendu, dans une salle basse, sur un banc où Marie vint le contempler avec plus de curiosité que de douleur. Le soir, on l’envoya

dormir incognito à côté de celui de Rizzio. La reine, du reste, ne témoigna en cette circonstance ni ces emportements, ni cette ullliction, ni ce courage dont elle avait fait preuve lors de l’assassinat de son musicien. Renfermée toute la journée dans ses appartements, elle ne comrnutiiqua avec ses plus fidèles serviteurs que par l’entremise de Rothwell. La nuit tombée, quelques courtisans furent admis à lui présenter leurs compliments de condoléance. .Melvil était du nombre. « Nous la trouvâmes, dit-il, en sa chambre bien close, les chandelles allumées ; elle était assise dans son lit et mangeait des œufs frais avec grand appétit »

Le lendemain, une dépêche du conseil fut expédiée à Catherine de Médicis, pour l’informer de ce qui se passait. A cette dépêche, dont se chargea Glarnault, était jointe une lettre pour l’archevêque de Glascow; dans celte lettre, la jeune femme déplorait l'horrible accident qui venait d’épouvanter l'Kcossc. « Je ne sçais poinct de qui il vient, » ajoutait-elle. Cependant, le mercredi 12, elle se décidait à promettre, par une proclamation, deux mille livres sterling à qui pourrait donner quelques éclaircissements sur les auteurs de l’attentat. Or, à peine cette proclamation était-elle affichée à la porte du 'folbooth ou prison de la ville, qu’un écrit était placardé à ses côtés, qui répondait :

I Voulant gagner la somme promise, moi, gui ai fait de bonnes perquisitions, affirme que les véritables meurtriers du feu roi ne sont autres que les deux B d four, Jacques Botha ell

et LA REINE. »

Le favori Qt lacérer ce placard ; mais le peuple l’avait déjà lu, et sa voix, qui est celle de Dieu, commençait à parler haut.

C'est ainsi que Rothwell, ayant porté à un tailleur un magnifique pourpoint trop étroit pour lui, en le priant de l’arranger à sa taille, l’ouvrier le reconnut pour avoir appartenu à Darnley et dit ;

— C’est juste; f habitude est que le bourreau hérite du patient.

Ajoutons que la conduite de Marie n’était point de nature à écarter

LES CALANTS

les soupçons de s:i'personnc. Le cérémonial usité à la cour d’Kcosse prescrivait aux veuves des rois de se retirer pendant quarante jours dans une chambre entièrement fermée ; le douzième jour, la jeune femme fit ouvrir ses fenêtres et, le quinzième, elle partit avec son amant pour le château de Seyton où, pendant un mois, elle s'emparadi$a de galas.de cavalcades et de jeux de toute espèce. « On voyait avec étonnement, écrit à cette occasion Fraser Titler, historien d’ailleurs très-favorable à Marie, que, deux semaines après la mort du roi, tandis que dans le pays et dans la capitale tout le monde était encore dans la conslernalion à cause des derniers événements q;e l’on sentait être une tache au caractère national, la cour, à Seyton, ne fut occupée que de plaisirs. La reine et Bothwell s'amusaient à faire des paris au tir contre Huntly et Seyton, et, un jour, ils obligèrent ces lords à payer la partie qu'ils avaient perdue par un dîner à Traneat. »

11 fallut que Du Croc, l’ambassadeur de France, allât faire à Marie des représentations sur ses façons d’agir et qu’il lu ramenât malgré elle à Edimbourg. Son retour y fut accueilli par le silence du populaire; une seule femme dans la foule s’écria :

— Dieu sauve la reine, si elle n’est pas coupable !

C’est que le toile de l’opinion publique contre les deux complices était général, non-seulement en Écosse, mais dans tous les pays environnants; tandis qu’à Edimbourg, prêtres et ministres demandaient à Dieu avec la même véhémence de révéler les coupables et de venger la victime ; tandis que Dothwell s’y sentait tellement désigné par la réprobation universelle qu’il tenait toujours, quand quelqu’un l’approchait, sa main sur la poignée de sa dague, Élisabeth envoyait à Marie une lettre chargée d'accusations et de reproches, et Catherine de Médicis elle-même, si coulante d’ordinaire en ces sortes d’affaires, ne cachait point à sa bru combien il était urgent qu’elle se disculpât au plus vile du fait dont on l'incriminait. De son côté, le comte de Lcniiox réclamait énergiquement justice et le peuple le soutenait avec tant de violence que la reine fut contrainte de lui donner satisfaction : elle mit donc son favori en juge-

DE LA COURONKE

ment. Il est vrai que toutes les mesures furent prises pour ôter à l’accusateur le moyen de convaincre l’accusé. Le 28 mars, le père de Darnley reçut avis que le jury serait rassemblé le 12 avril : c’était quatorze jours qu’on lui accordait pour réunir des preuves mortelles contre l’homme le plus puissant de toute l’Écosse ! Le délai était dérisoire, le procès devait l’être pareillement ; aussi Leiiuox Jugea-t-il à propos de n'y point comparaître. Bolhwell, au contraire, se présenta au tribunal escorté de deux mille de ses partisans et de deux cents arquebusiers qui se saisirent des portes aussitôt qu'il fut entré, « de sorte qu’il paraissait bien plutôt un roi qui va violer les lois qu’un accusé qui vient s’y soumettre. » Or si, dans une cniise célèbre de l’antiquité, la vue de quelques soldats disséminés dans le Forum intimida tellement Cicéron, qu’il en perdit toute éloquence, quelle action n'eurent-elles pas, les deux cents arquebuses de Bolhwell, sur les pauvres jurés d'Écosse, qui n’étaient point des Ciaîrons! Les avocats « mèche parlèrent tant et si bien que les débats furent clos en un instant et que le favori fut acquitté. Le jour même de ce succès, il fit placarder ce cartel :

« Quoique je sois suffisamment lavé, par la décision de mes juges, du tneurlre du roi dont on m'a faussement accusé, cepen~ dant, pour mieux prouver mon innocence, je suis prêt à me battre contre quiconque avancera que j’ai tué Darnley. »

Le lendemain , on trouva celle réponse clouée avec la lame d’un poignard contre la porte du tribunal ;

« J’accepte le défi, pourvu que tu choisisses un terrain neutre. »

Bolhwell n’eut garde de donq^ suite à cette rodomontade.

Mais ce n’était pas assez pour lui que d’avoir été déchargé de son crime ; il voulait encore en escompter les bénéfices.

Dès ce moment, le bruit se répandit qu’il aspirait à la main do la

Ih

reine. Quelque singulier et quelque insensé que parût ce mariage, les relations des deu\ amants étaient si connues que personne ne douta que ce ne fût la vérité. Mais comme tout était soumis au favori, soit par crainte, soit par ambition, deux hommes seulement osèrent protester à l'avance contre cette union : l’un fut lord Herris, et l'autre Jacques Melvil.

Marie résidait à Stirling, lorsque lord llerris, profitant d'une absence momentanée de Bothwell, vint se jeter à ses genoux et la sup plia de ne point sc perdre d'honneur en épousant le meurtrier de son mari. Alors la jeune femme, faisant au vieux serviteur signe de se relever :

— Nous n'avons pas besoin de vos conseils, milord, dit-elle, et, si nous nous remarions, ce qui n'est guère probable, nous u'oublierons plus que nous sommes petitc-ûlle de Henri VIH et veuve de François 11.

( Melvil ne se laissa point décourager par ce précédent, et feignit d'avoir reçu une lettre qu'un de ses amis, nommé Thomas Bishop, lui écrivait d’Angleterre. 11 montra cette lettre à la reine; mais Marie, aux premières ligues, reconnut le style et surtout raïuilié de son ambassadeur, et donnant la lettre au comte de Lidiugton, qui était présent :

— Voilà, lui dit-elle, une lettre fort singulière. Lisez-la. C’est un tour de la façon de Melvil.

» Lidington jeta les yeux sur la lettre ; mais, parvenu à la moitié à peine, il prit Melvil par la main, et l’entraînant dans l'embrasure d’une fenêtre ;

— Mon cher Melvil, lui dit-il, vous é’jez fou, certainement, quand tout à l'heure vous avez communiqué cette lettre à la reine; car, dès que le comte de Bothwell en aura connaissance, et ce ne sera pas long, il vous fera assassiner. Vous avez agi en honnête homme,’ c’est vrai ; mais, à la ^ur, mieux vaut agir eu homme habile. Retirez-vous donc au plus vite; c'est moi qui vous le dis.

» Melvil ne se fit point répéter cet avis, et s'absenta huit jours. Lidington ne s’était pas trompé ; à peine Bothwell était-il de retour

près de la reine , qu’il sut tout ce qui s'était passé. 11 éclata alors en imprécations contre Melvil et le fit chercher partout ; mais il ne put le trouver. »

Les choses en étaient là, lorsque Marie repartit de Stirling pour Edimbourg. Elle était accompagnée de Huntly, de Lidinglon, de Melvil, de ses femmes et de quelques pages et écuyers. Arrivée à la tête du pont d'Almont, la petite troupe y fut brusquement arrêtée par un gros de soldats aux couleurs de Bothwell : ceux-ci occupaient toute la largeur du ponL mousquet haut et pique en arrêt. Huntly voulut parlementer avec eux, et s’adressant à l’ofificier qui les commandait :

— Avez-vous donc envie de nous refuser le passage ? demandat-il, et n’avez-vous pas reconnu Sa Majesté?

— Nous n’avons reconnu personne, répondit l’ofiicier, et personne ne passera sans un sauf-conduit de milord comte. Avez-vous ce sauf-conduit ?

— Et depuis quand, continua Huntly, une reine- a-t-elle besoin de sauf-conduit pour voyager dans son royaume ? Allons, monsieur, vous êtes fou, et votre maître est bien coupable. .

— Ou bien amoureux, murmura Marie en souriant.

En ce moment, une nuée de cavaliers enveloppa l’escorte. Au premier rang galopait Bothwejj, bulfleau poitrail, rapière au poing. Les trois geniilsbommes l’interpellèrent à l’envi :

— Milord, milord, que signifie cette conduite?

— . Elle signifie, répliqua Bothwell froidement, que vous êtes tous mes prisonniers. Est-ce donc la première fois dans notre Ecosse qu’un homme reprend son bien où il le trouve, qu’un sujet fait violence à son roi, et qu’un amant enlève sa maîtresse ?

Puis, poussant son cheval vers le cheval de la reine et saisissant celui-ci au mors :

— Çà, madame, ajouta-t-il, il vous faut sur-le-champ revenir avec moi à Stirling. Si ma compagnie vous déplaît, je ne suis pas las de la vôtre. D’ailleurs interrogez nos rapières, nos mousquets et nos hallebardes : ils vous diront que vous n’étes point libre d'agir

Digilized by G( >■

LES CALANTS

selon votre volonté et que, puisque c’est moi qui ai la force, c’est vraiment moi qui suis le roi.

Les trois lords mirent la main à leur épée et regardèrent Marie.

— Qu’ordonne la reine? demandèrent-ils.

— La reine ordonne que vous rendiez vos épées, messieurs, répondit la jeune femme.

Et, tournant bride, elle suivit Bothv^'ell tranquillement.

Cette scène avait été concertée entre eux le matin même.

Le lendemain, Huntly, Lidington et Melvil furent mis en liberté, et, dix jours après, la reine et son favori rentraient côte à cête dans la capitale.

Le surlendemain de ce retour, il y avait fête de l’estomac à la taverne de la Licorm. Botliwell traitait les Compai/mns de la pinte, — Lindsay, Morton, Ruthwen, Maitland, Balfour et quelques autres, — assassins de Rizzio coudoyant les assassins de Darnley dans la fraternité du Porto et du Malvoisie, — quand, à l’apogée de l’orgie, un clerc entra, portant plume, parchemin et écritoire. Alors Botlnvell, martelant la table du poing pour commander le silence :

— Milords, dit-il, puisqu’il est avéré que j’ai enlevé la reine, l'autre jour, il doit l’étre pareillement que j'ai porté atteinte à son honneur, et que mon action lui a causé un tort très-grave...

Les convives opinèrent allirmativement du gobelet.

— Eh bien ! continua l’orateur, comme il est du devoir de tout honnête gentilhomme de réparer, autant qu’il est en lui, le tort qu’il a pu faire à la réputation d’autrui, je ne demande pas mieux que de rendre l’honneur à la reine et je consens à l’épouser.

Un formidable tutti d'éclats de rire salua cette motion.

— Mais, hasarda Maitland du fond de son verre, si tu épouses la reine, on criera que c’est pour cela que tu as fait sauter le roi !

— Maitland, vous êtes ivre ! riposta Botliwell. Est-ce que le grand jury d’Écosse ne m'a pas solennellement absous de ce méfait? Est-ce que je ne suis pas aussi innocent de la mort de ce faquin de Darnley...

— Que nous le sommes tous de celle de ce fripon de Rizzio, ajouta cyniquement Lindsay.

— Après tout, poursuivit Ruthwen, Sa Majesté ne peut pas faire autrement que d’accepter ta main, quelque tache qu’il y ait dessus, puisqu’elle t’a jugé bon pour coucher avec elle.

L’assemblée en.ière fut de cet avis.

— Donc, conclut le favori, j’ai fait venir un clerc qui va rédiger l’acte. Je le signerai, vous le signerez tous, et, quand la reine aura vu toutes nos signatures, du diable si elle osera nous refuser la sienne !

Et, sur cette table de taverne, au milieu des verres à moitié vides et des bouteilles renversées, fut rédigé et signé l’acte qui déclarait indispensable l’union de la petite-fille d’un roi d’Angleterre et de la veuve d’un roi de France avec un soudart aviné 1

L étrange considérant énoncé par Ruthwen ne fut pas môme oublié dans cette pièce que l'on peut consulter dans les archives de la Société archéologique d’Edimbourg où elle a été déposée.

• Cependant deux choses s’opposaient encore à ce mariage ; la première, c’est que Bothwell était déjà marié trois fois, et que ses trois femmes étaient vivantes ; la seconde était qu’ay.int enlevé la reine, cette violence pouvait faire regarder comme nulle l’alliance qu’elle contracterait avec lui : on s’occupa d’abord de la première de ces diflicultés, comme la plus diflicile à résoudre.

» Les deux premières femmes de Bothwell étaient de naiss.ince obscure ; par conséquent, on dédaigna de s’inquiéter d’elles. Mais il n'en était point ainsi de la troisième, fille du comte Iluntly, le même qui avait été écrasé sous les pieds des chevaux, et sœur de Gordon, qui avait eu la tête tranchée. Heureusement pour Bothwell que ses déportements passés faisaient désirer le divorce à sa femme avec autant d'ardeur qu’il le poursuivait lui -môme. On n’eut donc point de peine à la décider à porter une plainte en adultère contre son mari. Bothwell avoua qu’il avait eu un commerce criminel avec une parente de sa femme, et l'archevêque de Saint-André, le môme qui était venu se loger dans celte maison solitaire de Kirch of Field

78 LES GALAîrrS

pour assister à la mort de Damley, prononça la sentence de dissolution. Le procès fut intenté, poursuivi et jugé en dix jours.

1 Quant au second obstacle, relatif à la violence employée visà-vis de la reine, Marie se chargea de le lever elle-même ; car, s'étant transportée au tribunal, elle déclara que non-seulernent elle pardonnait à Bothwcll la conduite qu’il avait tenue à son égard, mais encore que, le reconnaissant pour un bon et fidèle sujet, elle comptait l'élever incessamment à de nouveaux honneurs. Elle le créa, en effet, duc d'Orkcney, l’investit du commandement du château d’Edimbourg, et lui donna celui de Blackness, l’inch et la supériorité sur le Leith. Enfin, le 15 du même mois, c’est-à-dire quatre mois à peine après la mort de Darnley, avec une légèreté qui tenait de la folie, Marie, qui avait sollicité une dispense pour s’unir à un prince catholique, son parent au troisième degré, épousa Bothwell, parvenu protestant qui, outre son divorce, était encore bigame, et qui se trouva ainsi avoir quatre femmes vivantes, y compris la reine. »

La cérémonie fut truste. Quelques familiers seuls du favori y as- . sislèrent. L’ambassadeur de France, quoiqu’il fût une créature des Guise, refusa formellîinent d'y figurer.

Jusqu’à ce moment, Bothwcll avait agrafé un manteau sur scs vices; une fois marié, il les laissa resplendir en plein soleil. Le lendemain même des noces. Du Croc écrit à Charles IX et à Catherine de Médicis : * Vos Majestés ne sçauroient mieux faire que de trouver bien mauvais ce mariage, car il est très-malheureux et desjà l’on est à s'en repentir. Jeudy 15 mai. Sa Majesté m'envoya quérir où je m’aperçus d’une estrange façon entre elle et sou mari ; ce qu’elle me voullut excuser disant que, si je la voyois triste, c’est parce qu’elle ne se vouloit réjouir, ne désirant que la mort. Hier, estant renfermée dans un cabinet avec le comte de Bolwell, elle cria tout hault qu’on luy baillast un couteau pour se tuct. Ceux qui estaient dedans la chambre l’entendirent. Ils pensent que sy Dieu ne luy aide, elle se désespérera. »

Or, il y avait de quoi se désespérer : Bothwell n’aimait que le plaisir, mais le plaisir liniyant et trivial qui sonne dans un cornet sous les angles des dés et se boit dans un gobelet d'étain ou sur les lèvres d’une ribaudc. 11 installa ati palais ses habitudes de cabaret, et Marie, qui s’était si souvent flattée d'apprivoiser le sanglier, ainsi qu’elle le disait elle-même en plaisantant, sentit, trop tard, hélas ! que le sanglier était le maître dans sa bauge. Elle ne se ré- „volta pourtant pas : Bothwell était un de ces hommes qui dominent et qui aveuglent. Retranchée dans une passion qui restera comme un problème, elle endura d’être délaissée, insultée, soupçonnée ; car le nouveau duc d’Orkeney, craignant qu’elle ne se lassât de lui aussi vile que de Darnley, avait imaginé de lui torturer le cœur, pour l'occuper, par une jalousie dont personne n’était dupe. Qu'était devenue la froide, la hautaine, la coquette Marie d’autrefois y — Elle pleurait des vers dans le genre de ceux-ci :

Et vous doutez de ma ferme constance,

O mon seul bien et ma seule espérance,

Et ne vous puis asseurer de ma foi ;

Vous m’estimez légère que je vny.

Et, si n'avez en moi nulle asscurance.

Et soupçonnez mon coeur sans apparence.

Vous défiant à trop grand tort de moy.

Vons ignorez l’amour que je vous porte.

Vous soupçonnez qu’autre amour me transporte.

Vous estimez mes paroles auvent.

Vous dcpcigricz de cire, las, mon coeur.

Vous me pensez femme sans jugement Et tout cela augmente mon ardeur.

Mais toute cette poésie s’émoussait sur la prose de Bothwell et les scènes se multipliaient d’une si effrayante façon que, pour s’y soustraire, la reine saisissait un jour un poignard à la ceinture d’Arthur Erskine et menaçait de s’en frapper.... — Il est vrai que, le lendemain, elle savait trouver, pour excuser son tyran, de ces raisons n l ives que Dieu met aü cœur des femmes aimantes. Bolhwell n’était-il pas « son seul biai et sa seule espérance l » Elle l’adorait — et c’était là son châtiment.

LES CALANIS

Cependont une confédération formidable s'élait formée contre les deux époux. Marie la connaissait et elle en raillait les chefs avec sa verve habituelle : Athole n’était qu’une girouette ; avec une pâtée de shillings elle pourrait, dès qu’elle le voudrait, fermer la bouche â Argyle; quant à Morton, ses bottes étaient encore déchirées et crottées des suites de son dernier exil. Or, un soir que lord Borthwick lui donnait une fête et qu’elle allait se mettre à table, on vint lui annoncer qu’une troupe de deux mille cavaliers entourait le château. La reine comprit de suite que c’était à elle qu'on en voulait; elle fît fermer les portes, et, tandis que lord Hume les enfonç.iit, elle prit un habit de page, monta à cheval, sortit par le parc et gagna la campagne. Bothwell vint la retrouver le lendemain; tous deux se réfugièrent à Dumbar.

Vingt-quatre heures après l’attaque de Borthwick, à Athole, à Argvle et à Morton s’étaient Joints le comte de Mar, les lairds du Grange et de Tullibardin, sir Lindsay de Byrcs, Huntly, Boyd, Glencairn, Bindley, Lethington, Ruthwen, Maitland, etc., etc. L’Écosse entière se levait en armes pour tirer le fils de Darnley des mains qui avaient assassiné le père et retenaient la mère captive. C’était plus qu’un complot, c'était une révolte ; c’était plus qu’une révolte, c’était une révolution.

A la place du lion d'Écosse, les confédérés avaient fait peindre sur leur bannière le meurtre de Darnley. A côté du cadavre du roi gisant sous un arbre, ils avaient représenté son jeune fils à genoux, levant les mains au ciel et s’écriant : O Dieu, juge et venge mu cause ! La vue de ce lugubre tableau impressionna vivement les populations; de toutes parts, elles accoururent se ranger autour des ennemis du favori. Celui-ci avait confié le commandement d Edimbourg à un homme dont il se croyait sûr, à ce Jacques Balfoiir qui avait joué un rôle si important dans le drame de Kirch of Field. Mais ce misérable essaya de se racheter de l’assassinat par la trahison : non-seulement il rendit aux confédérés la ville et la citadelle, mais encore il leur remit un petit coffret d’argent, dont le

cliiffre, un F couronné, indiquait l’origine ; François II l'avait, on effet, donné à Marie, et celle-ci en avait fait présent à Bolliwell. Les lords l’ouvrirent et y trouvèrent le contrat de mariage des deux époux, douze pièces de vers de la main de la reine (celle entre autres que nous avons transcrite tout à l’heure), enfin les trois fameuses lettres dont nous avons cité plus haut la teneur. C’était pour les ennemis de la jeune femme une riche et précieuse trouvaille et qui valait mieux qu’une victoire ; car une victoire ne leur livrait que la vie de la reine, tandis que la trahison de Balfour leur livrait son honneur. — Le coffret et les lettres furent envoyés à Murray; ce dernier les conserva avec, soin jusqu’au jour où Klisabelh en eut besoin pour faire couper le cou à sa sœur ; c'était d’un homme de précaution et d’un bon frère.

Bothwell, de son côté, avait rassemblé ses partisans et levé quelques troupes. La reine en prit le commandement, vêtue d’une cotte écarlate qui ne lui allait qu’à mi-jambe, montée sur un cheval de bataille, la rapière au côté, les pistolets aux fontes. Les deux armées se rencontrèrent à Carberry-Hill. Aussitôt Du Croc intervint et, voulant tâcher d’éviter l’effusion du sang, se rendit au quartier général des confédérés pour essayer de négocier une réconciliation ; mais aux premiers mots qu’il prononça dans ce sens ;

— Monsieur, lui dit en l’arrêtant sir Williams Kirkaldy do Grange, la reine se trompe étrangement si elle nous prend pour des rebelles; nous faisons, au contraire, acte de loyaux et fidèles sujets en cherchant à la soustraire malgré elle à une tutelle indigne de son caractère et de celui de la nation. Ce n’est point contre elle que nous marchons, mais contre le malheureux qui la relient, Assurez-la donc de tous nos respects et exprimez-liii le regret où nous sommes d’être obligés de tirer l’épée contre la mère de notre roi. Toutefois, qu’elle sache bien que cette épée ne rentrera au fourreau que quand milord de Bothwell sera sorti de son lit — mort ou vif.

Du Croc revint vers la reine. B la trouva sur un petit tertre, très-animée et très-résolue. L’ambassadeur lui baisa la main et lui

Digilizéd by Glii'gle

rendit compte de sa mission ; lorsqu’il en fut h parler du dévouement dont les lords avaient prolc'-té :

— Vraiment, s’écria Marie avec amertume, ils le montrent bien, ce dévouement, en accusant aujourd’hui celui qu’ils ont justifié jadis et avec lequel ils m’ont mariée.

Dans ce moment, arriva Bothwell.

— Est-ce donc à moi qu’ils en veulent? demanda-t-il d’une voix forte et de façon à être entendu de toute l’armée.

— Milord, répondit Du Croc, je viens de conférer avec eux ; ils m’ont allirmé qu’ils étaient les très-humbles serviteurs de Sa Majesté — Pt vos ennemis mortels, ajouta-t-il tout bas,

Bothwell pâlit et se tut; alors Marie avec impatience :

— Voyons, monsieur Du Croc, que nous conseillez vous?

— Li prudence, madame.

— Vive-Dieu ! fit fièrement la jeune femme, vous ignorez donc qu’en Écosse il y a un vieux proverbe qui dit que ce qu’il y a de plus prudent, c’est le courage.

Et elle ordonna aux trompettes de sonner le boute-selle pour engager l’action.

Mais les troupes refusèrent de monter à cheval.

A cette vue, Marie, magnifique de colère et d’indignation, se jeta à travers les compagnies, apostrophant chaque homme en particulier et le cravachant d'un reproche de lâcheté. Mais les soldats lui ripostèrent rudement ;

— lié, madame, si c'était pour le bien du pays, nous n’hésiterions pas à marcher, eussions-nous devant nous toutes les armées de la terre ! Mais nous ne voulons pas nous battre pour la fortune d’un homme et le caprice d’une femme. Que votre mari se défende ! Pour nous, nous resterons ici l’arme au pied et pas un ne bougera.

Une autre honte et une autre douleur attendaient encore la pauvre Marie.

Botliwell, vaniteux et fanfaron comme tonjaurs, avait fait proposer aux lords confédérés le rombnt singulier. A l’instant môme, tout ce qu'il y avait de noblesse dans le camp opposé avait accepté

DE LA COUBONNE

le cartel, et sir Kirkaldy de Grange, sir Murray de Tulliltardin et sir

Limisay de livres s'étaient empressés de faire savoir au favori qu’ils se tenaient à sa disposition. Mais, lorsque vint le moment d’aller sur le terrain, les velléités de courage de Üollnvcll s’évanouirent subitement, la peur le prit et il chercha, pour motiver sa couardise, de si étranges prétextes que tout le camp en éclata en clameurs ironiques. ],a reine, rouge de honte, comprit alors que tout était désespéré et qu’elle était condamnée sans appel, la cause que ce misérable nhrind«)nnait lui-méme d’une si déshonorante façon ; elle envoya donc un héraut aux avant-postes des confédérés et le chargea d’en ramener le laird de Grange dont elle estimait particuliérement la générosité, e* la priidhomie. llnthvvell était absent quand elle donna cet ordre. Tout à coup, on le vit accourir, ivre de colère.

— Madame, s’écria-t-il, savez-vous que Kirkaldy entre au camp? A moi, aniuebtisiers ! à moi! Il ne faut pas que ce rebelle sorte vivant d’ici.

Mais les arquebusiers demeurèrent immobiles sur un signe de la reine, et celle-ci répondit froidement :

— Milord, c'est moi qui ai mandé sir Williams.

— Et qu’en voulez-vous faire, je vous prie?

— Je veux essayer de vous sauver, itwn cher cœur, car je vous aime...

Et elle fondit en larmes. ( Mémoires de Melvil. )

Le laird de Grange approchait ; Marie alla au-devant de lui. Le résultat de leur conférence fut que la reine passerait dans le camp des confédérés, leur remettrait son fils et rentrerait avec eux à Edimbourg où il serait statué sur les mesures à prendre pour le bien du royaume. En échange de cette soumission, Bolhwell pourrait se retirer sans être inquiété et il ne serait plus informé du meurtre de Darnley. Comme Marie insistait beaucoup sur le premier de ces deux points :

— Madame, lui dit sir Williams, je vous engage ici ma foi de gentilhomme que votre mari sera oublié, — à moins que voire conduite future ne nous force à nous en ressouvenir.

ij:s galants

Ces conditions solennellement jun'es de part et d’autre, Marie eut sur la lianteur de Carberry un dernier enl-elien avec nolbwell.

Que se dirent-ils dans celte suprême entrevue? — Le capitaine d’inclikeit, qui en fut le témoin oculaire, raconte ;

f On les vit parler avec beaucoup d’agitation et puis se séparer avec une grande angoisse et douleur. Sur li fin, le duc (Bothwell) demanda à la reyne si elle ne vouloit garder la promesse de fidélité qu’elle lui avoit faite ; de quoy elle lui assura. Ltà-dessus luy bailla la main, ainsi comme il départit et puis s’en alla et mjiita à cheval en petite compagnie, environ une douzaine de clievaulx et ses amis, et partit au galop, tirant le chemin vers Dumbar. »

Les deux époux ne devaient plus se revoir.

Après ce sacrifice, la reine revint au laird de Grange. « Personne ne la pouvait regarder sans estre ému de compassion. »

— Milord, murmura- 1 elle en étouffant ses sanglots, je suis prête à vous suivre, et voici ma main en signe de parfaite confiance.

Kirkaldy mit un genou en terre, baisa respectueusement cette main ; puis il tint l’étrier à la reine, et, marchant à côté de sa monture dont il prit la bride, il la conduisit au camp des confédérés.

<1 Tout ce qu’il y avait de seigneurie et de noblesse dans l'armée la reçut avec des marques de respect telles qu’elle n’en pouvait désirer de plus grandes ; mais il n’en fut pas de même des soldats et des communes gens. A peine la reine fut-elle arrivée à la seconde ligne qui était formée par eux, qu’il s’éleva de grands murmures et que plusieurs voix crièrent ; « Ait bûcher, l'adullcie ! t Cependant Marie supporta assez sto'iquement ces outrages ; mais, tout à coup, elle vit se dresser devant elle la bannière que nous avons décrite, avec ses peintures terribles et sa menaçante devise. — A son aspect Marie arrêta son cheval tout court, et voulut retourner en arrière ; mais à peine eut-elle fait quelques pas, (|ue la bannière accusatrice lui ferma de nouveau le passage. Partout où elle alla, elle rencontra cette f.ilale apparition. Sans cesse, pendant deux heures, elle

eut (levant les yeux et le (adavre du roi demandant vengeance, et le jeune prince, son fils, priant Dieu de punir les meurtriers. Enfin elle ne put supporter plus longtemps cette vue, et, jetant un cri, elle se renversa en arrière, ayant complètement perdu connaissance, et prête à tomber, si on ne l'avait retenue.

Le soir, elle rentra à Edimbourg, toujours précédée de celte cruelle bannière ; elle avait déjà plus l’air d’une prisonnière que d’une reine, car, n’ayant pas eu un instant de la journée à donner à sa toilette, ses cheveux retombaient épars sur ses épaules ; son visage était pâle et portait la trace de larmes ; enfin ses vêlements étaient couverts de poussière et de boue. Là, et à mesure qu’elle avançait dans la ville, les buées de la populace et les malédictions de la multitude la poursuivirent. Enfin, à demi morte de fatigue, brisée de douleur, courbée de honte, elle arriva dans la maison du lord-prévôt ; mais à peine y fut-elle, que toute la population d’Édinibourg se pressa sur la place, avec des cris qui de temps en temps prenaient un caractère de menace effrayant. Plusieurs fois alors Marie voulut s’approcher de la fenêtre, espérant que son aspect, dont elle avait si souvent éprouvé l’influence, désarmerait toute cette multitude; mais à chaque fois elle vit, comme un rideau sanglant, se déployer entre elle et le peuple cette bannière, traduction terrible des sentiments de la multitude '.

Cependant toute celte haine s'adressait encore plutôt à Bolhweil qu’à elle ; c’était Botbwell que l’on poursuivait dans la veuve de Darnley. Les malédictions étaient pour Bothwcll ; Bolhweil était l’adultèie, Bolhweil était le meurtrier, Bolhweil était le lâche ; taudis que Marie était la femme faible et fascinée, qui, le soir même, donna une nouvelle preuve de sa folie.

En effet, aussitôt que la nuit en s’avançant eut dispersé cette mul titude, et qu’un peu de silence se fut rétabli, Marie, cessant d’êire agitée pour son propre compte, revint aussitôt à Bolliwcll, qu'elle avait été obligée d’abandonner, et qui à celte heure était proscrit et

‘ Alexaiulre Dumas, Hignet, Dargaud.

fugitif; tandis qu’elle à ce qu’elle croyait, allait reprendre son titre et son rang de reine. Avec celte éternelle confiance de la femme en son propre amour, auquel elle mesure toujours l’amour d’autrui, elle pensa que la plus grande douleur de Bothwell n’était point d’avoir perdu la richesse et la puissance, mais de l’avoir perdue, elle. Elle lui écrivit donc une longue lettre, où, s’oubliant elle-n)ême, elle lui promettait, avec les expressions de l’amour le plus tendre, de ne jamais l’abandonner et de le rappeler auprès d’elle aussitôt que la séparation des lords confédérés lui en donnerait le pouvoir ; puis, cette lettre écrite, elle appela un soldat, lui donna une bourse pleine d’or, et le chargea d’aller porter cette lettre à Dumbar, où devait être Bothwell, et, s’il en était déjà parti, de le suivre jusqu’à ce qu’il le rejoignît.

Alors elle se coucha et s'endormit plus tranquille ; car, toute malheureuse quelle était, elle croyait qu’elle venait d'adoucir des malheurs encore plus grands que les siens.

Le lendemain, la reine fut réveillée par le pas d'un homme armé qui entrait dans sa chambre. Étonnée et effrayée à lu fois de cet oubli des convenances, qui ne lui indiquait rien de bon, Marie se souleva sur son lit, et, en écartant les rideaux, aperçut, debout devant elle, lord Lindsay de Byres : c’était, elle le savait, un de ses plus vieux et de ses plus anciens ennemis; aussi lui demanda-t-elle, d’une voix qu’elle essayait vainement de rendre assurée, ce qu'il voulait d’elle à une pareille heure.

— Connaissez- vous cet écrit, madame? demanda lord Lindsay d’une voix rude, en présentant à la reine la lettre qu’elle avait écrite pendant la nuit à Bothwell, et que le soldat avait portée aux lords confédérés, au lieu de la remettre à son adresse.

— Oui, sans doute, milord, répondit la reine ; mais suis-je donc déjà prisonnière, que ma correspondance soit interceptée? ou bien n’est-il plus permis à une femme d’écrire à son mari?

— Quand le mari est un traître, répondit Limlsay, non, madanie, il n’est plus permis h une femme d’écrire à son mari, à moins cependant que cette femme ne soit de moitié dans sa trahison; ce qui

me paraît, au reste, bien prouvé par la promesse que vous faites à ce misérable île le rappeler auprès de vous.

«— ^lilord, s'écria Marie, interrompant Lindsay, vous oubliez que vous parlez à votre reine?

— Il y eut une époque, madame, répondit Lindsay, où je vous eusse parlé d’une voix plus douce et en inclinant les genoux, quoiqu’il ne soit point dans notre nature, à nous autres, vieux Écossais, de nous modeler sur vos courtisans de France; mais depuis quelque temps, grâce à vos cbangements d’amours, vous nous tenez si souvent en campagne, le harnais sur le dos, que notre voix s’est enrouée à l’air glacé de la nuit, et que nos genoux raidis ne peuvent plus plier dans nos cuissards : il faut donc que vous me preniez tel que je suis, madame, aujourd’hui que, pour le bonheur dé l’Écosse, vous n’êtcs plus libre de choisir vos favoris.

Marie pâlit affreusement à ce manque de respect, auquel elle n'était point encore accoutumée ; mais bientôt renfermant, autant qu’il lui était possible, sa colère en elle-même :

— Mais encore, milord, dit-elle, si disposée que je sois â vous prendre tel que vous êtes, faut-il, au moins, que je sache à quel titre vous venez près de moi. Cette lettre que vous tenez à la main me ferait penser que c’est comme espion, si votre ficilité à entrer dans ma chambre sans y être demandé ne me portait à croire que c’est comme, geôlier. Ayez donc la bonté de me dire duquel de ces deux noms il faut que je vous appelle.

— Ni de l’un ni de l’autre, madame : car je suis tout bonnement votre compagnon de route, le chef de l’escorte qui doit vous conduire au château de Lochleven, votre future résidence. Bt encore, à peine arrivé là, serai-je obligé de vous y laisser, pour venir aider les lords confédérés à choisir un régent au royaume.

— Ainsi, dit .Marie, c’était comme prisonnière et non comme reine que je m’étais rendue à sir Kirkaldy? Les choses étaient convenues autrement, ce me semble ; mais je suis aise de voir combien de temps il faut h de nobles Écossais pour trahir les engagements qu’ils ont jurés.

Page 1