GALERIE COLONNA
Venise, des trophées d’armes en stuc doré, quatre tables en albâtre oriental d'une richesse inouïe , des embrasures revêtues de brèche africaine , et enfin quatre colonnes cannelées en jaune antique, soutenant les arcs aux deux extrémités de la galerie, en complètent la décoration. Parmi les vingt-huit tableaux qu’elle renferme, nous avons été arrêté, presque malgré nous, par un Buveur du Caravage. Les Romains, dans leur dignité, donnent à ces sujets le nom de caricature. Riant et à moitié ivre déjà, le Buveur du Caravage tient un verre d’une main, de
LE BUVEUIt
l’autre une bouteille, ou, comme l’on dit en Italie, un fiasco. Auprès de lui, sur une table, sont arrangés pour le plaisir des yeux les reliefs d’un festin digne d’être abondamment arrosé. A vrai dire, si c’était là l’ouvrage d’un peintre ordinaire, on n’y ferait aucune attention; mais, lorsqu’ils sont peints par un maître de la force du Caravage, les plus vulgaires objets, les plus triviales figures acquièrent une importance imprévue et vous imposent une admiration dont on est tout surpris.
Les Colonna ne sont pas oubliés dans la décoration de leur palais, et ce n’est pas seulement par les fresques des plafonds qu’ils ont fait célébrer leur gloire. La
ROME
galerie est remplie de portraits représentant les membres les plus illustres de leur famille. Ici, c’est Frédéric Colouna, vice-roi d’Aragon, par Juste Sutermans; là c’est Charles Colouna, duc de Marsi , peint par Van Dyek : il est à cheval, en costume de général des armées de Flandre ; une Renommée , portant une colonne , plane sur sa tète. Plus loin, ce sont les portraits du cardinal Pompée, par Lorenzo Lotto; d’Étienne Colonna, par Gabriel Cagliari, neveu du Véronèse; de Marc-Antoine Colouna, dit le Triomphant, par Scipion Gaetano ; enfin, de Vittoria Colonna, le poète, par Jérôme Mutien ; et de Lucrèce Tomacelli Colonna, par Van Dyck. Lucrèce porte une collerette à tuyaux, et, sur la robe noire dont elle est vêtue, se détachent les plus belles mains du monde. Ces morceaux se trouvent dans une dernière pièce qui fait suite à la galerie. On y arrive par un escalier de sept marches en marbre, dont une a été brisée par un boulet lancé de la porte Saint-Pancrace, lors du bombardement de Rome par les Français, en 1849. Deux tables en albâtre fleuri de la plus rare beauté, douze gaines en jaspe de Sicile portant quatre bustes et huit statues antiques, enrichissent la dernière chambre.
Du palais Colonna on communique par deux ponts à un jardin situé sur les dernières pentes du Ouirinal , et dont les terrasses sont ombragées d’yeuses , de cyprès, de lauriers toujours verts. Le rosier du Rengale y étale ses fleurs permanentes. Sur la plus haute terrasse s’élève un pin gigantesque , planté eu 1354, et qui, malgré ses cinq cents ans, est encore debout, encore vivace. Une vieille tradition s’attache à cet arbre qui a vu tant de choses, et les Romains sont persuadés que, le jour où il mourra, la famille Colonna devra s’éteindre.
La maison Doria est une des plus anciennes et des plus illustres de l’Italie. Héritière de tous les biens des princes Panfili , elle occupe aujourd’hui le palais qui porte le nom des deux familles : celui des Doria de Gênes, et des Panfili de Ilome. Il en est peu d’aussi vastes et d’aussi riches dans la ville sainte. Toutefois il a été bâti à plusieurs reprises, et manque par cela même d’unité. Sa façade principale, donnant sur le Corso , est l’ouvrage singulièrement maniéré, mais assez grandiose, de Yalvasori. L’aile qui se prolonge sur la place du Collège romain a été construite sur les dessins de Borromini, d’autres disent de Pietre de Cortone : elle est remarquable par un magnifique vestibule orné de colonnes en granit oriental, sur lesquelles repose une voûte surbaissée, qui est considérée comme un tour de force en architecture. L’autre aile, ou, si l’on veut, celle qui
ROME
regarde la place de Venise, fut élevée par le dernier prince Panfili , sur les dessins d’Amati. Ces trois bâtiments, reliés ensemble, 11e font qu’un seul et même palais, et l’on ne s’étonnera point d’y trouver tant de magnificence, si l’on se souvient des richesses qui furent accumulées par la maison Panfili sous le pontificat d’innocent X. Nous avons dit que la façade sur le Corso était du goût le [tins bizarre : on y voit en effet des ressauts inattendus, par exemple une corniche qui, d’espace en espace, s’arrondit et se disloque, absolument comme si elle eût été faussée par un tremblement de terre. Les chapiteaux des colonnes placées aux portes sont composés de fleurs de lis qui remplacent lourdement l’acanthe corinthienne, mais qui rappellent le dévouement à la France do tous les princes Panfili.
L’intérieur du palais annonce les belles époques de l’art. La grande cour, entourée de portiques superposés, semblables aux fameuses loges du Vatican, fait penser à la noble élégance du Bramante. C’est au premier étage, dans des salons bien éclairés, que se trouve réunie une collection de peintures, composée de plus de finit cents tableaux : tous ne sont pas excellents, tant s’en faut; il en est même que l’on est surpris d’y rencontrer; mais on y compte un assez grand
nombre de morceaux du premier ordre. Si l’on excepte la chapelle, oratoire d’une élégance exquise, tout fi* reste du palais, y compris la salle du Trône dont la magnificence rappelle* les plus fastueux salons de Versailles, et la salle de bal dont l’aspect est féerique, est consacré à l’exposition des tableaux et des objets d’art que possède la famille Doria. Le visiteur devra sans doute parcourir toutes les salles; mais son attention doit être surtout réservée pour le grand quadrato. Là est fi* musée, là sont les véritables richesses, ou, pour mieux dire, les seules richesses de la galerie. (Test donc au grand quadrato que nous allons transporter nos lecteurs. Mais auparavant , jetons un coup d’œil sur le magnifique salon qui précède, et qui, par suite d’une nouvelle disposition, va devenir la
première pièce de la galerie. Ce salon est orné de dix-sept paysages du Guaspre,
peints en détrempe, la plupart d’une dimension extraordinaire, et formant une
décoration héroïque. La nature y est grandement vue et noblement arrangée, comme oll<* pouvait l’être par un peintre formé à l’école du grand Poussin. Nous montons maintenant quelques marches, et nous voilà dans le quadrato, dont les quatre faces donnent sur la grande cour du palais. Laissons le custode et jouissons à notre aise du spectacle qu’offre la réunion de tant de belles choses. Nos yeux sont d’abord charmés par une superbe Assomption d’Annibal Garraclie, tableau de forme cintrée, de la plus chaleureuse exécution, où le peintre de Bologne s’est surpassé lui-même , <*l auquel on ne peut comparer i< i qu’un morceau fameux du mémo maître, sa Pietà, si connue par la gravure; viennent ensuite une Sainte Famille do Gérard de Moire, qu’on prendrait d’un peu loin pour un Albert Durer.
f, ALERTE DORI A.
et deux beaux portraits, dont l'un est celui d’un gentilhomme, par Van Dyck; l’autre celui de la célèbre donna Olimpia Panfili , qui, sous le pontificat d’innocent X, son beau-frère , régna en souveraine au Vatican, gouverna le pape et l’Église, et scandalisa les Romains par son audace, ses intrigues et son opulence violemment acquise. Toutefois, au milieu des maîtres illustres dont les ouvrages remplissent l’aile