LES JOUEURS
un effet aussi saisissant. La nature 11e nous donne des impressions aussi durables que lorsqu’elle est interprétée, imitée par un grand artiste.
Né dans l’indigence, Michel-Ange Ameriglii, plus connu sous le nom de Ca ravage , était lits d’un maçon et avait commencé à porter l’enduit sur lequel on peint à fresque. L’habitude de vivre à côté des peintres lui inspira le goût de fart, et il devint, sans autre éducation, un artiste prodigieux dans son genre. Mais son caractère vaniteux, brutal comme son pinceau, lui fit des ennemis de tous ceux qui le connurent. Par singularité plutôt que par avarice, il prit longtemps ses repas sur la toile d’un portrait qui lui servait de nappe. Comme
ROME
Rembrandt , avec lequel il a quelques traits de ressemblance, le Caravage appelait ses antiques les gueux et les mendiants qui lui servaient de modèle. Lui seul , à l’entendre, était capable de lutter avec la nature. Dans une dispute violente qu’il eut avec le Josépin, il tira son épée pour le tuer; mais l’épée traversa de part en part un jeune homme qui voulait les séparer. Le Caravage dut sa grâce aux sollicitations d’un grand seigneur chez lequel il se réfugia, et le premier usage qu’il fit de sa liberté fut d’appeler le Josépin en duel. Le Josépin, qui était chevalier, lui répondit qu’il ne tirait l’épée que contre ses pareils. Outré des motifs de ce refus, le Caravage se rendit à Malte afin de s’y faire recevoir chevalier et de revenir ensuite se mesurer avec son ennemi. Le grand maître de l’ordre de Malte, Alophe de Vignacourt, dont il fit le portrait, le créa en effet chevalier, lui donna deux esclaves pour le servir et lui fit présent d’une chaîne d’or. Cependant le Caravage, ayant insulté un commandeur de l’ordre, fut mis en prison, d’où il parvint à s’évader pendant la nuit. Errant et fugitif, notre bouillant artiste, après avoir couru bien des périls, reprit la route de Rome, toujours plein de ses projets de vengeance contre le Josépin; mais il mourut misérablement sur un grand chemin. Une telle vie explique assez un tel peintre.
Est-il utile de dire qu’à côté du Caravage , tous les peintres de la même famille , Lanfranc lui-même, pâlissent et ne paraissent plus que des écoliers affaiblis et refroidis, par exemple, Gérard Honthorst, appelé en Italie Gherardo delle Notti, parce qu’il peignait ordinairement à la lueur des flambeaux, et Charles Saracino, dit lo Vénitien. On peut vérifier notre observation sur les œuvres de ces maîtres que l’on voit dans la galerie Sciarra, particulièrement sur le Sacrifice d’ Abraham de Gérard Ilonthorst. Mais, en revanche, les maîtres délicats, ceux qui ont poursuivi l’expression, cherché la noblesse des formes et l’élévation des idées, loin d’avoir à craindre ce terrible voisinage, n’en paraissent que plus beaux : la rudesse même du Caravage fait valoir chez eux les qualités contraires. Une Vierge de Francia, une Déposition de croix du Baroche, la Samaritaine de Garofalo, sont autant de peintures dont le style tendre, gracieux ou élevé, se remarque d’autant plus qu’il s’éloigne davantage de la manière caravagesque. Mais l’opposition la plus frappante os! celle que produit le P ïoloniste de Raphaël, placé dans la même chambre que les loueurs. En allant de l’un à l’autre de ces deux tableaux, on a parcouru toutes les gammes de la peinture ; et cependant Raphaël ne s’est proposé ici qu’une fidèle imitation du modèle. Mais quelle pureté de contour! quelle vérité de couleur! quel le grâce exquise dans le maniement du pinceau, et combien est précieuse l’exécution fine et presque naïve, non-seulement des chairs, mais de certains détails, tels que la fourrure qui recouvre les épaules du joueui de violon! Le regard de cet homme jeune, intelligent et beau, semble pénétrer jusqu’au fond de notre âme.
GALERIE SGI AURA.
Raphaël n’a pourtant pas voulu idéaliser la tète du virtuose; il en a exprimé au contraire les accents individuels , comme il est naturel «le le faire dans un portrait, même lorsqu’on y veut mettre du style. L’épaisseur des lèvres, la forme particulière du nez, l’ enchâssement des yeux, le caractère que donne à la